CHAPITRE II
Filiation. — Age des enfants traduits en justice. — Les causes de l'arrestation. — La récidive.
En première ligne, je reprends mon enquête concernant les 600 familles qui ont déjà fait l’objet des observations relatives aux parents en indiquant tout d'abord la filiation des enfants.
Voici les chiffres que j'ai relevés :
Énianti LéRiliERBS. 5 D Zoé déni 494 Légitimés par mariage. . . . , . .. 15 Reconnus par le père et la mère, . . 16 Reconnus par la mère seulement. . . 41 NOR TÉCONAUSE LS à Em ST 02 jt 32 ROTÉVINE: stobiiie joue ir à ET he 2
Les enfants légitimes, on le voit, forment presque les cinq sixièmes, et on est étonné qu'ils soient aussi nombreux parmi les mineurs traduits en Justice,
É. Sn SN,
A Paris, en effet, si l’on s'attache aux statistiques hebdomadaires relatant la natalité, les filiations légitimes n'y figurent habituellement que pour les deux tiers des naissances enregistrées.
Cette proportion, très anormale du reste, ne se rencontre guère que dans les grandes cités. La raison en est que bien des fautes commises en province viennent .se cacher dans le tour-
billon des capitales où les Maternités de l’As-
sistance publique ou des institutions privées ouvrent leurs portes toutes grandes aux fillesmères de tous pays. Par suite un très grand nombre d’enfants naturels naissent accidentellement à Paris et retournent en province, soit qu'ils y soient ramenés par leur mère, soit qu'ils soient abandonnés à l’Assistance publique qui les envoie dans ses services assistés des départements. |
L’Assistance publique et les œuvres charitables ne recueillent pas seulement les enfants nouveau-nés et abandonnés par leur mère, mais aussi tous les enfants naturels qui, même reconnus, deviennent orphelins dans la suite avant d’avoir atteint leur majorité. Pour eux, en effet, la famille se borne au père et à la mère naturels qui les ont reconnus et ne s'étend pas aux ascendants et aux collatéraux: On com-
to6 LE CRIME DANS LA FAMILLE,
prend dès lors que, sur les 600 sujets qui nous occupent, nous ne retrouvions point, quant à ces filiations, la même proportion que dans les statistiques hebdomadaires.
Rationnellement, cette proportion devrait être à peu près la même; mais, je le répète, comme la plupart des enfants naturels qui sont indiqués dans ces statistiques sont nés dans les hopitaux, et qu’ils sont absorbés aussitôt après leur naissance par l’Assistance publique pour être élevés à la campagne, ils ne peuvent point entrer en ligne de compte parce qu’ils ont quitté
- Paris sans esprit de retour aussitôt après leur . Daisance, et par suite figurer en grand nombre parmi les enfants traduits en justice du département de la Seine.
Les enfants légitimes, au contraire, restent chez leurs parents ainsi que les enfants naturels reconnus; et même ces derniers sont quelquefois abandonnés de bonne heure à l’Assistance publique dans une notable proportion.
Il n’y a donc rien d’étonnant que nous ren- -contrions si peu d’enfants naturels parmi les 600 sujets qui font l’objet de cette statistique. Et puis l'enfant naturel est souvent unique et peut -être bien plus facilement élevé par la mère, si toutefois celle-ci est honorable.
Les enfants légitimes, au contraire, sont sou-
vent fort nombreux dans une même famille, et il est moins rare que parmi eux il se rencontre des mauvais sujets en plus grande quantité.
En résumé, seuls les enfants naturels conservés et élevés par leurs parents figurent dans notre énumération. Parmi ceux-ci, plusieurs même avaient perdu leurs parents; leur arrestation avait en quelque sorte régularisé leur situation en les pourvoyant définitivement de la tutelle de l’Assistance publique. Ces enfants ne sont point des moralement abandonnés, mais bien des enfants assistés ; par suite, 1ls ont droit aux mêmes avantages qui sont réservés aux enfants abandonnés au moment de leur naissance et font partie de la grande famille assistée du département de la Seine.
Il serait certes très intéressant de connaître exactement la proportion des enfants naturels reconnus où non reconnus existant réellement . parmi les enfants traduits en justice. On pourrait en tirer un enseignement utile, mais pour cela il faudrait que cette statistique porte sur toùte la France et pendant toute une année au moins. La chose serait facile puisque dans les affaires de mineurs le casier judiciaire est toujours demandé, ainsi que l'acte de naissance. Si donc ce recensement était ordonné, on connaîtrait exactement l'influence de la filiation sur ‘
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la criminalité juvénile. Or c’est un fait très important à rechercher au point de vue de l’atavisme. |
A côté des‘ 494 enfants légitimes nous trouvons 15 enfants légitimés par le mariage subséquent du père et de la mère naturels. Presque toujours c'est une régularisation sincère de la filiation naturelle, mais quelquefois c’est une supercherie, cette légitimation étant souvent imposée par la mère naturelle à celui qui veut l’épouser afin de légitimer l’enfant né d’un autre père. Ces sortes de légitimations ne sont pas, selon moi, à favoriser, parce que s’il naît du mariage d’autres enfants, ces derniers sont souvent la cause ou l’occasion d’'injustes représailles . contre celui qui s’est introduit dans la famille. En voici un exemple terrible.
Un jeune homme, à peine âgé de 16 ans, était né avant le mariage; l'époux de sa mère l'avait légitimé sans en être le père véritable, et, en retour de cette régularisation de sa situation sociale, l’enfant le tua. Voici dans quelles circonstances : cet enfant, dès ses premières années, avait montré de fâcheux instincts, ilétait vicieux, sournois, brutal; il se livrait même à l’intempérance; enfin, il devint voleur. Ce fut à la suite d'une soustraction délictueuse que le tribunal correctionnel l’envoya en correction; mais un
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patronage bienveillant intervint, et, par ses démarches, obtint la libération provisoire de l’enfant. due |
Celui-ci rentra dans sa famille et y vécut un certain temps. Seulement il n’avait pas perdu, ses mauvaises tendances antérieures, ou plutôt ses vices d'autrefois : il recommença à vivre dans l’oisiveté, 1l reprit ses habitudes alcooliques, et malheureusement, les scènes violentes qui se passaient entre sa mère et son père légal quand celui-ci rentrait ivre, les jours de paye, achevèrent plutôt de le démoraliser.
Un jour, le père, en proie à un accès de fureur provoqué par l'alcool, menace sa femme de la frapper avec une barre de fer; la mère, naturellement épouvantée, se réfugie chez sa cœur, afin de laisser à son mari le temps de se
| dégriser et de calmer son excitation, car dans
l'intervalle de ses accès d’intempérance, quand.
__ . il était à jeun, il était l’homme le plus doux, le plus travailleur, le plus dévoué aux siens qu’on puisse rencontrer.
Ainsi ses sentiments honnêtes, que seule l'ivresse masquait par moments, étaient heurtés par la conduite répréhensible de son fils; il le réprimandait souvent, il lui adfressait des reproches mérités. Ces remontrances avaient sans doute amassé quelque levain de haine dans le
io LE CRIME DANS LA FAMILLE.
cœur de l’enfant, car, celui-ci ayant acheté un revolver, le jour‘où se passait la scène violente à laquelle il est fait allusion, se présenta devant son père, et, lui ayant adressé une ou deux invectives, sans provocation aucune, il lui tira à bout portant deux coups de son arme : il l'avait étendu mort à ses pieds.
D’après ‘les renseignements, ce n’était pas à l'amour filial qu'il fallait attribuer ce crime : était-ce à l'alcool? Cette hypothèse paraît plus vraisemblable, mais en tout cas la mère de l'enfant ne méritait pas un si grand dévouement : elle était d’une moralité douteuse; elle aimait beaucoup son mari, il est vrai, à en juger du moins par les larmes qu’elle a versées devant moi au sujet de la fin tragique de son époux, mais elle n’avait peut-être pas réservé dans son cœur une place suffisante pour son fils, dont le crime peut probablement être expli- qué incidemment par l’alcool, mais qui assurément a trouvé dans la perversité des instincts un sol tout préparé pour le faire éclore.
Mais je ne crois pas que ce fils eût tué s’il avait
? été en présence d’un père véritable. C'est du moins l’excuse qu’il a toujours invoquée.
Autant je trouve mauvais de légitimer par mariage des enfants étrangers au mari, autant il faut favoriser le mariage de ceux qui vivent
en concubinage. Des sociétés charitables s’emploient avec zèle, depuis de longues années, à multiplier ces régularisations. C’est une œuvre de défense sociale; la désorganisation de la famille étant un des grands fléaux de notre société moderne.
Les enfants naturels reconnus par leurs père et mère, parmi ceux qui nous occupent, sont au nombre de 16 seulement. Ce sont presque tous des enfants nés de parents vivant en concubinage, mais parmi eux il y en a aussi qui, reconnus dès le lendemain de leur naissance par un amant de la mère, n’ont plus revu le père dont ils portent le nom. Ils ont néanmoins continué à être élevés par la mère, et celle-ci de son côté avait changé plusieurs fois d’amant.
J'ai rencontré ces tristes situations trop souvent pour ne pas les noter, en les déplorant, mais sans pouvoir trouver un remède quelconque à cet état de choses, que la loi ne peut atteindre qu’autant que la mère serait indigne. Cependant quand l’énfant est reconnu par les deux, les droits du père primant ceux de la mère, 1l y a quelque chose de choquant lorsque la mère est honorable de penser que le père peut intervenir inopinément pour enlever à la mère, qui l’a élevé, un enfant reconnu par celui qui n’en est point le père véritable.
J'ai eu plusieurs fois à dénouer ces sortes d’imbroglios; grâce à la déchéance paternelle, on pouvait sauvegarder l'enfant qui passait sous la tutelle administrative de l’Assistance publique, sauf à être confié par celle-ci au plus digne des deux parents naturels.
Il serait trop long de rechercher toutes les hypothèses pouvant se présenter; Je ne veux que faire entrevoir toutes les conséquences fâcheuses que peuvent procurer à l'enfant les reconnaissances hâtives faites dans un moment de générosité qui peut avoir pour lui une suite néfaste pendant toute sa vie. |
Ceux qui n'avaient été reconnus que par la mère seulement étaient au nombre de 4r et ceux qui ne faisaient l’objet d'aucune reconnaissance s’élevaient à 32. Les enfants naturels reconnus étaient plus nombreux que ceux non reconnus; mais, en se rappelant que beaucoup d’enfants non reconnus et abandonnés dès leur naissance par leur mère sont pris par l’Assistance publique, il n’y a pas grand enseignement à tirer de ces deux chiffres. Les uns et les autres étaient élevés par la mère naturelle, quelquefois cependant par le père naturel après la mort dela mère, sans qu'aucune reconnaissance ne fût intervenue de part et d’autre.
Des deux enfants adultérins qui forment le
complément de notre énumérätion, un était élevé par la mère, qui l’avait eu depuis le départ de son mari disparu; l’autre par le père adultérin, la mère étant morte. Ce dernier avait élevé
l'enfant et, resté célibataire, il l'avait conservé
avec lui. Bien entendu, les enfants adultérins ou incestueux peuvent également être absorbés par l’Assistance publique, qui les considère comme orphelins lorsque = parents légaux disparaissent.
La filiation des enfants traduits en justice est utile à connaître, mais ne donne point des indications bien pratiques en vue de déterminer les causes de la criminalité, pour les raisons . que j'ai exposées à l’occasion des naissances naturelles. La situation sociale et morale des parents est plutôt à envisager : tels parents mariés ayant plusieurs enfants légitimes, pourront avoir un enfant vicieux plus facilement qu'une famille simplement composée d’une mère naturelle et de son enfant unique.
Si cette mère, en effet, a reconnu et élevé cet enfant, c’est qu’elle ressentait pour lui une véritable affection et qu’elle avait le sentiment de son devoir. J’ai même constaté très souvent que ces mères avaient fait tous leurs efforts. pour. procurer à leurs enfants une éducation solide, et que restées seules après la faute com-
mise, elles avaient courageusement lutté contre les difficultés de la vie, entourant de soins et de dévouement l'enfant qu’elles auraient pu abandonner à la charité publique.
Beaucoup d'enfants naturels sont, à leur naissance, placés par leurs mères, qui sont ouvrières ou domestiques, chez des nourrices de la campagne, où ils prennent presque toujours dé bons principes et où ils sont surveillés convenablement par des inspecteurs administratifs. [ls y restent souvent jusqu’à leur douzième ou treizième année après avoir été instruits à l’école du village et après avoir reçu un enseignement religieux à la paroisse. Leur situation intellectuelle et morale est satisfaisante, en général, quand ils reviennent à Paris vivre auprès de leur mère, et la plupart sont de bons sujets. Mais il y a nécessairement parmi eux des enfants qui ne peuvent, leurs mauvais instincts aidant, lutter bien longtemps contre la contagion de la rue, et qui deviennent vicieux parce qu'ils ont subi un entraînement fatal.
Mais quand la mère s'est mariée ou s’est mise en ménage avec un étranger depuis leur naissance, l'affection qui attend l'enfant à son retour sera problématique. Fort heureusement c'est l’âge où il peut commencer à travailler, et le patron remplacera pour l'apprenti le père
nourricier dont il a gardé un si bon souvenir. | S’il n’a pas la force morale de réagir contre des entraînements qui sont d’autant plus faciles que la surveillance sera plus relâchée, ül versera dans le mal; mais alors l’Assistance publique ou un patronage pourra, en considération de la situation de la famille, l’accueillir ou continuer l’œuvre commencée en le plaçant à nouveau à la campagne, d’où il n’aurait jamais dû revenir. |
’ CE \ En résumé, les enfants naturels ou légitimes
ont des chances à peu près égales de déchéance;
tout dépend de la valeur morale de celui qui,
l'élève et de la nature de chacun.
A quel âge l’enfant devient-il criminel? A tout âge, pourrait-on dire, s’il est d’une nature: vicieuse et si l’éducation et l'exemple des parents l’ont gâté de bonne heure. Mais il y a un âge où tous les ferments qui ont germé font plus facilement de l'enfant un mauvais sujet, Cest celui où il a quitté l’école pour entrer en apprentissage. | |
Je regrette que les statistiques des arresta-
tions des mineurs de 16 ans n’indiquent pas, âge par âge. le nombre des enfants arrêtés pour chaque délit. Dans un total comprenant chaque. catégorie de délits, les auteurs sont compris 7
globo jusqu’à la seizième année, sans aucune distinction.
Cette classification serait pourtant d’un enseignement précieux.
J'ai établi, pour mon compte, sur les 600 sujets qui nous occupent, un classement par âge et par nature de délits. Mais avant de donner ces indications spéciales, il me paraît utile de rappeler quel est le nombre des mineurs de 16 ans arrêtés dans le département de la Seine.
En 1897, sur 32018 arrestations. 1211 mineurs de 16 ans (1035 garçons, 176 filles) ont été arrêtés, sur lesquels il y avait 508 voleurs et 527 vagabonds.
En 3808, sur 30 016 arrestations, 1 300 mineurs de 16 ans (1112 garcons, 188 filles) ont été arrêtés, sur lesquels on comptait 549 vagabonds et 440 voleurs. En 1890, sur 27 187 arrestations, 1096 mineurs de 16 ans (066 gar-
cons, 130 filles) ont été arrêtés, sur lesquels on.
comptait 443 vagabonds et 411 voleurs!.
Mais à quel âge l’enfant devient-il vagabond,
voleur et en général criminel? Rien ne l’indique dans les chiffres ci-dessus.
Voici maintenant les renseignements recueil-