‹ Le crime, causes et remèdesChapitre 83 sur 190 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

certaine réputation de sévérité, les iniquités des bandits étaient fréquentes, surtout dans les deux derniers siècles ; les précautions, les lois, les menaces, les punitions restaient le plus souvent sans effet.

« Dans la Vénétie, si un noble commettait quelque délit, la justice, appelons-là quant même ainsi, envoyait aussitôt des bandes contre les révoltés qui troublaient la tranquillité de la ville, mais le peuple, en éludant les lois protégeait les bandits qu'il tenait en grande considération, et le noble délinquant trouvait un refuge certain dans son château. Les magistrats, eux-mêmes nobles presque tous, après avoir publié décrets et sentences contre les criminels, après un grand fracas de menaces, mettaient toutes choses à l'oubli. Le Résident de la République vénitienne à Milan, n'avait-il pas lui-même affirmé, les armes à la main, le droit d'asile ? Eu effet, un matin le chef des archers de Milan avec ses sbires était passé devant la maison du Résident qui, pour punir tant d'audace avait fait décharger sur eux une fusillade qui en blessa et tua plusieurs » (1).

Enfin, quelque chose de pareil, si non à la camorra, mais certainement à la mafia sicilienne, existait à Paris à l'époque de Cartouche. Les volem^s y étaient organisés en bandes, avaient des centres d' action jusque parmi les agents de police ; ils comptaient des pseudo-huissiers, des espions et avaient pour affiliés toute une population :' aubergistes, porte-faix, horlogers, tailleurs, armuriers et même des médecins.

En France, en 1500, les Bourguignons, les Bohémiens, étaient de véritables bandes de brigands, composées d'anciens soldats d'aventure, de vagabonds, qui à mesure que se pohçait la société, que les rues s'ouvraient dans les grands centres de Paris, se retiraient dans les bois de Rouvray, d'Estrellère, où les fugitifs de la guerre civile allaient les grossir (Voyez Homwe Criminel, vol. II, pag. 474).

(1) Op. cit.

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Armes. — 11 est une autre circonstance qui influe puissamment sur le brigandage : c'est la facilité de porter et de manier des armes. Les gladiateurs, sous les Komains, furent les plus terribles chefs de brigands ; et transformèrent leurs bandes en véritables armées. Il est à noter que « dans tout le midi de l'Italie, dit Tommasi Crudeli (p. 73), à commencer par la campagne de Eome, le couteau, bien plus qu'une arme proditoire, est l'épée du peuple; presque toujours, en effet, r usage du couteau est précédé d' une provocation formelle. L'habitude de ces duels est si profondément enracinée, que durant le rigoureux désarmement de la population sicilienne, opérée par Maniscalco, il y avait dans chaque quartier de Païenne des cachettes pratiquées dans les murs et connues de tous les habitants du quartier, dans lesquelles étaient déposés les couteaux qu' on allait prendre dans les cas de disputes ».

Paresse. — L'extension de la mafia a Palermo est due a l'absence de toute industrie et à l'influence des couvents qui en favorisent la paresse.

Certes, les prêtres et les moines, entrent toujours comme part et cause du brigandage ; la province napolitaine au XVIII siècle comptait sur 4 millions d' habitants, 115,000 ecclésiastiques, dont presque la moitié étaient moines ; chaque village de 3000 habitants avait au moins 50 prêtres. Et, chose remarquable, dans l'argot des camorristes, l'ordre était appelé uhhidienxa^ justement comme dans le jargon des couvents.

Les prêtres faisaient de la mendicité un métier, et souvent même une œuvre méritoire.

Une des causes principales du brigandage et de la camorre, dit très bien Monnier, était l'habitude répandue parmi les Napolitains de laisser grandir leurs enfants, dès l'âge de trois ans, au milieu des rues, en mendiant et jurant par tous les saints, qu' ils étaient orphelins et mouraient de i'aim ; le mendiant se transformait bientôt en filou ; jeté en prison,

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il devenait une victime s' il était lâche, un affilié à la caniorra s'il était fort.

Mais le doux et fécond climat de ISTaples, à son tour, est complice de l'oisiveté et autant que Palerme, invite au repos et au séjour dans les rues ; fournissant les vi\Tes à peu de frais il ne laisse pas sentir le besoin et le devoir de travailler.

C'est pourquoi les associations malfaisantes sont plus fréquentes dans les capitales, siu'tout des pays méridionaux, où les passions les plus violentes, comme nous l'avons vu ailleurs, y provoquent plus souvent certains genres de crimes (1).

La formation des associations de malfaiteurs dépend incontestablement de l'adaptation au caractère ou aux conditions d'un pays ; nous le voyons dans le répullulement spontané de la mafia et de la camorra après sa destruction et après l'envoi à domicile forcé de tous ses membres.

En 1860-61, à ISTaples, on condamna au domicile forcé beaucoup de camorristes ; malgré cela, la camorra, un instant domptée, y répullule maintenant pi as audacieuse que jamais, elle menace les conseils électoraux, Varhor vitae de notre pays.

La mafia, détruite en 1860 à Palerme, se releva en 1866 armée et puissante. — La camorra anéantie en 1874 par Mordini, ressuscita en 1877 sous le régime de Nicotera; et si elle ne s'installa pas dans les fonctions les plus élevées de la ville, elle en fut certainement la e,-rande électrice.

Mais il y a mieux que cela ; à Messine, en 1866, la camorra fut détruite, littéralement, par la mise à mort de ses 29 chefs ; mais ses vainqueurs eux-mêmes ayant gagné, après ce carnage, la réputation de forts, s'en prévalurent pour exercer la camorra autant et plus que les premiers.

(1) « Mon avis, m'écrivit Vincent Maggiorani, est que la mafia représente l'état aigu d' une maladie qui a envahi plus ou moins tous les peuples plus voisins de 1' Orient ou qui en dérivent ; ainsi à mon avis, les faits qui se produisent périodiquement en Espagne ne sont qu'une forme diverse du même mal. Tu ne trouveras rien de pareil dans l'Europe septentrionale ; une ligne isothermique marque les lignes de ce tempérament », etc.

Misère. — On a beaucoup parlé de l'influence de la misère. Les peintures que nous a tracé Yillari des misères de notre peuple du sud, sont si horribles qu'elles font frémir.

« En Sicile, écrit-il, il n'y a pas d'autre relation entre les paysans et leurs maîtres que celle de l'usure et de la spoliation, que celle d' oppresseurs à opprimés. S' il survient une année mauvaise, le paysan s' en retourne à l'aire, sa bêche sur l'épaule en pleurant.

Si l'année est bonne, les usuriers remplacent la grêle, les sauterelles, les tempêtes et les ouragans. Les paysans sont un troupeau de barbares dans le cœur de l'île, et bien plus que contre le gouvernement^ ils se soulèvent pour se venger des tromperies et des usures dont ils sont victimes ; ils exècrent tout gouvernement quel qu'il soit, parce qu'ils croient que tout gouvernement soutient leurs oppresseurs ».

Que la misère, toutefois, n'ait pas toute l'importance que veut lui attribuer Yillari (elle en a néanmoins beaucoup), cela n'est pas douteux, quand on sait que l'arrondissement de Monréal qui est assurément un des moins pauvres de la Sicile, est justement celui où les mafiosi les plus coupables se recrutent surtout parmi les personnes aisées; et que J^aples, oii siège exclusivement la camorra n' est certainement pas dans des conditions plus mauvaises que les Calabres. Artène n'est-il pas un des pays les plus riches de la province de Kome ? D'ailleurs la camorra, comme nous 1' avons déjà vu, recrute plus de victimes que de vrais complices parmi les pauvres de ]S[aples.

mbridités sociales. — Mais plus encore que le manque de civilisation d'un pays, influe déplorablement sur le banditisme, le mélange de la barbarie et de la civilisation, conune par exemple dans quelques régions de l'Italie et dans beaucoup de l'Amérique où l'on voit des peuples encore à demi barbares, soumis à un régime emprunté à des peuples plus civilisés. Car, tandis que manquent les avantages des deux conditions, on eu a, au contraire, les dommages multipliés. Ainsi, les grandes agglomérations, l'accroissement des richesses, l'alimen-

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tatioii trop raffinée augmentent les vagabondages, les viols et les vols et eu rendent moins facile la révélation; tandis que le jury, le respect de la liberté personnelle, la facilité des grâces sont cause maintes fois de l'impunité du délit ; et les lois électorales, surtout, lorsque, comme en Amérique, elles s'étendent jusqu'à 1' ordre judiciaire, lui offrent un nouvel instriunent de puissance et de gains deshonnêtes. On a vu la camorra étendre ses ramifîcatiôus sur la presse, siu les élections des députés, et en Amérique sur celles des jnges, grâce à quoi les pervers obtenaient un double avantage, le gain immédiat d'abord, et en suite l'assurance de l'immunité.

Ouerre et séditions. — D'un autre côté: les perturbations politiques, les guerres et les séditions y prennent une large part; les entassements, les passions excitées, la facilité d'avoir des armes, le peu de vigilance de la part du gouvernement, sont des causes naturelles des associations de malfaiteurs qui finissent par devenir audacieuses, au point de se convertir en véritables événements politiques ; comme le furent les massacres d'Alcolea et de la Commune de Paris, ceux récents du Mexique ou de la Jsouvelle Orléans, Ces événements, devenus de nos jours extraordinaires, étaient autrefois très fréquents. Au moyen âge, la tyrannie des barons avaient donné au brigandage une apparence d' institution sociale qui s' exerçait .sous prétexte de défense ou de vengeance des vassaux contre Jes seigneurs, qui à leur tour regardaient la rapine comme un noble métier.

Les dix années qui suivirent la restauration de Sylla fut l'âge <ror des voleurs et des pirates en Italie (Mommsex, Eoniische Geschichte, 3-53).

A Paris, en 1793, à l'occasion de la distribution gratuite de pain, tant de vagabonds et de malfaitem's s'y entassèrent, qu'on dut publier un avis aux étrangers de ne pas sortir de nuit, s'ils ne voulaient être dévalisés. Les voleurs poussaient l'audace jusqu'à barrer les grandes routes avec des cordes. Charles de Rouge était le chef d'une bande qui pillait les grandes

fermes, où il se présentait comme Commissaire de la république.

Pendant la guerre napoléonienne, dans les pays envahis, une troupe de brigands appelée [''armée de la lune^ composée de faux soldats et de faux ofRciers pillait les vaincus et les vainqueurs (Yidocq): il en fut de même, ici, à l'époque des invasions des Huns, des Gothes et des Vandales. A notre époque, quand le Bourbo;! se retira à Rome, le brigandage sévit dans les Abruzzes ; et lorsque sous Murât, le métier de brigand devint dangereux, les Bourbons débarquèrent dans les Calabres les forçats de la Sicile : celui qui volait le plus était le mieux accueilli par le roi.

« Les actes criminels, écrit Colletta, perdirent de la sorte lem- nature et le crime devint une source d'industrie, dont tout le royaume fut infesté » .

Mais, aux yeux de celui qui connaît le caractère immoral de la guerre, cette recrudescence de la criminalité n'a rien d'exti-aordinaire. Spencer dans sa splendide étude sur la Morale où tant de portées de mon école sont entrevues, démontre que les peuples belliqueux sont et furent toujours les plus vicieux.

Chefs. — Qu'à un moment donné, dans un pays où foisonnent les éléments du crime, il se rencontre un malfaiteur de génie, ou de grande audace, ou bien ayant une influente position sociale, on y verra bientôt surgir et se multiplier les associations malfaisantes. C'est ainsi que les bandes de Lacenaii'e. Lombarde, Strattmatter, Hessel, Maino, Mottino, La Gala et Tweed durent leur origine et la longue impunité, à la grande intelligence de leurs chefs.

Cavalcanti était un brigand de tant de génie que presque tous ses sectaires, plus heureux que les généraux d'Alexandre, devinrent de terribles chefs de brigands, comme Canosa, Egidione, etc.

La bande d'assassins et d'incendiaires de Longepierre, échappait à toirtes les recherches, parce qu'elle était organisée et protégée par le maire du pays. Gallemand se vengeait de

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ses adversaires administratifs par des incendies ou en dépréciant les biens qu'il voulait acheter.

Prisons. — 3Iais la cause prépondérante entre toutes c'est le séjour dans les prisons qui ne sont pas construites sur le système cellulaire. Presque tous les chefs de malfaiteurs : Maino, Lombarde, La Gala, Lacenaire, Souffard, Harduin, étaient des échappés de galère, et avaient choisi leurs complices parmi ces compagnons qui y avaient donné des preuves d'audace ou de férocité.

C'est dans la prison que prit naissance la camorra et ce n'est que là qu'elle domina tout d'abord ; mais quand sous le roi Ferdinand, en 1830, beaucoup de forçats furent mis en liberté par la grâce royale, ils transportèrent aussi dans la vie libre les gains illicites et les mœurs dépravées auxquels ils s'étaient accoutumés (Moxxier, pag. 58). Il y a peu d'années encore. la camorra choisissait ses chefs parmi les détenus de la Vicaria i.'t les camorristes libres ne prenaient aucune délibération importante sans s' être préalablement concertés avec eux. A Palerme (1) les vrais malfaiteurs se forment dans les prisons, et Ton ne se sert d'éléments nouveaux que quand on ne peut s'en passer pour de certaines entreprises.

Tout cela est natiu-el pour celui qui se rappelle les vers des malfaiteurs Palermitains que nous avons cités dans le chapitre précédent: la prison est mie fortune que le ciel nous envoie, parce quelle nous enseigne le lieu et les compagnons de vol.

Influence de la race. — jSTous avons déjà parlé de la grande influence de la race sur le crime, il est évident qu'elle influe aussi sur les associations. (Voir H. criminel, Yol. II).

Les Bohémiens, en général, pourraient être appelés, comme les Bédouins, une race de malfaiteurs associés. — Aux Etats- Unis, le nègre (d'après A. Maury); dans l'Italie méridionale l'Albanais et le Grec, et quelques fois même l'indigène, pa-

(1) LdcATELLi, op. cit.

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raissent avoir les mêmes tendances ; Saint-Jorioz écrivait en parlant de Sora : « Ce beau pays fourmille de voleurs, il y en a autant que d'habitants » (voyez p. précédentes). Ce fait explique comment des brigands réussissaient à être nommés conseillers communaux. — Les habitants de Castelforteet de Spigno protègent les voleurs à condition qu'ils pratiquent leurs ■exploits en dehors de leur pays. — Les habitants des environs de Palernie, parmi lesquels fourmillent les mafiosi^ descendent des anciens bravi des barons (Yillari); et, en remontant plus haat, des rapaces conquérants arabes confrères des Bédouins. — J'ai remarqué, écrit d'Azeglio, en parlant des Komains, que dans les anciens fiefs du moyen âge (Colonna, Orsini, Savello) est restée dans la population l'empreinte do cette vie do haine, de guerre, de division, qui était la vie normale de toute l'année dans ces malheureux siècles ; on y retrouve chez presque tous les jeunes gens le véritable type du bravo {Boxxetti délia vita italiana^ pag. 187).

Hérédité. — Ces questions de race, il est aisé de le comprendre, se résolvent en une question d'hérédité.

Parmi les brigands modernes méridionaux, il y en avait quelques-uns qui descendaient du terrible Fra Diavolo. Beaucoup d'entre les fameux camon'istes sont frères, et on connaît les sept frères Mazzardi, les frères Manzi, les Vadarelli, les La Gala, et dans le Nord-Amérique les frères Youngas, qui allèrent jusqu'à dévahser en plein jour les banques publiques du Minnesote. La bande de Cuccito, celle de Nathan, •étaient toutes composées de parents, frères, beaux-frères. Ici, à l'influenco de l'hérédité qui peut perfectionner dans l'art du mal aussi bien que dans celui du bien, à l' influence de la tradition, de l'éducation vient encore se joindre la puissance du nombre. Une famille de malfaiteurs est une bande toute formée, qui grâce à la parenté, a le moyen de se grossir et de se perpétuer dans les enfants (v. chap. précédents).

En 1821 les communes de Vrely et de Kosières étaient affligées par des vols et des assassinats, dénotant chez leurs

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