CHAPITRE III
Les bons et les mauvais parents; les incapables, les négligents, les indignes.
Il ne suffit pas que les familles n'aient pas été désorganisées par une circonstance quelconque; il faut encore qu'elles soient en état de donner aux enfants une éducation convenable. De là une classification nécessaire des parents au point de vue de leur situation morale. | On comprend aisément qu'il n’est point facile d'établir des catégories qui comprendraient les bons parents, les médiocres et les mauvais; 1l faudrait, en eflet, décomposer encore ces groupes, pour avoir une enquête absolument vraie.
Il est bien évident, en effet, qu'une famille composée d’un père et d’une mère mariés, vivant dans une aisance relative, et n'ayant qu'un seul enfant à élever, a une bien plus
grande responsabilité devant la société que des parents besogneux, malades, ne pouvant subvenir, malgré tous leurs efforts, aux besoins matériels de nombreux enfants en bas âge. Il y a, en un mot, une relation directe entre la situation sociale des parents et leurs devoirs envers leurs enfants. On ne peut exiger de chacun que ce qu’il peut donner; s’il a fait, avec les éléments dont il dispose, tout ce qu’il a pu, la société ne doit point exiger davantage ; mais celle-ci sera alors appelée à intervenir pour suppléer aux efforts restés vains.
Je n'indique pas, quant à présent, les moyens à employer pour substituer dans certains cas l'éducation de l'État à celle de la famille, je pose seulement ce principe indé- : niable que les devoirs de chaque famille sont relatifs, en ce qui concerne la direction et l’éducation à donner à leurs enfants et qu'aucune classification générale ne peut être établie, puisqu'il s'agirait plutôt de classer des espèces que des individus.
Le premier devoir des parents est de donner aux enfants les soins du corps, de leur apprendre les: règles élémentaires de l'hygiène, de leur enseigner les principes primordiaux de la morale, laissant aux maîtres et aux ministres du culte la tâche plus compliquée de l’instruc-
tion pédagogique et de l’enseignementreligieux.
Comme corollaire ;on doit exiger des parents une surveillance suffisante et aussi active que les nécessités de leur profession peuvent le permettre.
Quand le père et la mère, sans parler des classes aisées, où tout manquement à cette règle est une faute lourde, restent chez eux, soit pour y travailler d'un métier sédentaire, soit pour y exercer un commerce, la surveillance des enfants peut s'exercer assez facilenent. Si, au contraire, le père et la mère travaillent tous les deux au dehors, cette surveillance est à peu près nulle, et il faut y suppléer par des moyens étrangers.
Veut-on savoir combien, dans Paris ou la banlieue, il y a d’enfants abandonnés à euxmêmes ou à peu près, par suite de l'absence forcée des parents qui sont obligés de travailler au dehors ?
Sur nos 6oo familles :
268 parents travaillaient au dehors sans que personne prit soin des enfants pendant la Juurnée ;
291 enfants, par contre, étaient surveillés par la mère, qui restait à la maison, pendant que l2 père travaillait à l'usine, à l’atelier, au magasin, etc.;
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41 enfants enfin, orphelins ou queles parents ne pouvaient surveiller eux-mêmes, avaient été confiés aux grands-parents, à des frères ou sœurs adultes ou aux patrons chez lesquels ils logeaient.
C’est donc près de la moitié des enfants, on le voit, qui étaient abandonnés à eux-mêmes pendantquele père et la mère allaient, chacun de son côté, travailler toute la journée au dehors, pour gagner les salaires nécessaires à la subsistance de la famille. Et je prétends que je suis au-dessous de la vérité, parce que mon enquête.ayant porté sur tout le département de la Seine, il y a des quartiers très pauvres, où les père et mère vont tous les deux travailler au dehors.
Cette situation a préoccupé non seulement les philanthropes maisaussi les pouvoirs publics. On a, depuis quelques années, organisé dans les écoles municipales des garderies très intelligemment dirigées par les maîtres; les parents ont la possibilité de laisser ainsi leurs enfants à l’école pendant toute la journée, c’est-à-dire, de 8 heures du matin à 7 heures du soir. On fournit aux écoliers, depuis ceux de la classe maternelle jusqu’à ceux de l’école primaire, au milieu de la Journée, un repas substantiel, suffisant, dans des conditions de bon marché
extraordinaire. Que dis-je! de bon marché, ceux qui ne peuvent point payer reçoivent ce repas gratuitement, et dans certains quartiers, ceux qui ne payent pas sont très nombreux.
La mère n’a qu'à placer un morceau de pain dans le panier de l’écolier et lui donner les 10 centimes destinés à payer le déjeuner de midi ; pour les indigents, la direction de l’école leur remet un jeton donnant droit au plat du jour. La Ville de Paris ne doit point regretter les quelques centaines de mille francs qu’elle emploie de la sorte. De même les écoles libres alimentées par la charité publique ne peuvent faire un meilleur usage de l'argent qui leur est donné.
On a par ce moyen organisé dans les écoles primaires un demi-pensionnat qui met, entre les heures des classes, tous les enfants à l'abri des nombreux dangers de la rue. Mais, hélas!
beaucoup d’entre eux ne profitent point de cette bienfaisante innovation, et combien, pendant les heures laissées libres entre-la classe. du matin et celle du soir, sont abandonnés à euxmêmes, après le court repas de midi pris à la hâte en compagnie de la mère, pressée de retourner au travail.
Heureux encore quand les exigences de la profession n’obligent point père et mère à leur
faire partager chez le marchand de vin le repas servi dans la salle commune! Quelques-uns, pour ne point rester à l’école, pourvoient eux-
mêmes au dehors à leur déjeuner. La plupart du temps, un morceau de pain et du fromage avec l’eau de la fontaine Wallace remplacent le plat chaud et sain servi à la cantine de l’école.
Je voudrais que cette demi-pension scolaire devienne la règle pour tous les parents qui ne pourraient s'occuper de leurs enfants pendant la journée; et quand Jj’assistai l’autre jour, dans le quartier le plus pauvre de Paris à ce modeste déjeuner pris en commun, je sentais qu’il y avait là une des meiïlleures réformes sociales que l’on ait pu réaliser pour l’Enfance pendant ces dernières années.
Mais l'enfant ne reste pas toujours à l’école, à supposer que ses parents l’y aient même envoyé. Lorsque l'atelier a remplacé la classe, le danger est encore bien plus grand, parce que l'apprenti, en contact avec des ouvriers plus âgés, a des tendances à imiter le mal plutôt que le bien. On voit très souvent des enfants de treize à quatorze ans fréquenter les cabarets, où ils sont emmenés par des camarades plus grands et ils contractent de bonne heure l’habitude de l'alcool qui, peu à peu, deviendra pour certains un vice meurtrier.
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Combien il serait désirable que l’on puisse organiser, dans les grands ateliers au moins (cela existe déjà dans certaines usines), des garderies analogues à celles établies dans les écoles et où l’on donnerait aux apprentis un déjeuner substantiel sous la surveillance d’un contremaître bien choisi. Ce que je dis des garçons serait encore bien plus utile pour les jeunes appreñties qui sont en butte à tous les dangers de la rue quand l'atelier se vide aux heures du repas. Combien de chutes irréparables n'ont point d’autres causes que ces heures de liberté laissées aux Jeunes filles!
De plus, beaucoup d’entre elles contractent aussi l'habitude d'aller prendre leur modeste repas chez les marchands de vins du voisinage, pêle-mêle avec les consommateurs habituels ou de passage. Il serait au moins à souhaïter, pour éviter ces fâcheuses promiscuités, que des établissements de tempérance, réservés absolument aux femmes, soient créés à Paris ", comme il en existe en Amérique et en Angleterre. Les ouvrières et apprenties ou « petites mains » pourralent ainsi, quand elles ne se-
r. Un de ces restaurants à prix réduits, entièrement réservé aux femmés, fonctionne déjà à Paris, rue d’Aboukir, c'est-à-dire au centre du quartier des affaires. L'installation,
d'abord peu importante, s'est affirmée et donne aujourd'hui lés meilleurs résultats.
raient pas nourries à l'atelier, trouver un lieu convenable où elles ne seraient point exposées à certains contacts démoralisants.
En résumé, il est bien difficile de surveiller efficacement les enfants qui vont à l’école ou à l'atelier. Néanmoins les crèches, les garderies à l’école, l'apprentissage chez les patrons, fournissent aux parents qui travaillent au dehors, autant de moyens de faire surveiller leurs enfants, quand ils sont empêchés de le faire euxmêmes. Aussi, en cequi concerne la surveillance, on peut établir deux catégories : ou bien les parents sont négligents et se désintéressent de leurs enfants, ou bienils ont fait tout ce que leur condition sociale peut leur permettre.
Si l’on descend d’un échelon de plus, on trouve les parents franchement mauvais et indignes. J’appellerai mauvais tous ceux qui ont des instincts pervers, des habitudes vicieuses, sont débauchés ou donnent à leurs enfants des exemples funestes. Sous la dénomination d’indignes, je placerai ceux que la loi permet de priver de la puissance paternelle ou auxquels elle enlève tout au moins la garde de leurs enfants.
Tantôt le père seul, tantôt la mère seule, quelquefois les deux, sont mauvais ou indignes, sans que le degré d’immoralité soit le
même. Dans certains cas, il faudrait éloigner l’enfant du foyer paternel, parce que l’exemple donné par le père est déplorable et que la mère, au contraire, serait digne de l’élever convenablement. D'autres fois 1l serait bon de prononcer la déchéance paternelle contre les deux.
Il est difficile, comme Je le disais plus haut, de classer les parents par catégories. Néanmoins j'ai pu établir une proportion qui doit être bien près de la vérité.
Je considère que les familles dans lesquelles . ont été élevés les enfants qui avaient été traduits en justice pouvaient être tenües, pour les trois quarts, comme susceptibles d'élever leurs enfants et pour le dernier quart comme incapables ou indignes d’exercer la puissance paternelle.
Bien entendu, dans ces deux grandes catégories de parents 70ormaux ou anormaux, il Y aurait des sous-classifications à faire, mais j'affirme que le-quart environ des familles des enfants qui ont comparu devant moi étaient seules incapables ou ‘indignes d’élever leurs enfants. Or ce n’est plus sur six cents, mais sur près de deux mille familles que j'ai fait cette constatation. Cette proportion est, à mon avis, celle que l’on doit adopter pour établir approximativement le nombre des familles
pouvant élever normalement leurs enfants, et le nombre de celles qui offrent un danger moral au point de vue de l'éducation de la jeunesse. |
Veut-on savoir maintenant le degré d’attachement que les parents ont pour leurs enfants alors même que ceux-ci sont pervers et coupables ?
- Sur 600 parents :
264 ont demandé à ce que l'enfant arrêté ou traduit en justice leur fût rendu;
91 ont désiré que leur enfant fût mis en correction (or sur ces 91 enfants, 68 avaient été déjà arrêtés, quelques-uns plusieurs fois);
101 préféraient que l’enfant fût placé dans un établissement public ou privé jusqu’à 21 ans plutôt que d’être envoyé en correction;
55 abandonnaient l'enfant à l’Assistance publique;
17 se désintéressaient complètement de leur enfant.
Parmi ceux qui voulaient abandonner l'enfant à l’Assistance publique se trouvaient surtout des grands-parents ou des collatéraux ayant pris charge, jusqu’au jour de son arrestation, de l’enfant orphelin ou abandonné de ses parents.
On voit, en somme, que près de la moitié des parents avaient réclamé leur enfant malgré
la faute commise, et pour la plupart, comme nous le verrons plus loin, ces enfants avaient des frères et sœurs qui se conduisaient bien. Les familles revendiquaient néanmoins la charge de les reprendre et de tenter de les corriger.
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