‹ Le crime de 1804Chapitre 13 sur 16 · LE CHINE DE · texte numérisé non relu

LE CHINE DE

Le faux jugement.

Real avait pu s'étonner à bon droit de ce que le premier consul, en apprenant qu'il n'avait pas exécuté ses ordres, ne se fût pas montré plus courroucé, car la lettre que le conseiller avait négligé d'ouvrir et aux prescriptions de laquelle, par conséquent, il n'avait pas obéi, était d'une grande importance, et il est temps que le lecteur la connaisse.

Voici cette missive, signée de la main de Bonaparte :

Au citoyen Real, conseiller d'État.

< La Malmaison, 29 ventôse an XU (20 mars 1804).

« Je vous envoie la lettre de Caulaincourt. Il paraît que le duc d'Enghien est parti le 26 ventôse, à minuit. Ainsi il ne peut pas tarder à arriver. Je viens de prendre l'arrêté dont vous trouverez ci-joint copie. Rendez-vous sur-le-champ à Vincennes pour faire in* terroger le prisonnier.

c Voici l'interrogatoire que vous ferez :

« 4° Avez-vous porté les armes contre votre patrie?

« 2° Avez-vous été à la solde de l'Angleterre?

« 3° Avez-vous voulu offrir vos services à l'Angleterre pour combattre contre l'armée qui marchait

sous les ordres du général Mortier pour conquérir le Hanovre?

« 4° N'avez-vous pas eu de correspondance avec les Anglais, et ne vous êtes-vous pas mis à leur disposition depuis la présente guerre, pour toutes les expéditions qu'on voudrait faire contre la France, à l'extérieur ou à l'intérieur, et n'avez-vous pas oublié tous les sentiments de la nature, jusqu'à appeler le peuple français votre plus cruel ennemi?

« 5° N'avez-vous pas proposé de lever une légion et de faire déserter les troupes de la République, en disant que votre séjour pendant deux ans près des frontières vous avait mis à même d'avoir des intelligences parmi les troupes qui sont sur le Rhin?

« 6° Est-il à votre connaissance que les Anglais ont repris leur solde et donnent encore des traitements aux émigrés cantonnés à Fribourg, à pffenbach, à Offenbourg et sur la rive droite du Rhin?

« 7° N'auriez-vous pas des correspondances avec les individus composant ces rassemblements, et n'êtesvous pas à leur tête?

« 8° Quelles sont les correspondances que vous avez en Allemagne? Quelles sont celles que vous avez à Paris? Quelles sont celles que vous avez à Bréda et dans l'armée de Hollande?

« 9° Avez-vous connaissance du complot tramé par l'Angleterre et tendant au renversement du [gouvernement de la République, et le complot ayant réussi, ne deviez-vous pas entrer en Alsace et même vous porter à Paris, suivant les circonstances?

«10° Connaissez-vous un nommé Vaudrecourt, gui

a été commissaire des guerres et a fait la guerre contre la République?

« 41° Connaissez-vous un nommé La Rochefoucauld, tous deux arrêtés par suite d'une conspiration contre l'État?

« Il sera nécessaire que vous conduisiez l'accusateur public, qui doit être le major de la gendarmerie d'élite, et que vous l'instruisiez de la suite rapide à donner à la procédure.

« Bonaparte. *

Or, cette lettre étant restée lettre close, l'interrogatoire n'avait pu avoir lieu ; mais cela n'avait nullement empêché le général Hulin et le citoyen Dautancourt d'en improviser un autre pour la forme. Toutefois, il résulta de tout ceci, que lorsque le conseiller se rendit de nouveau à la Malmaison avec les pièces que Bonaparte lui avait recommandé d'apporter avec lui, celuici ne trouva pas le jugement rendu selon ses vues.

Le premier consul fut le premier à s'apercevoir que ce jugement ne reposait sur aucun texte de loi, et ses familiers durent reconnaître qu'il serait peut-être dangereux de publier au Moniteur un aussi monstrueux monument de la haine politique.

Aussi, d'un commun accord, il fut # décidé qu'on laisserait de côté le jugement qu'on avait sous les yeux, et qu'on le remplacerait par un autre, spécialement confectionné pour les besoins de la cause.

Bien que cette substitution paraisse invraisemblable, en raison même de son impudence extrême, elle eut lieu, sans qu'aucun des membres de la commission

fût consulté, et les Français purent lire dans le Moniteur officiel du 1 er germinal an XII la pièce suivante, qui avait été rédigée par le petit comité de la Malmaison :

Moniteur du i er germinal an XII.

Commission militaire spéciale formée dans la 1" division militaire, en vertu de l'arrêté du gouvernement en date du 29 ventôse an XII de la République une et indivisible.

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