PREMIERE PARTIE
mon illustre maître Taine, qui dans ses dernières pages donne un avertissement presque posthume à nos pauvres races latines, si glorieuses et si opiniâtrement attachées à ce qui est leur plus grande ruine.
« La vraie instruction, la vraie éducation, écrit Taine (1)^ s'acquiert au contact des choses, aux innombrables impressions sensibles que l' homme reçoit tout le jour dans le laboratoire, dans Tusine, dans le tribunal, à 1' hôpital, devant les instruments qui entrent par les oreilles, par le nez, par r odorat et qui, sourdement élaborées, s' organisent eu lui pour lui suggérer avant ou après, une combinaison nouvelle, une simplification, une économie, un perfectionnement, une invention. De tous ces contacts précieux, de tous ces éléments assimilables et indispensables, le jeune français est privé et justement à l'âge plus fécond. Pour 7 ou 8 ans, il est renfermé dans une école, loin de l'expérience personnelle qui lui aurait donné une notion juste et réelle des choses, des hommes et de la manière de s'armer dans la vie.
« C'est trop exiger des jeunes gens qu' à un jour déterminé, devant une chaise, ils soient en possession de toutes les connaissances ; en effet, deux mois après les examens, ils n'en savent plus rien; mais, en attendant, leur vigueur mental décline ; les sucs féconds se sont desséchés ; l'homme fait, ou mieux celui qui ne subit plus aucun changement, devient étiqueté, résigné à tirer en long, à tourner indéfiniment la même roue.
Au contraire, les anglo-saxons (les seuls en Europe chez lesquels^ comme nous verrons, il y ait une moindre criminalité) n'ont pas nos innombrables écoles spéciales ; chez eux l'enseignement n'est pas donné par le livre, mais par la chose même; l'ingénieur, par exemple, se forme dans une officine et non dans une école ; ce qui permet à chacun d' arriver exactement au grade que comporte son intelligence : ouvrier ou architecte s'il ne peut s'élever plus haut, ingénieur si ses
(1) Eeviie philosoph., 1S94-95.
138 CHAPITRE TIII
aptitudes le lui permettent. Chez nous, au contraire, avec les trois plans de l'instruction pour l'enfance, l'adolescence et la jeunesse, avec la préparation théorique et scolastique sur les bancs et sur les livres, on n'a fait qu'augmenter et prolonger de plus, en vue de l'examen, du grade, du diplôme, du brevet, la tension de l'esprit, pendant que nos écoles ne donnent jamais ce bagage indispensable qui est la solidité du bon sens, de la volonté et des nerfs. Aussi l'entrée dans le monde de l'étudiant et ses premiers pas dans le champ d'action pi-atique, ne sont le plus souvent qu' une série de chutes douloureuses dont il reste endolori et quelquefois même estropié. C est une preuve rude et dangereuse ; son équilibre mental s'altère et court risque de ne pouvoir plus se rétablir : la désillusion a été ti'op rude et ti-op forte » .
L'instruction est enfin souvent une incitation au mal, en créant de nouveaux besoins et de nouvelles aspirations sans donner les forces de les satisfaire, et sm'tout en provoquant dans les écoles la promiscuité des bons et des mauvais éléments, promiscuité d'autant plus dangereuse là où l'instituteur lui-même devient l'apôtre du mal, particulièrement pour les crimes contre les mœurs, comme on 1' observe en Italie et en Allemagne (Oettixgex, œiivr. cit.).
Et cà cet égard je me ferai fort de l'opinion de Dante :
Che dove l'argomento délia mente S'aggiunge al mal voler ed alla ijossa, Nessiin riparo vi iniô far la gente (1).
{Inf., XXXI).
« Tous comptez, écrit très bien Joly, sur l'école pour suppléer à l'absence des parents, qui doivent vaquer cà leui-s travaux ou qui ne savent ou ne peuvent faire leur devoir — vous comptez en suite sui- la famille pour suppléer à la lacune morale de l'école. Mais pendant que l'une attend tout de l'autre, toutes les deux manquent à la fois » .
(1) Là où l'intelligence sait se joindre à la force et à la méchanceté, les efforts des hommes sont vains.
CHAPITKE IX.
Influence économique — Richesse.
L'influence de la richesse est certainement plus controversée que celle de l'instruction; et l'examen le plus impartial des faits ne peut en donner une solution complète: car, il faut bien le dire, ce sont souvent les points de repères qui échappent au chercheur.
Bodio, lui-même, dans son classique ouvrage : Di alcuni indici nuineratori del movimento economico in Italia, 1890, démontre qu'à la demande — Quelle est la vrai richesse de l'Italie? il est impossible de répondre: Evaluer toutes les sources de richesses agraires et minières est impossible, parce que nous n'avons pas de statistiques précises des industries extractives ; faire la statistique de toutes les propriétés individuelles est impossible faute d'un cadastre simultané de toutes les richesses mobiHaires et immobiliaires; force est, donc, par suite de recourir aux déclarations privées sur les donations et les testaments.
Le salaire moyen doit être établi par voie d'hypothèses sm' le minimum nécessaire à la vie qui est, lui aussi, basé sur une donnée conjecturale. Evaluer la richesse en ne se basant que sur les taxes, est un système qui paraît erroné quand on <ait que les seules erreurs cadastrales suffisent pour bouleverser tous ces calculs, sans compter que nombres d' affaristes et de banquiers, et beaucoup de professionistes y échappent plus ou moins complètement. C'est pourquoi les résultats de ce côté, de quelque manière qu'on s'y prenne, arrivent difficilement à établir un rapport exact entre la richesse et les crimes les plus importants.
1. — Taxes et impôts réunis. — En comparant la richesse en Italie, calculée d'après les chiJS'res représentant la somme des contributions individuelles par habitants, des taxes de
consommation (impôts internes de consommation, tabacs, sels), des impositions directes (sur les fonds ruraux, sur les immeubles et la richesse mobiliaire, sur les rôles), et des taxes sur les affaires — avec les chiffres des crimes principaux (1) nous trouvons :
Richesse maxima, 1885-86 {Contribution payée par chaque habitant: do fr. 33 à fr. 40) :
Crimes
contre
les
la bonne
Richesse
Provinces
bonnes mœurs
foi publique
Vols
Homicides
Fr. 74,9
Livourne
Eome
Naples
Milaa
Florence
Gênes
'Venise
Tiiria
Bologne
Crémone
Ferrare
Mantoue
Richesse moyenne (de fr. 20 à fr. 26)
Crimes
contre
les
la foi
Richesse
Provinces
mœurs
publi(iue
Vols
Homicides
Fr. 26,9
Port Maurice
Novare
Grosseto
Caserte
Cuneo
Ancone
Palernie
Lecce
Berganie
Forli
Cagliari
Perouso
(1) Les données sont toutes de Bodio (1879-83), sauf les vols qui sont de Ferri. — Les taxes et les impositions sont tirées de V Annuario ciel Ministero délie finanyx, Statistica fmanxiaria (anni 1886-87).