DEUXIÈME PARTIE
ai-je eue en prison ? qu'y ai-jo appris ? — Je m'y suis perfectionné dans la corruption :> . — Et au-dessous :
« Vouloir corriger un paresseux et un voleur en les
soumettant à l'oisiveté est une yéritable absurdité.
« Pauvres détenus ! Us sont regardés comme autant
d'animaux ; on les tient renfermés comme autant d'ours blancs, puis on prétend qu'ils se corrigent !
« Dans les maisons de peine, on apprend à hair la société, il n'y a personne qui y apprenne à faire d'un voleur un honnête homme ; ce sont les universités des voleurs où les vieux enseignent aux jeunes le métier ».
« Pour entrer dans cet hôtel il n'y a pas besoin d'argent :
tout gratis même les domestiques. Quant à moi je remercie Dieu, je suis plus heureux que Saint-Pierre. Ici dans ma cellule, je suis servi par des laquais. Quelle cocagne ! On est lïdeux ici qu'à la campagne ! » . Et un autre : « Amis, ne fuyez pas de cette prison ; ici on mange, on boit, on dort sans avoir besoin de travailler » .
J'y ai même trouvé un cryptogramme, dans lequel on conviait un ami au délit pour pouvoir se retrouver en prison : « Ainsi à deux le temps passe plus vite et quand nous serons en galère nous nous raconterons notre vie » .
Le Blanc, un fameux voleur, disait au préfet de police Gisquet :
« Si nous sommes arrêtés nous finissons par vivre aux dépens des autres; on nous habille, on nous maintient, on nous chauffe et tout cela aux frais do ceux que nous avons dépouillé !
Et ce qui est plus grave, c'est que le plus grand nombre trouve dans la prison une véritable source de jouissances.
Eemarquons qu'au Heu de l'isolement complet du monde externe qu'on attribue théoriquement aux prisons cellulaires il y existe des informations et des communications midtiples et d'autant plus préjudiciables (surtout pour l'instruction judiciaire) qu'elles sont imprévues et inconnues.
« Les murailles, écrit encore Gauthier, offrent toujours dans
les prisons, sous l'œil paternel des surveillants, un monde d'informations et sont un merveilleux instrument de correspondance.
« C'est ainsi que lorsque je me trouvais à Chalon-sur-Saône, dans la cellule la plus secrète, j'appris les arrestations qui avaient eu lieu à Lyon, à Paris, à Yienne, à l'occasion de la mienne, ce qui fut pour moi une nouvelle de très grande
valeur Il y a d'abord la petite corde, tendue avec le poids
d'une boulette de mie de pain qu'on arrive à lancer d'une fenêtre à l'autre, en se tenant suspendu aux barres de la fenêtre; il y a les livres de la bibliothèque qui circulent couverts de cryptogrammes, les conduits de l'eau et les bouches du calorifère qui constituent d'excellents porte-voix.
« Un dernier truc, mais qui ne peut être employé que par des personnes un peu instruites, c'est la tympomanie, c'est-àdire la conversation par sous que l'on produit en frappant contre le mur.
« Il n'est pas nécessaire, pour cette correspondance, d'avoir deux cellules contiguës. Je parlais une fois et j'obtins des renseignements très précieux d'un compagnon éloigné de moi de 40 à 50 mètres» (o. c).
Et rien n'est secret dans la prison.
Un juge, ayant demandé aux Assises à un certain G. comment il avait pu communiquer avec ses complices, il répondit : « Pour que nous ne communiquions pas, il fallait placer un de nous en France et l'autre à l'enfer [Gaxzetta dei Giuristi^ 42).
Mais, l'aristocratie du crime, les criminels riches ou influents, n'ont pas même besoin de ces expédients ; les gardiens n'ont rien à perdi'e en favorisant leurs communications avec le monde externe ; et le système cellulaire favorise l'impunité de ces rapports ; car, qui peut savoir ce qui s'est passé dans une cellule isolée ?
J'ai moi-même pu vérifier directement qu'on y connaît des faits encore inconnus au dehors. Le déplacement d'un procureur général me fut annoncé dans la prison plusieurs
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jours avant qu'il eut lieu et alovs que personne ne le savait encore pas même l'intéressé.
En étudiant, dans la grande prison cellulaire de Turin, les graphites et les écrits des détenus (1), j'ai pu me convaincre que, tandis qu'on croit empêcher avec la cellule l'association et surtout la triste camaraderie, l'esprit de corps au contraire s'y fortifie, alors qu'auparavant il n'existait pas. Je trouvais dans les écrits des prisonniers (1), qu'un détenu salue affectueusement ses successeurs, un autre laisse un crayon à ses camarades jjour qu'ils iniissent écrire^ un troisième conseille à des camarades également inconnus de simuler la folie pour échapper à la condamnation.
J'ai vu dans les cours servant aux promenades, les murs continuellement reblanchis , former une sorte de jom-nal quotidien, qui se continue et se multiplie l'été pendant le jour sur le sable, sur les vitres ternies, et en hiver sur les couches de neige, et dans les livres qu' on leur permet de lire.
En étudiant ces graphites j'en trouvais 182 sur 1000 ayant trait aux camarades; 900 sur 1000 étaient de simples salutations; 45 sur 1000 étaient des avertissements sur les procès; 27 des encouragements à commettre de nouveaux délits (1).
Il y a dans les prisons un office dépendant de l'administration qui est appelé office de matricule (dans lequel quelques détenus séjournent toujours) où l'on voit et note chaque prisonnier quand il entre et quand il sort ; c'est un noyau centripède et centrifuge qui recueille toutes les nouvelles et les répand à l'aide des détenus eux-mêmes dans les différentes cellules.
Croirait-on que même dans les jours d'audience une dizaine et plus de détenus se trouvent réunis dans la même antichambre ? C'est ainsi qu'au moment même de l'enquête du juge, presque sous ses yeux et précisément pour le détenu sous jugement, on enfreint justement cette loi de l'isolement
(1) Palimpsestes de la prison, 1889, pag. 21-56
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qui intéresse le plus la sûreté sociale, et pour laquelle on dépense d'énormes sommes dans les prisons cellulaires.
Je n'ai pas parlé des laboratoires. — Dans les prisons cellulaires on n'y permet que très peu de travaux afin d'empêcher les communications; il s'ensuit, outre le dommage matériel que souffre l'Etat et l'individu contraint à l'oisiveté un autre dommage encore plus grave pour l'avenir ; car les détenus actifs s'accoutument à l'oisiveté quand ils n'en meurent pas, tandis que les paresseux y trouvent leur compte; et dès qu'ils sont sortis, commettent de nouveaux délits pour retourner en prison.
Si, d'un autre côté, le travail est autorisé, il est impossible, alors même qu'on en exclurait ceux qui ont des codétenus, d'empêcher que de nouveaux rapports ne se forment avec les chefs d'ateliers libres et les entrepreneurs, etc.
La conséquence de cela c'est que l' instruction qui est secrète pour le public, n'a plus aucun secret pour l'accusé.
« Le but de l'isolement cellulaire, continue Prins {Les criminels en 'prison^ 1893), est de régénérer le coupable en l'arrachant aux influences délétères de ses co-détenus, pour ne laisser agir que la bienfaisante influence des hommeshonnêtes. Mais, envisageons aussi ce fait: de partout, le& gardiens chargés de représenter auprès du condamné les bons éléments de la société sont des agents dévoués, mais recrutés dans la sphère sociale à laquelle appartiennent les détenus eux-mêmes; ce sont quelquefois des déclassés sansemploi, qui en échange d'un salaire dérisoire, insuffisant au maintien d'une famille, doivent vivre à peu près comme les prisonniers; trop peu nombreux (à peine im gardien pour 25 ou 30 détenus), ils ne peuvent naturellement que se limiter à jeter un coup d'œil rapide dans la cellule et sur le travail, et se contenter de vérifi^er si les règlements sont observés.
« C'est à ces banales formalités et à la visite trop rapide d'un instituteur, ou d'un aumônier, que se réduit l'effort de ceux qui sont chargés de transformer ou d'amender un coupable ! !