‹ Le crime, causes et remèdes. Avec un appendice sur les progrès de l'anthropologie criminelle pendant les années 1895-98Chapitre 87 sur 205 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

« Dans le Napolitain, écrit Giannone (Lib. IV, chap. 10), il y eurent toujoui-s des bandits à la suite des envahisseurs grecs, longobards, souabes, sarrasins, anjouais, albanais, tous voleurs, cruels et rapaces les uns autant que les autres » .

Religion^ morale^ politique. — Dans les contrées oii la civilisation n'a pas encore bien pénétré, il n'y existe aucune conception claire des idées de justice et de morale; et la religion y est à la fois instigatrice et complice du crime. Nous avons vu comment, il y a peu d'années, grâce à une bulle antique, le clergé de Sicile dispensait à prix d'argent l'absolution du crime.

A Bari on célébrait chaque jour la messe des brigands aux frais du brigand Pasquale. Nous sommes bénis de Diev^ disait-il à un ami de Pitre, les Evangiles le disent (Fiabe, III, 1875, p. 50).

La moralité s'accorde avec une pareille religion. Ainsi à Trapani, on y déplore encore la solennelle absolution des 40 malfaiteurs messinois.

« En 1877, à Naples, un iîiîposi/o, après avoir assassiné un ex-camorriste, par ordre do son chef, alla se livrer à la justice, afin de détourner de celui-ci Taccusation; il fut accompagné à la prison par les battements de mains de la foule, qui le couvrit de fleurs comme un héros » (Oxofrio).

La justice étant impuissante, 1' offensé devait nécessairement recourir à la force de son propre bras ou à celle de ses compagnons; à la vengeance quand l'honneur était enjeu, ou à une entente amiable, comme on faisait au moyen âge, quand il s'agissait d'objets volés. En Sicile on paye une somme déterminée, comme on l'a vu dans le procès Lombard, poiu* recouvrer le cheval ou la brebis volée ; ou inversement le voleur paye une somme à la victime pour éviter sa vengeance ou la réclamation de la chose volée ; ce procédé rappelle toutà-tait la justice primitive (1).

Il est, en outre, une cause prépondérante qui favorise les

(1) Voyez Du Boys, Histoire du droit criminely 1860.

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associations de malfaiteurs parmi les peuples peu civilisés : c'est l'extraordinaire prestige qu'inspire aux faibles la force brutale.

Celui qui a va, une fois, un véritable camorriste aux muscles de fer, au sourcil martial, à la prononciation aux rr redoublés, au milieu des populations aux chairs molles, à la prononciation vocalisée, au caractère doux, comprend aussitôt que, même s'il n'avait été importé, le fléau de la camorre aurait infailliblement surgi, grâce à la disproportion entre ces individualités énergiques et robustes et les multitudes dociles et faibles. Le camorriste, lui-même, cède involontairement à cette loi ; fils de la force et de l'omnipotence, il s'incline devant une force supérieure à la sienne.

Monnier nous cite une preuve très curieuse de cette influence : un prêtre calabrais jeté en prison à la suite d'aventures galantes fut, à son entrée, invité à payer au cammorriste la taxe ordinaire; il s'y refusa et aux menaces du sectaire, répondit que, s'il avait une arme à la main, personne n'aurait osé le menacer de cette façon. « Qu'à cela ne tienne > répondit le camorriste, et en un clin d'œil il lui offrit deux couteaux; mais peu d'instants après il tombait frappé à mort : le soir le quasi-involontaire meurtrier, qui redoutait beaucoup plus la vengeance sectaire que la justice bourbonienne, se voyait offrir, à son grand étonnemont, le baraitolo de la camorre. Il avait été, sans le vouloir, admis parmi les camorristes. — La même aventure arriva à un autre calabrais qui s'était, lui aussi, refusé de payer la taxe en menaçant du couteau le camorriste, qui la lui réclamait (Monnier, p. 28).

Onofrio écrit : « En Sicile, on appelle mafioso celui qui a du courage »: la camorre est, donc, l'expression de la naturelle outrecuidance do celui qui se sent fort au milieu de beaucoup qui se sentent faibles.

Mais, ce n'est pas seulement la force d'un petit nombre qui la maintient, c'est surtout la peur du grand nombre. Le brigand Lombardo déclarait, que les plus chauds partisans de ses entreprises étaient les honnêtes propriétaires, qui, de crainte de

s'en faire un ennemi, lui enseignaient les maisons des roisins, qu'il pouvait dévaliser; « ils ne pensaient pas, ajoutait-il, qu'ils seraient à leur tour désignés par d'autres, si bien qu'à la fin, ils perdaient beaucoup plus que s'ils s'étaient associés tous ensembles contre moi » .

Un seul camorriste désarmé se présente, écrit Monnier, au milieu d'une foule de milliers d'individus, et exige son impôt; il est docilement obéi, mieux encore que si c'était un agent régulier des taxes. — L'esprit de la camorre, écrit Mordini (o. c), persiste à Xaples, c'est-à-dire qu'il y persiste l'intimidation devant les plus effrontés et les plus aiTOgants.

Monnier explique la longue durée de la camorre et du brigandage dans Tltalie méridionale, par la prédominance de la peur; la religion inspii'ée par le prêtre n'était rien autre que la peur du diable ; la politique, rien autre que la peur du roi, qui tenait la bourgeoisie sous l'oppression avec la menace des laxxaroni] et les uns et les autres étaient tenus en respect par la crainte d'une police et d'une soldatesque impitoyables. La peui* tenait lieu de conscience et d'amour du devoir; on parvenait à maintenir l'ordre, non en élevant l'homme, mais on le déprimant. Qu'en advint-il ? — La peur fut habilement exploitée et de\1nt une arme pour les violents.

Barbarie. — Outre cela, beaucoup d'autres circonstances dérivant de l'état peu civilisé des habitants, peuvent influer sur le brigandage, parce qu'elles offrent plus de facilités aux •embuscades et aux refuges, comme par exemple l'abondance des forêts : ainsi les forêts de Sera, Pizzuto, S. Elia, de la Faiola, de la Sila, furent toujours le centre du brigandage, de même qu'en France celles d'Osgier, Rou^Tay, etc. Pour des raisons à peu près analogues, les localités privées d'habitants, et qui ne sont pas reliées entre elles pai* des routes fréquentées y influent aussi beaucoup. En Italie, nous voyons le brigandage disparaître devant les chemins de fer; et nous ne Y avons jamais vu persister dans les pays sillonnés de bonnes et nombreuses routes, et où s'élèvent de nombreuses

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bourgades ; la pro\ince de Siracuse, par exemple, qui est la plus pourvue de routes de la Sicile, n'a pas de brigands ; la Basilicata, qui a la pire viabilité du Napolitain, oîi 91 communes sur 124 étaient en 1870 privées de routes, était la province la plus infestée par les brigands (Voyez P.vni Rossi, 0, c).

Mauvais gouvememetit, etc. — Dans le Mexique, il y a encore peu d'années, les fils de familles nobles ne croyaient pas déroger en se faisant voleurs de grands chemins, comme en 1400 à Paris et en 1600 dans la Vénétie. Dans les dernières années de la papauté de Clément XIV, on enregistra 12,000 homicides, dont 4000 dans la capitale.

Dans la Vénétie jusqu'à l'époque Napoléonienne existaient encore les BuU qui disposaient à leur gré de la volonté des^ autres par la seule terreur qu'ils avaient su répandre parmi le peuple (1).

Pour comprendre dans quelles tristes conditions était réduite la société de cette époque, il suffit de se rappeler que les noms les plus glorieux de la République vénitienne étaient publiquement bannis pour des fautes ignominieuses. Je n'en citerai que quelques-uns : Morosini, Corner, Falier» Mocenigo (1).

« Dans ime requête adressée à l'empereiu- par les communes de Castiglione, Medole et Solferino, contre Ferdinand II Gonzague, il est prouvé que les sicaires du prince assassinaient de pauvres paysans, leur coupaient la tête et les exposaient dans une cage de fer sur les murs de Castiglione ; que les archers incendiaient les fermes et les granges, pillaient les maisons, volaient argent, bétail, meubles, coupaient et arrachaient les vignes.

« Dans la République même de Saint-Marc, qui bien que tombant déjà dans une décadence sénile, conservait encore une

(1) P. MoLMENTi, 1 banditi délia repubblica di Venexia, Firenze. K. Bomporad e figlio, 189G.

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