‹ Le crime, causes et remèdesChapitre 82 sur 190 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

« Dans le îs'apolitain, écrit Giannone (Lib. 1\^, chap. 10), il y eurent toujours des bandits à la suite des envahisseurs grecs, longobards, souabes, sarrasins, anjouais, albanais, tous voleurs, cruels et rapaces les uns autant que les autres » .

Religion^ Diorale, 'politique. — Dans les contrées où la civilisation n'a pas encore bien pénétré, il n'y existe aucune conception claire des idées de justice et de morale; et la religion y est à la fois instigatrice et complice du crime. ISTous avons vu comment, il y a peu d'années, grâce à une bulle antique, le clergé de Sicile dispensait à prix d'argent l'absolution du crime.

A Bari on célébrait chaque jour la messe des brigands aux frais du brigand Pasquale. Nous sommes bénis de Dieu^ disait-il à un ami de Pitre, les Evangiles le disent (Fiabe, m, 1875, p. 50).

La moralité s' accorde avec une pareille religion. Ainsi à Trapaui, on y déplore encore la solennelle absolution des 40 malfaiteurs messinois.

« En 1877, à Naples, un Esposito^ après avoir assassiné un ex-camorriste, par ordre de son chef, alla se livrer à la justice, afin de détoimier de celui-ci l'accusation ; il fut accompagné à la prison par les battements de mains de la foule, qui le couvrit de fleurs comme un héros » (Oxoprio).

La justice étant impuissante, 1' offensé devait nécessairement recourir à la force de son propre bras ou à celle de ses compagnons; à la vengeance quand l'honneur était enjeu, ou à une entente amiable, comme on faisait au moyen âge, quand il s'agissait d'objets volés. En Sicile on paye une somme déterminée, comme on l'a vu dans le procès Lombard, pour recouvrer le cheval ou la brebis volée ; ou inversement le voleiupaye une somme à la victime pour éviter sa vengeance ou la réclamation de la chose volée ; ce procédé rappelle toutà-fait la justice primitive (1).

Il est, en outre, une cause prépondérante qui favorise les

(l) Voyez Du Boys, Histoire dn droit criminel, 1860.

associations de malfaiteurs parmi les peuples peu civilisés : c'est l'extraordinaire prestige qu'inspire aux faibles la force brutale.

Celui qui a vu, une fois, un véritable camorriste aux muscles de fer, au sourcil martial, à la prononciation aux rr redoublés, au milieu des populations aux chairs molles, à la prononciation vocalisée, au caractère doux, comprend aussitôt que, même s'il n'avait été importé, le fléau de la camorre aurait infailliblement surgi, grâce à la disproportion entre ces individualités énergiques et robustes et les multitudes dociles et faibles. Le camorriste, lui-même, cède involontairement à cette loi ; fils de la force et de romnipotence, il s'incline devant nne force supérieure à la sienne.

Monnier nous cite une preuve très curieuse de cette influence : un prêtre calabrais jeté en prison à la suite d'aventures galantes fut, à son entrée, invité à payer au cammorriste la taxe ordinaire; il s'y refusa et aux menaces du sectaire, répondit que, s'il avait une arme à la main, personne n'aurait osé le menacer de cette façon. « QiL'à cela ne tienne > répondit le camorriste, et en un clin d'œil il lui offrit deux couteaux; mais peu d'instants après il tombait frappé à mort : le soir le quasi-involontaire mem-trier, qui redoutait beaucoup plus la vengeance sectaire que la justice bourbonienne, se voyait offrir, à son grand ôtonnement, le harattolo de la camorre. Il avait été, sans le vouloir, admis parmi les camorristes. — La même aventure arriva à un autre calabrais qui s'était, lui aussi, refusé de payer la taxe en menaçant du couteau le camorriste, qui la lui réclamait (Moxnier, p. 28).

Onofrio écrit : « En Sicile, on appelle mafioso celui qui a du courage » : la camorre est, donc, l'expression de la naturelle outrecuidance de celui qui se sent fort au milieu de beaucoup qui se sentent faibles.

Mais, ce n'est pas seulement la force d'un petit nombre qui la maintient, c'est surtout la peur du grand nombre. Le brigand Lombarde déclarait, que les plus chauds partisans de ses entreprises étaient les honnêtes propriétaires, qui, de crainte de

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s'en faire un ennemi, lui enseignaient les maisons des voisins, qu'il pouvait dévaliser; « ils ne pensaient pas, ajoutait-il, qu'ils seraient à leur tour désignés par d'autres, si bien qu'à la fin, ils perdaient beaucoup plus que s'ils s'étaient associés tous ensembles contre moi » .

Un seul camorriste désarmé se présente, écrit Monuier, au milieu d'une foule de milliers d'individus, et exige son impôt; il est docilement obéi, mieux encore que si c'était un agent régulier des taxes. — L'esprit de la camorre, écrit Mordini (o. c), persiste à Naples, c'est-à-dire qu'il y persiste l'intimidation devant les plus effrontés et les plus arrogants.

Monuier explique la longue durée de la camorre et du brigandage dans l'Italie méridionale, par la prédominance de la peur; la religion inspirée par le preti'e n'était rien autre que la peur du diable ; la politique, rien autre que la peur du roi, qiu tenait la bourgeoisie sous l'oppression avec la menace des lazxaroni] et les uns et les autres étaient tenus en respect par la crainte d'une police et d'une soldatesque impitoyables. La peur tenait lieu de conscience et d'amour du devoir; on l^arvenait à maintenir l'ordre, non en élevant l'homme, mais en le déprimant. Qu'en advint-il ? — La peur fut habilement oxploitée et devint une arme pour les violents.

Barbarie. — Outre cela, beaucoup d'auti'es circonstances dérivant de l'état peu civilisé des habitants, peuvent influer sur le brigandage, parce qu'elles offrent plus de facilités aux embuscades et aux refuges, comme par exemple l'abondance des forêts : ainsi les forêts de Sora, Pizzuto, S. Elia, de la Faiola, de la Sila, furent toujours le centi-e du brigandage, de même qu'en France celles d'Osgier, Rouvray, etc. Pour des raisons à peu près analogues, les localités privées d'habitants, et qui ne sont pas reliées entre elles par des routes fi'équentées y influent aussi beaucoup. En Italie, nous voyons le brigandage disparaître devant les chemins de fer; et nous ne r avons jamais vu persister dans les pays sillonnés de boimes et nombreuses routes, et où s'élèvent de nombreuses

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bourgades ; la province de Siracuse, par exemple, qui est la plus pourvue de routes de la Sicile, n'a pas de brigands : la Basilicata, qui a la pire viabilité du i^apolitain, oii 91 communes sur 124 étaient en 1870 privées de routes, était la province la plus infestée par les brigands (Yoyez Pani Rossi, 0. c).

Mauvais gouvernement, etc. — Dans le Mexique, il v a encore peu d'années, les fils do familles nobles ne croyaient pas déroger en se faisant voleurs de grands chemins, comme en 1400 à Paris et en 1600 dans la Yénétie. Dans les dernières années de la papauté de Clément XIY, on enregistra 12,000 homicides, dont 4000 dans la capitale.

Dans la Yénétie jusqu'à l'époqne j^apoleonienne existaient encore les Bidi qui disposaient à leur gré de la volonté des autres par la seule terreur qu'ils avaient su répandre parmi le peuple (1).

Pour comprendre dans quelles tristes conditions était réduite la société de cette époque, il suffit de se rappeler que les noms les plus glorieux de la République vénitienne étaient publiquement bannis pour des fautes ignominieuses. Je n'en citerai que quelques-uns : Morosini, Corner, Palier^ Mocenigo (1). ,

« Dans une requête adressée à l'emperem- par les communes de Castiglione, Medole et Solferino, conti'e Perdinand II Gonzague, il est prouvé que les sicaires du prince assassinaient de pauvres paysans, leur coupaient la tête et les exposaient dans une cage de fer sur les murs de Castiglione ; que les archers incendiaient les fermes et les granges, pillaient les maisons, volaient argent, bétail, meubles, coupaient et arrachaient les vignes.

« Dans la République même de Saint-Marc, qui bien que tombant déjà dans une décadence sénile, conservait encore une

(1) P. MoLMENTi, 1 banditi délia repubhlica di Venexia, Firenze,. E. Bemporad e figlio, 189G.

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