LA PEUR DE MOURIR
Nous arpentions, Maxence et moi, la Promenade des Anglais. C'était l'heure du shopping. Un déjeuner organise au restaurant Français nous condamnait à piétiner le long de la mer en attendant l'arrivée des invités de Monte- Carlo. Un soleil cru, une mer aveuglante, de plomb fondu sous un ciel de mistral, faisaient cette matinée-là particulièrement désagréable ; Tatmosplière hostile du quai bordé de grands hôtels s'aggravait de la laideur spéciale de ses habitués.
Dans aucun pays du monde, en effet, on ne croise dans les promenades élégantes d'aussi fastueux déchets d'humanité. Cette chose triste
COUR DESPAC.NK II!»
et touchanle, qu'est la vieillesse partout ailleurs, y devient subitement comique. Nulle part on ne voit pareil assemblage de Vieilles misses édentées, bardées de lainages d'Ecosse sous leternei costume de piqué blancj nulle part, d'aussi piteuses queues de rat tirebouchonnées sur d'aussi maigres nuques à Tombre inévitable de minuscules canotiers. Et les vieux ménages d'Asnières, les antiques Gbocbottes engraissées dans les tables d'hôte de Montmartre et promenant, sanglées et bedonnantes dans des costumes tailleur, leurs bajoues étayées sur des petits cols d'homme, symbole croulant de la gloire de Lesbos : vieux rats morts et vieilles loutes ! Et le lot des vieux beaux et des vieux birbes aussi, Agénors émaillés, trempés dans la potasse et poisseux de teinture, ex-préfets de l'Empire, majors de tables d'hôte, princes russes décavés devenus hommes d'affaires, dénicheurs d'objets rares, de villas à bon compte et de gogos à exploiter, indicateurs aussi de mineures et d'usuriers; et des anciens croupiers, valets de cartes transparentes enrichis sur le tard par des justes noces avec quelques tenancières; jolis garçons
li^O LE CRIMK DES RICHES
épousés en 1870 pour leurs beaux yeux et tenant aujourd'hui en laisse le chien de Madame, que l'on pousse dans une petite voiture; vieux marquis italiens ruinés par le corps de ballet de Milan, philosophes, le soir et, dans le jour, aux gages de quelques comtesses péruviennes ou baronnes Cacatoès, vieux aras des Antilles plus empanachés d'aigrettes, de ruches et de boas encore que d'années et remorquant leur arrière-train coupable aux bras cambrés du sigisbée..., et les Arthémises des hommes célèbres, le bataillon des veuves inconsolées, vieilles gardes de la douleur venues en Riviera cultiver le souvenir des chers défunts qu'a oubliés TEurope, les politiques et les artistes, la veuve du maestro, la veuve du grand peintre, la veuve du regretté diplomate, et les demi-veuves, les maîtresses et les belles-sœurs, les petites nièces aussi, leurs Egéries un peu mégères, et leurs interprètes donc ! les ex-grandes cantatrices sur le tard épousées, les Altesses de Vut dièze et les contraltos princiers !
0 toutes ces prétentions échouées sur les bancs, le dos tourné à la mer et regardant
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curieusement défiler devant elles le pénible cortège des autres vanités !
— Parole, il ne manque que la princesse Zénobie ! ne pouvais-je m'empecber de m'écrier. Mais à propos, interpellai-je Maxence, la lin de l'histoire, tu ne me Tas pas racontée ! Tu m'as laissé à cheval entre deux selles et tu ne m'as jamais dit comment la favorite du banquier Guiçardi était retombée de la villa des Palombes aux beuclants de soldats, où nous l'avons retrouvée.
— Zénobie î En effet, c'est toute une histoire et assez compliquée. Je t'ai dit que la naine vivait dans le domaine de San Remo, installée dans un petit hôtel de poupée construit sur les indications de Guiçardi. Une fantaisie sénile du banquier l'y entretenait sur un pied de duchesse : voitures, chevaux et livrée à ses ordres ; mais le vieillard ne pouvait se passer de son jouet. A toute heure de jour et de nuit il réclamait et voulait auprès de lui sa poupée favorite. La Zénobie, elle, supportait mal ce fastueux servage, et, dès qu'elle avait une heure à elle, pendant les siestes du Palermitain alourdi
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et drogué d'anesthésiaiits, elle s'évadait des Palombes; et c'était pour elle une joie d'écolière d'aller retrouver au bout du pays la vieille femme, qui lui servait de mère, et son minuscule compagnon, le nain Scœvola.
Les rares moments, que la pygmée dérobait ainsi à son maître, prenaient par la servitude même, oiàelle était tenue, la haute saveur d'un fruit défendu. Le printemps est assez dangereux en Riviera, les brusques changements de température et la sécheresse du mistral y affectent péniblement les arthritiques et les nerveux; parfois l'influenza s'en mêle. Elle sévissait cette année-là à San Remo. Scœvola, le plus petit conscrit de France, était atteint et devait s'aliter.
Prévenue par sa mère-barnum et priée par elle de ne pas venir au chevet du fiévreux, la naine ne voulait rien entendre. xVfTolée d'inquiétude, elle courait au logis contaminé ; elle voulait s'y installer sans souci du gros cachet des Palombes et de ses intérêts mis en jeu. Le nain trempé de sueur sous ses draps, misérable petit pantin secoué par la fièvre, assistait en claquant
COUR d'kspagnl: i^:^
des dents à une scène inouïe entre la [>rincesse et leur mère.
— Mais tu ruines ta famille, tu nous mets sur la paille ! Un homme qui t'a couverte d'or et qui ne sait rien te refuser! Tu ne retrouveras jamais ça! Qui est-ce qui paiera le médecin, tes robes et les médicaments? Scœvola peut y rester. Tu es une tille dénaturée, tu n'aimes pas ta mère, j'ai mis au monde un monstre! »
Les objurgations de la vieille femme convainquaient à demi Zénobie. Le petit être fantasque consentait à rentrer à la villa; mais elle déclarait vouloir revenir le lendemain près de son cher Scœvola... et tenait parole.
C'était une grosse partie que jouait là l'avorton.
Entre tant de manies le vieux Guiçardi nourrissait une folle terreur de la maladie et de la mort. Ses soixante-douze ans hoquetaient dans un perpétuel tremblement à l'idée des bronchites, des refroidissements et des mauvaises fièvres qui guettent plus ou moins les vieillards. Il ne vivait qu'entouré de mille et une précautions, sous la surveillance d'un médecin attaché
à sa personne, et, chaque semaine, tout le personnel des Palombes devait subir la visile du docteur. C'était une formalité à laquelle nul ne pouvait se soustraire et qui était stipulée dans les engagements.
Au moindre symptôme d'indisposition, tout domestique était congédié. L'intendant lui payait deux mois de gages en lui intimant l'ordre de ne jamais se représenter, même guéri. Un cordon sanitaire était ainsi établi autour du vieillard.
Dans quels prix on exploitait cette terreur de la maladie, tu le devines aisément ! Deux gardesmalades se relayaient auprès de lui jour et nuit. Le banquier exigeait toujours une oreille aux écoutes de sa respiration durant son sommeil. Sa peur de mourir était telle que, le précédent hiver, il avait refusé d'entrer dans la chambre de sa fille malade et, pendant les deux mois que dura la bronchite, il pria sa femme de s'abstenir de paraître à table. La baronne Guiçardi, elle, s'était installée près de sa fille et, pendant les trois mois de cet hiver-là, le vieux Levantin haleta dans l'angoisse des microbes et
la l'ureur de ne pas avoir fait transporter M"*' Guiçardi à l'hôpital .
C'est cet eCTaré trembleur et ce féroce égoïste que la princesse Zénobie quittait trois heures par jour pour aller s'asseoir au chevet d'un nain tuberculeux. La princesse jouait une grosse partie. Elle la perdit.
Le jour oii le banquier, réveillé au milieu d'une sieste qui aurait du durer les trois heures de trois cuillerées de potion, demanda après la naine et apprit que sa poupée était auprès d'un frère malade depuis douze jours d'une fièvre maligne, la colère et la stupeur furent chez ce gros homme d'une telle violence, qu'il faillit étrangler.
— Chez son frère !... Chez un malade! Et elle y va tous les jours ! Elle y est encore ! »
Et de cramoisi le vieux forban devenait violet. Les yeux chavirés, sutloquant et la gorge sèche au milieu de balbutiements, de mots sans suite et de trépignements de fureur, il arrivait enfin à se faire comprendre et se faisait donner de quoi écrire.
Il ne pouvait parler. Son émotion était trop
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lorle. ZénoLie était chez ce nain malade; elle avait osé lui désobéir. Il écrivait; un tremblement secouait ses mains gonflées. Il parvenait enfin à maîtriser ses nerfs et signait la disgrâce de la favorite. L'intendant recevait respectueusement les ordres ; la livrée assistait, effarée, riant sous cape, à l'exécution de la princesse.
Toutes les Palombes détestaient Zénobie.
La naine rencontrait l'intendant à mi-route de la villa. Elle regagnait sa geôle au grand trot d'une Victoria de louage. Nabulione — c'était le nom du maître-Jacques des Guiçardi — faisait arrêter la voiture. Nabulione était à pied; il accompagnait une charrette encombrée de valises et de petites malles.
Il signifiait à la naine son congé. La décision de M. Guiçardi était irrévocable. Il ne reverrait jamais la princesse; la villa lui était désormais interdite. Il était tout à fait inutile de s'y présenter, elle y trouverait porte close : il était chargé de lui rapporter sa garde-robe. Ses costumes de théâtre et de ville étaient dans les malles ; le petit hôtel était déménagé. Si la princesse voulait bien prendre la peine de
COUR DESPAGNE 127
relourner d'où elle venait, il lui réglerait ses huit jours : il avait sur lui la somme.
La naine était devenue verte. Elle vomissait un flot d'injures à l'adresse de Tintendant et de Guiçardi ; sa voix de crécelle, crépitante et rouillée, s'exaspérait dans la solitude de la route. Des ouvriers retour des champs s'étaient arrêtés. Ce monstre de baraque foraine entachait de grotesque la douceur lumineuse de ce crépuscule d'Italie.
— Una pupazza, ricanaient des chuchotements.
L'intendant essayait en vain de lui faire entendre raison : la pupazza ne voulait rieu savoir. Elle donnait l'ordre au cocher de la conduire aux Palombes. Elle s'y heurtait à l'hostilité d'une domesticité heureuse d'observer la consigne.
— Le banquier ne recevait pas. M. Guiçardi partait le soir même pour Palerme. »
Et dans l'insolence des regards et des sourires, la princesse Zénobie lisait couramment l'unanime allégresse, son renvoi mettait en fête toute la maison.
Elle devait se résoudre à retourner auprès des siens. Elle y retrouvait l'intendant des Palombes, qui l'attendait entre sa mère effondrée et la stupeur épouvantée du nain. Et ce fut une horrible scène. La mère-barnum, brusquement ramenée au sentiment de la réalité par la vue de Zénobie, se jetait sur le petit être, l'empoignait par la tête et, lui retroussant les jupes, voulait la fouetter. Le nain, recroquevillé d'effroi sous ses draps sales, poussait des piaulements de petit hibou tombé du nid; Zénobie, crispée, rebellée et matée, tapait, griffait, mordait et geignait comme une poulie ; la mère poussait des cris d'orfraie, invectivant la fille ingrate, ce fumier d enfant qui la ruinait ; et l'intendant se croyait tombé dans un repaire de gnomes et de magiciens.
Il intervenait enfin, comptait à la naine les seize cents francs de ses huit jours, en obtenait bon gré mal gré le reçu, mais ne pouvait éviter la formalité de l'ouverture des malles. La surprise qu'elles réservaient faillit tourner au tragique. Le vieux Guiçardi ne renvoyait à Zénobie que ses costumes de théâtre et son pauvre
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petit trousseau de phénomène de music-hall, sa lamentable et prétentieuse défroque de principessa de piste et de beuglant ; le Levantin avait gardé les somptueuses toilettes des grands faiseurs de Nice et de Monte-Carlo. Il gardait aussi les parures : le collier d'émeraudes offert dans la dernière quinzaine, l'orient fabuleux des perles et l'eau coûteuse des rivières de diamants. Il renvoyait le cheval, mais gardait le harnais. La naine râlait à son tour : une formidable gifle s'abattait sur sa face de monstre et la couchait par terre, évanouie. La mère-barnum s'acharnait sur l'avorton ; Scœvola, le plus petit conscrit de France, croyant qu'on égorgeait Zénobie, s'évadait de ses draps moites et se blottissait, tout nu, sous le lit ; des voisins accourus mettaient fin à cette tuerie, et l'intendant des Palombes s'échappait de là comme d'un cauchemar.
Cette famille de nains ne se tint pas pour battue. Sur les conseils de sa mère, Zénobie voulut intenter un procès au banquier ; mais les faits qu'elle lui imputait étaient si graves que l'affaire criait le chantage ; aucun homme
de loi ne voulut instrumenter contre le Guiçardi. La Zénobie ne se rebuta pas : elle se rendit au couvent de Saint-Pancrace, et, une première fois, fit tant et tant qu'elle obtint une audience du Révérend Père Ambrosio, le supérieur; mais les confidences dont elle honora le capucin esbroufîèrent tellement le saint homme qu'il refusa absolument de s'entremettre dans la démarche, que la naine réclamait de lui. Il lui promit une seconde audience, mais se garda bien de la lui donner ; le monstrillon en fut pour ses deux lieues de montagne et ses trente lires de victoria. Le saint monasière demeura clos pour lui.
Bref, la questure, dit-on, s'en mêla ; on pria ces dames de quitter le pays. Une rumeur voulut qu'un viatique de deux mille lires leur fût fourni par les dames Guiçardi.
Et voilà, mon cher ami, comment Fex-favorite d'un banquier trente fois millionnaire amuse, à l'heure qu'il est, un public de matelots et de chasseurs alpins dans un petit port de la Kiviera.
Elle était de ce monde où les plus belles choses
Ont le pire destin.
Et rosse, elle a vécu ce que vivent les rosses,
L'espace d'un matin.
Moralité : on fait toujours trop sa Zénobie.
— Il y a pis que la peur de mourir : il y a riiorreur de vivre. Vous ne soupçonnez pas quelles agonies tragiques halètent parfois dans le luxe apparent de ces somptueuses villas î
Tout en causant nous étions, Maxence et moi, descendus jusqu'au haut de la promenade des Anglais. Nous avions dépassé le troisième établissement de bains établi presque devant l'avenue Victor-Hugo, et avions atteint le pont Magnan.
Là finit le glorieux alignement des grands hôtels cosmopolites et des villas princières ; la promenade des Anglais bifurque et devient, à gauche, une route de banlieue suburbaine bordée de guinguettes et de murs de jardins; adroite, un simple bord de mer longé de cultures maraîchères et planté de cahutes de pécheurs.
Le paysage est lépreux et hostile, enfariné d'un
perpétuel halo de poussière soulevée par les automobiles, et la courbe harmonieuse de la baie des Anges ne rachète pas l'âpreté du décor. Face en arrière, au contraire, c'est le merveilleux panorama de JNice indolemment couchée au pied de ses montagnes et déroulant, comme une écharpe molle, la ligne de ses toits jusques au Mont-Boron. Par les temps clairs la pointe du cap Ferrât y apparaît, entamant de son éperon verdàtre le bleu moiré du large.
Nous faisions demi-tour et redescendions sur la jetée-promenade.
— Oui, il y a pis que la peur de mourir. Si vous saviez quels drames de chair et d'âmes, quels intérêts et quelles affreuses convoitises dérobent parfois aux regards ces somptueuses façades, quels grotesques désespoirs aussi! Ce Nice est une mine inépuisable d'histoires. Quelques-unes, si bien gardées qu'elles soient par l'épaisseur des murailles, néanmoins transpirent et finissent par tomber dans le domaine public.
Il y a trois ans, c'était le scandale des Blukenstarishaen, le plus effrayant chantage qui ait jamais été organisé contre une personnalité prin-
LYS DALLKMAGNE 135
cière : Le jeune ménage, le mari et la femme menacés et terrorisés à la fois par un couple d'aigrefins : deux « musicantis » cueillis dans une des innombrables Réserves de la Riviera. LesBlukenstarishaen les avaient attachés à leurs personnes pour couper de tarentelles et de « canzone » napolitaines les heures un peu longues des repas... Cette musique de table dégénéra vile en musique de chambre. La princesse, très négligée par son mari, s'éprit violemment d'un des musiciens; elle s'en éprit jusqu'à en devenir grosse et, reconnaisante au bel Italien d'une maternité que le prince ne lui avait jamais donnée, eut la gratitude épistolaire. Elle écrivit. Le violoniste (car il jouait du violon naturellement) appuya sur la chanterelle. Il gagna prudemment la frontière; et de Yintimille, en échange de sa correspondance, demanda la forte somme à la princesse.
\]\ipost-sanptum machiavélique menaçait d'envoyer le paquet de lettres au mari. Le prince, très au courant de la conduite de sa femme, ne répondit pas plus aux offres de Yintimille que ne l'avait fait la princesse. C'est alors que les
13fi Li: CRIMI-: DES RICIIKS
deux compères d'Italie s'entendirent. Si la princesse était une amoureuse expansive et reconnaissante, le prince était, de son côté, un ami passionné et, dans les élans d'une ferveur toute platonicienne, avait commis en l'honneur de l'autre musicanti quelques poésies qui, bien que d'inspiration danoise, n'eussent pas déparé les dialogues du Banquet. Les associés de Vintimille prévinrent le jeune ménage que, si un chèque de cent mille lires n'était pas remis avant telle date à la banque Polidori de Milan, les élucubrations du prince et la correspondance de la princesse seraient envoyées sous pli cacheté à la Cour de Thuringe, au grand chancelier mr*me du roi ou à un des principaux journaux de l'opposition. L'inspiration de la dernière heure dicterait leur choix.
Le régime du bon vouloir fonctionne, pour ainsi dire encore intact, dans les petits Etats allemands. En cas de scandale, si le scandale éclatait, c'était, après l'annulation du mariage en Gourde Rome (la Thuringe est très catholique), la confiscation des biens du jeune couple et la relégation de la princesse dans un couvent; le
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prince, lui, serait certainement prié de résider à l'étranger et réduit à la pension stricte. Libre à lui alors de donner cours à ses fantaisies poétiques et se faire professeur de grec.
Les Blukenslarishaen s'affolaient. Le roi de Thuringe avait laissé mourir de faim sa fille aînée, la princesse Thyra qui avait fui la Cour paternelle et le palais conjugal avec un jeune officier de cavalerie. La duchesse de Manheimberg, toute mère qu'elle fût de trois enfants, n'avait pas pu résister au prestige des épaulettes et des éperons. Les amoureux, après avoir promené en Suisse et sur la Riviera le scandale de leur bonheur, s'étaient échoués à Venise, La gêne avait vite étranglé leurs illusions. Harcelés par les usuriers, les bijoux une fois vendus, les misérables étaient de l'hùtel Dancelli descendus à une casa privât a du quartier de VOyjedale. La duchesse do Manheimberg s'y était suicidée. La dureté du roi l'avait acculée à cette horrible fin. Le consulat de Thuringe à Venise n'avait même pas eu pour elle l'aumône qu'il trouve toujours pour ses moindres nationaux en détresse. Deux mois auparavant, le consul de Genève, pour une
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visite rendue, à Fliôtel du Lac à la princesse royale, avait été immédiatement révoqué... Toute l'Allemagne avait adopté vis-à-vis des fugitifs l'attitude indiquée par la famille.
C'est auprès de ceux de son sang et de sa race que la malheureuse jeune femme avait trouvé Taccueil le plus insultant et les visages les plus fermés, et, pendant ce douloureux calvaire à travers l'Europe, ce calvaire commencé comme une cliimérique chevauchée de ballade et de conte
8i tu veux, faisons rêve, Montons sur deux palefrois, Tu memmènes, je t'enlèves, L'oiseau chante dans les bois.
la triste adultère avait rencontré partout sur son passage Thostilité menaçante et Teffroyable ostracisme imposés, il y a quelques années, par le kant anglais sur toutes les routes d'exil d'un de ses plus grands poètes. Pour Tinfortunée princesse ïhyra la lourde Allemagne avait eu les raffinements de cruauté et les ingéniosités de mépris inventés par l'hypocrisie d'oulre-Manche vis-à-vis d'Oscar Wilde.
Dévisagée sur les seuils des hôtels, montrée
audoigl, suivie même dans les rues, que dis-je? guettée par la malveillance et la curiosité jusque dans les boutiques de fournisseurs, la duchesse de Mainlieimberg avait connu les pires amertumes. Grâce au mot d'ordre donné par la Cour de Tliuringe, TAllemagne en déplacement avait fini par expulser les amants de toutes les villes. Entre temps le roi coupait les vivres, et cela avait été pour le couple romanesque la brève déchéance aggravée de toutes les affres de la gêne. Cette gêne dégénérait bientôt en misère, et la misère en détresse et cela jusqu'au suicide tinal dans le galetas de Venise.
Rodolphe Ostratten, l'amant de la pitoyable jeune femme, entrait à l'hôpital, à cet Ospedale dont le quartier moisi avait abrité leur fin d'idylle. Il en était extradé le lendemain même de l'exhumation de sa maîtrese ; on l'arrachait tout grelottant de son lit de fiévreux pour le jeter dans un fourgon. Une forteresse de ïhuringe le retenait maintenant à vie. Il ne fait pas bon en Allemagne de regarder de trop près les princesses.
De cette tragique aventure les Blukenstarishaen n'ignoraient rien. Elle avait éclaté l'année
môme de leur mariage. La princesse Elaine s'était jetée en vain aux pieds de son père, implorant sa pitié pour sa sœur; le roi n'avait voulu rien entendre. Ces catholiques de Thuringe sont encore plus intraitables sur la morale que tous les protestants de la Prusse Rhénane, et l'affolé ménage de Nice savait trop ce qui l'attendait, si le scandale de leur conduite en Riviera arrivait jusqu'au roi.
La Riviera! C'est de leur arrivée en ce pays que dataient leur folie et leur malheur. C'est là qu'ils avaient connu ces damnés Italiens et l'enveloppem.entde leurs œillades. câlines, le charme dangereux de leur voix persuasive et de leurs gestes caresseurs.
Deux « musicantis » 1 Lui, le fils d'un chancelier, elle, une princesse royale, étaient à la merci de ces espèces... Protégés parla frontière, les deux coquins dictaient leurs conditions et commandaient en maîtres. Eux, la première aristocratie du monde, tremblaient aux ordres de deux maîtres chanteurs; et, les yeux brusquement désillés, arrachés en sursaut de leur rêve, le prince et la princesse rejetés dans les
bras l'un de l'autre par la conscience du morne péril s'hypnotisaient sans oser la mesurer devant la profondeur du gouffre où ils avaient roulé , s'hallucinaient dans une stupeur muette devant l'abîme où ils allaient descendre.
Deux enfants! car lui n'avait pas vingt- six ans, et elle en avait juste dix-neuf.
Ah ! cette Riviera, cette admirable pays, cette cote enchantée dans la montée des sèves, la vibration de la lumière et l'épanouissement de tant de fleurs, comme ils en maudissaient maintenant la douceur énervante et traîtresse, quelle rancune ils nourrissaient pour ces décors complices de vergers idylliques et de baies siciliennes!... Oh! les mauvais conseils chuchotes dans l'or des crépuscules, dans les bois de cyprès et les clos d'oliviers.
La Riviera! C'est son climat qui les avait perdus... Oh! la mollesse de ce pays qui dénoue la volonté comme une écharpe, pour la tendre ensuite comme un arc dans la sécheresse ardente de son mistral.
C'est l'àpreté de ses jours de poussière et de bourrasques, la fièvre permanente bercée dans
ces vagues sans flux et sans reflux, et, par-dessus tout, ces effluves de rut et de caresses épars dans l'unanime consentement des choses et des êtres à l'amour; c'est toute cette nature aphrodisiaque qui les avait poussés à la chute et à leur perte et les deux égarés n'avaient plus assez de larmes pour pleurer.
Le consul d'Italie tirait le jeune ménage de ce mauvais pas.
Éperdu devant Timpossibilité de se procurer du jour au lendemain les cent mille lires (car la Cour de Thuringe est plutôt serrée), le prince, tout décidé qu'il fût au suicide, avait l'idée d'aller trouver le commissaire central. Le commissaire l'adressait au consul d'Italie. Celui-ci télégraphiait à Gênes, et la questure cueillait à Vintimille les deux coquins et leur correspondance.
Ainsi se termina le chantage. Tout est bien qui finit bien !
Le jeune ménage en fut quitte pour la peur; mais leur villa abrita quelques heures d'agonie. Ce prince et cette princesse passèrent d'assez durs moments, avouez-le. Il y a quelquefois pis que la peur de mourir, il y a aussi l'horreur de vivre*
UNE AGOME
Nous descendions les pentes de la Mortola. Des touffes de genêts en fleurs incendiaient d'or les éboulis de roches grises; et jusqu'au bleu méditerranéen c'étaient de longues traînées de lumières encore exaspérées par le vert glauque des agaves, le gris épineux des lentisques et argenté des oliviers; toute une végétation bleuâtre, hostile, meurtrière et dardée faisait de ce coin de jardin une petite Afrique. Au loin, c'étaient les montagnes pelées de Vintimille et de San Remo, toute l'aridité de la Rivière de Gènes après la splendeur luxuriante de la Riviera de Nice. Un ciel doux et voilé, presque moite, mélancolisait le paysage ; toute la clarté semblait réfugiée dans les fleurs; et dans ce décor à souhait pour
un enlèvement de captive, c'étaient des silhouettes de pirates barbaresques, qui s'imposaient à travers le recul des temps chers à tout imaginatif. Malheureusement des couples d'Allemands et d'Anglais de passage, toute la foule anonyme et laide des Cooks en mal d'excursions, étaient les seuls êtres rencontrés au tournant du domaine féerique.
C'était un lundi, un des deux jours par semaine oii lord Hambury permet aux visiteurs l'entrée de la Mortola : la Mortola, c'est-à-dire l'enchantement de ce ravin unique de la côte Ligure, jardins d'Italie et de Sénégal aussi, où Wagner aurait pu rêver l'éclosion des fillesfleurs. La Mortola et la fontaine de la Sirène, la Mortola et sa clairière hantée d'agaves monstrueux, énormes, hérissés et coupants, de toutes les nuances et de toutes les formes, pareils à un cénacle de gigantesques pieuvres végétales; la Mortola et ses bois de palmiers, ses champs d'iris et d'anémones où la vision s'impose d'une ronde de nymphes de Botticelli; la Mortola et sa treille en terrasse au-dessus de la mer; sa treille enguirlandée de roses et de clématites, escortée
UNE AGONrR 145
de touffes de [)rimevères, d'iiéliotropes en arbres et de chimériques orchidées, jaillis comme des étoiles enlre les retombées de mouvants chèvrefeuilles; la Pergola et le malaise enivrant, délicieux de son trop de calices et de son trop de parfums... Et entre toutes ces corolles, toutes ces feuilles, toutes ces branches, au tournant de tant d'escaliers et le long- de tant de terrasses, le nostalgique horizon de la Méditerranée, la soie moirée de sa nappe immobile avec, au bord de la mer, les quenouilles de bronze de son interminable allée de cyprès... Cimetière d'Orient ou jardin de Gabriele d'Annunzio dans le Triomphe de la Mort,
Nous étions arrêtés auprès d'une volière et tout en suivant les mouvements d'automate d'un étrange perroquet, on eût dit, d'émail vert...
— Mais c'est le jardin de NoronsoiT! me disait l'ami qui m'accompagnait. Avouez que c'est là que vous avez placé l'agonie de l'écœurant héros de votre Vice Errant.
— Non, répondis-je, le domaine où traîne, se convulsé et meurt la pourriture princière de Sacha, bien moins important et moins divers
d'aspect que celui-ci, a peut-être encore dans son abandon plus de grandeurs que la Mortola. Le domaine existe : il est à Nice, à mi-flanc du .Mont-Boron. Trois cents mètres de terrasse dominent et la ville et le port. Au crépuscule, quand le ciel est clair, on y découvre jusqu'à TEstérel. Je vous le ferai visiter, nous irons ensemble, mais nous aurons peut-être quelque mal à y pénétrer : l'accès en est assez défendu. D'ailleurs Noronsoff n'y a jamais habité, le cadre seul m'a tenté; l'outrance de sa végétation, le trop de luxe des fleurs de collections et d'essences rares, qu'un caprice de millionnaire y a accumulées, s'adaptaient si merveilleusement au déséquilibrement de mon héros... je vous dirai plus, c'est dans l'atmosphère de ce jardin de songe que j'ai rêvé et vécu la vie imaginaire de Sacha. Le prince Noronsofl" est mort à Paris après sa mère qui, dans le roman, lui survit. Il est mort dans le coma, entouré et guetté par une troupe d'héritiers dont les intrigues de chevet le torturèrent jusqu'à son dernier râle...
— Et cette agonie de NoronsolT, la vraie, quelle fut-elle? me demandait mon compagnon.