‹ Le crime dans la familleChapitre 21 sur 40 · Les Misérables, de Victor Hugo · texte numérisé non relu

Les Misérables, de Victor Hugo

; deux ou trois qui, dès l’ä âge de 5 ou 6 ans, ? fuyaient constamment la maison paternelle sans ‘ raison apparente, et qui menaient une vie aventureuse,mendiant par-ci, volant par-là, couchant n’importe où, plutôt que de rester chez eux où, malgré la simplicité de l'existence, ils avaient tout ce qui leur était nécessaire.

Pour les mendiants, on s’explique plus facilement l’arrestation d'enfants très jeunes, car si bien des parents ne mendient pas avec eux, ‘ils les envoient dans les rues fréquentées sous le prétexte de leur faire vendre quelques fleurs fanées, des crayons ou d’autres menus objets et dans le but de récolter des aumônes, qui sont d’autant plus abondantes que l’âge de l’enfant est plus tendre. C’est une exploitation éhontée ” contre laquelle la police réagit sévèrement, sans parler des familles qui louent leurs enfants à des mendiants de profession; mais malgré toute la répression dont elles sont l’objet, il est difficile de détruire complètement ces tristes industries, propres à toutes les grandes cités.

Ce que je viens de dire des enfants n’ayant point atteint la dixième année, je pourrai le répéter pour ceux qui ont dépassé cet âge d’une année ou deux. Cependant il y a une distinction à faire. Dès que l'enfant, après avoir fréquenté l’école maternelle, où il avait été pour ainsi dire

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éduqué matériellement, va en classe pour commencer à lire et à écrire, son esprit n’est plus inoccupé ; les heures de classe, sans compter la garderie, dont j'ai parlé plus haut, sont autant de mesures de préservation contre la contamination de la rue. Aussi il est moins exposé et moins attiré par lés camarades plus âgés; mais, sâns compter l’école buissonnière, il yen a qui ne suivent pas l’école, soit parce que les parents se montrent indifférents, soit parce que la maladie ou toute autre circonstance les en a éloignés. Or ce sont les désœuvrés, les flâneurs

de la rue qui sont arrêtés de bonne heure pour -

vagabondage ou même pour vol.

Il y en a d’ailleurs qui vont à l’école pendant la semaine et qui, le dimanche ou le jeudi venus, vont, avec un ou deux camarades, opérer däns la foule le vol à la tire, qui devient, comme je l'ai déjà dit, presque une spécialité pour les tous jeunes, parce que l’on se méfie moins des gamins de 10 ans.

Pendant la onzième et la douzième année, ‘sauf pour ceux qui ont conquis de très bonne heure le certificat d’études, l’école est encore la meilleure sauvegarde. Mais si l'enfant quitte trop tôt les bancs de l’école, comme il ne peut être employé nulle part ni mis en apprentissage, avant qu'il ait atteint sa treizième année, il est

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sollicité par les mauvais exemples et les longues stations dans les rues.

Pour ceux qui suivent l’enseignement religieux de la paroisse, l’époque de la première communion est presque toujours une trêve aux mauvaises passions; mais quand la fréquentation du catéchisme cesse, l'impression reçue s’efface et beaucoup retombent dans les mêmes errements. |

Mais voici l’âge de l’école passé; l'enfant a

13 ans, il faut apprendre un métier; c’est à ce moment de la vie que l’écueil devient menaçant.

__ Si après avoir terminé les études primaires l'enfant n'est pas admis dans une école professionnelle ou s’il n’entre pas en apprentissage, si le père etla mère, travaillant au dehors toute la journée, ne peuvent lui chercher un patron, on l'envoie un peu au hasard quémander un emploi quelconque. Les bureaux de placement sont pour lui une dangereuse promiscuité, et quand il va à travers les rues, tout seul, à la recherche d’une situation, ayant toute une journée à dépenser en pas et démarches, il est en butte à bien des tentations mauvaises et est exposé à plus d’une rencontre fâcheuse.

Heureux sont ceux qui entrent, dès la sortie de l’école, comme apprentis chez un bon patron

qui les loge et les nourrit et où ils peuvent apprendre un métier!

Ceux, au contraire, qui deviennent garçons do de vin, ou employés à faire des courses, sont constamment exposés à mal tourner en raison des exemples funestes qu’ils rencontrent et des fréquentations malsaines qu'ils subissent. Mais certains parents peu aisés désirent que leurs enfants gagnent tout de suite quelque argent et préfèrent ces métiers subalternes à l’apprentissage qui ne donnera que plus tard des résultats rémunérateurs.

Quoi qu’il en soit, jusqu’à la treizième année :

inclusivement, les enfants traduits en justice n’atteignent pas une proportion trop inquiétante: une centaine, soit un sixième de ceux qui nous occupent.

A l’âge de 14 ans, ce chiffre s’augmente de quelques unités : 113 au lieu de 97; mais quand on arrive aux enfants qui ont atteint leur quinzième année les chiffres doublent et s'élèvent de 113 à 250.

. G'est l’âge de l’enfance éminemment critique et où se produit la sélection des bons et des mauvais.

Tous ceux qui ont lutté avec succès jusquelà contre les embüûches de toutes sortes qu’ils ont pu rencontrer depuis la sortie de l’école,

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continueront très. vraisemblablement à suivre la bonne voie, à môins de circonstances imprévues; mais les autres, ceux qui ont multiplié les escapades, qui ont déjà maraudé aux étalages ou qui n’ont pu se fixer nulle part, vont ,\ grossir l’avant-garde de l’armée du crime. C’est en effet à l’âge de 15 ans qu'ils se démasquent tout à fait, et qu’ils deviennent un. véritable danger pour la société et pour leurs familles.

Sur ces 259 enfants âgés de 15 ans, 03 avaient été arrêtés pour vagabondage et 125 pour vol. Or, quand on dit vagabondage à cet âge-là, ce n'est plus l’école buissonnière, ni la fugue qui a duré quelques jours, c’est l'abandon de la maison paternelle pendant plusieurs semaines,

. plusieurs mois, avec toutes ses tristes conséquences.

Les garçons s’emploient à quelques métiers dégradants et peu fatigants, tels que la vente des journaux sur la voie publique, et, le soir venu, ils vont coucher dans des bouges PEée blématiques.

Les filles, hélas! pour la plupart sont dése nues des prostituées. Dès l’âge de r4'ans, sont arrêtées, par des inspecteurs spéciaux, des filles qui se livrent au racolage dans les rues. Quand elles n’ont point l’âge de 16 ans, on les défère À la justice, mais celles qui ont dépassé le cap

de la majorité pénale n’ont plus à répondre de leur conduite qu’à la police des mœurs ou à leurs parents. Ceux-ci ont une dernière ressource, 1ls peuvent employer la correction paternelle. Mais elles échappent le plus souvent à toute répression; aussi leur nombre s’accroît- 1] à mesure qu’elles approchent de la vingtième année. Je n’en veux pour preuve que les chiffres

suivants : |

En 1897, 54 filles âgées de moins de 16 ans et 1254 de 16 à 20 ans ont été arrêtées pour prostitution sur la voie publique.

En 1898, les filles âgées de moins de 16 ans, arrêtées dans les mêmes conditions, étaient au nombre de 43, et celles de 16 à 20 ans, au nombre de 1200; en 1899 les filles âgées de moins de 16 ans étaient au nombre de 22; celles de 16 à 20 ans formaient un total de 986. Il est bien entendu que je laisse de côté les filles, dites soumises, inscrites régulièrement sur les registres de la police des mœurs.

Or nous n'avons ici que les filles qui se hvrent à la prostitution dans les rues. Beaucoup, plus avisées, se sont soustraites à la surveillance de la police et n’en sont pas moins perdues depuis longtemps. Quelques-unes sont appréhendées après quelques jours de vagabondage et peuvent être reclassées soit dans

leurs familles, soit dans des patronages; mais quand elles ont quitté depuis de longs mois leurs parents, qu'elles ont descendu tous les échelons du vice et qu’elles ont été souillées ignominieusement par des contagions irréparables, il n’y a plus aucun remède moral à leur appliquer. | e

Les enfants qui font l’objet de ma statistique restreinte étaient-ils traduits pour la première fois en justice, ou étaient-ils des récidivistes ? Il est intéresssant de connaître lès antécédents

de ces enfants, mais il m’a paru plus utile de

les indiquer non pas en bloc, ce qui n’offrirait pas des renseignements bien instructifs, mais par âge et même par nature de délit. On verrà ainsi quelles étaient les tendances véritables des sujets qui font l’objet de cette étude.

Tout d’abord je prends les plus petits. Parmi eux, sur 17, 4 avaient déjà été arrêtés, qui n'avaient que 8 ans, pour mendicité et vagabondage.

Les 4 enfants âgés de 8 ans notés comme ayant déjà été arrêtés pour mendicité et vagabondage, comprenaient 3 enfants exploités par leur mère qui les envoyait mendier, et en outre 1 vagabond incorrigible, dont j'ai parlé plus haut. Je fais cette double remarque parce que

le chiffre des récidivistes de cet âge pourrait paraître élevé si l’on ne connaissait pointl’exacte vérité.

A 9 ans, 1 avait été arrêté déjà pour vol.

À 10 ans, sur 19, on relève 10 récidivistes ainsi décomposés : : 3 n’avaient été arrêtés antérieurement qu’une fois, 1 deux fois, 3 trois fois, 1 quatre fois, 2 plus de cinq fois.

Sur les 19 enfants âgés de 10 ans, 9 avaient été arrêtés pour vol et 10 pour vagabondage.

C’est donc plus de la moitié qui avait déjà eu maille à partir avec la justice et qui n’avait point profité des avertissements qu’ellé lui avait donnés.

Les enfants âgés de 11 ans forment un total de 46. |

Parmi eux: 17 étaient des vagabonds dont 4 avaient déjà été arrêtés une fois, 2 deux fois, 1 trois fois, 1 quatre fois, 5 plus ee cinq fois, soit 13 sur 17.

Passons aux voleurs, au nombre de 10°:

5 avaient été arrêtés une seule fois, 1 deux fois, 5 plus de cinq fois, 11 sur 10.

Pour les autres délinquants (dont 7 pour mendicité) et au nombre de 10: 3 avaient été arrêtés une fois, 1 deux fois, : quatre fois, soit 5 sur 10.

__ En récapitulant, 29 enfants âgés de 10 ans sur 46 étaient des récidivistes, la plupart invétérés.

En passant à la douzième année, les chiffres varient peu.

Sur 16 vagabonds: 3 avaient été arrêtés une fois, 4 deux fois, 3 trois fois, soit 10 sur 16.

Parmi les voleurs, au nombre de 28, 10 avaient été arrêtés une seule fois, 1 deux fois, 3 plus de 5 fois; soit 14 sur 28.

Enfin 9 enfants (dont 8 mendiants), arrêtés pour autre cause, avaient comparu devant la justice : r une fois, 2 deux fois, 1 plus de cinq fois. |

C'est donc 28 récidivistes sur 53 enfants âgés de 12 ans.

A 13 ans, âge où l’on quitte l’école, voici la situation des 97 délinquants de cet âge:

Les voleurs, au nombre de 56, sedécomposent ainsi: 15 avaient été arrêtés une fois, 6 deux fois, 2 trois fois, 1 quatre fois, 6 plus de cinqfois ; soit 30 sur 56.

Chez les vagabonds qui n'étaient que 17:

6 avaient été arrêtés une fois, 3 deux fois, 1 trois fois, 1 quatre fois, 6 plus de cinq fois, soit 17 Sur 31. | |

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Les autres délinquants (dont 7 mendiants), au nombre de 10, comprenaient 2 enfants arrêtés une fois, 2 deux fois, 1 une fois, 2 plu-

sieurs fois, soit 7 sur 10.

En les totalisant, nous trouvons 54 récidivistes de 13 ans sur 09 délinquants, et nombre d'entre eux étaient venus souvent devant les autorités Judiciaires.

‘L'âge de 14 ans nous donne les chiffres suivants :

Sur 113 délinquants, 63 avaient été arrêtés pour vol, 34 pour vagabondage, et 16 pour d’autres causes (dont 9 pour mendicité).

Sur les 63 voleurs, 15 avaient été déjà arrêtés une fois, 6 deux fois, 1 quatre fois, 7 plus de 5 fois, soit 29 sur 63.

Les 34 vagabonds comprenaient 13 récidivistes : 6 avaient été arrêtés une fois, 3 deux fois, 2 trois fois, 2 plus de cinq fois.

Sur les 16 autres délinquants de toute nature: 2 avaient été arrêtés une fois, 2 deux fois, 2 trois fois, 3 plus de cinq fois, soit 9 sur 16.

Au total, sur 113 mineurs âgés de 14 ans, 5t avaient déjà été traduits en justice.

J'arrive maintenant àtl’âge le plus important, puisque c’est celui qui est le ferminus de la minorité pénale.

On se rappelle que 259 mineurs sur 600 qui font l’objet de mon étudeétaient âgés de 15 ans, et qu'ils avaient été arrêtés : 93 pour vagabondage, 125 pour vol, 16 pour mendicité, 5 pour coups volontaires, 8 pour abus de confiance, 8 pour outrage aux agents de l'autorité, 1 pour outrage public à la pudeur, r pour escroquerie, au total 250.

Des 93 mendiants: 21 avaient déjà été arrêtés une fois, 10 deux fois, 3 trois fois, 3 quatre fois, 10 plus de 5 fois, soit 47 sur 03.

Parmi les 125 voleurs : 33 avaient été déjà arrêtés une fois, 9 deux fois, 6 trois fois, 1 quatre fois, 4 plus de 5 fois, soit 55 sur 125.

Enfin sur les 41 autres délinquants, 16 avaient été arrêtés une fois, 2 deux fois, a trois fois, soit 22 sur 41.

J'en ai fini avec cette longue énumération.

Que l’on me pardonne ces chiffres, mais je les crois instructifs, et j'estime que s'ils étaient généralisés pour les arrestations qui sont opérées pendant toute une année dans le département de la Seine, on verrait que la proportion est la même. J’ai-recueilli en effet, au fur et à mesure de leur entrée dans môn cabinet, sur ces 600 affaires, les dernières instruites et sans en excepter aucune, les renseignements que je

donne ci-dessus et qui sont rigoureusement exacts. On peut en conclure que les récidivistes

} âgés de moins de 16 ans forment la moitié de ceux qui sont arrêtés.

Pendant les quelques années que j'ai été chargé des affaires concernant les mineurs, j'en ai revu un certain nombre plusieurs fois, et souvent quand une ordonnance de non-lieu intervenait en leur faveur,lorsque, par exemple, le délit était jugé peu grave, mais que les renseignements fournis sur l'enfant étaient détes-

tables, je prévoyais leur retour prochain, déplo-

rant qu’un placement définitif n’ait pu leur être procuré, les parents demandant eux-mêmes cette mesure de préservation.

J’ai donné ces chiffres en détail pour que ‘ceux qui s'intéressent à la criminalité de l’enfance puissent y puiser des renseignements certains. Combien il serait utile, pour être tout à fait éclairé, qu’une enquête semblable mais qui comprendrait toute la France soit faite, ne serait-ce que pendant une année. Les révélations que donneraient ces renseignements recueillis feraient pousser un cri d'alarme et amèneraient, je l'espère, les réformes que les philanthropes et les criminalistes attendent: depuis si longtemps.

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