‹ Le crime de 1804Chapitre 10 sur 16 · ORDRE DU 8 VENTOSE · texte numérisé non relu

ORDRE DU 8 VENTOSE

c Le général en chef, gouverneur de la ville de Paris, c Ordonne qu'à dater d'aujourd'hui et jusqu'à nouvel ordre, depuis six heures du soir jusqu'à six heures du matin, aucun individu ne sorte de Paris, sous tel prétexte que ce soit et de quelque autorité qu'il soit revêtu.

« Sont seuls exceptés du présent ordre le courrier de la malle et ceux de l'extraordinaire.

« Signé : Murât. *

— Il eût bien dû me prévenir, grommela Savary.

Et il envoya un gendarme chez le gouverneur, pour lui demander l'autorisation qu'on exigeait pour le laisser passer.

Quelque diligence qu'apportât le messager, il s'ensuivit un retard qui fit qu'à huit heures et demie du soir seulement, Savary et ses gendarmes arrivèrent à Vincennes.

Aussitôt arrivé à Vincennes, Savary plaça sa brigade d'infanterie sur l'esplanade, du côté du parc, et disposa les hommes de sa légion dans la cour intérieure et aux diverses issues, avec défense expresse de laisser sortir personne sans une autorisation spéciale.

A partir de ce moment, le château de Vincennes se trouvait exclusivement placé sous le 'commandement direct de Savary.

A peine les gendarmes d'élite furent-ils apostés, que les membres de la commission commencèrent à arriver.

Harel les reçut dans son salon.

Quelques-uns d'entre eux s'adressèrent à Hulin, leur président, pour lui demander quelques explications; mais il se retrancha derrière l'ignorance absolue où il se trouvait du motif de la convocation, et s' adressant à Harel, il lui demanda s'il le connaissait.

— Je ne sais rien, répondit celui-ci avec humeur ; je ne suis plus rien ici; tout se fait sans mes ordres et sans ma participation. C'est un autre qui commande à ma place.

Une heure environ s'écoula.

A dix heures, un aide de camp de Murât, le chef d'escadron Brunet, apport* de la part du gouverneur de Paris une grande enveloppe cachetée au général Hulin.

Celui-ci la prit et l'ouvrit; elle contenait :

4 a L'arrêté du gouvernement renvoyant le duc d'Enghien devant une commission militaire ;

2° L'ordre du général Mùrat, gouverneur de Paris, nommant les membres de cette commission ;

3° Le rapport de Real servant d'acte d'accusation ;

4° Enfin quelques-unes des lettres saisies à Ettenheim et la correspondance du citoyen Shée, préfet du Bas-Rhin.

— Citoyens membres de la commission, dit le général Hulin en s'adressant à ses collègues, voici les pièces du procès que nous avons à juger; nous allons les examiner ensemble un moment, puis le citoyen

lk cmm DB 1804. 259

rapporteur, le major Dautancourt, voudra bien procéder à T interrogatoire du prévenu.

Chacun des commissaires jeta un coup d'œil rapide sur les papiers communiqués par le président, et personne d'entre eux ne fit aucune observation.

— Citoyen rapporteur, reprit alors le général Hulin, je vous invite à procéder à l'interrogatoire.

— Je suis prêt.

Le générai donna l'ordre d'introduire un des officiers de gendarmerie; puis, s'adressant à Harel :

— Citoyen gouverneur, lui dit-il, avez-vous une autre pièce que celle-ci qui puisse être mise à la disposition de la commission?

— Non, général.

— Il nous en faut une, cependant ; veuillez la faire disposer.

Un lieutenant de la gendarmerie d'élite, le citoyen Noirot, fut introduit.

— Lieutenant, lui dit le général, vous allez, accompagné de deux de vos hommes, vous transporter auprès du prisonnier et l'amener ici.

— Oui, général.

Et il sortit.

Pendant ce temps, Harel, de fort méchante humeur, faisait immédiatement porter des lumières et allumer du feu dans une petite pièce qui se trouvait à côté de la salle à manger.

Il descendait pour donner quelques ordres, lorsqu'un homme qui se tenait au bas de la porte du rezde-chaussée s'avança vers lui et lui fit le salut militaire :

— Citoyen gouverneur, c'est fait, lui dit-il.

— Quoi? demanda Harel, qui pensait à autre chose.

— Ce que vous m'avez commandé.

Évidemment, Harel ne se souvenait plus.

Il regarda son interlocuteur dans les yeux.

— Eh bien ! reprit le jardinier, le trou dans le fossé, quoi!

Harel tressaillit malgré lui.

— Ah ! oui ! La fosse est-elle assez grande, comme je vous l'ai recommandé?

— Pardi ! Ah ! dam, c'a été dur à creuser; je n'avais que ma petite pioche et ma pelle; mais, c'est égal, j'y ai mis du mouvement, et je crois qu'un particulier, si grand qu'il soit, pourra se coucher dedans sans être gêné.

Et l'homme se mit à rire.

Harel ne riait pas. Cette fosse qu'on lui avait donné l'ordre de creuser de suite, il se doutait à qui elle était destinée, et un frisson involontaire passa dans ses veines.

Quant au jardinier insouciant, on lui avait demandé s'il pouvait creuser dans la cour une fosse assez grande pour recevoir un cadavre. Il s'était excusé en se fondant sur ce que la cour était pavée, et que cela demanderait un travail long et difficile ; mais, la veille, il avait justement creusé un trou dans un des fossés au pied du pavillon de la Reine, pour en faire une sorte de récipient à décombres : il proposa de l'agrandir assez pour qu'il pût servir à l'usage qu'on en devait faire.

Il avait consciencieusement accompli sa besogne et mérité le pourboire qu'Harel lui donna.

LE CRIME DE t«04. 261

Il y avait au château de Vincennes un homme prévenu d'un crime imaginaire.

Des juges étaient convoqués pour examiner s'il était ou non coupable.

Et déjà la fosse où il devait être enterré était creusée.

Elle n'attendait plus que la victime.

Que faisait le duc d'Enghien pendant ce temps? Il s'était endormi.

Il rêvait à son cher intérieur d'Ettenheim.

Il songeait à ce jardin fleuri de primevères dans lequel se promenait, calme et souriante, la princesse Charlotte.

Il se voyait entouré de tous ses amis de l'exil au milieu desquels s'écoulait son existence paisible, depuis qu'il avait quitté l'armée.

Et son franc et sympathique visage reflétait, sous les ombres du sommeil, la trace des douces pensées qu\ occupaient son esprit.

Il dormait, et ce sommeil, précurseur de la mort, n'était troublé ni par les pressentiments funèbres, ni par les épouvantements de l'avenir.

Ah! c'est que le juste qui repose ne connaît pas les longues insomnies des consciences troublées ; c'est que tout était noblesse et confiance dans ce cœur français, chevaleresque, où la crainte ne pouvait pas avoir prise, parce qu'il n'y avait place que pour l'honnêteté, la justice et la droiture.

Il dormait.

Soudain, il fut réveillé par un bruit de clef tournant dans la serrure de sa chambre.

C'était le lieutenant Noirot, accompagné des gen-

262 le cnms di 1804.

darmes Serva et Tharsis, qui venait l'inviter à se rendre devant le capitaine rapporteur, pour répondre à un interrogatoire.

— Parbleu ! fit le prince, je ne demande pas mieux; que je sache enfin ce qu'on me reproche et ce qu'on veut faire de moi. Mais il me semble que le jour ne paraît pas encore. Quelle heure est-il donc?

— Minuit.

— On est bien pressé; quelques heures plus tard vous auraient mieux convenu, et à moi aussi : je dormais si bien !

Et il s'habilla promptement pour suivre ses gardiens.

On traversa la cour dans laquelle il commençait à pleuvoir, et on monta à l'appartement du gouverneur.

Il traversa la pièce dans laquelle il avait diné et fut introduit devant le major Dautancourt, qui était assis devant une petite table de bois noir, ayant à sa gauche un capitaine qui, une plume à la main, faisait l'office de greffier, et à sa droite un autre officier.

Pendant quelques minutes, un silence glacial régna dans cette pièce, faiblement éclairée par deux mauvaises lampes, dont la lumière douteuse jetait des reflets rougeâtres.

On entendait au dehors la pluie qui fouettait sur les vitres et les rafales du vent qui s'engouffrait dans le bois.

Les trois hommes, qui pensaient alors représenter la justice, regardaient le prévenu avec une curiosité qu'ils ne se donnaient pas même la peine de dissimuler.

Ils croyaient sans doute se trouver en face de

quelque rude militaire au visage sévère, à l'œil chargé d'éclairs, et ils étaient en présence d'un jeune homme à l'air plein de distinction et de noblesse, au visage juvénile encadré de beaux cheveux blonds bouclés, et dont le regard clair respirait la franchise et l'honnêteté.

Quels que fussent les principes ou les idées politiques de ces hommes, il leur était difficile de se soustraire à l'influence qu'exerçait sur eux ce grand nom de Gondé, porté par celui qu'ils avaient mission d'interroger, et ils se sentaient attirés, à leur insu, vers cette nature loyale, qui ne pouvait guère être celle d'un conspirateur.

Le prince attendait qu'on lui parlât ; voyant que le silence continuait, il se décida à prendre la parole.

— Monsieur, dit-il au* citoyen Dautancourt, arrivé depuis quelques heures à Vincennes, je serais fort en peine de savoir pourquoi on m'y tient prisonnier.

— Vous le saurez bientôt, répondit le rapporteur.

— Je crois, reprit le prince, qu'on aurait pu attendre qu'il fît jour pour m'interroger ; néanmoins je suis prêt à répondre aux questions qu'il vous plaira de m' adresser, si vous avez mission de le faire.

Cette dernière phrase frappa juste.

Le citoyen rapporteur devait être au moins en mesure de justifier de la qualité qu'il avait pour interroger le prince.

Il se pencha vers l'officier qui tenait la plume de greffier et sembla lui demander conseil; puis, s'adressant de nouveau au duc d'Enghien, il lui dit :

— Vous êtes accusé de complot contre la sûreté de la République.

— J'ignorais cela, se contenta de répondre le prince.

— Et, reprit le rapporteur, c'est afin de donner des explications sur la participation à ce complot, qui vous est reprochée, que vous allez être interrogé.

— Jadis, en France, c'étaient les magistrats qui avaient charge de recevoir les déclarations des prisonniers.

Cette observation était toute naturelle, et le prince avait raison de la faire.

Jamais la connaissance des complots n'avait été attribuée aux commissions militaires ; elle avait toujours été réservée aux tribunaux ordinaires, et lors même que la commission militaire aurait été compétente pour connaître des autres chefs de prévention, elle ne pouvait jamais, même sous le prétexte de connexité, connaître de l'accusation de complot contre la sûreté de l'État. Ce point de jurisprudence avait été reconnu et avoué par le ministre de la justice, en l'an Y, avec la sanction du Directoire.

Le rapporteur se contenta de lui donner connaissance de l'arrêté du gouvernement qui convoquait une commission militaire, et confiait au capitainemajor Dautancourt les fonctions délicates qu'il remplissait.

Que le gouvernement eût raison ou non d'agir de la sorte, le prince ne s'occupa guère de juger la question, et, sachant désormais à quoi s'en tenir sur la qualité de son interlocuteur, il n'insista pas.

Celui-ci lui demanda ses nom et prénoms, que le prince lui énuméra volontiers, puis il l'invita à faire des aveux.

— Des aveux de quoi?

— Sur l'entreprise criminelle à laquelle vous êtes accusé d'avoir pris part, répondit Dautancourt.

— Un Condé n'a jamais commis d'action criminelle, répondit fièrement le prince.

Le rapporteur fit un geste d'impatience.

— Vous m'avez dit tout à l'heure que vous étiez prêt à répondre aux questions qui vous seraient posées.

— Sans doute; mais veuillez me les adresser, ou tout au moins me donner connaissance des faits qui me sont reprochés.

D'ordinaire, il est vrai, avant de passer un jugement, un accusé est averti de ce dont on le croit coupable, mais cela eût demandé du temps et retardé l'instruction. Dautancourt savait que les membres de la commission attendaient dans la pièce voisine qu'il eût terminé sa besogne, et il fallait qu'il se hâtât.

Alors commença un interrogatoire dont nous craindrions de ne pouvoir retracer exactement les termes, si nous tentions d'en changer la forme ; aussi préférons-nous en donner- au lecteur le procès-verbal, qui fut rédigé par le major Dautancourt, après une heure d'efforts infructueux, faits dans l'espérance de pouvoir obtenir une base d'accusation quelconque.

266 le CRU» I» 1604.

L'interrogatoire.

€ L'an XII de la République française, aujourd'hui 29 ventôse, douze heures du soir, moi, capitainemajor de la gendarmerie d'élite, me suis rendu, d'après Tordre du général commandant le corps, chez le général en chef Murât, gouverneur de Paris, qui me donna de suite l'ordre de me rendre au château de Vincennes près du général Hulin, commandant les grenadiers de la garde des consuls, pour en prendre et en recevoir d'ultérieurs.

c Arrivé au château de Vincennes, le général Hulin m'a communiqué :

« 1° Une expédition de l'arrêté du gouvernement du 29 ventôse présent mois, portant que le ci^devant duc d'Enghien serait traduit devant une commission militaire composée de sept membres nommés par le général gouverneur de Paris;

c 2° L'ordre du général en chef, gouverneur de Paris, de ce jour, portant nomination des membres de la commission militaire, en exécution de l'arrêté précité, lesquels sont : les citoyens Hulin, général des grenadiers delà garde; Guitton, colonel du 1 er de cuirassiers; Bazancourt, commandant le ¥ régiment d'infanterie légère; Ravier, commandant le 18 e cl'in-

LJS CEIM» DE 1804. 267

fanterie de ligne ; Barrois, commandant la 96 e demibrigade, et Rabbe, commandant le 2 6 régiment de la garde de Paris ;

« Et portant que le capitaine-major, soussigné, remplira auprès de cette commission militaire les fonctions de capitaine rapporteur; le même ordre portait encore que cette commission se réunira, surle-champ, au château de Vincennes pour y juger, sans désemparer, le prévenu sur les charges énoncées dans l'arrêté du gouvernement susdaté.

c Pour l'exécution de ces dispositions, et en vertu des ordres du général Hulin, président de la commission, le capitaine soussigné s'est rendu dans la chambre où se trouvait couché le duc d'Enghien, accompagné du chef d'escadron Jacquin, de la légion d'élite, et des gendarmes à pied du même corps nommés Serva et Tharsis, et encore du citoyen Noirot, lieutenant au même corps. Le capitaine rapporteur soussigné a reçu de lui les réponses ci-après, sur chacune des interrogations qu'il lui a adressées, étant assisté du citoyen Malin, capitaine au 18 e régiment, greffier choisi par le rapporteur :

« A lui demandé ses nom, prénoms, âge et lieu de naissance:

€ À répondu se nommer Louis-Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, né le 2 août 1772, à Chantilly.

« À lui demandé à quelle époque il a quitté la France.

« A répondu : Je ne puis le dire précisément, mais je pense que c'est le 16 juillet 1789. Je suis

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parti avec le prince de Gondé, mon grand-père, mon père, le comte d'Artois et les enfants du comte d'Artois.

« A lui demandé où il a résidé depuis sa sortie de France.

« A répondu : En sortant de France, j'ai passé avec mes parents, que j'ai toujours suivis, par Mons et Bruxelles; de là nous nous sommes rendus à Turin, chez le roi de Sardaigne, où nous sommes restés à peu près seize mois. De là, toujours avec mes parents, je suis allé à Worms et aux environs, sur les bords du Rhin; ensuite le corps de Condé s'est formé, et j'ai fait toute la guerre. J'avais, avant cela, fait la campagne de 1 792 avec le corps de Bourbon à l'armée du duc Albert.

« A lui demandé où il s'est retiré depuis la paix faite entre la République française et l'empereur.

€ A répondu : Nous avons terminé la dernière campagne aux environs de Gratz; c'est là que le corps de Condé, qui était à la solde de l'Angleterre , a été licencié, c'est-à-dire à Wendish-Faestrictz, en Styrie; •qu'il est ensuite resté, pour son plaisir, à Gratz ou aux environs, à peu près six ou neuf mois, attendant des nouvelles de son grand-père, le prince de Condé, qui était passé en Angleterre et qui devait l'informer du traitement que cette puissance lui ferait, lequel n'était pas encore déterminé. « Dans cet intervalle, j'ai demandé au cardinal de Rohan la permission d'aller dans son pays à Ettenheim en Brisgau, cidevant évêché de Strasbourg. » Que, depuis deux ans et demi, il est resté dans ce pays. Depuis la mort du cardinal, il a demande à l'Électeur de Bade, officielle-

ment, la permission de rester dans ce pays, qui lui a été accordée, n'ayant pas voulu y rester sans son agrément.

« À lui demandé s'il n'est point passé en Angleterre et si cette puissance lui accorde toujours un traitement.

«t A répondu n'y être jamais allé ; que l'Angleterre lui accorde toujours un traitement et qu'il n'a que cela pour vivre.

c A demandé à ajouter que les raisons qui l'avaient déterminé à rester à Ettenheim ne subsistant plus, il se proposait de se fixer à Fribourg en Brisgau, ville beaucoup plus agréable qu'Ettenheim, où il n'était pas allé, attendu que l'Électeur lui avait accordé la permission de chasse dont il était fort amateur.

c "A lui demandé s'il entretenait des correspondances avec les princes français retirés à Londres; s'il les avait vus depuis quelque temps.

« A répondu: que, naturellement, il entretenait des correspondances avec son grand-père, depuis qu'il l'avait quitté à Vienne, où il était allé le conduire après le licenciement du corps ; qu'il en entretenait également avec son père, qu'il n'avait pas vu, autant qu'il peut se le rappeler, depuis 1794 ou 1795.

€ A lui demandé quel grade il occupait dans l'armée de Condé.

c A répondu : Commandant de l' avant-garde en 1796. Avant cette campagne comme volontaire au quartier général de son grand-père, et toujours, depuis 1796, comme commandant d'avant- garde, et observant qu'après le passage de l'armée de Çondé en

Russie, cette armée fut réunie en deux corps, un d'infanterie et un de dragons, dont il fut fait colonel par l'empereur, et que c'est en cette qualité qu'il revint aux armées du Rhin.

c A lui demandé s'il connaît le général Pichegru ; s'il a eu des relations avec lui.

« A répondu: Je ne l'ai, je crois, jamais vu; je n'ai point eu de relations avec lui. Je sais qu'il a désiré me voir. Je me loue de ne pas l'avoir connu, d'après les vils moyens dont on a dit qu'il a voulu se servir, s'ils sont vrais.

c A lui demandé s'il connaît l' ex-général Dumouriez et s'il a des relations avec lui.

€ A répondu : Pas davantage ; je ne l'ai jamais vu.

c A lui demandé si, depuis la paix, il n'a point entretenu des correspondances dans l'intérieur de la République.

« A répondu : J'ai écrit à quelques amis qui me sont encore attachés, et qui ont fait la guerre avec moi, pour leurs affaires et les miennes. Ces correspondances n'étaient pas de celles dont il croit qu'on veuille parler.

< De quoi il a été dressé le présent, qui a été signé par le duc d'Enghien, le chef d'escadron Jacquin, le lieutenant Noirot, les deux gendarmes et le capitaine rapporteur.

Signé : « Noirot, lieutenant ; Jacquin ; Mqlin , capitaine greffier ; Dautancourt, capitaine rapporteur. *

Cet interrogatoire, rédigé à bâtons rompus, plein

de fausses énonciations, telles que celle qui faisait passer le lieu de la scène dans la chambre à coucher du prisonnier, lorsque, au contraire, on l'en avait fait sortir pour se rendre dans l'appartement d'Harel; ce procès-verbal, raturé, plein de mots tronqués, fut présenté au prince pour qu'il le signât.

— Monsieur, dit-il au lieutenant, il est impossible que le premier consul ge refuse à m' accorder une audience; je vous prie de lui faire connaître mon désir de le voir, et je demande qu'il soit porté au procès-verbal.

— Ajoutez-le vous-même, fit le lieutenant.

Le prince prit la plume et écrivit :

« Avant de signer le procès-verbal, je fais avec instance la demande d'avoir une audience particulière du premier consul. Mon nom, mon rang, ma façon de penser et l'horreur de ma situation, me font espérer qu'il qe se refusera pas à ma demande.

a L.-A.-H. de Bourbon. »

Dautancour( reprit le papier et recommença à biffer et à corriger.

Le prince le regardait faire.

— Puis-je me retirer maintenant? demanda-t-il.

— Pas encore, lui répondit le capitaine rapporteur; on va statuer sur ce qui reste à faire, en même temps que sur votre demande d'audience au premier consul. Attendez ici.

Et il se leva pour aller retrouver les autres commissaires au salon, transformé en salle d'audience,

laissant le prince sous la garde du lieutenant Noirot et de deux gendarmes.

Quant au citoyen Jacquin, son rôle de figurant était terminé; il se retira.

Le duc d'Enghien, assis entre les deux gendarmes, gardait le silence ; il pensait que le capitaine rapporteur était allé tout simplement consulter quelqu'un relativement à sa demande d'audience au premier consul, et il attendait patiemment le résultat.

Le capitaine Dautancourt, en remettant au général Hulin son procès-verbal, avait en effet appelé l'attention de la commission sur le vœu exprimé par le prisonnier.

L'un des commissaires, le colonel Barrois, se leva.

— Citoyens, dit-il, je crois que, devant le désir formel exprimé par le prévenu, notre devoir est de surseoir et d'en référer au premier consul.

Les autres membres de la commission se regardèrent, . et une certaine hésitation se trahit sur le visage de quelques-uns. Deux ou trois étaient assez disposés à se ranger à cet avis; mais ils n'osaient pas exprimer hautement leur opinion avant de savoir quelle était celle de leurs collègues.

Le général Hulin les tira d'embarras et prit la parole :

— Citoyens, dit-il, je dois vous faire observer que nous sommes tous étrangers à la connaissance des lois; chacun de nous a gagné ses grades sur le champ de bataille, mais n'a la moindre notion en matière de jugements, et le citoyen rapporteur, ainsi que le citoyen greffier, n'ont guère plus d'expérience que nous.

Tout cela était vrai ; toutefois les colonels se demandaient à quel propos le général constatait d'une façon si officielle leur incapacité et leur ignorance en matière de formes judiciaires, alors qu'ils étaient appelés à rendre un jugement, et ils attendaient assez impatiemment la fin de l'exorde : Hulin y arriva.

— C'est pourquoi, continua-t-il, je vous proposerai de consulter à cet égard le général Savary, qui, sans doute, pourra nous fixer.

— Oui, c'est cela, répondirent unanimement les commissaires, qui n'étaient pas fâchés de pouvoir s'abriter derrière l'opinion de quelqu'un.

Savary, consulté, ne chercha ni faux-fuyants ni détours.

— Citoyen, dit-il au général Hulin, je ne sais s'il y a dans la loi une disposition qui vous autorise à surseoir; je ne connais pas les lois plus que vous, mais ce que je connais, c'est la consigne militaire ; or, l'arrêté du gouverneur de Paris porte que la commission se réunira pour y juger sans désemparer le prévenu ; donc la demande d'audience au premier consul ne saurait vous empêcher de faire votre devoir.

C'était aussi l'avis du général Hulin, président de la commission.

On passa donc outre l'incident, se réservant après les débats de satisfaire, s'il y avait lieu, au vœu du prisonnier, et il fut décidé qu'on allait entrer immédiatement en séance.

En conséquence, ordre fut donné d'amener le prisonnier, et, afin de prêter aux débats un semblant de publicité, qui pût au besoin servir plus tard à ceux

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qui auraient tant besoin de justification, on décida que l'entrée du salon serait publique.

Publique I II était deux heures du matin, et toutes les issues du château étaient gardées !

La Besace a*e unit*

La pièce qui servait de salon au commandant Harel était l'ancienne salle de conseil du château.

L'ameublement qui l'avait transformée en salon n'avait rien d'élégant : un sofa, quelques fauteuils, des chaises et une table, deux ou trois mauvaises gravures accrochées à la muraille recouverte de panneaux de bois peints, le composaient à peu prés.

Tout dans cette grande salle rappelait son ancienne destination, et malgré le feu très-vif qui brillait dans la cheminée, il y faisait ce froid humide, particulier aux pièces non habitées ou rarement ouvertes.

Or, le commandant Harel usait peu de son salon ; c'était un soldat à peine dégrossi, qui se souciait peu des usages et des plaisirs d'un monde auquel il était d'ailleurs complètement étranger, et la salle à manger lui convenait mieux que le salon.

Mai6 revenons à la disposition du local devenu salle d'audience.

La table avait été mise presque au centre de la pièce, plus près cependant de la cheminée, devant laquelle se trouvait le fauteuil du président; un espace libre permettait de circuler derrière ; le général Savary vint sans façon s'y placer, afin de pouvoir se chauffer à Taise.

Le général Hulin occupait ce fauteuil.

Sur la même ligne, à sa gauche, se tenaient les colonels Guitton et Bazancourt.

À sa droite, les colonels Barrois, Ravier et Rabbe.

Un peu en avant, sur le côté, le major Dautancourt était assis, faisant face à la table»

Deux gendarmes se tenaient debout à un mètre environ de la table, de chaque côté de l'espace réservé à l'accusé*

Le fond de la pièce était occupé par des soldats.

On cherchait vainement la place du défenseur.

On n'avait pas jugé à propos, on le sait, d'en donner un à l'homme qui était accusé de complicité dans un complot contre la sûreté de l'État, probablement parce qu'on avait supposé que la chose n'en valait pas la peine, et, au fond, on n'avait pas eu tort, puisque le prévenu était là pour être condamné et non pour être jugé.

Or, un défenseur eût pu invoquer les lois, démontrer l'innocence de son client, plaidé l'incompétence de la commission militaire, protesté contre l'irrégularité de la procédure nocturne, toutes choses qui eussent sin-

gulièrement dérangé les conditions du programme tracé par le maître.

La loi du 13 brumaire disait bien, il est vrai : c Après avoir clos l'interrogatoire, le rapporteur dira au prévenu de faire choix d'un ami pour défenseur. Le prévenu aura la faculté de choisir ce défenseur dans toutes les classes de citoyens présents sur les lieux. S'il déclare qu'il ne peut faire ce choix, le rapporteur le fera pour lui. »

Mais le respect de la loi, qui donc eût osé l'invoquer, alors que le premier consul l'avait si outragé, si méconnu?

c Un accusé sans défenseur, a dit un grand jurisconsulte, n'est plus qu'une victime abandonnée à l'erreur ou à la passion du juge; celui qui condamne un homme sans défense cesse d'être armé du glaive de la loi : il ne tient plus qu'un poignard. »

Le duc d'Enghien fut introduit.

Il promena sur l'assemblée un regard plus surpris que chargé d'inquiétude.

Le président ordonna au capitaine rapporteur de donner connaissance des pièces tant à charge qu'à décharge.

Le capitaine eut l'air de les chercher; il toussa, retourna ses paperasses et ne trouva rien.

— L'arrêté, lui dit tout bas le président.

— Ah ! oui, le voici.

L'arrêté du gouvernement, c'était là tout ce qu'on avait trouvé comme preuves delà culpabilité del'accusé. Le capitaine rapporteur le lut à haute voix.

Cette lecture terminée, le président recommença à

peu près les questions qui avaient déjà été posées dans l'interrogatoire.

Le prince y répondit de la même façon ; il convint, comme il l'avait fait une heure auparavant, qu'il recevait un traitement de l'Angleterre, qu'il avait fait et qu'il était prêt encore à faire la guerre au gouvernement républicain, pour soutenir les droits de sa famille et de son sang. Mais quand le président l'invita à s'expliquer sur les complots dont il avait dû avoir connaissance, et notamment sur celui d'assassinat du premier consul, il eut un mouvement d'indignation dont il ne fut pas maître.

— Une telle manière d'agir est tellement contraire à mes sentiments, à mon rang et à ma naissance, ditil, que je fais plus que de m'étonner qu'on ait pu me la supposer; je la considère comme une sorte d'insulte.

— Mais cependant, monsieur, reprit le général Hulin, comment pouvez-vous nous persuader que vous ignoriez aussi complètement que vous le dites ce qui se passait en France, quand non-seulement le pays que vous habitiez, mais le monde entier, en était instruit, et qu'avec votre rang et votre naissance, que vous prenez tant de soin de nous rappeler, vous ayez pu rester indifférent à des événements d'une si haute importance et dont toutes les conséquences devaient être pour vous? À la manière dont vous nous répondez, vous semblez vous méprendre sur votre position. Prenez-y garde ; ceci pourrait devenir sérieux, et les commissions militaires jugent sans appel.

Le duc d'Enghien eut comme un pressentiment du

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sort qui l'attendait, mais sa physionomie ne changea pas d'expression ; il conserva cette t noble assurance » à laquelle le général Hulin ne put s* empêcher, vingt ans plus tard, de rendre hommage.

— Je ne puis, monsieur, répondit-il avec calme, que voua répéter ce que j'ai déjà dit. Apprenant que la guerre était déclarée contre la France, j'avais fait demander à l'Angleterre du service dans ses armées ; le gouvernement anglais m'avait fait répondre qu'il ne pouvait m'en donner, mais que j'eusse à rester sur le Rhin, où incessamment j'aurais un rôle à jouer, et j'attendais. Voilà, monsieur, tout ce que je puis vous dire.

Le général Hulin chercha une autre voie :

— Un de vos domestiques a déclaré que vous aviez fait un voyage à Paris.

— Qu'on amène ce domestique, et qu'il dise le jour où je suis parti.

— Il y a longtemps : c'était sous le Directoire.

— Le fait est faux.

— Pourquoi avez-vous rassemblé des émigrés autour de vous?

— Quelques Français malheureux, la plupart infirmes, s'étaient établis à Offenbourg; devais-je leur en faire un crime?

— Gonnaissiez-vous Georges Cadoudal?

— Non, monsieur.

— N'êtes-vous pas en correspondance avec Pichegru ?

— Non, monsieur.

— Étiez-vous instruit de la conspiration tramée contre le premier consul?

— Non, monsieur, et si j'en avais été prévenu, je me serais tenu sur mes gardes.

— Vous vous attendiez à un autre résultat.

Ce mot fit bondir le prince d'indignation.

Supposer qu'il reniait la criminelle tentative de Ca-

doudal parce qu'elle n'avait pas réussi, c'était faire du duc d'Enghien plus que le complice d'un crime : c'était en faire un lâche.

La rougeur lui monta au front, et ce fut d'une voix vibrante qu'il s'écria :

— Jamais un Condé n'a été un infâme. Mes ancêtres m'ont transmis une gloire sans tache, et j'ai sans cesse Gherché à me rendre digne de ce noble héritage. Faites de moi ce qu'il vous plaira; je n'ai plus rien à dire.

Cette vive sortie termina la séance.

La commission était suffisamment éclairée.

Elle pouvait maintenant délibérer en toute connaissance de cause; ce n'étaient ni les déclarations des témoins, ni les arguments de la défense, ni la lecture des pièces qui pouvaient influer sur son opinion.

Aussi le général Hulin prononça la clôture des débats, fit Retirer l'accusé, et invita le général Savary, ainsi que l'aide de camp de Murât, qui avaient assisté à la séance, à sortir de la salle, qui fut complètement évacuée.

Et la délibération commença.

Elle ne fut pas longue.

A l'unanimité, les juges opinèrent pour la culpabilité et condamnèrent l'accusé à la peine de mort.

C'était la chose la plus simple du monde ; mais ce qui l'était moins, c'était la façon dont le jugement

serait rédigé. Le général Hulin Va vouait : il était absolument ignorant en matière de jugement; cependant, après un travail long et pénible, il finit par confectionner la pièce suivante :

c Aujourd'hui, le 30 ventôse an XII de la République, deux heures du matin,

t La commission militaire, formée en exécution de P arrêté du gouvernement en date du 29 courant, composée des citoyens Hulin, général commandant la garde des consuls, président; Guitton, colonel au i er régiment de cuirassiers; Bazancourt, colonel du 4 e régiment d'infanterie légère; Ravier, colonel du 4 8 e régiment de ligne ; Barrois, colonel du 96 e ; Rabbe, colonel du 2 6 régiment de la garde dé Paris ; le citoyen Dautancourt, remplissant les fonctions de capitaine rapporteur, tous nommés par le général en chef, gouverneur de Paris, s'est réunie au château de Vincennes,

c A l'effet de juger le ci-devant duc d'Enghien sur les charges portées dans l'arrêté précité.

c Le président a fait amener le prévenu libre et sans fers, et a ordonné au capitaine rapporteur de donner connaissance des pièces tant à charge qu'à décharge, au nombre d'une.

c Après lui avoir donné lecture de l'arrêté susdit, le président lui a fait les questions suivantes :

c Vos nom, prénoms, âge et lieu de naissance.

c A répondu se nommer Louis- Antoine-Henri de Bourbon, duc d'Enghien, né à Chantilly, le 2 août 1772.

< A lui demandé s'il a pris les armes contre la France.

« A répondu qu'il avait fait toute la guerre et qu'il persistait dans la déclaration qu'il a faite au capitaine rapporteur et qu'il a signée. A, de plus, ajouté qu'il était prêt à faire la guerre et qu'il désirait avoir du service dans la nouvelle guerre de l'Angleterre contre la France.

« A lui demandé s'il était encore à la solde de l'Angleterre.

« A répondu que oui ; qu'il recevait par mois cent cinquante guinées de cette puissance.

c La commission, après avoir fait donner au prévenu lecture de ses déclarations par l'organe de son président, lui a demandé s'il avait quelque chose à ajouter dans ses moyens de défense ; il a répondu n'avoir rien à dire de plus et y persister.

« Le président a fait retirer l'accusé ; le conseil, délibérant à huis-clos, le président a recueilli les voix, en commençant par le plus jeune en grade, le président ayant émis son opinion le dernier. L'unanimité des voix l'a déclaré coupable et lui a appliqué l'article de la loi du.... ainsi conçu.... et, en conséquence, l'a condamné à la peine de mort.

« Ordonne que le présent jugement sera exécuté de suite, à la diligence du capitaine rapporteur, après en avoir donné lecture, en présence des différents détachements des corps de la garnison, au condamné.

« Fait, clos et jugé sans désemparer, à Vincennes, les jour, mois et an que dessus; et avons signé.

Signé : « P. Hulin, Bazancourt, Rabbe, Barrois, Dautancourt , rapporteur; Guitton, Ravier. »

282 LE CRIME DE 180i.

Le premier acte de la tragédie était joué.

Il ne s'agissait plus que de l'exécuter le plus tôt possible.

Le capitaine rapporteur, Harel et le général Savary furent chargés de prendre les mesures nécessaires.

La cour et l'esplanade étaient encombrées de troupes.

Il fallait trouver un endroit propice au supplice, et les avis étaient partagés; l'officier qui commandait l'infanterie de 'la légion de gendarmerie s'approcha alors de Savary.

— Colonel, lui dit-il avec une émotion qu'il ne cherchait pas à déguiser, on me demande un piquet pour exécuter la sentence de la commission militaire.

— Donnez-le, répondit Savary.

— Mais où dois-jele placer?

— Là où vous ne pourrez blesser personne.

— Ma foi ! dit l'officier, je ne vois guère que le fossé.

— Soit.

Et le fossé fut adopté.

La tuerie.

Le duc d'Enghien, toujours accompagné du lieutenant Noirot, était remonté dans sa chambre, en attendant qu'on voulût bien lui faire connaître la décision de ses juges.

Et, toujours confiant en son innocence, il s'attendait si peu à être condamné, malgré la tournure qu'avaient prise les débats, qu'il ne se préoccupait même pas de ce qui se passait dans cette pseudo-salle d'audience où sa mort avait été résolue.

Le lieutenant Noirot n'avait pu résister au désir de lui dire qu'il avait jadis servi dans Royal-Navarre- Cavalerie.

— Vraiment ! répondit le prince.

— Et j'ai eu occasion de voir Votre Altesse chez le duc de Crussol, mon colonel.

— En effet, j'y allais, répondit le prince. Royal- Navarre, un beau régiment! C'était M. le comte de Lescuyer de Montigny qui en était lieutenant-colonel.

— Oui, monseigneur; mon capitaine était M. le comte Mesnard de Chouzy.

— Le régiment avait son dépôt à Aucb, si j'ai bonne mémoire.

— Oui, monseigneur.

Et le prince, avec toute sa liberté d'esprit, causait de la sorte, comme s'il eût été tranquillement à Ettenheim. Il s'informa depuis combien de temps le lieutenant était sous les drapeaux, s'il était content de sa position.

Et la conversation se serait sans doute prolongée longtemps encore sur ce terrain, si Harel, accompagné du brigadier Aufort, n'était venu tout à coup l'interrompre.

Il venait chercher son prisonnier pour le conduire à la mort.

Le prince se leva à son approche.

— Eh bien! lui demanda-t-il, qu'y a-t-il de nouveau?

Harel évita de répondre ; il paraissait embarrassé, mal à l'aise, et ce fut d'une voix mal assurée qu'il se contenta de dire :

— Je vous prie de me suivre.

— Volontiers, dit le prince.

Le brigadier Aufort le regardait, et lui aussi semblait péniblement affecté.

On sortit de la chambre.

Harel marchait le premier, une lanterne à la main.

Le prince venait ensuite, suivi par le lieutenant Noirot et les deux gendarmes; le brigadier Àufort fermait la marche.

Le prince remarqua qu'on ne suivait pas le même chemin que celui qui menait au logement du commandant.

Armé à la tour dite du Diable, se trouvait l'escalier conduisant aux fossés ; c'était un escalier étroit, tortueux, et il s'en dégageait un air froid, humide, qui surprit désagréablement le prince.

— Où me conduisez-vous donc? demanda-t-il; estce pour m'enfermer vivant dans quelque cachot? J'aimerais mieux mourir sur-le-champ.

— Veuillez me suivre, se contenta de répondre Harel, et rappelez tout votre courage.

Le prince leva les yeux au ciel et garda le silence.

Au bas de l'escalier, le funèbre cortège suivit pendant quelque temps les fossés.

Le prince souflrait du froid ; une pluie fine, pénétrante, glaciale, lui fouettait le visage, et ce liquide

brouillard augmentait encore les ténèbres de ce lieu sinistre et ne permettait pas de voir un peloton de soldats immobiles, à l'angle de la tour du Gouverneur.

A une heure du matin, un lieutenant avait commandé à seize hommes de la gendarmerie-infanterie de prendre et charger leurs armes, ce qu'ils avaient fait, puis il leur avait donné l'ordre de descendre dans les fossés du château.

— Silence absolu dans les rangs, avait-il ajouté. Et ils s'étaient mis en marche, en gardant le mutisme le plus complet.

Ils arrivèrent à quatre pas de l'angle formé par la tour du Gouverneur.

— Halte! commanda le lieutenant.

Les hommes s'arrêtèrent.

— Armes au pied! L'ordre s'exécuta.

Le lieutenant prit alors la parole :

— Un conspirateur bien convaincu d'avoir voulu tout bouleverser, dit-il, afin de replonger la France dans les horreurs des derniers temps de Robespierre, et très-justement condamné à mort, va être amené sous peu d'instants vis-à-vis de vous, à la distance de quatre ou cinq pas. Un adjudant général vous donnera le signal de le fusiller. Ce signal consistera : 1° à porter la main à son chapeau; 2° à se découvrir la tête. Je vous recommande de nouveau de ne pas bouger, d'observer constamment le plus grand silence et de n'avoir d'yeux que pour le signal et le criminel.

— Mon lieutenant, dit un des gendarmes, l'obscu-

rite de la nuit ne permet pas que Ton voie à uû pas devant soi.

— Il y sera pourvu lorsqu'il en sera temps : vous ne serçz pas vus, mais vous verrez très-bien. Les gendarmes se turent.

Vers trois heures du matin, alors qu'ils commençaient à trouver la faction démesurément longue, ils entendirent marcher.

C'était l' adjudant-général Pelé, enveloppé d'un manteau et tenant à la main une lanterne sourde à demi ouverte.

Il fit séparer le détachement en deux pelotons de huit hommes chacun, et leur donna ordre de se préparer- Au même instant le duc d'Enghien arriva.

À cinq pas de distance des gendarmes, on lui commanda de s'arrêter, ce qu'il fit.

Alors l'adjudant, se tournant vers lui, ouvrit son manteau, prit le jugement de la commission militaire d'une main, de l'autre tint sa lanterne, et commença sa lecture.

Le duc d'Enghien l'écouta en silence, el lorsqu'il entendit prononcer sa condamnation à mort, il demeura un instant impassible.

Puis, s'adressant à l'officier qui venait de lire, il demanda d'une voix ferme s'il lui serait accordé de voir le général Bonaparte et de lui parler.

— C'est impossible, lui répondit l'adjudant,

— Puis-je au moins lui écrire?

— Non.

Le duc n'insista pas ; il se tourna vers le groupe qui se trouvait devant lui :

— Y a-t-il parmi vous quelqu'un qui veuille me rendre un dernier service? demanda-t-ii.

Le lieutenant Noirot s'approcha vivement de lui et échangea quelques mots à voix basse, puis il s'adressa à ses hommes :

— Gendarmes, l'un de vous a-t-il une paire de ciseaux ?

— Oui, répondit l'un d'eux.

Et les ciseaux, passés de main en main, furent remis au prince.

De la main gauche, et sans retirer sa casquette, il prit une boucle de cheveux qu'il portait longs et la coupa, puis il tira de son doigt un anneau d'or, mit e tout dans un morceau de papier qu'il prit dans son vêtement, ainsi qu'une lettre cachetée qu'il avait dans la poche intérieure] de sa redingote, et remit le tout au lieutenant Noirot, en le priant de vouloir bien faire parvenir ce dépôt à la princesse Charlotte de Rohan.

Le lieutenant avait peine à contenir son émotion; sa main tremblait en recevant le petit paquet, et il se hâta de reprendre sa place auprès de ses soldats.

Le duc d'Enghien, qui en avait fini avec les hommes, et dont la dernière pensée terrestre avait été pour la noble compagne de sa vie, tourna ses regards vers le ciel et ne songea plus qu'a bien mourir.

— Messieurs, dit-il d'une voix pleine de douceur et de résignation, me fera-t-on la grâce de me permettre de me confesser?

— Il n'y a pas de prêtre ici* dit quelqu'un que le prince ne vit pas.

— Mais ne pourrait-on pas en faire demander un dans le village? Je veux mourir chrétiennement.

Ce fut l'adjoint Pelé, visiblement ému, qui cette fois lui répondit :

— Je suis peiné de ne pouvoir satisfaire à ce désir, mais mes ordres sont formels.

Et il fit quelques~pas en arriére.

Le prince n'insista pas davantage ; il leva les yeux au ciel, joignit les mains et adressa une courte prière à Dieu.

Rien ne saurait rendre l'aspect saisissant de cette scène sinistre.

Le prince était debout près d'un petit pommier aux branches dépouillées par l'hiver et se trouvait seijl éclairé par la lanterne dont Harel dirigeait les rayons.

Les soldats, dans l'ombre, fusil chargé, attendaient le signal.

Harel alla déposer sa lanterne sur le bord d'un petit mur en démolition.

Soudain l'adjudant porta la main à son chapeau.

Les soldats mirent en joue.

Il se découvrit.

Huit coups de feu retentirent.

Le duc d'Enghien tomba foudroyé, face contre terre.

Quatre gendarmes s'approchèrent alors du cadavre et fouillèrent les vêtements de la victime.

L'un retira d'une poche quelques feuillets de papier assemblés : c'était le journal sur lequel le malheureux prince avait coutume d'inscrire ses principales actions de chaque jour. On sait qu'il s'arrêtait au moment où on le fit partir de Strasbourg pour Paris.

Le second gendarme prit une montre qu'il remit à ses chefs.

Quant aux bagues qui ornaient les mains du prince, aux pièces d'or qu'il avait sur lui, et à plusieurs autres objets qu'il portait habituellement, on n'y toucha pas.

Évidemment, c'était aux papiers qu'on en voulait.

On craignait que les preuves de l'innocence de celui qui venait d'être si odieusement assassiné ne fussent enlevées par d'autres.

Et on était si désireux d'effacer jusqu'à la moindre trace du crime, qu'on ne prit pas même le soin d'observer les marques de respect qu'inspire la mort.

L'adjudant ordonna aux gendarmes de cesser la fouille des vêtements, et de jeter immédiatement le cadavre dans la fosse.

Ils le prirent par les jambes et sous les bras, et on le jeta dans le trou béant.

Harel avait eu le soin de faire préparer des pelles et des pioches, accompagnées de deux litres d'eaude-vie, le long du petit mur où se trouvait la lanterne.

Chacun des gendarmes s'arma d'un de ces outils, et après s'être préalablement réconfortés par une large rasade d'eau L de-vie, ils se mirent à l'ouvrage.

Il s'agissait de combler la fosse et de niveler le terrain, de façon qu'on ne s'aperçût pas que le corps d'un homme, la dépouille mortelle d'un prince de la maison de Bourbon, fût enfouie là.

Et les pelles et les pioches firent merveille.

Au bout d'une heure environ, les gendarmes étaient à peu près parvenus à achever leur besogne.

— Je crois que ça commence à ne plus se voir, dit l'un d'eux.

— Ma foi, dit l'autre, mon avis est que nous pouvons en rester là; finissons la bouteille, et partons.

Une dernière rasade couronna l'œuvre.

Les gendarmes étaient d'autant plus pressés de terminer, que l'ordre avait été donné par le général Savary de se remettre en route pour Paris. Déjà la cavalerie était partie, et la brigade d'infanterie n'attendait plus que le travail des camarades -fossoyeurs fût terminé, pour regagner sa caserne.

Bientôt ceux-ci jetèrent les pelles et les pioches à côté d'eux et se disposèrent à quitter la place; mais, au même instant, un hurlement plaintif se fit entendre au milieu du silence de la nuit.

C'était comme un cri déchirant qui partait de l'endroit où le prince était tombé.

Les gendarmes se regardèrent avec effarement.

Un second gémissement, plus lugubre encore que le premier, retentit à leurs oreilles.

Bien qu'aguerris depuis longtemps, les trois hommes se sentaient cloués au sol.

Soudain, ils virent s'avancer vers eux un chien qui se jeta sur la fosse fraîchement couverte et se mit â labourer la terre à l'aide de ses pattes, en continuant à hurler douloureusement.

— Ah! sommes -nous bêtes! dit l'un des gen* darmes qui retrouva toute son assurance ; c'est un chien.

Il essaya de le chasser, mais il comprit que c'était peine perdue.

Et les trois hommes s'en allèrent.

Toute la nuit le chien Mohiloff ne cessa de gémir sur la tombe de son maître.

Jkpwém 1© erlme.

Que faisait Bonaparte pendant que se commettait à Vincennes le noir forfait dont on vient de lire les détails?

Il se reposait tranquillement à la Malmaison du fardeau des affaires publiques, et passait la soirée auprès de sa femme, de son secrétaire, de quelques dames de Pentourage de Joséphine et de quelques officiers.

Après dîner, on avait causé de choses et d'autres, puis Bonaparte avait manifesté le désir de faire une partie d'échecs, jeu qu'il affectionnait et auquel il était d'une certaine force.

C'est d'ailleurs, on le sait, « le roi des jeux, le jeu des rois. »

Ce fut M me de Rémusat qui eut l'honneur de faire le jeu du premier consul.

« Seul, distrait, affectant le calme, a dit l'historien

du Consulat et de V Empire, il avait fini par s'asseoir devant une table, et il jouait aux échecs avec l'une des dames les plus distinguées de la cour consulaire, laquelle, sachant que le prince était arrivé, tremblait d'épouvante en pensant aux conséquences possibles de cette fatale journée. Elle n'osait lever les yeux sur le premier consul qui, dans sa distraction, murmura plusieurs fois les vers les plus connus de nos poètes sur la clémence: d'abord ceux que Corneille a mis dans la bouche d'Auguste, et puis ceux que Voltaire a mis dans la bouche d'Alzire. »

Ces allusions à la clémence, marmottées par Bonaparte tout en poussant ses pions, alors que par ses ordres le duc d'Enghien était pris, jugé, condamné et exécuté en quelques heures, paraissent une si monstrueuse atrocité, qu'elles passeraient certainement pour l'invention d'un romancier, si elles n'avaient été relevées et affirmées par le secrétaire intime du premier consul, M. Desmarets, et rapportées par M. Thiers.

Toutefois, comme il répugne d'y croire, alors même qu'elles sont vraies, il faut les mettre sur le compte d'une sorte de cri de la conscience de Bonaparte qui s'élevait en lui, sans même qu'il s'en aperçût. Évidemment les citations qu'il faisait, tout en ayant soin de les tronquer, selon son habitude, s'échappaient de son souvenir à son insu, et, l'esprit bourrelé par la pensée du crime qui se commettait à Vincennes, il était tout naturel que vinssent à ses lèvres les expressions des sentiments vaincus dans la lutte qui se livrait au fond de son âme.

La soirée s'acheva paisiblement. A dix heures,. cha-

cun s'en fut coucher, et le bruit du peloton de gendarmerie qui fusillait le duc d'Enghien ne réveilla pas le premier consul, qui, le lendemain matin, se leva à six heures et passa dans son cabinet de travail, ou M. Meneval vint le rejoindre.

A six heures et demie, le général Savary fut introduit et commença le rapport des faits qui s'étaient passés dans la nuit.

— Real a-t-il vu le prisonnier? demanda immédiatement Bonaparte.

— Je ne pense pas, répondit Savary.

Au même instant, le conseiller Real fit à son tour son apparition dans le cabinet consulaire.

— Eh bien, Real, qu'est-il donc arrivé, reprit Bonaparte, et comment avez-vous attendu si tard pour exécuter mes ordres?

— Général, répondit Real visiblement embarrassé, rentré chez moi exténué de fatigue, après plusieurs nuits passées sans dormir, je me suis couché hier à huit heures du soir, et j'avais bien recommandé à mon domestique de m' avertir, selon l'usage, pour tous les avis qui me seraient adressés.

— Eh bien! ensuite? fit Bonaparte.

— Mon Dieu! général, on me réveilla deux fois pour me remettre des lettres insignifiantes , et lorsque, vers dix heures, arriva la missive que M. Maret était chargé de me remettre et qui me donnait l'ordre d'aller à Vincennes interroger le duc d'Enghien, mon domestique qui, d'ailleurs, n'avait vu sur cette lettre que le timbre de la secrétairerie d'État, n'osa pas me déranger [de nouveau] et^se contenta de la placer sur

la table de nuit. Vers trois heures du matin , je me suis réveillé ; j'ai lu la lettre, et je me suis hâté de m'habiller et de courir à Vincennes; malheureusement je suis arrivé trop tard.

— J'ai en effet, dit à son tour Savary, rencontré la voiture de M. le conseiller au moment où je sortais du château de Vincennes.

— Et le général a bien voulu m'instruire de ce qui s'était passé; c'est pour cqja que, bien vite, j'ai rebroussé chemin et suis accouru ici.

Real, tout en s' excusant de la sorte, était loin d'être rassuré. Le premier consul n'avait pas coutume d'accepter aucune des raisons qu'on pouvait invoquer pour expliquer la non-exécution d'un ordre émanant de lui ; le conseiller le savait, et il attendait anxieusement l'explosion de colère de celui qui le faisait trembler par un signe de mécontentement et qui, en écoutant son récit, allait et venait dans son cabinet comme un lion dans une cage.

Aussi fut-il considérablement et agréablement surpris, lorsque, au lieu de l'interpellation violente qu'il attendait, il entendit Bonaparte lui répondre ces deux mots :

— C'est bien.

Il n'en pouvait croire ses oreilles, et Savary, de son côté, en était tout abasourdi.

Ils se regardèrent tous deux avec un étonnement qui ressemblait à la stupéfaction.

Quant au premier consul, il monta dans sa chambre à coucher et s'y enferma.

Le hasard, la fatalité si l'on veut, avait admirable-

ment servi Bonaparte, qui avait maintenant, grâce au retard imprévu que Real avait apporté à se rendre à Vincennes, un moyen tout trouvé de rejeter la responsabilité du crime sur ce retard involontaire de l'exécution de ses ordres par Real.

Celui-ci, fort heureux d'en être quitte à si bon compte, reprit en toute hâte le chemin de Paris.

Quant à Savary, il demeura à la Malmaison.

Toute la matinée, des visiteurs arrivèrent. Ce fut Joseph Bonaparte, ce fut le consul Cambacérès, ce fut M. de Talleyrand qui apporta le procès-verbal d'ouverture* des papiers du duc d'Enghien, accompagné de la note écrite par le prince.

Bonaparte "eut soin de regretter tout haut, devant son entourage, que cette note ne lui fût pas parvenue plus tôt.

Maintenant que le duc d'Enghien était bien mort, c'était à qui découvrirait que la fatalité seule était coupable.

« Si j'avais eu connaissance de cette note, dit plus tard l'Empereur à Sainte-Hélène, j'ai tout lieu de penser que j'eusse pu alors amener le prince à servir dans les armées françaises et joindre ainsi, dans la France nouvelle, la gloire des Condé à celle de la génération qui venait de s'élever. »

Cette phrase théâtrale, de celles qu'on prête volontiers aux grands hommes, si elle fut prononcée, était une injure à la mémoire du prince, rien de plus.

Donc, à la Malmaison, c'était à qui gémirait sur le résultat de ce monstre de hasard, qui avait fait

tout le mal, et des larmes de crocodile perlaient dans tous les yeux.

Le premier consul sentit le premier que le ridicule allait s'ajouter à l'odieux, et, pour faire diversion à la scène, il eut recours à son moyen habituel : il fit écrire à Réai pour qu'il eût à revenir au plus vite à la Malmaison, et apporter avec lui toutes les pièces de l'interrogatoire et du jugement.

Savary fut invité, en attendant, à compléter la narration fidèle des événements de la nuit, ce qu'il fit sans rien omettre.

Ce pauvre conseiller Real n'avait plus ni paix ni trêve. .

Il venait d'arriver chez Jui et se disposait à manger une côtelette pour se réconforter un peu, lorsque son domestique apporta d'une main l'assiette qui contenait la côtelette attendue, et de l'autre une lettre dont le malheureux conseiller reconnut de suite la provenance.

— Encore ! s'écria-t-il avec accablement.

Et il rompit le cachet tout en tremblant ; il craignait que ce ne fût la notification de quelque dure punition de la faute qu'il avait commise en cédant, la nuit précédente, au sommeil, alors qu'il eût dû être à Vincennes.

— Pourvu qu'il ne m'y envoie pas à mon tour!

pensait-il.

En jetant les yeux sur la missive, il se rassura; mais la côtelette dut attendre en refroidissant, car Real sortit de table, jeta sa serviette avec impatience sur sa chaise et entra dans son cabinet de travail, où il écrivit la le ttrej suivante :

Le conseiller d'État chargé, etc., au général de 6rtgade Hulin, commandant les grenadiers à pied de la garde des consuls.

c Paris, le 30 ventôse an XII de la République.

« Général,

« Je vous prie de me transmettre le jugement rendu ce matin contre P ex-duc d'Enghien, ainsi que les interrogatoires qu'il a prêtés.

« Je vous serai obligé si vous pouvez le remettre à l'agent qui vous portera ma lettre.

« J'ai l'honneur de vous saluer.

« Real. »

— Cette lettre à son adresse, commanda-t-il, et à franc étrier.

Le messager parti, Real put enfin déjeuner.

Le général Hulin était sorti; ce fut son secrétaire qui reçut et décacheta la lettre. Il y répondit par ce billet :

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