DEUXIÈME PARTIE
Dans V Association protestante pour Vétude pratique de la question sociale, on trouve des partisans de la participation des ouvriers aux bénéfices du capital, et dans celle de l'assurance contre les infortunes du travail se trouve Lord Shaftesbuiy, qui transforma les conditions des mineurs en Angleterre (1).
L'ordre des Bons Templiers fondé à New-York en 1862 et celui de la Croix Bleue, fondé à Genève en 1877, comptent: le premier 500,000 et le second 10,000 membres, auxquels on ne demande que de s'abstenir pom- un temps déterminé, 15 jours ou un mois, de toute boisson fermentée, et l'on y réussit.
Tout cela nous explique pourquoi dans les pays protestants, surtout en Suisse et en Angleterre, l'alcoolisme est en décroissance, tandis qu'il augmente dans les pays catholiques.
Peut-on dire que nos Salésiens et nos Sœurs en aient obtenu autant ?
Loin de là, pom- obtenir de pareils résultats, et même pour les chercher il faut un degré d'idéalité auquel n'atteignent pas les vieilles races, qui se renferment et se cristallisent dans les rites, et n'aboutissent qu' à un dictateur quel qu' il soit pape, général d'un ordre ou saint.
C'est un fait que j'ai directement démontré en exposant parallèlement l'œuvi-e de Don Bosco et celle du docteur Barnardo. En Italie, nous voyons combattre utilement le délit par quelques rares individualités, lorsque, comme des fragments planétaires, elles sont dissidentes comme Lazzaretti, ou du moins lorsqu'elles ont eu pour quelque temps leur centre d'action en dehors de l'orbite de l'Église officielle, comme Don Bosco et comme Saint François d'Assise et constituent dans le moment une vraie religion nouvelle, vive et palpitante, qui en peu de temps formerait un schisme, si chaque fois n'y pensait à temps la puissante pieuvre de Rome. C'est pour cela que
(1) Travaux du Congrès de Montauban. — Paris, 1885.
des saints comme Don Bosco et comme nous voulons le croire, jusqu'à preuve contraire, M. Bartolo Longo, ne surgissent pas sans avoir rencontré, de toutes parts, des obstacles, jusque dans ces autorités ecclésiastiques qui devraient les placer sur les autels; c'est pour la même raison que lorsqu'ils veulent s'élever jusqu'à la modernité de notre époque, ils n'y réussissent qu'à demi; et au lieu d'acheminer les abandonnés dans les métiers les plus utiles, sur une large échelle, en organisant des émigrations, des défrichements de terre, comme l'a fait le docteur Barnardo, ils n'aboutissent qu'à créer d'immenses couvents parfaitement organisés et à transformer des vagabonds en prêtres ou en adeptes des écoles classiques, qui ne sont ensuite que des déclassés. Ce sont des saints, en somme, d'une époque qui n'est pas la nôtre, dont l'œuvre, quelque vaste qu'elle soit, est disproportionnée à Fimmensité des besoins et atteint trop rarement jusqu'aux racines du délit; et quelque admirables qu'ils soient parleur génie et leur sainteté, ils doivent se conformer aux volontés de l'autorité supérieure et" montrer d'avoir plus à cœur le triomphe du rite du Dieu de Kome, que celui de la vertu, si non ils sont supprimés. — C'est ainsi que Don Bosco avait pour but final de créer des prêtres salésiens. — De même que B. Longo (qui signe comte, commandeur) a pour but d'honorer la Madonne de Pompeï. Or, si en donnant un métier et une éducation certainement morale aux abandonnés ils réussissent à empêcher que quelques criminels par occasion deviennent de véritables criminels, ils ne sauraient de cette manière sauver le vrai criminaloïde ni le criminel-né.
Ajoutons enfin : que le rituel, la formule liturgique, s'impose toujours dans ces institutions, bien plus que les règles nécessaires à la vie pratique.
D'autre part, dans la charité latine, la coopération du public n'est presque jamais associée à celle du fondateur, elle ne s'y manifeste jamais personnellement, elle est par suite moins intéressée et moins efficace; tandis que de son côté l'action de ces grands apôtres est subordonnée complètement à Tin-
DEUXIKME PARTIE 361
fliience personnelle et hiérarchique d'un individu c{ui en a tous les mérites de môme que toutes les responsabilités et qui en disparaissant laisse un vide incomblable.
Dans les orphelinats de France, écrit Joly, on a été longtemps à ne songer qu'aux intérêts religieux des enfants. On les classait dans une confrérie sans leur donner un métier (1).
Eoussel, lui aussi, fait remarquer que la charité congréganiste de Fj-ance est toute appliquée aux jeunes filles, de sorte que les garçons abandonnés n'ont d'autre refuge que la prison ou les maisons de correction ; sans compter que les asiles catholiques n'accueillent presque jamais les orphelins illégitimes et qu'à l'inverse des protestants qui cherchent de mettre en lumière leur propre organisation, les institutions catholiques font tout leur possible pour l'esquiver et ne veulent avoir des rapports qu'avec leur éveque et avec Rome. — Les élèves des orphelinats grandissent donc sans aucune pratique du monde et sont ensuite incapables de se créer un avenir (Roussel, Enquête sur les orphelinats^ 1882).
En conclusion, nous pouvons dh-e que la charité Angio- Saxone se différencie d'une manière bien plus tranchée ; elle a tout particulièrement soin de sauvegarder la fierté humaine en se servant de l'œuvre du pauvre, en la rendant, en somme, coopérative et mutuelle: et elle s'occupe surtout de l'enfant encore au berceau, qui est à peine rappelé dans la race latine, où il est tout au plus nourri. Dans la première, ou voit des sectes ou mieux des groupes religieux comme la Saloation Army^ les Baptistes, se proposer comme le but plus grand de leur vie, la rédemption du crime, la prévention de l'alcoolisme, la tutelle de l'enfance. Et si l'influence d' un homme, comme Booth et Barnardo, y peut b'baucoup par son génie et son inspiration dans la recherche des procédés meilleurs, ils peuvent toutefois s'en passer, parce que c'est la nation entière qui travaille et qui par son nombre et par son propre enthousiasme suggestionne le public
(1) Joly, Le combat contre le crime, pag. 91.
Ici donc, ce n'est pas aux religions que revient le mérite; mais à quelques religions seulement — ou, mieux encore, au penchant idéal de quelques races en progrès.
Quoiqu'il en soit on doit dire de l'action religieuse ce que nous avons dit de la cliarité — qu'elle est toujours individuelle — restreinte et de beaucoup inférieure à l'influence économique qui seule agit sur les masses.
Contre les dangers de l'instruction — Education Maisons de réforme, etc.
L'influence bienfaisante de l'instruction siu- le crime ! Yoilà «ncore une autre exagération à laquelle personne ne croit plus !
Instruire le criminel c' est le perfectionner dans le mal et lui fournir de nouvelles armes contre la société. D faut donc avant tout, supprimer les écoles dans les prisons qui ne servent qu'à multiplier les récidivistes, ainsi que nous l'avons démontré dans VHomme criminelle., vol. I, IL
Cherchons, au contraii'e, d'étendi'e l'instruction au plus grand nombre de personnes honnêtes; fortifions le corps, en l'occupant agréablement par les exercices de gymnastique, les marches et les danses en plein air (1); nous préviendrons, par ces moyens, la paresse, la lascivité précoce, bien plus qu' avec de simples préceptes; il faudi'ait aussi choisir de préférence des éducateurs mariés et supprimer les collèges, les couvents et les moines.
Et lorsque dans les écoles élémentaires on décou\Te un enfant ayant les caractères connus du criminel-né, il faut, avant tout le séparer des autres et lui appliquer une méthode d'éducation spéciale ayant pour but d'augmenter la puissance des centres inhibiteurs, toujours déprimée chez les criminels-
(1) « L'entraînement est une école de continence et de chasteté ». La société contre la débaiiche atteindrait bien mieux son but qu'avec des sermons en inspirant à la jeunesse le goilt de la gymnastique, etc., (TissiÉ, Revue scientifique, ]896).
364 CHAPITKE VI
nés et de dompter ou canaliser ses penchants mauvais, en leur ouvrant une issue utile, tout en l'empecliant de se perfectionner dans les arts dangereux.
Eappelons, ici, ces aveux des criminels-nés eux-mêmes (1): que l'instruction fut pour eux un puissant auxiliaire dans le mal; et cela est doublement à redouter, aujourd'hui que nos conditions politiques permettent aux criminels-nés instruits un plus facile accès au pouvoir qu' aux gens honnêtes, grâce à la corruption, à la violence, à l'intrigue et à l'escroquerie (|ui dominent dans le monde politique. Que d' infortunes, que de sang, n'auraient pas été épargnés à l'Italie et à la France, si Napoléon, si Boulanger, et Crispi eussent été des illettrés ! !
Pour que l'école soit utile, non plus négativement comme elle l'est maintenant, mais activement, nous devons changer les bases de notre éducation, qui, par l'admiration de la beauté et de la force, conduit à la paresse, à l' indocilité et à la violence.
Nous devons placer en première hgne les écoles spéciales pour les travaux agraires; et dans les autres écoles, donner la première place au travail manuel en substituant par ce moyen quelque chose de pratique et d'exact aux mirages nébuleux de l'antique: cela joint à de très fortes taxes uni- %'ersitaires nous débarrasserait de ce déluge de déclassés (2) que nous augmentons chaque jovu' avec les nouvelles facihtations universitaires.
« Jusqu'à présent, écrit Sergi, l'école a discuté sur la meilleure manière d'enseigner l'alphabet, sur celle d'apprendre à écrire plus tôt, sur la meilleure méthode pour développer l'intelhgence, mais elle ne nous enseigne aucun moyen de diriger nos sentiments et nos tendances.
(1) Voir H. crim., vol. I.
(2) Qui douterait de la vérité de cette assertion, n'a qu'à se rappeler le classicisme des révolutionnaires de '89 et lire Vallès, Le bachelier et V insurgé, pour se convaincre combien cette instruction, en désaccord avec l'époque, n'aboutit qu'à faire des déclassés et des rebelles.
DEUXIÈ5IE TARTIE 365
« L'(kliication est comme l'hygièue pour la conservation de la sauté; celui qui doit présider à l'hygiène, en enseigner les préceptes, soigner, doit nécessairement savoir distinguer les fonctions saines des fonctions altérées; connaître ce qui a pu les altérer et comment on doit les garantir des altérations.
« Il eu est de même de l'éducateur: il doit connaître la nature de l'àme humaine; savoir comment elle opère et agit individuellement et dans la société; quelles causes organiques peuvent en altérer les manifestations et quelles causes externes et sociales peuvent faire dévier les fonctions normales.
« Nos éducateurs ne sont pas instruits dans ce sens ; ils entrent dans les écoles pour élever nos enfants sans aucune conception déterminée du but difficile qu'ils doivent atteindre. Chaque petit être humain qui va à l'école est un problème à diverses inconnues et on le considère comme un problème résolu !
« Au lieu d' augmenter le nombre des écoles classiques, réduisez-les au minimum et transformez toutes les autres en écoles de commerce, d'arts et métiers, en écoles professionnelles, en écoles pratiques, selon les exigences de la vie moderne ; introduisez dans ces écoles, l'école pour la cidture de l'intelligence, celle du caractère, de la vie journalière ; vous inculquerez par ces moyens l'habitude du travail qui est par elle-même une éducation très efficace.
« Quand il y aura de nombreuses écoles d'arts et métiers, le travail manuel sera ennobli, tandis que maintenant celui qui veut apprendre un métier doit aller servir chez un chef de l'art où il ne l'apprend que plus ou moins mal par la pratique.
« Le but principal de toute école doit être l'éducation du caractère dont dépend toute la conduite humaine ; elle doit le fortifier où il est indécis, le créer où il n'existe pas encore, le diriger où il manque de direction.
Education en famille. — C'est pour cela sui-tout que la famille est nécessaire. Personne ne s'est jamais occupé de connaîti'e quels rapports existent entre les succès de l'école et les
succès ou les insuccès de la vie ; personne n'a recherché les relations entre les énergies physiques, ethniques, typiques d'un jeune homme et les contingences et les accidents imprévus de la vie du futur citoyen (1).
C'est à cela surtout que doit s'appliquer la famille, qui chez nous compte sur l'école pour les soins de l'éducation, tandis que de son côté le maître d'école, qui du reste ne poiuTait y parvenir à cause du grand nombre de sujets qu'il doit diriger, compte pour cela sur la famille, restant ainsi inactifs tous les deux là justement où l'on pour: ait prévenir efficacement le crime.
Le public des familles ne sait pas que dans l'intégrale que nous donnera l'État et la destination du fils, la vocation et les aptitudes entrent comme exposants, et le manque de préparation intellectuelle- comme coefficient : et que pour obtenir l'intégration il faut l'union et la continuité des forces y compris celles que les parents devraient avec solhcitude s'ingénier à faire naître.
Et cependant, il faudrait si peu de chose pour réussir dans cette réforme de l'éducation.
« Les enfants d'une fenune de cœur, écrit Garofalo (2), affectueuse ou sévère selon les cas, sont habitués à guetter dans son regard l'approbation ou le blâme de chacune de leurs actions. Quelle peine peut être pour eux plus grande que le reproche affligé que fera la mère à l'enfant qui lui mentait ou qui a fait du mal à son camarade? Cet enfant acquerra de mois en mois, d'année en année, ce qu'on pourrait appeler l'instinct négatif de la fausseté, du vol, de la cruauté; une répugnance organique, une aversion physiolo-
(1) M^ Francis Galton, On international anthropometry. ])al <^ Bollettino deiristitiito internazionale di Statistica », 1890. — Idea libérale, 1896 (maggio).
(2) L'educazione in rapporta alla criminalità. Eoma, 1896. — Voir aussi les belles pages de Desmoulins, A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxon, 1897.