‹ Le crime et la folie [electronic resource]Chapitre 12 sur 44 · FOLIE AFFECTIVE · texte numérisé non relu

FOLIE AFFECTIVE

Il y a dans la folie plusieurs formes de dérangement mental. — Caractère variable des symptômes de chaque forme particulière à ses différentes périodes. — Les premiers symptômes souvent peu marqués sont d'une grande signification ; exemple.

— L'observation médicale est seule de quelque valeur durant les phases de début ; les légistes et le vulgaire s'y méprennent.

— Absurdité de la peine de mort infligée aux fous pour servir d'exemple.

De la folie affective : 1. Folie impulsive. — Folie impulsive suicide, ou monomanie suicide; exemple. — Nature pathologique de l'impulsion maniaque : l'incapacité de la maîtriser* peut exister en même temps que la conscience de son caractère morbide. — La folie suicide est héréditaire à un haut degré ; exemple. — Monomanie homicide; exemples. — Discussion de sa nature. — La perversion des désirs et les impulsions désordonnées sont des traits communs à toutes les formes de l'aliénation mentale.

— Symptômes d'aliénation avant l'éclosion de la folie homicide. ^ Des tendances latentes peuvent se révéler extérieurement à l'occasion de quelque excitation puissante. — Conditions qui précèdent l'éclat : a la névrose vésanique; b la névrose épileptique.— a Névrose vésanique ; avec un certain degré d'imbécillité ; histoire de Burton ; sans imbécillité mais avec manifestations de penchants fous ; histoire de l'assassin Alton. — L'im-

pulsion homicide; était-elle maîtrisable ou irrésistible? — b Névrose épileptique ; la manie homicide peut précéder, remplacer ou suivre un accès d'épilepsie. —2. Folie morale; ses caractères et ses causes. — L'aliénation morale précède souvent l'aliénation intellectuelle et persiste après que l'autre a passé; les accès en peuvent alterner avec des accès de manie réguhère et de mélancolie. — Folie circulaire. — L'aliénation morale dans ses rapports avec l'épilepsie. — Imbécillité morale congénitale. — Conclusion.

Il peut sembler tout à fait superflu de déclarer que la folie est une maladie, mais il n'est aucunement superflu de bien établir ce qui est contenu dans cette assertion. En premier lieu, par folie il ne faut pas entendre une maladie unique et qu'un signe particulier fait reconnaître ; mais bien toute une variété de maladies dont chacune a ses traits plus ou moins caractéristiques, sa marche particuhère, sa cause plus ou moins spécifique et sa terminaison propre. A certains points de vue, il peut suffire de dire, d'une manière générale, qu'un homme est fou; mais une proposition si vague n'a rien de scientifique; médicalement parlant, il est nécessaire de connaître de quelle forme d aUénation mentale est affecté le patient. En second lieu, chaque forme d'aliénation a, comme toute autre maladie, des symptômes prémonitoires indiquant ce qu'on pourrait appeler le stade d'incubation, des symptômes primitifs, des variations dans sa marche, et une terminaison qui, suivant qu'elle est heureuse ou malheureuse, est pronostiquée par le caractère différent des symptômes. On doit donc s'attendre à rencontrer une grande diversité à la fois dans l'intensité et dans les caractères des symptômes, et ne point compter qu'on observera, dans tous les cas, une marche constante jusqu'à un certain degré d'intensité et ensuite un constant déclin. Les variations dont il s'agit s'expriment par des mots comme ceux-ci : intermittente, rémittente, périodique, appliqués aux différentes formes, suivant leurs phases diverses; des symp-

tomes particuliers, c'est-à-dire des idées, des sentiments, des actes déraisonnables d'un ordre particulier, marquant souvent chacune des phases du mal. Il est, par conséquent, nécessaire, dans un cas quelconque, de prendre en considération le cours tout entier de la maladie et l'ensemble des symptômes, et de ne pas conclure trop vite, soit d'après un symptôme unique, soit d'après une phase particuhère.

Les premiers symptômes diffèrent en général considérablement de ceux qui apparaissent plus tard. Ils sont pour la plupart beaucoup moins marqués ; parfois même rien n'indiquerait à un observateur inexpérimenté qu'il a devant les yeux une victime de la folie sous une forme quelconque. Par exemple, on voit un homme tomber tout à coup dans un état de dépression que n'expUquent ni les conditions de ses rapports sociaux ni la situation de ses affaires; auquel en un mot il n'y a point de cause extérieure suffisante: Cet homme ne prend plus intérêt à ses occupations ordinaires, il se croit incapable de s'y livrer, bien que les personnes qui l'entourent ne voient aucun motif pour que cela soit et ne s'aperçoivent pas que lorsqu'il se met au travail il s'en acquitte moins bien qu'autrefois. Il est triste et abattu ; tantôt il passe les nuits sans sommeil, tantôt il est tourmenté par des rêves qui l'agitent durant les intervalles d'une sorte d'assoupissement qui ne lui procure aucun repos. Pourtant, il n'a pas de délire, il n'y a rien de déraisonnable dans ses propos, il peut s'entretenir avec intelligence de ses affaires et même de sa santé. Or, ces symptômes sont les premiers signes d'une ahénation mentale qui, en suivant son cours, pourra amener un délire positif des idées ou provoquer soit au suicide, soit à l'homicide. C'est, en effet, des sombres profondeurs d'un esprit en cet état de mélancolie, que naît le plus souvent une impulsion désespérée au suicide ou au meurtre; et c'est par des infortu-

nés en cet état de souffrance mentale, que sont commis la plupart des suicides et quelques-uns des homicides chaque jour enregistrés par les feuilles publiques.

Autre exemple : Une jeune personne de seize à vingt ans commence à montrer une manière d'être inaccoutumée. Il lui prend toutes sortes de fantaisies à propos de sa santé ou toutes sortes d'imaginations sur l'état de ses sentiments ; la vie qu'elle mène ne lui paraît pas conforme à l'idéal qu'elle devrait atteindre et maintenir ; elle est incapable d'une application soutenue soit à ses occupations, soit aux plaisirs qui remplissent son temps ; elle consacre des heures entières à la solitude, à la prière, à la méditation ou à ce que, autour d'elle, on appelle ainsi; peut-être même devient-elle capricieuse et fantasque dans sa conduite et à l'égard de ses proches. Cependant ceux-ci ne voient rien qui demande l'intervention du médecin, et s'ils remarquent dans la jeune tille quelque chose d'étrange, tout au plus songent-ils qu'il serait bon d'appeler là-dessus l'attention du prêtre. Or ce sont là les premiers symptômes d'une forme de dérangement mental qui, si la maladie n'est pas enrayée par un traitement convenable, peut fort bien augmenter et devenir rapidement incurable. Combien de fois n'arrive-t-il pas au médecin d'avoir à déclarer la folie évidente d'un malade de ce genre, au grand étonnenient de ses amis qui ne comprennent pas que le malheureux soit soudain tombé dans cet état! Ignorant la signification des premiers symptômes qui se sont montrés pendant quelque temps d'une manière obscure et pour ainsi parler capricieuse, ils n'y ont pas pris garde ou n'y ont point attaché d'importance. Ils ne sortent de cette trompeuse sécurité que lorsque l'erreur n'est plus possible et quand déjà, peut-être, le mal ne laisse plus d'espoir. Il est inutile de multiplier les exemples, car il est bien clair que les premiers symptômes sont de nature à ne pas faire soupçonner, a un

observateur non prévenu, que la folie va se déclarer, encore moins que déjà elle existe ; tandis qu'un médecin sachant les interpréter en aurait, du premier coup, reconnu la gravité.

Il faut aussi se bien mettre en l'esprit que la folie est une affection qui, même sous la forme aiguë, a naturellement une marche beaucoup plus lente que les maladies ordinaires du corps. Tandis que, pour cellesci, la durée se compte par heures et par jours, elle se mesure pour celle-là par semaines et par mois. Sauf exception, il est certain qu'un homme ne devient pas fou en quelques heures ou en quelques jours; au contraire, des semaines et des mois peuvent s'écouler avant que le désordre de son esprit ne soit évident. Si donc, à cette première période du mal, cet homme accomplit un acte de nature à faire porter devant un tribunal, criminel ou civil, la question de son état mental, cela peut donner lieu à forte discussion. Les gens de loi soutenant qu'il savait fort bien ce qu'il faisait, affirmeront que sa responsabilité est entière; les médecins, reconnaissant les symptômes précurseurs de l'aliénation mentale, instruits par l'expérience que ce mal est parfois sujet à une exacerbation soudaine et qu'il comporte une sorte d'insanité raisonnante, sachant enfin qu'il laisse au patient bien peu d'empire sur les idées ou les impulsions maladives dont l'envahissement est soudain, concluront probablement à l'irresponsabilité. Le légiste n'est frappé que d'une chose : l'acte en lui-même et la preuve qu'il a été accompli avec pleine conscience ; il déduit les motifs de l'acte d'après l'expérience vulgaire des opérations d'un entendement sain et il conclut à la préméditation et à l'intention mauvaise. Le médecin reconnaît les symptômes de maladie qui ont précédé, et il considère que l'abolition du pouvoir de la volonté pourrait bien en avoir été la conséquence ; son interprétation se fonde sur son expérience personnelle des opé-

rations d'un esprit malade. Des cas douteux, où la décision est difficile, ne peuvent manquer de se produire de temps en temps; alors le médecin, obligé de donner un nom à l'espèce présente, est amenée à citer des exemples de folie partielle, de folie morale, de manie homicide, de kleptomanie, etc. Dans ces cas-là on ne manque pas d'opposer à son témoignage que lemeilleur remède auxmanies de ce genre, c'est la peine légale : la prison ou l'échafaud. L'argument est presque toujours d'un effet sûr, mais il n'est ni humain ni juste. Si l'accusé souffre d'une maladie qui affaiblit ou détruit entièrement l'empire sur soi-même, il y a injustice manifeste à le traiter comme s'il avait toute l'intégrité de ses facultés, en agent complètement responsable. En ce qui le concerne il a certainement le droit de se prévaloir du privilège de son mal, et de réclamer la pitié qui, chez tous les peuples civilisés, s'attache au malheur.

Parmi ceux que préoccupe le côté légal de ces questions , il en est qui admettent cette doctrine, mais qui n'en demandent pas moins l'infliction de la peine au nom des intérêts sociaux. La justice des hommes, disentils, ne peut ni prétendre ni essayer d'établir une proportion rigoureuse et d'exacte mesure entre l'acte et la responsabilité de son auteur. Là-haut seulement, l'acte est jugé à sa juste valeur. Ici-bas force nous est de nous contenter, dans la pratique, d'une règle de justice grossière, dans l'application de laquelle nous avons surtout en vue les grands intérêts de la société, et d'infliger des peines pourl'exemple. On raconte qu'un juge anglais condamnant un homme à mort pour le vol d'un mouton, alors que ce crime était puni de la peine capitale dans le but, jamais atteint, d'effrayer les voleurs, dit au malheureux qu'on allait pendre : « Je ne vous condamne pas à être pendu pour avoir volé un mouton, mais pour qu'on ne vole plus de moutons à l'avenir. » Un autre magistrat d'Angleterre

qui siège encore aujourd'hui, condamnant à mort, pour crime de meurtre, un fou dont on avait en vain allégué la folie, déclarait n'être pas bien sûr qu'il ne fût pas beaucoup plus nécessaire de faire pendre un fou qu'un homme de bon sens. Cette opinion, si barbare qu'elle semble, reposait évidemment sur la conviction qu'il est indispensable, dans l'intérêt de la société, d'empêcher les fous de se livrer au meurtre, et que l'exécution d'un fou servirait de leçon aux autres et les détournerait, sinon de devenir fous, au moins de profiter de leur folie pour assassiner. S'il en était ainsi, il faudrait s'étonner que la pratique d'enfermer les fous dans des hospices n'ait pas réussi à les empêcher de devenir fous; car c'est un avertissement aux malheureux prédisposés à la foUe du danger de rien faire qui les puisse condamner à un sort dont ils ont une frayeur si grande. Le mot de ce magistrat témoigne d'une considération exclusive pour les intérêts de la société et d'une prévention absolue contre quiconque fait le mal. Ce juge ne voulait pas voir que la folie est réellement, de sa nature, une maladie de l'existence de laquelle le patient n'est pas entièrement responsable, et qui peut rendre sa victime irresponsable de ses actes :

Was't Hamlet wrong'd Laertes? Never Hamlet; If Hamlet from himself be ta'en avay, And when he's not himself does wrong Laertes, Then Hamlet does it not, Hamlet dénies it. Who does it then ? His madness ; if't be so, Hamlet is of the faction that is wronged ; His madness is poor Hamlet's enemy > .

1. Est-ce Hamlet qui a offensé Laertes? Ce n'a jamais été Hamlet. Si Hamlet est enlevé à lui-même, Et si, n'étant plus lui-même, il offense Laertes, Alors ce n'est plus Hamlet qui agit, Hamlet renie l'acte. Qui agit donc ? Sa folie. S'il en est ainsi, Hamlet est du parti des offensés ; Le pauvre Hamlet a sa folie pour ennemie.

(Le second Hamlet, scène XX. — Traduction de F. V. Hueo, t. I"', p. 327.)

Quand on pendrait la moitié des fous de ce pays, ce lamentable spectacle n'aurait aucun effet sérieux sur l'autre moitié. Assurément cela ne détournerait pas du meurtre un seul aliéné; pas plus du reste que, la pendaison de tous les convulsionnaires ne mettrait fm pour toujours aux convulsions. Qu'un enfant s'amuse, à l'école, à faire toute sorte de grimaces bizarres et de contorsions, le maître le punira justement et la punition empêchera sans doute les autres écoliers d'en faire autant. Mais la même punition aura-t-elle cet effet sur l'enfant dont les grimaces et les contorsions sont produites contre sa volonté, par la chorée? Loin de là, il est vraisemblable qu'elle les aggravera. Le premier de ces enfants est un juste objet de châtiment ; l'autre n'est qu'un triste objet de compassion qu'il serait cruel et absurde de punir. Ainsi en est-il de la maladie sœur de la chorée, c'est-à-dire de la folie. Pendre un fou ce n'est pas le punir, ce n'est pas donner aux autres fous un avertissement solennel ; c'est simplement punir ceux qui ne voient là, pour me servir des propres termes de Sir. E. Coke : « qu'un spectacle lamentable et contraire à la loi, d'une inhumanité et d'une cruauté extrêmes, ne pouvant servir d'exempie à personne. » Or, comme la pratique de pendre les voleurs de moutons n'empêchait point le vol des moutons mais, « par son inhumanité et sa cruauté extrêmes, » faisait tomber la loi en mépris, tant elle outrageait le sens moral de l'humanité ; ainsi la pratique de pendre les fous n'empêchera point les aliénés de céder à la tentation du meurtre mais finira inévitablement par faire tomber en mépris la loi qui la sanctionne.

Il faut donc proclamer l'entière absurdité de l'argument qui prétend faire pendre les fous « pour l'exemple ». La pendaison pourrait être de quelque utilité si elle détournait les gens de devenir fous, ce que personne n'a encore prétendu; l'argument qui, pour justifier l'exécu-

tion de ces malheureux ' invoque l'intérêt social, serait irréfutable si la société n'avait pas d'autres moyens efficaces de se protéger. Or, il n'en est pas ainsi. La société a tout pouvoir d'assurer sa sécurité effective tout en imposant au fou malfaisant un châtiment qu'il regarde comme un dur supplice, la réclusion dans un hospice d'aliénés. Il n'est pas à craindre que la perspective d'un sort semblable exerce sur lui une terreur moins salutaire que la menace du gibet.

J'ai dit, on le remarquera, que la peine de mort ne devrait jamaiè être infligée à un homme fou ; mais quant à prétendre qu'un aliéné ne devrait jamais être frappé d'une autre peine, en n'importe quelle circonstance, c'est une autre question. Qu'on abohsse la peine de mort, et la discussion entre les légistes et les médecins n'aura plus, pratiquement, d'importance. Il n'est pas douteux que les tristes hôtes d'une maison d'aliénés sont, dans une certaine mesure, détournés du mal et stimulés à s'observer et à se contenir par la peur de ce qu ils pourraient avoir à souffrir s'ils perdaient tout droit à l'indulgence; ou par la crainte d'une réclusion plus sévère s'ils s'abandonnaient à la violence de leurs penchants. Mais il est également certain que ce sont là des motifs dont il faut leur faire sentir le poids avec précaution ; car, si la contrainte qu'on leur impose est trop grande, leur état s'exaspère et ils ne peuvent plus se contenir. Il est non moins certain qu'un patient, aujourd'hui accessible aux considérations de ce genre, peut échapper le lendemain à toute influence morale, pour peu que sa maladie entre dans une phase nouvelle. Je ne vois par conséquent pas comment on peut soutenir, sans blesser la justice, qu'un fou est passible de n'importe quelle peine au même degré qu'un homme raisonnable, et comment on peut équitablement prétendre que, dans n'importe quel cas, un fou appartient au code pénal plutôt qu'à la médecine.

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Ainsi que je l'ai dit, la période pendant laquelle la folie se propare, celle des symptômes prémonitoires, comme on pourrait l'appeler, peut se prolonger longtemps en certains cas. Il n'est pas toujours aisé de fixer le début de la dégénérescence tant il faut remonter loin dans la vie du patient ; car, lorsqu'on peut pousser sérieusement l'enquête jusque dans l'histoire la plus reculée d'un fou, il n'est pas rare d'y découvrir, dès son enfance, des particularités de nature à confirmer l'observateur dans l'idée que la maladie couvait dès lors, et que sa brusque apparition a été simplement l'explosion préparée par une longue traînée d'antécédents. Cela est scientifiquement vrai, sans aucun doute, dans un grand nombre de cas ; mais, dans la pratique, il convient de distinguer les symptômes qui marquent positivement l'existence de la maladie, des particularités et des excentricités qui n'ont point encore atteint la valeur de symptômes. Quand donc une personne présente, durant un temps assez long, cette catégorie de symptômes qui sont communément les signes précurseurs de la manie positive, il faudrait la considérer comme atteinte de folie morale ou d'une forme quelconque de l'aliénation partielle. Cette personne deviendra, ou ne deviendra pas, complètement folle plus tard; mais tant qu'elle ne le sera pas devenue, sa maladie sera une de celles qu'on accuse les médecins de créer au nom de leur conscience. Il ne faut pas s'y tromper en effet ; les caractères de quelques-unes de ces formes obscures et équivoques de la folie partielle, sont exactement ceux que présente parfois, dans ses phases préhminaires, une attaque indisputable de fohe totale, et cette période prémonitoire n'est pour ainsi dire que le résumé et le sommaire du mal déclaré. On n'hésite point à reconnaître dans cet état particulier la maladie elle-même lorsqu'un soudain éclat de manie violente ne tarde pas à s'ensuivre. Pourquoi hésiterait-on à y voir la preuve de

la maladie, lorsque cet accès ne vient pas immédiatement lui donner une signification incontestable ? L'inflammation ne se juge pas toujours et nécessairement par la suppuration ou la gangrène ; en est-elle moins l'inflammation et ne va-t-elle pas jusqu'au pire degré? En tout cas, il n'est guères juste de rejeter le témoignage d'un observateur expérimenté, touchant l'état mental d'un accusé, et d'écarter tout moyen de réparer une erreur, en faisant pendre un misérable avant que les progrès de son mal aient pu justifier les affirmations de l'expert.

Je vais donc examiner au point de vue médico-légal ces variétés de la folie partielle; car cette discussion soulèvera le difficile et délicat problème de la responsabilité, sur lequel la législation et la médecine sont en conflit. Tous ceux qui ont écrit sur l'aliénation mentale, quelle que soit la théorie sur laquelle ils aient basé leur classification particuhère, sont contraints par l'observation des faits à reconnaître qu'il est des variétés où le déhre n'existe pas, une folie où il y a principalement ahénation du sentiment et de la conduite. Ainsi, dans les deux grandes divisions primaires appelées la mélancolie et la manie, on distingue une melancolici simplex ou mélancolie sans délire, et une mania sine delirio ou manie sans délire. Ces variétés ont réellement une importance beaucoup plus grande qu'on n'en jugerait à l'apparence et à la simplicité de leur caractère ; car c'est dans les affections de cette classe que les dangereuses propensions à l'homicide, au suicide ou aux autres actes de destruction, sont le plus spécialement susceptibles de se produire. C'est précisément aussi quand un individu, sous l'empire de l'une ou de l'autre, commet un acte de violence sans avoir encore montré de déhre ou d'incohérence dans les idées, qu'un violent conflit d'opinions met tout le pays en émoi! Or, toute la différence entre la mélancolie sans déhre et la manie sans déhre c'est qu'il y a, dans celle-là, dépres-

sion mentale marquée, et point de dépression notable dans celle-ci. Rien de plus convenable, donc, à notre point de vue, que de désigner ces deux affections sous le nom commun de folie affective, c'est-à-dire folie sans délire, folie du sentiment et des actes. Les deux subdivisions de cette classe (car je propose d'en faire une classe) seraient la folie impulsive et la folie morale i.

Je n'oublie pas que les légistes ont fait du délire la pierre de touche de la folie, mais, avec tous les médeciens sachant ce que c'est que l'aliénation mentale, je n'hésite pas à déclarer cette doctrine erronée. En premier lieu, il peut y avoir folie sans délire, ainsi que je l'ai déjà dit; et, en second lieu, quand le délire existe, sa valeur comme symptôme de la folie peut beaucoup varier. Certains déhres ne sont guères rien de plus que des soupçons excessifs et mal fondés : jalousie de la part du mari ou de la femme, appréhensions religieuses, imagination que les amis et les parents sont sans tendresse ou conspirent positivement pour nuire ; ces singularités ne sont point par elles-mêmes des preuves de folie, bien qu'elles puissent devenir des signes considérables lorsqu'elles sont unies à d'autres symptômes leur donnant leur signification véritable. L'absence de délire ne prouve pas nécessairement que la folie n'existe pas ; et la présence du délire ne prouve pas nécessairement que la folie existe.

1. En adoptant ces divisions je ne voudrais pas q^^'o^, supposât aue ie nropose de les introduire dans une ciassificaUon de la folie. On rencoXe les impulsions déraisonnables de l'aliénation mora e d^nf des ormes diverses du dérangement mental. Je n'emploie ces divisions 'que comme un procédé commode pour poser les questions médico-légales et les discuter.

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