‹ Le crime et la folie [electronic resource]Chapitre 13 sur 44 · DE LA FOLIE IMPULSIVE · texte numérisé non relu

DE LA FOLIE IMPULSIVE

Il doit être bien diïficile, peut-être même impossible sans l'expérience, à tous ceux qui n'ont point vécu au contact des fous et ne sont pas familiarisés avec leurs allures et leurs sentiments, de se mettre dans l'esprit qu'un homme peut être fou sans délirer et sans montrer un désordre manifeste de l'intelligence. Le fait est néanmoins que, dans un certain état de maladie mentale, une impulsion morbide peut s'emparer despotiquement du sujet et l'entraîner, en dépit de sa raison et malgré sa volonté , à un acte désespéré de suicide ou d'homicide. Comme le démoniaque du temps jadis, en qui l'esprit impur était entré, il est possédé par une puissance qui le contraint à une action dont il a la plus grande crainte et la dernière horreur; et, parfois, dans son affreuse agonie, lorsque, écrasé par cette lutte incessante contre l'épouvantable tentation et désespérant d'en sortir vainqueur, il consulte le médecin, son appel à la science dépasse tout ce qu'on peut imaginer de plus triste et de plus émouvant.

Folie suicide. Il n'est pas de pire sujet d'inquiétude, pour les personnes commises à la garde ou au traitement des aliénés, qu'un malade poursuivi par une incessante impulsion au suicide, souvent sans désordre appréciable de lïntelligence. L'infortuné a pleinement conscience de la nature maladive de cette obsession, il se lamente il se débat contre l'horrible tentation, et, finalement, pou'r peu que la surveillance se relâche, il court au suicide, poussé par le démon intérieur. Naturellement l'homme ainsi affecte est dans l'accablement par suite de cet état même; il ne prend plus d'intérêt à ses occupations habituelles, et ne peut plus s'y livrer; tout, pour lui, converge

et s'engouffre dans l'abîme de cette tentation qui l'absorbe; mais il n'a pas de délire, son intelligence est lucide, il peut raisonner de sa situation aussi bien qu'un autre; sa conscience du bien et du mal, en ce qui concerne l'acte où tout le sollicite, est des plus délicates. Malgré cela son intelligence est parfois tellement l'esclave de l'impulsion morbide, qu'elle est obligée de guetter l'occasion et de méditer les moyens d'accomplir l'acte redouté. On ne saurait s'imaginer, à moins de l'avoir vu de ses yeux, avec quelle industrie est préparé, avec quelle détermination est consommé l'acte fatal par celui-là même qui, pendant tout le temps, ne cesse d'en avoir horreur. Les aliénistes fournissent nombre d'exemples de cette forme de l'aliénation mentale; je me bornerai à mentionner deux cas que j'ai personnellement observés :

Une dame mariée, âgée de trente et un ans, issue d'une famille où la folie avait été fréquente, fut quelques semaines après ses couches, saisie d'une forte et persistante impulsion au suicide. Point de délire, point de désordre de l'intelligence. Après plusieurs semaines d'observation attentive et de soins inquiets, sa famille, malgré le plus grand désir de la garder chez elle, se vit forcée de l'envoyer dans une maison de santé; tant ses tentatives de suicide avaient été fréquentes, préparées avec ruse, et déterminées. Lorsqu'elle y fat admise elle était dans un déplorable état par suite de l'effroyable obsession dont elle était possédée; elle pleurait souvent et se désolait, se lamentant de causer tant de peines et de chagrins à ses amis. Elle était tout- à fait raisonnable, manifestait même beaucoup d'horreur et de réprobation pour sa funeste tendance; tout ce qu'on pouvait reprocher à son intelligence, c'était d'être au service d'une si désastreuse idée fixe. Néanmoins ses tentatives pour mettre fin à ses jours étaient continuelles. A certains moments elle paraissait tout à fait gaie, si bien que les surveillants cessaient d'être

sur leur garde et immédiatement elle en profitait pour faire avec une énergie rapide et soudaine une tentative longuement préméditée. Une fois, elle déchira, dans son lit, son vêtement de nuit en lanières étroites et l'on s'aperçut qu'elle essayait de s'étrangler. Pendant quelque temps elle voulut se faire mourir de faim et refusa tout aliment; il fallut la nourrir avec une sonde œsophagienne. L'inquiétude qu'elle causait était presque intolérable et, pourtant, personne plus qu'elle ne gémissait de son misérable état. Quatre mois après son entrée dans la maison, une amélioration lente mais constante sembla se produire; on pensa généralement et on crut fermement qu'elle avait renoncé à se détruire ; la surveillance se relâcha quelque peu. Une nuit, elle s'échappa par une porte qu'on avait négligé de verrouiller ; elle grimpa par-dessus une haute muraille avec une agilité surprenante et elle courut se jeter la tète la première dans un réservoir. On put la secourir avant que la vie fût tout à fait éteinte, et, après cette tentative heureusement vaine, elle n'en fit plus d'autre; elle reprit au contraire peu à peu sa bonne humeur et l'amour de la vie et enfin elle put quitter l'établissement ayant toute sa raison. En face de cet exemple d'une impulsion morbide impossible à maîtriser, tandis que l'intelligence conserve toute sa lucidité et le sens moral toute sa délicatesse, que devient le critérium légal de responsabiUté?

Un homme dans la force de l'âge, riche, heureux en ménage, mais issu d'une famille dont plusieurs membres avaient été fous, et qui, avant son mariage, avait mené une vie dissipée et souffrait des effets énervants de ses excès passés, devint la victime d'une manie suicide désespérée. Une fois déjà, il avait eu un accès de ce mal, mais il en avait guéri en quelques mois. Après cette rechute, il se trouva horriblement malheureux et plongé dans un abattement profond par suite de cette impulsion

MAUDSLEY. n

à se détruire, car il n'avait aucun motif de chagrin. Mais en même temps il déclarait avec beaucoup de calme qu'il fallait qu'il se tuât, et que ce serait déjà fait depuis longtemps sans sa lâcheté. En vain s'efforçait-on de le réconforter en l'assurant que cette obsession passerait comme elle avait déjà passé une fois; il souriait d'un air incrédule et répétait : il faut que je me tue. On lui avait recommandé de voyager pour se distraire, mais comme il avait essayé de se jeter par-dessus bord pendant une traversée, on le ramena chez lui et on le plaça sous une surveillance spéciale. Il demeura, cependant, dans ce même état d'esprit désespérant et décourageant pour tous, protestant avec calme qu'il fallait qu'il se tuât, qu'il était un misérable et n'osait plus regarder personne en face à cause de sa lâcheté. Tout cela si tranquillement qu'il était à peine possible de croire qu'il sût ce qu'il disait. Or un matin il trompa la surveillance de ses gardiens, courut de toutes ses forces à travers champs, sautant haies et fossés, tandis qu'on le poursuivait de près, gagna la voie ferrée, gravit un remblai élevé et délibérément se coucha en travers des rails devant un train arrivant à toute vapeur. Il fut tué sur le coup. Sauf cette impulsion sensée au suicide et l'idée qu'il était un misérable et n'oserait plus lever la tête à cause de sa lâcheté, ce malheureux avait à tous égards l'apparence d'être dans son bon sens.

Ces deux exemples, à côté desquels on en pourrait citer tant d'autres semblables, doivent montrer combien le dérangement de l'esprit peut paraître limité dans ce qu'on appelle la manie ou la monomanie suicide. Je dis paraître car il y a des motifs de croire, ainsi qu'on le verra plus loin, que, dans cette monomanie comme dans toutes les autres formes du même mal, l'aUénation est bien plus générale qu'on en jugerait aux apparences et à ce qu'il y a d'ostensible. Evidemment, l'énergie tout entière de l'esprit se trouvait dans les deux cas cités, concentrée dans

la fonction maladive; il n'y avait plus possibilité de s'intéresser aux choses de la vie; la force manquait pour en remplir les devoirs; l'idée maladive dominait la pensée, le sentiment et, éventuellement, l'action elle-même. On notera aussi que, dans les deux cas, il existait une forte prédisposition héréditaire à la folie, sans que rien établisse que ce fût une prédisposition spéciale à la manie suicide. En tout cas, les deux malades avaient la névrose vésanique dont l'énergie morbide se manifestait sous forme d'idée convulsive, absolument comme l'énergie morbide de la névrose épileptique, sa proche parente, se manifeste sous forme de mouvements convulsifs. Si l'on examine l'état mental de cet homme et de cette femme au point de vue strict de la pathologie, on n'y trouve rien qui ne s'accorde avec l'expérience; car, de même que la fonction des centres moteurs est le mouvement, de même aussi la fonction des centres nerveux les plus nobles est la pensée; et, comme un état morbide des centres moteurs produit la convulsion des mouvements, un état morbide des centres psychiques produit ce que, faute d'un terme mieux approprié, on peut bien appeler la convulsion de l'idée. La volonté est impuissante à maîtriser un mouvement convulsif, bien que le patient ne cesse pas un instant d'avoir la conscience du mouvement et de sa nature • semblablement, la volonté peut être impuissante à refréner, quelques efforts qu'elle fasse, une idée maladive arrivée a un degré d'activité convulsive, bien qu'il puisse v avoir chez l'individu, sans interruption, conscience nette de la nature maladive de cette idée.

Il est à remarquer que cette folie du suicide est souvent héréditaire au plus haut point et que les manifestations en sont alors opiniâtres et irrésistibles, même lorsquil ny a pas d autre signe d'aliénation mentale. Un homme dune haute et puissante inteUigence, occupant dans sa profession un rang élevé, et doué d'une énergie

remarquable me consulta à deux ou trois reprises. Il se plaignait d'insomnie, d'abattement, d'une fatigue d'esprit inaccoutumée dès qu'il s'agissait de certaines matières, sans qu'il pût se rendre compte pourquoi. Son intelligence était parfaitement nette; il comprenait fort bien toutes ses affaires et causait de toutes choses aussi sensément que tout autre individu de sa condition aurait pu le faire L'idée du suicide était née plusieurs fois dans son esprit, mais il Vavait toujours repoussée comme contraire à ses principes religieux et condamnée par sa raison k qui m'eût demandé si une telle personne était capable de se suicider, j'aurais répondu que sa force de caractère et sa puissance intellectuelle étaient trop grandes pour que l'événement eût la moindre probabilité. Cependant, un jour, cet homme sortit de chez Im, se dirigea en toute hâte vers un des ponts de la Tamise et après l'avoir traversé et retraversé plusieurs fois, il se précipita dans le fleuve. On le sauva; il ne souffrit en aucune manière des conséquences de cet acte désespère et il finit par recouvrer à la fois la santé et la raison, ^a mere avait été en proie à des idées de suicide et, durant e dernières années de sa vie, il avait fallu condamner les fenêtres de sa maison pour l'empêcher de se précipiter Son frère, négociant intelligent et heureux, ne prenait • amais le chemin de fer à moins d'y être forcé et pour rien au monde ne fût monté dans un train-express de peur de cédTr à une irrésistible envie de se jeter parla portière^.

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La propension au suicide s'acquiert par l'hérédité comme certains tics qui se retrouvent chez les membres de la même famille. Elle peut bien demeurer latente et assoupie tant que l'individu a la vigueur et la santé et que tout va au gré de ses vœux ; mais que l'énergie de ses nerfs soit épuisée, que la tonicité de son système soit affaibhe par une cause quelconque, alors la tendance funeste entre en activité et peut se développer jusqu'à acquérir une force convulsive . Dans cet état il semble qu'elle soit indépendante des opérations de l'esprit qui demeure d'ailleurs 'raisonnable ; on dirait qu'un démon s'est emparé du malade et le fait agir en dépit de sa raison et de sa volonté. Une simple suggestion peut souvent contribuer grandement à mettre en jeu cette propension. Ceux chez qui elle existe évitent avec soin la lecture des histoires de suicide dans les journaux; elle produit sur eux une irritation trop puissante. Ou bien au contraire ces comptes-rendus exercent un attrait tout singulier et sont lus avec un intérêt maladif. L'esprit se familiarise avec l'idée, l'horreur qu'il en avait s'affaiblit et, quand à cela s'ajoute la dépression mélancolique, la tentation devient vivace et le malade ne tarde pas à y céder. Le suicide d'un ami, celui d'un parent est d'un effet plus puissant encore.

Lorsqu'un homme affligé de cette forme d'affection mentale en arrive au suicide, personne ne songe à mettre sa foUe en doute ; mais on ne reconnaît plus aussi volontiers qu'il y a maladie lorsque l'impulsion malsaine porte celui qu'elle possède non plus au suicide mais au meurtre.

De la folie homicide. — Il est cependant sûr qu'il

plus grandes craintes. Aussi ses amis ont-ils recommandé de la placer dans un asile où il y ait un plus grand nombre de malades et où les choses soient organisées de façon à parer à tout danger et à toute difficulté exceptionnels. » Ce vœu fut rempli ; et trois mois après avoir quitté la maison de M. ConoUy, la malheureuse mettait fin à ses jours en se pendant.

existe une forme de manie homicide exactement semblable, une monomanie dans laquelle le patient, dominé par le besoin de tuer quelqu'un, est par suite infiniment misérable sans pourtant manifester aucun trouble de l'esprit. C'est à Pinel i qu'on doit la description de cette forme de la folie, qu'il appelle la manie sans délire. Il croyait d'abord que la folie était inséparable du délire ; mais en poursuivant ses recherches, « il ne fut pas peu surpris de, voir plusieurs aliénés qui n'offraient à aucune époque une lésion de l'entendement et qui étaient dominés par une sorte d'instinct de fureur comme si les facultés affectives seules avaient été lésées. » Il rapporte le cas suivant à l'appui de son observation : « Un homme livré autrefois à un art mécanique, et ensuite renfermé à Bicêtre, éprouve par intervalles irréguliefs des accès de fureur marqués par les symptômes suivants : d'abord sentiment d'une ardeur brûlante dans les intestins, avec une soif intense et une forte constipation; cette chaleur se propage par degrés à la poitrine, au cou, à la face avec un coloris plus animé ; parvenue aux tempes elle devient encore plus vive et produit des battements très -forts et trèsfréquents dans les artères de ces parties, comme si elles allaient se rompre; enfin l'affection nerveuse gagne le cerveau et alors l'aUéné est dominé par un penchant sanguinaire irrésistible; et s'il peut saisir un instrument tranchant, il est porté à sacrifier avec une sorte de rage la première personne qui s'offre à sa vue. Il jouit cepen-

1. Mais bien' avant lui, EttmûUer (Prox:, lib. II, cap. 4, op.

tom III p. 368) en avait parlé comme d'une melancholia sme delirio, un état de désordre mental dans lequel il y a recta ratio sine delirio. II cite même deux observations de Plater : l'une relative à une mère qui avait souvent été tourmentée du desir de tuer son enfant ; l'autre relative à une femme tourmentée du besoin de proférer des blasphèmes. L'une et l'autre parvmrent a résister à leurs penchants maladifs. (Voyez De la Folie considérée dans ses rapports avec les questions medico-judiciaires, par L. G. H. Marc, vol. I, p. 226.)

dant à d'autres égards du libre exercice de sa raison, même durant ses accès ; il répond directement aux questions qu'on lui fait et ne laisse échapper aucune incohérence dans les idées, aucun signe de déhre; il sent même profondément toute l'horreur de sa situation ; il est pénétré de remords comme s'il avait à se reprocher ce penchant forcené. Avant sa réclusion à Bicêtre, cet accès de fareur le saisit un jour dans sa maison; il en avertit à l'instant sa femme qu'il chérissait d'ailleurs, et il n'eut que le temps de lui crier de prendre vite la fuite pour se soustraire à une mort violente. A Bicêtre, mêmes accès d'une fureur périodique, mêmes penchants automatiques à des actes d'atrocité dirigés quelquefois contre le surveillant dont il ne cesse de louer les soins compatissants et la douceur. Ce combat intérieur que lui fait éprouver une raison saine en opposition avec une cruauté sanguinaire le réduit quelquefois au désespoir et il a cherché souvent à terminer par la mort cette lutte insupportable. Un jour il parvint à saisir le tranchet du cordonnier de l'hospice et il se fit une profonde blessure au côté de la poitrine et au bras, ce qui fut suivi d'une violente hémorrhagie. Une réclusion sévère et le gilet de force ont arrêté le cours de ses projets suicides. » (Pinel, Traité méclico -philosophique sur V Eilié7ia,tion mentcile; 2^ édit. 4809, p. 157.)

A une certaine période de sa carrière Esquirol était disposé à croire que la plupart des cas, décrits par Pinel sous le nom de manze sans délire, sinon tous, étaient en réalité des cas de monomanie ou de mélancolie ordinaire, caractérisés par un déhre fixe et exclusif ; qu'il y avait, en fait, trouble positif de l'intelligence. Telle est l'opinion qu'il exprima dans le Dictionnaire des Sciences Médicales de 1828; mais des observations ultérieures l'amenèrent à l'abandonner et à déclarer que, si à la vérité certains fous commettent l'homicide en conséquence de déhres, d'illusions ou d'hallucinations, il en est d'autres, incon-

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testa'blement, qui y sont poussés par une impulsion instinctive, par une force instantanée et aveugle, indépendante de la volonté, et qui agissent sans passion, sans délire, sans motif. C'est à cet état, la inonomanie sans délire de Pinel, qu'il a donné le nom de monomanie instinctive, pour la distinguer premièrement de la vraie monomanie ou monomanie intellectuelle dans laquelle il y a délire, et secondement de la monomanie affective ou folie morale. Il est assez regrettable que le mot monomanie ait été ainsi employé en deux setis différents : l'un pour indiquer un délire fixe et l'autre pour désigner la forme de Taliénation mentale dans laquelle, sans délire, le patient est possédé d'une impulsion folle et probablement irrésistible à l'homicide, au suicide ou à quelque autre acte de violence. Pour éviter la confusion qui en résulte, j'appellerai cette forme la folie impulsive; et j'éviterai l'emploi du mot instinctive pour qu'on ne pense pas que j'attribue à l'homme un instinct naturel au meurtre.

Parmi les personnes qui s'occupent de l'étude et du traitement de la folie, il en est peu qui n'aient commencé, comme Esquirol, par mettre en doute l'existence de cas réels de folie impulsive; il n'en est pas une seule qui, après une pratique suffisamment étendue, ne se soit vue comme lui forcée de renoncer au doute. Pour l'homme raisonnable qui juge d'après son sens intime, préjugeant ainsi les faits, cela semble un état d'esprit impossible à concevoir, ou, tout au moins, il semble inconcevable qu'un individu dont l'état mental est tel n'ait pas le pouvoir de maîtriser les impulsions de sa foUe. Mais, pour qui conclut seulement d'après l'observation et l'expérience des faits de la maladie et par conséquent les interprète convenablement, il finit par n'y avoir aucun doute possible que cette sorte d'état existe. Les aliénistes en ont enregistré bien des exemples, mais il me suffira de citer ceux qui suivent :

«Il n'y a pas bien longtemps, je fus consulté par un homme de cinquante ans, aux muscles énormes, et d'une grande vigueur physique, ayant mené une vie énergique, visité dans le cours de sa carrière presque toutes les parties du monde, mais éloigné depuis plusieurs années de toute occupation active. Il était possédé d'une impulsion au meurtre et vivait dans une angoisse de tous les instants. L'obsession était continuelle et parfois si forte qu'il s'était vu forcé à se séparer des siens de peur d'en devenir le meurtrier; il errait d'hôtel en hôtel. Cette impulsion variait considérablement d'intensité mais elle ne disparaissait jamais entièrement. Quand elle était le moins forte, ce n'était qu'une idée occupant constamment sa pensée, mais sans inclination positive à la mettre en exécution; une idée homicide plutôt qu'une impulsion homicide. De temps en temps elle acquérait une énergie plus grande et atteignait au paroxysme. Gela durait peu, mais alors le sang lui montait à la tête et il éprouvait une sensation de plénitude et de trouble dans cette partie ainsi qu'un affreux sentiment de désespoir et un tremblement violent de tout le corps qui se couvrait d'une abondante sueur. La crise se terminait par un déluge de larmes suivi d'un épuisement profond. Ces accès survenaient souvent durant la nuit et, alors, cet homme sautait hors de son lit, dans un état de frayeur mortelle, frissonnant avec tant de violence que la chambre en tremblait ; en même temps la sueur ruisselait sur son corps. Telle fut la description qu'il me fit de son état misérable, et nul, en l'écoutant, n'aurait pu avoir le cœur d'en mettre la vérité en doute, car en me faisant ce récit, il éclata en sanglots et se prit à pleurer avec désolation. C'était visiblement un hom'me de beaucoup de décision et d'une grande énergie de caractère ; il ne montrait d'ailleurs aucun autre signe de dérangement intellectuel si ce n'est peut-être une tendance maladive aux soupçons injustes et à la méfiance. Bien qu'accou-

tumé à exercer sur lui-même un très-grand empire à certains égards, il y avait manqué notamment sur un point ; il était en effet adonné à .un vice bien capable de ruiner son système nerveux et d'expliquer dans une certaine mesure son état pitoyable i. »

Marc a recueilli et enregistré beaucoup de cas dè folie homicide, dans quelques-uns desquels l'impulsion au meurtre n'était accompagnée d'aucun désordre appréciable de l'esprit. Le suivant en est un exemple bien connu et souvent cité :

« Dans une maison respectable, en Allemagne, une mère de famille rentre chez elle ; une domestique, contre laquelle on n'a jamais eu de motif de plainte, paraît dans une grande agitation; elle veut parler seule à sa maîtresse, se jette à ses genoux, et lui demande en grâce la permission de quitter la maison. Sa maîtresse, étonnée d'une semblable prière, veut en connaître le motif, et elle apprend que toutes les fois que la malheureuse domestique déshabille l'enfant et qu'elle est frappée de la blancheur de ses chairs, elle éprouve le désir presque

1. Dans mon ouvrage sur la Phijsiologie et la Pathologie de VEsprit (2e éd., p. 348) j'ai rapporté le cas suivant : « Une vieille dame, âgée de 72 ans, dans la famille de laquelle 11 y avait eu plusieurs fous, était sujette à des paroxysmes fréquents de colère convulslve ; et chaque fois elle faisait des efforts désespères pour étrangler sa fille qui était remplie de soins et d'attentions pour elle et qu'eUe-même chérissait beaucoup. D'habitude elle se tenait tranquillement assise, abattue et se plaignant de l'état ou elle était réduite, si faible en apparence qu'elle pouvait a peme se mouvoir. Tout d'un coup elle partait furieuse, en criant : a II faut que ie la tue ! » et elle sautait sur sa fille pour 1 étrangler. Durant ce paroxysme elle était si forte et se démenait si activement qu'une seule personne pouvait difficilement la contenir; mais au bout de quelques minutes de lutte, elle s'afl-aissait epuisee et pantelante, en disant : « Vous voyez, vous voyez, je vous l'avais bien dit ; vous ne voulez pas croire comme je suis méchante! » Il était impossible de découvrir en elle le moindre délire • l'accès avait toute l'apparence d'une convulsion mentale. C'était' cet horrible penchant, dont elle avait la plus grande horreur, qui causait son abattement et son chagrin.

irrésistible de l'éventrer. Elle craint de succomber, et préfère s'éloigner.

« Cet événement s'est passé, il y a une vingtaine d'années, dans la famille de M. le baron A. de Humboldt, et cet illustre savant me permet d'alléguer son témoignage. »

Voici d'autres faits encore empruntés au même auteur :

« Une jeune dame que j'ai e^^aminée dans une des maisons de santé de la capitale éprouvait des désirs homicides dont elle ne pouvait indiquer les motifs. Elle ne déraisonnait sur aucun point, et chaque fois qu'elle sentait en elle sa funeste propension se reproduire et s'exalter, elle versait un torrent de larmes, et suppliait, elle-même, qu'on lui mît la camisole de force, qu'elle gardait patiemment jusqu'à ce que l'accès, qui, quelquefois, durait plusieurs jours^ fût passé. »

« M. R..., chimiste distingué, poète aimable, d'un caractère naturellement doux et sociable, vint se constituer prisonnier dans une des maisons de santé du faubourg Saint- Antoine. Tourmenté du désir de tuer, il se prosternait souvent au pied des autels, et implorait la Divinité de le délivrer d'un penchant si atroce, et de l'origine duquel il n'a jamais pu me rendre compte. Lorsque le malade sentait que sa volonté allait fléchir sous l'empire de cette propension, il accourait vers le chef de l'établissement, et se faisait lier les pouces, l'un contre l'autre, avec un ruban. Cette frêle ligature suffisait pour calmer le malheureux R..., qui, cependant, a fini par exercer une tentative d'homicide, sur un de ses gardiens, et par périr dans un violent accès de manie avec fureur. » (De la folie considérée dans ses Vcipports avec les questions médico-judiciaires, II, p. 102).

« Une femme qui n'a jamais été folle au point de devoir être enfermée, raconte le docteur Gonolly, m'avoua

qu'elle s'éveillait souvent durant la nuit et se mettait à regarder son mari, en pensant combien il lui serait facile de l'assommer à coups de manche à balai; elle se hâtait alors de l'éveiller afin que sa conversation l'aidât à chasser cette horrible pensée. »

Entre autres cas plus ou moins analogues au précédent Esquirol rapporte celui-ci : « Un homme âgé de 45 ans environ, habitant la campagne, ayant une fortune honorable et jouissant d'une bonne santé, conduit par un jeune médecin vint me consulter pendant le mois de juillet 1826. Il me donna lui-même les détails qu'on va lire. Rien n'annonçait chez lui le plus léger désordre de la raison ; il répondit à toutes mes questions qui furent nombreuses. Il avait lu l'acte d'accusation de la fille H. Cornier sans y faire une trop grande attention. Cependant la nuit il est réveillé en sursaut par la pensée de tuer sa femme couchée à côté de lui. Il déserte son lit, se promène pendant une heure ; après quoi n'éprouvant plus la même inquiétude, il se couche et se rendort; depuis trois semaines ce même phénomène s'est reproduit trois fois, toujours pendant la nuit. Pendant le jour, ce malade fait beaucoup d'exercice, se livre à des occupations nombreuses habituelles et n'a que le souvenir de ce quïl a éprouvé dans la nuit. Il est d'une taille élevée, d'un embonpoint ordinaire, son teint est jaune, un peu coloré, il n'a jamais été malade et a toujours joui d'une très-bonne santé. Marié depuis vingt ans il n'a pas de chagrin domestique, ses affaires ont toujours prospéré ; il n'a point de mécontentements, point de sujet de jalousie de la part de sa femme, qu'il aime, avec laquelle il n'a jamais eu la moindre discussion. C'est une idée qui s'empare de lui pendant le sommeil. Il assure qu'il n'éprouve d'autre douleur qu'une légère céphalalgie ; il est triste et chagrin d'un pareil état; il a quitté sa femme craignant de succomber et il est très-disposé à tout faire pour se délivrer

DE LA FOLIE PARTIELLE Ul de cette affreuse affliction. » (Esquirol, Des mala,dies mentales, voL 2, p. 830.)

Ces faits, auxquels on en pourrait ajouter tant d'autres de même nature, sont d'un grand intérêt pour la psychologie, et c'est pour cela que je les ai textuellement reproduits d'après leurs historiens. Quelque diversité d'opinions que puisse susciter leur interprétation, personne ne peut mettre en doute la compétence des observateurs et l'exactitude de leurs récits. On pourra justement objecter, il est vrai, qu'il n'est pas permis de tenir un homme pour fou simplement parce que l'idée d'en tuer un autre lui a traversé l'esprit, surtout quand il reconnaît l'atrocité de cette pensée et qu'il en a horreur. Mais lorsque cet homme ne peut pas la chasser de son esprit bien qu'il en sente toute l'énormité ; quand cette idée s'apphque à un individu contre lequel il n'a pas la moindre animosité, qui lui tient de près peut-être et lui est cher ; quand il en est vraiment possédé au point de vivre dans des transes continuelles par crainte de céder à cette obsession malgré tout l'effort de sa volonté et de sa raison ; quand il n'échappe à cette tentation que par la fuite et, las de vivre sous la puissance maligne qui le domine, en arrive au suicide pour éviter l'homicide ; alors il faut sûrement dire que les fonctions mentales de cet homme ne sont point saines mais altérées par la maladie. Le malheureux fait certainement tout ce qu'il peut pour prouver qu'il n'est pas un imposteur puisqu'il se tue pour éviter un plus grand crime, et le doute n'est pas possible lorsqu'il meurt fou furieux ainsi qu'il arriva à R... Le fait qu'il a réussi à maîtriser cette impulsion folle ou qu'il a pu se soustraire à la tentation n'est assurément pas, comme beaucoup de personnes le croient et comme plusieurs s'en prévalent, la preuve qu'il eût pu continuer en toute circonstance à y résister. L'inteUigence et la volonté, comme toutes les autres fonctions organiques, sont sujettes à des fluctuations ;

et, lorsqu'il y a maladie de l'esprit, à de très-grandes fluctuations. La volonté finira-t-elle par surmonter l'impulsion maladive ou bien en sera t-elle dominée? Cela dépend en réalité du degré de la maladie. Si elle s'accroît comme la chose peut arriver par suite d'un mal physique ou de toute autre cause, l'idée acquiert une prédominance funeste. Ce n'est plus une idée dont l'esprit peut envisager les rapports ; c'est désormais une impulsion violente qui, absorbant la réflexion et la volonté, se termine inévitablement par un acte convulsif.

Examinons donc rapidement comment le problème se pose. Du témoignage unanime de tous les médecins aliénistes, il résulte qu'il y a des cas où une impulsion irrésistible à l'homicide se produit. C'est là un fait d'observation positif, quelle qu'en soit l'exphcation. Or l'assertion qu'il existe une semblable forme d'affection mentale n'est pas seulement contraire au préjugé général ; elle est encore opposée aux conclusions que la philosophie métaphysique de l'esprit se croit autorisée à formuler à priori. En conséquence, les publicistes et les légistes, naturellement hostiles à l'appUcation d'une doctrine excusant le crime, ont rejeté et conspué l'affirmation des ahénistes comme uûe imagination dangereuse et absurbe de la médecine; et, probablement, ils ont été surtout portés à agir ainsi parce qu'ils ont compris que, cela une fois admis, il leur deviendrait impossible, en raison de leur ignorance des choses relatives à l'aliénation mentale, d'en arrêter les conséquences. Ils ont donc obéi en partie à une crainte naturelle de l'abus des doctrines médicales, mais en partie aussi, je pense, aux suggestions d'une fausse philosophie. Ils ont conclu de l'observation du sens intime chez un esprit sain ce qui se passe dans un esprit malade ; ils ont porté sur le fou un jugement injuste. Ils auraient mieux fait de baser leur appréciation des opérations d'un esprit malade d'après l'expérience de ce qui se passe dans

un esprit sain pendant le rêve ; car il y a une large part de vérité dans le dicton qui fait du fou un homme rêvant tout éveillé. Comme l'homme qui rêve, le fou est gouverné par les plus étranges associations d'idées et il se sent invinciblement poussé à faire ce que sa raison désapprouve et ce que son sens moral abomine, tout en se faisant horreur à lui-même.

Quand le médecin psychologiste étudie les fonctions de l'esprit suivant la méthode physiologique, pour juger des fonctions des centres nerveux les plus nobles dans l'homme, il s'aide à la fois des générahsations fournies par la même étude chez les animaux où ces fonctions sont moins développées, et de celles où conduit l'analyse des centres nerveux inférieurs chez l'homme lui-même. Il n'éprouve donc pas autant de difficulté à concevoir l'état probable de l'esprit en proie à la folie impulsive et à en trouver l'explication.

Il place la folie dans la même catégorie d'affections nerveuses que la chorée qu'on n'a pas appelée sans une certaine justesse la foHe des muscles. 11 comprend que, si un dérangement des centres nerveux moteurs détruit la coordination des mouvem^ents et donne lieu à une action musculaire spasmodique ou convulsive, un dérangement des centres psychiques détruit de même la coordination des idées caractéristique de l'état de santé et donne heu à une action mentale spasmodique ou convulsive. Dans un cas, l'homme est incapable d'accomplir correctement ses mouvements; dans l'autre cas, il est incapable de former correctement ses idées ; dans l'un et l'autre cas celles-ci ou ceux-là lui jouent de mauvais tours, en dépit de sa volonté et à sa pleine connaissance. Ainsi l'on concilie l'expérience unanime des meilleurs observateurs touchant la fohe impulsive, avec les généralisations d'une psychologie positive qui pourrait vraiment, en dehors même de l'expérience, nous permettre d'affirmer par avance que cette

iU GRIME ET FOLIE

forme particulière de la maladie doit parfois se produire.

Dans plusieurs de ces cas de folie impulsive, il n'y avait que peu ou point d'aliénation mentale en dehors de l'idée ou de l'impulsion morbide. C'est un point expressément établi par les observateurs et sur quoi ils insistent avecforce. Mais, dans la plupart des cas, on trouverait, je crois, si l'on avait une connaissance parfaite des sentiments et des mobiles d'action du patient, que le désordre est plus grand qu'il ne paraît à la surface. Toute la tonicité de son esprit, pour ainsi dire, est plus ou moins affectée, en sorte que ses sentiments sont émoussés ou modifiés; tout ce qui l'intéressait naturellement dans la vie est sans action; les jugements qu'il porte sur ses rapports avec les autres personnes et réciproquement sont plus ou moins viciés ; il a une tendance au soupçon et à l'hostilité à l'égard de ses plus chers amis et de ses connaissances. Folles ou sensées, nos croyances ne sont pas le produit de notre raison ; elles ont leurs racines dans cette partie de nous-mêmes qui est inconsciente et dont nos sentiments révèlent l'état. C'est aussi des sentiments que naissent les impulsions à l'action; la fonction de l'intelligence comme celle du timonier qui est à la barre n'est que régulatrice, et l'impulsion irrationnelle du maniaque homicide est le produit désordonné du désordre de la vie affective.

On s'étonne parfois à quel point peut paraître sensée telle personne dont l'esprit est beaucoup plus dérangé qu'on ne l'eût jamais soupçonné, sans un accident quelconque qui rend la chose évidente. Enlevez cet individu à ses occupations habituelles et laissez-le mener dans la retraite une vie triste et monotone, absorbé en lui-même et tout à sa souffrance, rien ne provoquera plus chez lui des manifestations générales de folie. Mais, au contraire, si tout le poids d'une vie active pèse sur lui, sïl est à chaque instant forcé d'agir et de prendre un parti,

d'aller à ses affaires comme tout le monde ; si enfin tous ces sentiments divers que les devoirs sociaux obligent à réprimer et à contenir sont fortement excités, alors on s'apercevra le plus souvent que le symptôme morbide ostensible provient d'un trouble fondamental n'attendant pour se révéler qu'une circonstance favorable. Si la doctrine de la folie impulsive a rencontré tant d'hostilité, c'est, sans doute, parce qu'on a méconnu cette perversion profonde du . sentiment ; qu'on n'a pas tenu compte ou qu on n'a pas vu cette aliénation affective; et que l'attention s'est exclusivement attachée à l'idée ou à l'acte maladif. Cependant, il est de l'essence même de la fohe d'être impulsive; la violence impulsive est un trait commun des paroxysmes de ce mal sous toutes ses formes. Sans motif appréciable, un fou déchire soudain ses habits, brise les vitres ou casse la vaisselle, attaque ses voisins ou les blesse. Une impulsion inexplicable pousse ces infortunés à marcher, à courir, à incendier, à voler, à proférer des blasphèmes ou des paroles obscènes. Si donc une longue expérience de leurs allures nous enseigne quelque chose, c'est qu'il est impossible de prévoir quelle impulsion va brusquement naitre dans leur esprit et, partant, qu'il est impossible de se fier à eux d'une heure à l'autre. Ce qu'il y a de singuher dans l'impulsion qui produit le paroxysme de la foUe homicide, ce n'est point sa nature même ; c'est seulement qu'elle soit le seul symptôme apparent ou bien marqué de la maladie.

Quand Tahénation est l'effet d'une affection du cerveau, il est de la nature du trouble mental de s'exprimer par toute sorte de dépravations des appétits, des instincts et des désirs, aussi bien que par la perversion des idées. Dans tous les grands établissements d'aUénés il est des malades qui montrent les appétits les plus dépravés ; les uns, si on ne les surveille avec soin, mangent avec un délice apparent de l'herbe, des grenouilles, des vers et

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môme des détritus de l'espèce la plus dangereuse ; le& autres présentent des manifestations exagérées et dépravées de l'instinct sexuel ; chez d'autres encore il y a perversion ou abolition de l'instinct maternel, et une mère abandonne, hait ou même tue son propre enfant. L'instinct de conservation luirmême, qui est gifort et sur qui repose l'amour de la vie, peut être perverti à ce point qu'un fou se mutilera de la plus horrible façon, parfois en apparence par plaisir de se mutiler et sans paraître en éprouver de douleur. Quand par suite d'un désordre intime, un organisme a cessé d'être en harmonie avec les conditions de son miheu nécessaire, il y a chez lui tendance à disparaître de soi-même; et souvent il ne tarderait pas à obéir à cette tendance si Tonne le protégeait soigneusement contre l'action destructive de ses funestes propensions. L'impulsion persistante au suicide indique que l'instinct de conservation est remplacé par un instinct analogue de destruction personnelle. Les impulsions à l'incendie, au vol, au meurtre, sont de même des symptômes occasionnels du trouble des éléments nerveux, et il n'y a rien dans leur nature de plus exceptionnel ou de plus surprenant que dans toutes les autres im-pulsions de la fohe. Ce n'est pas notre affaire, puisque cela n'est pas en notre pouvoir, d'exphquer psychologiquementV origine et la nature de ces dépravations de l'instinct ; il nous suffit d'établir qu'elles existent, que ce sont des faits d'observation, et de déterminer dans quelles conditions pathologiques elles se produisent. Ce sont des phénomènes pathologiques qu'il faut classer et observer comme tous les autres phénomènes de maladie, et ce n'est point un motif de n'en pas vouloir tenir compte parce que l'analyse psychologique la plus délicate est hors d'état d'en expUquer l'origine. Cette explication, si elle vient jamais, ne sera pas fournie par le moral mais par le physique; on la devra à l'étude de la névrose et non h l'analyse de la psijchose.

S'il était possible, dans tous les cas de folie homicide, de découvrir une preuve d'aliénation avant l'explosion, on aurait infiniment moins de répugnance à admettre qu'il y a maladie. Or, je ne doute pas que, dans la plupart des cas de ce genre bien authentiques, cela ne puisse et ne doive se faire. Mais si l'on va plus loin et si l'on déclare qu'il n'y a pas véritablement folie homicide sans que des symptômes antérieurs de maladie aient été observés, on s'avance trop et l'on outrepasse ce qui est autorisé par l'expérience et par de simples considérations à priori. D'une part, en effet, des auteurs qui ont toute l'autorité nécessaire soutiennent positivement qu'il existe des cas de ce genre, des cas oii, pour me servir des expressions de Griesinger, « des individus jusqu'alors parfaitement sensés et en pleine possession de leur intelhgence sont, soudainement et sans cause appréciable, saisis d'angoisses et d'émotion extrêmement douloureuses, en même temps que pris d'une impulsion au meurtre aussi inexphcable pour eux-mêmes que pour autrui. » En second lieu, d'autres maladies, d'autres formes de la folie se déclarent parfois avec une soudaineté extraordinaire : Une première attaque d'épilepsie n'annonce sa venue par aucun avertissement perceptible; la manie aiguë éclate parfois plus inopinément qu'un coup de tonnerre dans un ciel serein; il n'est pas jusqu'à la maladie des valvules du cœur, l'altération de la valvule mitrale ou celle de la valvule aortique, qui ne puisse se révéler de la façon la plus inattendue. Sans doute, en ces sortes de cas il y a eu un affaiblissement préalable de nature quelconque, mais cela a pu échapper à l'observation jusqu'au moment où le choc est venu qui a rendu visible le vice caché; il y a eu peutêtre de vagues menaces mais elles ont passé inaperçues ou n'ont pas été comprises. Les commencements de la maladie sont, règle générale, latents ou obscurs; la médeeine moderne travaille patiemment à en saisir les indices,

et, de nos jours, les médecins ont quelque peine à croire qu'une affection idiopathique aiguë puisse survenir chez un sujet parfaitement sain. Qu'on se persuade donc bien, par conséquent, qu'il y a des tendances latentes à la folie pouvant ne se révéler que sous le coup d'un grand malheur ou de quelque trouble organique, et que la brusque apparition du mal lui-même peut être le premier symptôme positif de l'aliénation. Le cerveau ne se comporte pas quant à ses fonctions mentales autrement que pour toutes les autres fonctions, ni d'une autre manière que les autres organes du corps relativement à leurs fonctions.

Je vais, en conséquence, indiquer maintenant, quelles sont, selon moi, les conditions principales précédant la brusque apparition de l'impulsion maniaque au meurtre. Ce sont la névrose vésânique et la névrose épileptique, dans l'une et l'autre desquelles il y a tendance à une action convulsive. Dès que l'on se croit fondé à considérer l'impulsion homicide comme une idée convulsive, née d'un état morbide des éléments nerveux et comparable à un mouvement convulsif, il est très-clair qu'elle doit se produire fréquemment chez l'individu affligé de prédisposition héréditaire à la fohe. Il est possible que, dans quelques cas, cet état névropathique n'existe pas, mais il n'est pas douteux qu'il existe dans la majorité des cas. L'expérience confirme d'ailleurs que, là où cette névrose existe, pour peu que les circonstances de la vie ou bien les conditions physiologiques ou pathologiques impriment à l'organisation nerveuse du sujet une grande secousse, la manie homicide éclate et devient le premier symptôme perceptible de la fohe. Au nombre de ces conditions physiologiques sont le passage à la puberté et la révolution dans le physique et dans le moral qui l'accom- 'pagne, la grossesse, l'état puerpéral, le changement de vie, l'irrégularité des fonctions menstruelles, les excès de boissons ou de tout autre vice pernicieux. Il n'est pas

DE LA FOLIE PARTIELLE 149 une de ces conditions qui n'ait occasionné une explosion de folie chez quelque malheureux héréditairement prédisposé à ce mal; il n'en est pas une qui n'ait, ainsi qu'en témoignent nos annales, occasionné une violente attaque de folie homicide.

On peut diviser en deux classes les cas qui se sont produits dans ces circonstances : Dans la première se rangent ceux où il y avait défaut d'intelligence, imbécillité plus ou moins grande; dans la seconde, ceux où il y avait simplement tempérament fou sans défaut d'entendement manifeste. Je citerai comme exemple de la première classe l'histoire de Burton qui fut jugé en 1863 à Maidstone, aux assises du carême, pour cause de meurtre; elle est simple et des plus horribles. L'accusé était un jeune homme de 18 ans dont la mère avait été enfermée deux fois dans une maison de fous à la suite d'accès d'hypochondrie et de tentatives de suicide. Son frère était d'intelligence faible, niais et bizarre. Lui-même montrait une grande faiblesse d'esprit ; le maître chez qui il avait fait son apprentissage et d'autres personnes déposaient qu'il avait toujours été d'un caractère étrange et ne ressemblait en rien aux enfants de son âge. Il avait « le regard perdu et quand on lui commandait de faire quelque chose il se mettait presque toujours à courir en regardant en l'air comme un maniaque ; » si bien que son patron fit annuler son contrat d'apprentissage. Burton racontait qu'il s'était senti « un besoin de tuer quelqu'un. » Il avait en conséquence aiguisé son couteau dans ce but et était sorti pour trouver quelqu'un sur qui satisfaire celte envie. Il avait suivi le premier venu, un petit garçon, jusqu'à un endroit convenable; ill' avait terrassé, l'avait frappé à la gorge et à la poitrine, lui avait mis le genou sur le ventre, l'avait empoigné par le cou et étranglé jusqu'à ce que le sang lui sortît par le nez et par la bouche, puis à coups de talon il l'avait frappé au cou et à la figure jusqu'à ce

que sa victime ne fût plus qu'un cadavre. Après cela il s'était lavé les mains et s'était rendu tranquillement à son travail. Il connaissait l'enfant qu'il avait assassiné et n'avait aucun mauvais sentiment contre lui ; seulement « il s'était mis dans la tête de tuer quelqu'un ; » et il avait commis ce crime parce qu'il avait envie d'être pendu. Son défenseur soutint que cette envie d'être pendu était la preuve la plus convaincante qu'il était fou. L'accusation, de son côté, insistait sur ce point que le fait même d'avoir assassiné pour se faire pendre prouvait clairement que le meurtrier connaissait parfaitement la conséquence de son acte et, partant, avait la pleine responsabilité du crime. Le jury déclara Burton coupable et le juge Wightman, en prononçant l'arrêt, lui dit : « Vous avez été reconnu coupable du meurtre le plus barbare et le plus inhumain dont j'aie eu connaissance durant une carrière judiciaire de plus de vingt ans. Il est établi que vous étiez en proie à une envie maladive de mourir de la main du bourreau et que c'est dans ce but que vous avez commis le meurtre. On ne peut pas dire que cette envie maladive de quitter la vie soit du délire et, en effet, la conscience où vous étiez de parvenir à vos fins en tuant délibérément un autre individu montre que vous discerniez parfaitement la nature et les conséquences de l'acte que vous accomplissiez; vous saviez que c'était un crime et que pour ce crime vous encourriez la peine capitale. C'est encore là une circonstance aggravante et, je puis dire, doublement aggravante. » Lorsque l'arrêt de mort eut été prononcé, l'accusé qui pendant les débats avait été absolument indifférent à tout ce qui se passait, dit en souriant : Merci, mylord ! » et il sortit du tribunal « accompagné par le bruyant murmure et presque les cris d'horreur d'une foule nombreuse. » Au jour marqué il fut exécuté, ce terrible exemple ayant été jugé nécessaire afin de frapper d'une terreur salutaire ceux qui seraient tentés de deve-

DE LA FOLIE PARTIELLE 151 nir assassins pour se procurer l'agrément d'être pendus.

Il y a pourtant des circonstances de nature à faire hésiter, avant d'accepter la théorie des circonstances aggravantes qui satisfit si complètement le juge dans cette affaire. Les antécédents héréditaires de Burton, sa stupidité, les faits antérieurs d'incapacité qui firent rompre son contrat d'apprentissage, le motif insensé pour lequel il se fit meurtrier, l'horrible manière dont il accomplit le meurtre et son inutile acharnement sur sa victime, sa conduite immédiatement après, la facilité avec laquelle il fit des aveux et raconta toute cette scène, son indifférence pendant le jugement, sa satisfaction après l'arrêt, tout indiquait en lui un état d'esprit sur lequel la crainte de la peine de mort ne pouvait avoir aucune prise. Il n'était pas besoin, pour diagnostiquer la fohe, de se fonder sur les caractères de l'acte, si remarquables fussent-ils, ni sur les motifs si absolument déraisonnables; l'enchaînement des circonstances permettait de retracer le cours de la maladie héréditaire jusqu'au degré ultime de sa désolante évolution. On pourrait certainement citer, s'il était nécessaire, beaucoup d'acquittements pour cause de folie dans lesquels la preuve de l'aliénation mentale était beaucoup moins sensible que dans cette triste histoire.

Le juge croyait la responsabilité de Burton bien établie, puisqu'il était prouvé qu'il avait agi avec connaissance de la nature et des conséquences de son action ; mais cette considération, entièrement conforme d'ailleurs à la jurisprudence de nos magistrats, résout-elle donc toutes les difficultés du cas? Quel discernement, quelle faculté de vouloir le bien et de fuir le mal pouvait- on attribuer à un homme pour qui la perspective du plus terrible châtiment que la justice humaine puisse infliger, loin d'être un objet de terreur et de le détourner du crime, était précisément ce qui l'y déterminait ? Certes le juge qui dans l'arrêt déclarait « ne pouvoir se décider à insister sur les

horribles détails, » le juge avait bien raison, malgré une pratique de vingt années, de s'épouvanter devant cette révélation nouvelle de la perversité humaine. S'il avait un peu plus approfondi les choses, peut-être eût-il trouvé motif de douter que l'état d'esprit de Burton lui permît de former cette appréciation de la moralité de ses actes réclamée par la loi. Au bout du compte, la loi criminelle suppose, chez ceux qu'elle proclame justement sujets à la peine, une notion quelconque des principes de la morale; son but, je pense, est de traiter les criminels non pas comme une vermine qu'il faut détruire, mais comme des êtres moraux qu'il faut punir. Si l'exécution de Burton devait servir d'exemple et exercer une terreur salutaire, c'était, sans doute, sur ceux dont l'état mental était semblable au sien et que troublait la même passion maladive; or, est-il assez évident que, sur de tels individus, l'effet aurait été exactement contraire, et que l'exécution de Burton ne pouvait que les pousser au meurtre en rendant irrésistible le motif qui tentait leur folie, l'envie d'être pendus ?

Le cas que je viens de rapporter peut être considéré comme représentant toute une classe. On se rappellera seulement que le défaut d'intelligence peut être plus ou moins grand et que l'impulsion de la foUe n'est pas toujours 1 impulsion au meurtre. Chez quelques-uns c'est le suicide; ils se tuent sans motif apparent, tout au moins sans motif suffisant en apparence, et probablement avant l'âge où se produit la moyenne des suicides. Chez d'autres c'est un besoin de détruire ; ils mettent le feu aux maisons, aux granges, aux récoltes, sans avoir aucun mauvais sentiment contre le propriétaire auquel ils portent préjudice, sans vouloir, ce faisant, remplir aucun but. Il est hors de doute que l'acte de violence, quel qu'il soit, est souvent suggéré parles récits pathétiques d'actes semblables, lus dans les journaux. L'exemple est contagieux :

DE LA FOLIE PARTIELLE i53

l'idée s'empare de l'espr-it faible ou abattu et devient une sorte de fatum contre lequel toute lutte est impossible.

Gomme exemple de la seconde classe de faits, de ces cas où la folie homicide fait explosion soudaine, sans que rien à l'extérieur la provoque, chez un individu ayant le tempérament fou, je citerai l'histoire de cet assassin d'Alton qui fut jugé, condamné et exécuté il y a quelques années. Il était clerc dans un bureau d'avoué à Alton (Hampshire); par une belle après-midi, s'étant allé promener hors de la ville, il rencontra quelques enfants en train de jouer sur le bord de la route. Il s'approcha d'eux et, ayant persuadé une petite fille de huit à neuf ans de l'accompagner dans une houblonnière voisine, il congédia les autres et s'en débarrassa en leur donnant quelques sous. Très-peu d'instants après on le rencontrait s'en retournant paisiblement chez lui; chemin faisant il se lava les mains dans la rivière, puis, étant rentré à l'étude, il se mit au travail. Cependant la petite fille ne reparut plus-, des recherches furent faites dans la houblonnière, et on retrouva, disséminées çà et là, les diverses parties de son corps coupé en morceaux : un pied ici, une main là et ainsi du reste. Les soupçons se portèrent directement sur le clerc qui fut immédiatement arrêté. On trouva dans son pupitre un journal de ses actions soigneusement tenu et, à la dernière feuille, cette mention d'une encre encore fraîche : « Tué une petite fille ; c'était bon et chaud. » Il avait tué l'enfant et coupé son corps en morceaux sans autre motif que de satisfaire une envie irrésistible qui s'était emparée soudain de son esprit. Ni son langage ni sa conduite, après l'arrestation, ne fournirent le moindre indice de folie; et rien non plus, immédiatement avant le crime, ne dénotait en lui quoi que ce soit d'étrange. Pourtant, il résulta des débats, où il n'y eut du reste qu'un semblant de défense, qu'un proche parent de son père, affecté de manie homicide, était enfermé et que son père

lui-même avait eu une attaque de manie aiguë. De plus, des témoins indépendants attestèrent que le meurtrier, lui aussi, n'était pas comme tout le monde, qu'on le voyait souvent pleurer sans cause, qu'il avait manifesté dans sa conduite de singuliers caprices, et qu'il avait même fallu une fois le veiller de près pour l'empêcher de se tuer. Le jury le déclara coupable; il fut condamné à mort et, l'heure venue, on le pendit — au grand applaudissement de toute la presse. Néanmoins les circonstances du meurtre, en ce cas, suffisaient à elles seules pour convaincre toutes les personnes initiées à la marche de la dégénérescence humaine, que cet homme avait une forte teinte de folie, que tout au moins la maladie était chez lui à la période d'incubation. Ce misérable était évidemment un criminel par instinct, si on peut l'appeler criminel; le caractère impulsif du crime, cette férocité placide et déterminée , cette mutilation sauvage , cette tranquillité après l'acte, cette indifférence complète de son propre sort, tout cela indiquait une organisation folle, mal équilibrée, une nature mal étabhe qui, si elle n'eût pas fini comme cela, aurait fini par le suicide ou par la folie la mieux caractérisée.

On a vu chez les femmes des cas analogues sous l'influence du trouble des fonctions menstruelles. Elles étaient prises d'une impulsion au meurtre, à l'incendie, au vol, à laquelle les unes parvenaient à résister, les autres non. La question, en semblable occurrence, est évidemment celle-ci : L'impulsion a-t-elle été vraiment irrésistible ou bien, au contraire, la résistance a-t-elle été insuffisante? C'est à quoi l'on ne peut répondre qu'après la considération des faits particuhers de l'espèce. Mais que l'impulsion puisse être irrésistible, cela ne fait pas de doute. Quand une femme après son accouchement tue son enfant qu'elle aime tendrement, parce qu'elle ne peut pas s'en empêcher, ceux mêmes qui admettent le point

de vue légal ne peuvent se refuser à reconnaître que ce n'est pas là un acte volontaire et qu'il n'y a point de responsabilité. Il serait donc juste de renoncer à faire du discernement le critérium de la responsabilité, puisque les faits y contredisent et que, dans la pratique, on est de temps en temps forcé de n'y pas recourir. C'est de même un fait indiscutable que le patient peut parfois sentir l'impulsion et y résister; et, précisément, les défenseurs du critérium légal prétendent que, puisque cela est possible, il importe peu, quant à la responsabilité, que l'acte incriminé soit ou ne soit pas le produit de la maladie, l'objet de la loi étant d'obliger les gens à réprimer leurs mauvais penchants, les tendances de la folie comme les autres. Incontestablement c'est pour tout homme un devoir de réprimer une impulsion au meurtre, quand bien même cette impulsion est maladive ; et l'on peut, sans beaucoup d'efforts, supposer que tout individu raisonnable en agira ainsi, vu qu'il n'est pas probable qu'il y ait grand plaisir à tuer uniquement pour tuer et pour avoir ensuite l'heur d'être pendu. Mais conclure, dans un cas particulier, qu'une impulsion née de la maladie aurait pu être maîtrisée et ne l'a pas été, et, en conséquence, faire pendre le coupable, c'est s'attribuer une pénétration à laquelle nul au monde ne peut prétendre, et, sous le nom sacré de justice, c'est commettre une action qui a les plus grandes chances de n'être qu'une effroyable injustice. Le châtiment paraîtra bien plus inique encore si, de plus, on réfléchit que cette conclusion se fonde uniquement sur une définition métaphysique de la responsabilité dont l'observation médicale démontre la fausseté dès qu'on la veut appUquer aux opérations d'un esprit dérangé et malade.

Voilà pour la part d'action de la névrose vésanique, dans la folie impulsive homicide. La névrose épileptique est une seconde condition importante qu'il est nécessaire d'étudier au même point de vue. C'est un fait remar-

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quable et instructif, que l'énergie convulsive de l'impulsion homicide est souvent précédée d'une sensation morbide prenant naissance dans une partie quelconque du corps et montant de là jusqu'au cerveau, absolument comme celle qui précède l'accès épileptique et qu'on connaît en médecine sous le nom d'aura epileptica. Ce phénomène permet au malheureux qui y est sujet d'annoncer précipitamment l'attaque qu'il sent venir, et d'inviter à la fuite l'individu qui fût devenu sa victime. Dans un des Rapports annuels de l'Asile de Morningside, le docteur Skae en cite un exèmple remarquable : La sensation avait les orteils pour point de départ; elle gagnait la poitrine en produisant un sentiment de faiblesse et de constriction, puis montait jusqu'à la tête et causait une perte de conscience momentanée. A cela se joignait un mouvement saccadé et involontaire des jambes d'abord, ensuite des bras, et c'est pendant que ces contractions avaient lieu que le patient se sentait poussé à des actes de violence contre les autres et contre lui-même. Une fois, il essaya de se tuer, mais le plus souvent il était poussé à assaillir les autres. Ce malheureux déplorait sa triste condition; il en parlait avec pleine intelligence, et donnait sur son passé et sur ses sentiments actuels tous les détails désirables i. Il est d'autres cas où une sensation de vertige, un tremblement et une vague appréhension de quelque chose d'effroyable qui va arriver, semblables au

1. Dans un rapport postérieur, en 1868, M. Skae donne des nouvelles de ce malheureux : « J'ai parlé dans mon Rapport de 186& d'un cas de folie avec forte propension au meurtre, se rattachant de très-près à l'épilepsie, quoiqu'il n'y ait eu jusqu'alors aucun accès d'épilepsie caractérisée. Le mal a reçu depuis dans la même direction un développement physiologique mtéressant. Le patient a aujourd'hui presque quotidiennement de vives hallucinations spectrales. Il voit prés de lui un journal qui pendant quelques instants est assez distinctement perceptible pour qu'il en puisse lire un long paragraphe. Il continue à souffrir de Vaura epilepttca et à présenter d'autres symptômes très-voisins de l'epilepsie. v

vertige et à la crainte vagae et momentanée caractéristiques d'une variété de l'aura épileptique, précèdent l'accès. En somme l'expérience médicale nous apprend que, chaque fois qu'un meurtre est commis soudainement, sans préméditation, sans méchanceté, sans motif, ouvertement et d'une manière qui contraste avec les allures du commun des meurtriers, il faut soigneusement rechercher les signes de l'épilepsie préexistante, ou bien, s'il n'y a aucun souvenir d'accès épileptiques, les signes d'une aura, epileptica. et d'autres symptômes se rattachant à l'épilepsie.

Il est certain que les exemples les plus désolants de l'impulsion homicide se rattachent à l'existence de cette maladie. L'attaque de manie homicide peut remplacer les convulsions épileptiques ordinaires et n'être véritablement qu'une épilepsie larvée. L'action maladive a été transportée d'un centre nerveux à l'autre, et, au lieu d'une convulsion des muscles, le patient est en proie à une convulsion des idées. Marc raconte l'histoire d'un paysan âgé de 27 ans, qui depuis l'âge de huit ans était affligé d' épilepsie. A vingt-cinq ans le mal changea de caractère, et, au lieu d'attaques d'épilepsie, le malade fut pris d'une irrésistible impulsion au meurtre. Il sentait parfois l'approche de ses accès plusieurs jours à l'avance et se faisait attacher pour ne pas commettre de crime. « Quand ça me prend, disaitil, il faut que je tue quelqu'un, ne serait-ce qu'un enfant. » Avant l'accès, il éprouvait une grande lassitude, ne pouvait pas dormir, était fort abattu et avait dans les jambes de légères convulsions. Ludwig Meyer raconte l'histoire d'un enfant de 13 ans qui était sujet à des attaques périodiques de fureur suivies de convulsions épileptiques, et qui éprouvait souvent l'exaltation maniaque furieuse sans convulsions consécutives i .

1. Ueber Mania Transitoria, par le D"" L. Meyer. Archives de Virchow, vol. VIII, art. IX.

Les ouvrages sur la folie me fourniraient bien d'autres exemples, mais je me bornerai à en citer un qui s'est passé il y a quelques années en Angleterre et qui mérite d'être rappelé. C'est l'histoire d'un individu nommé Bisgrove qui fut condamné à mort pour assassinat en même temps qu'un certain Sweet, le juge ayant été d'opinion conforme à celle du jury. Après la condamnation, Bisgrove fit l'aveu de son crime et disculpa entièrement Sweet d'y avoir participé ou d'en avoir eu seulement connaissance. Sweet, en conséquence, obtint grâce entière pour un crime qu'il n'avait pas commis, et l'arrêt de mort contre Bisgrove fut maintenu. Avant que cet incident se fût produit, un charitable ecclésiastique, frappé des circonstances extraordinaires du meurtre que n'expUquait aucun motif, avait fait sur l'histoire de Bisgrove une enquête dont il avait communiqué les résultats au ministre de l'intérieur. Bisgrove était un enfant naturel dont on n'avait jamais pris soin, et, dès son enfance il avait été d'une faible santé et d'une intelligence au-dessous du médiocre. Pendant plusieurs années, il avait souffert d'attaques d'épilepsie fréquentes, à cause desquelles il avait été renvoyé des charbonnages où on l'employait. Dans l'intervalle de ses accès il était doux, de bonne humeur et aimé de ses compagnons; mais immédiatement après chaque accès il devenait dangereux, s'emparant de tout ce qui lui tombait sous la main et se jetant aveuglément sur ceux qui se trouvaient près de lui. Dans l'espoir qu'un voyage en mer lui ferait du bien, il s'embarqua ; mais il revint au bout de quelques mois sans aucune améhoration dans son état; au contraire il n'avait plus Fœil vif d'un homme intelligent mais le regard lourd et perdu si souvent remarqué chez les épileptiques. Telle était sa situation, lorsqu'un soir, ayant un peu bu et errant hors de la ville, il vit dans un champ un homme couché et endormi. Il fut saisi de l'envie de tuer cet homme ; et, prenant

une grosse pierre qui se trouvait là, il écrasa la tête du dormeur. Gela fait, il se coucha à côté de sa victime et s'endormit. On l'arrêta le lendemain et au bout d'un certain temps il passa en jugement, accusé d'assassinat de complicité avec l'innocent Sweet, en compagnie duquel il avait été vu le jour du crime. Devant la Cour où, comme tant de pauvres gens qui n'ont pas le moyen de payer le haut prix de la justice, il ne fut à vrai dire pas défendu, personne ne parla ni de l'épilepsie dont il était affligé, ni de sa faiblesse d'esprit, ni de son histoire jusqu'à l'événement fatal. Il fut condamné et avec lui l'innocent qui avait donné, de ce qu'il avait fait le jour du crime, un compte exact et véridique mais qu'on n'avait pas voulu croire. Sur les représentations instantes de l'ecclésiastique qui avait mis son histoire en lumière, un sursis lui fut toutefois accordé; et, après examen de son état mental, on se borna à l'enfermer à l'Asile des fous criminels de Broadmoor. Sans l'heureux accident des aveux de Bisgrove, Sweet, bien qu'innocent, aurait été pendu. Sans l'énergique intervention de l'ecclésiastique, il n'y a pas de doute que Bisgrove aurait été exécuté, comme d'autres fous l'ont été, bien que son crime présentât tous les signes les plus caractéristiques de la folie épileptique i.

Les malades les plus dangereux pour les gardiens et les médecins des maisons de fous sont ceux qui sont atteints de manie épileptique. Souvent après un seul accès, et plus souvent encore après un certain nombre

1. Bisgrove s'est récemment enfui de l'asile où il était enfermé et est encore en liberté, à moins que, comme le croient les fonctionnaires de cet établissement, il ne se soit suicidé. La façon dont il s'est échappé est significative. Il se promenait avec un surveillant et réussit à demeurer un peu en arrière ; il l'assomma alors d'un violent coup de brique ou de pierre sur la tête. Cela fait, il se mit à le frapper à la tête avec cette pierre jusqu'à ce que le malheureux ne donnât plus signe de vie et que le meurtrier fût convaincu de l'avoir tué ; ensuite il s'évada.

d'accès, il survient une attaque de manie furieuse et destructive, caractérisée par des actes d'une violence aveugle et que rien n'arrête. Ce n'est plus simplement la folie impulsive avec tendance au meurtre, l'esprit est tout entier en proie à un trouble furieux; mais cette variété n'en est pas moins de grand intérêt par rapport à la folie impulsive, d'abord à cause de l'impulsion aveugle et destructive qui la caractérise et ensuite parce qu'il n'est point douteux que la manie homicide ne soit souvent qu'une épilepsie Ictrvée. L'observation médicale constate en effet : primo, qu'une impulsion homicide irrésistible peut éclater chez une personne ayant la névrose épileptique, sans avoir cependant jamais eu une véritable attaque d'épilepsie soit sous forme de vertige, soit sous forme de convulsions; secundo, que cette explosion peut précéder immédiatement ou même remplacer réellement une attaque d'épilepsie sous l'une ou l'autre de ses formes ordinaires ; et, enfin, qu'elle peut survenir immédiatement après l'attaque. Comme le remarque Trousseau, « les impulsions soudaines et irrésistibles surviennent habituellement après une attaque de petit mEil, et sont passablement fréquentes après un accès convulsif réguher i. »

1. Entre la condition des éléments nerveux que je désigne par les mots névrose vésanique, névrose épileptique, qui n'est point une maladie, et la maladie réelle en laquelle cet état peut se transformer si facilement et si vite, bien petite est la distance ; et, si l'on veut s'en rendre compte, il n'y a qu'à observer ces sortes de cas dans lesquels des symptômes mentaux identiques se manifestent à la suite d'une maladie dont l'existence est certaine. Morel (Traité des maladies mentales, p. 138) rapporte cet exemple : « Un « homme de cinquante-cinq ans, sobre d'habitude, d'une grande « application à ses affaires industrielles, éprouva il y a un an une « hémorrha^ie cérébrale. Le malade resta hémiplégique, mais « l'intelligence est saine et il reprend ses occupations ordinaires. « Toutefois il sent qu'il se fatigue plus vite ; son caractère est « devenu morose, irritable ; de temps en temps il se plaint que le a sanq lui monte à la tête; alors il a des vertiges, des tintements «d'oreille les objets brillants le fatiguent et l'irritent... Mais « bientôt ces congestions affectent un type périodique et chacun

Voilà pour ce qui concerne une variété de la folie affective, celle que j'appelle la folie impulsive, et qui, n'étant au début qu'une idée folle, se manifeste par des impulsions folles, irrésistibles ou non, à des actes de destruction ou de violence. Je passe maintenant à l'examen de l'autre variété, c'est-à-dire de la folie morale proprement dite ou monomanie ra,isonna,nte d'Esquirol.

C'est une forme de l'aliénation mentale qui a si bien l'apparence du vice ou du crime, que beaucoup de gens n'y veulent voir qu'une imagination des médecins sans le moindre fondement réel. Aussi une grande indignation n'a pas manqué de se produire, chaque fois qu'on a allégué la folie morale à l'excuse d'un prétendu criminel pour le soustraire aux conséquences pénales de ses méfaits. Les magistrats ont maintes fois dénoncé du haut de leur siège « cette doctrine médicale si dangereuse, cette dangereuse innovation, » qu'il est de l'intérêt de la société de repousser et de flétrir. Il est vrai qu'on a parfois allégué fort à tort la foUe morale pour soustraire à la justice un

« des accès a des symptômes précurseurs. C'est d'abord le cœur « qui, légèrement hypertrophié, bat avec plus de force ; les doigts « et les orteils de la partie du corps paralysée se contractent doua loureusement, les artères du cou et de la tête soulèvent le « doigt qui les presse ; le malade est pris d'inquiétudes indicia bles, il pleure et s'inquiète, il se dit perdu : sa vue se trouble, « ses yeux s'injectent ; les couleurs brillantes, le rouge surtout, « le mettent en fureur ; il se précipite sur sa femme et sur ses 0 enfants, et, dans cette période d'un délire pour ainsi dire ins- « tantané, il a tenté plusieurs fois de se suicider. » Maîtriser l'impulsion dans ce cas ce serait avoir maîtrisé les mouvements du cœur et les battements des artères. Quel effort de volonté en aurait été capable ?

criminel abominable ; mais nul, parmi ceux qui ont fait de l'insanité une étude pratique, ne peut mettre en doute l'existence de cette forme de l'aliénation me ntale. Aux déclamations irritées d'un juge chagriné, le malheureux frappé de folie morale pourrait répondre avec Imogène :

o I beseech you, Sir , Harm not yourself with your vexation .

l'm senseless of your wrath. A touch more rare Subdues ail griefs, ail fears * . »

En dépit des préjugés contraires, il est un certain désordre de l'esprit, sansdéUre, sans illusions, sans hallucinations, dont les symptômes consistent principalement dans la perversion des facultés mentales appelées com munément facultés actives et morales : les sentiments, les affections, les penchants, le caractère, les mœurs et la conduite. La vie affective de l'individù est profondé ment dérangée ; et ce dérangement se montre dans sa manière de sentir, de vouloir et d'agir. Il est incapable de sens moral véritable; tous les penchants, tous les désirs auxquels il cède sans résistance sont égoïstes ; sa conduite paraît gouvernée par des motifs immoraux auxquels il se complait et cède sans la moindre envie apparente d'y résister. Il y a chez lui une insensibilité morale étonnante. L'intelligence est souvent assez déhée; elle est sans doute viciée par les sentiments morbides sous l'influence desquels l'individu pense et agit, mais elle n'est pas autrement troublée. L'homme qui est dans ce cas montre souvent une subtilité extraordinaire dans l'expUcation, l'excuse ou la justification de sa conduite : il exagère ceci, il ignore cela; il colore l'ensemble de ses actions de motifs

^ « .... Je vous en supplie. Seigneur,

Ne vous blessez pas vous-même par votre agitation : Moi je suis insensible à votre colère : une émotion plus haute Supprime ici toute douleur, toute crainte... »

(Shakspeare, Cymbeline, scène I, trad. F-V. Hugo, t. V, p. 89).

qui le font paraître victime de faux rapports et de persécutions. Les ressources de son esprit semblent parfois plus grandes que s'il était parfaitement sensé; il n'est point de raisonneur plus subtil, apparemment parce que toutes les facultés intellectuelles sont appliquées à la justification et à la satisfaction de ses désirs égoïstes. Il ne serait toutefois pas vrai de dire que l'intelligence est alors parfaitement lucide et parfaitement saine. Une personne sensée qui se trouve sous l'influence de sentiments exaltés est notablement sujette à des erreurs de jugement et de conduite; sembiablement, le jugement et la conduite d'une personne insensée et sous l'empire de sentiments morbides se ressentent de cet état. De plus la raison a perdu son empire sur les passions et sur les actions; l'homme ne peut plus ni maîtriser celles-ci ni s'abstenir de celles-là; si contraires que soient les unes ou les autres à ses obligations et ses devoirs sociaux ; si désastreuses qu'elles doivent être pour lui et quelque mal qu'elles puissent causer aux personnes qui lui tiennent de plus près et lui sont les plus chères. Il est incapable de donner à sa vie une direction régulière, de reconnaître les règles vulgaires de la prudence et de l'intérêt personnel, d'apprécier enfin le tort qu'il se fait par sa manière d'agir. Il est aussi peu confiant dans les autres qu'il est lai-même peu digne de confiance. Impossible de lui faire reconnaître ses fautes qu'il nie avec persistance, qu'il excuse ou qu'il justifie; il n'a aucun désir sincère de se mieux comporter; sa nature affective est profondément dérangée et tout l'entraîne à ces satisfactions funestes qui doivent le conduire à une dégénération plus complète et finiront par faire de lui un élément morbide que le corps social devra éliminer ou qu'il faudra séquestrer et mettre hors d'état de lui nuire. Il a perdu l'instinct le plus profond de l'être organisé, celui en vertu duquel tout organisme s'assimile ce qui peut contribuer à son développement et à

son bien-être , et il ne déploie à la place que des penchants pervertis dont toutes les tendances aboutissent à la destruction. Cette aliénation de ses penchants dénote une réelle aliénation de sa nature.

On dira que cette description est tout bonnement celle d'un misérable et que, pour y voir un tableau de la folie, il faut ne plus faire aucune différence entre la folie et le vice ou le crime. Sans doute, à ne regarder que les symptômes, ils sont les mêmes, que le vice ou la foUe en soit l'origine; mais la difTérence est considérable lorsqu'on fait porter l'investigation sur les antécédents du personnage, lorsque de l'observation psychologique on passe à l'examen médical. L'acte vicieux ou le crime n'est pas à lui seul une preuve de folie ; pour qu'il y ait folie morale, il faut que, de cet acte, on puisse remonter à une maladie par un enchaînement de symptômes spéciaux, de même qu'on déduit les actions d'un homme raisonnable des motifs qu'il a eus d'agir ; et la preuve de la maladie se trouvera alors dans l'histoire complète du cas en question.

Voici ce qu'on découvrira le plus souvent : après quelque forte secousse morale ou un trouble physique profond , le sujet chez qui, d'ailleurs, il y avait nettement prédisposition héréditaire à la folie, a éprouvé un changement marqué de caractère. « Il n'est plus le même homme, » ses sentiments, son caractère, ses habitudes, sa conduite, tout est différent. En somme, on s'apercevra que, par l'effet d'une cause d'aUénation suffisante et bien constatée, du concours de causes prédisposantes et de causes déterminantes produisant habituellement la folie, le sujet présente des symptômes qui contrastent étrangement avec son caractère antérieur et qui sont exactement ceux de la folie morale. Ou bien encore, on apprendra qu'il a eu soit une attaque de paralysie ou d'épilepsie, soit une fièvre très-forte, et que le changement de caractère et les signes d'aliénation morale se sont montrés con-

sécutivement aux causes physiques. En tout cas, comme l'a remarqué le Prichard qui le premier a décrit cette affection, il y a eu altération dans le caractère et les habitudes à la suite de maladie ou d'une cause suffisante de maladie.

Peut-être la meilleure preuve que la folie morale est de sa nature une affection du cerveau consiste-t-elle dans ce fait, que ses symptômes précèdent parfois pendant quelque temps les symptômes de l'aUénation intellectuelle, dans un cas violent de folie non équivoque comme un cas de manie aiguë, par exemple, ou de paralysie générale, ou de démence sénile. Il n'est pas indifférent de noter, en effet , qu'au moins un des cas sur lesquels la description du D"^ Prichard est fondée, était réellement un cas de paralysie générale, affection non encore reconnue de son temps, mais la mieux connue aujourd'hui de toutes les formes de l'aliénation mentale. Sûrement donc, quand un individu, exposé à l'action d'une cause suffisante de folie, montre par suite un grand changement de caractère et en arrive finalement à la manie aiguë ou à la paralysie générale, on ne peut exiger du médecin que, reconnaissant une cause de maladie et ensuite la maladie elle-même dans le dérangement de l'esprit, il refuse en même temps de reconnaître aux symptômes intermédiaires le caractère de maladie.

Non-seulement l'aliénation morale peut ainsi précéder de quelque temps l'aliénation intellectuelle et constituer la maladie à elle seule, mais elle l'accompagne constamment. Aussi Esquirol déclarait-il que « l'aliénation morale, » et non pas le délire, « est le caractère essentiel de l'ahénation mentale. » « Il est des aliénés, dit-il, dont le déhre est à peine sensible ; il n'en est point dont les passions, les affections morales ne soient désordonnées, perverties ou anéanties. Je n'ai à cet égard point rencontré d'exceptions. » Gela est si vrai, que la cessation de

l'hallucination ou du délire ne devient un signe de convalescence digne de confiance, que si le malade revient en même temps à son ancienne et naturelle manière de sentir. On ne doit pas espérer que la science médicale, pour ne pas irriter l'âme des magistrats, dissociera les phénomènes moraux des phénomènes intellectuels dans un cas patent de folie, et, parce que ceux-là ont tout l'air de vices, consentira à n'y voir que des vices tandis qu'elle verra uniquement la maladie dans ceux-ci. La médecine ne trouvera jamais qu'il soit juste d'excuser un homme parce qu'il pense et raisonne en fou, et de le punir parce qu'il sent et qu'il agit en fou, encore bien que ses actes ne soient pas le produit franc et direct de la folie intellectuelle.

La folie morale peut encore survenir chez un individu qui a autrefois été affecté d'une autre forme de l'insanité, et n'être, pour ainsi dire, qu'un accès du même mal revenant sous un autre aspect. Une attaque de manie ou de mélancoUe se déclare et avec le temps passe heureusement ; mais plus tard, le même individu est pris d'une véritable folie morale qui peut se terminer aussi par la mélancolie ou la manie. Ce sont des intervalles de ce que le vulgaire appelle seulement méchanceté, alternant avec des accès de ce qu'il n'hésite pas à qualifier de fohe. Dans le cas le plus typique de fohe morale que j'aie eu à observer, il y avait eu précédemment des accès de mélancolie, et ce fut à un de ces accès que l'aliénation morale succéda directement. En général, ces sortes de cas finissent par la démence, la maladie de l'esprit aboutissant à sa destruction.

Des auteurs français ont donné le nom de folie double, folie circulaire, aune forme de folie bien marquée dont le trait caractéristique est l'alternance de l'exaltation et de la dépression. Les symptômes principaux consistent dans le désordre des sentiments moraux, et, suivant les cas, les deux états qui alternent, l'exaltation et la dépression,

varient en degré et en intensité. Dans l'exaltation, le malade est comme une personne à moitié ivre; il est loquace, vaniteux, querelleur, jamais las de parler de lui et des merveilles dont il est capable. Il fait des choses auxquelles il n'aurait jamais songé quand il était dans son bon sens; il se jette dans des projets de réforme politique ou de réforme sociale ; il se lance dans des spéculations commerciales tout à fait étrangères à son caractère et à ses habitudes. Ses mœurs se dépravent tristement : jusqu'alors modeste, sincère et chaste, il est désormais vaniteux, menteur et adonné à tous les excès. Il témoigne l'indifférence la plus complète pour les sentiments de ses parents et de ses amis, fréquente mauvaise compagnie, foule aux pieds toutes les bienséances sociales ou domestiques, supporte impatiemment toute ingérence dans sa conduite et s'irrite de la plus légère remontrance. Néanmoins, il n'y a chez lui ni délire ni incohérence réelle de la pensée ; il est capable de trouver les raisons les plus plausibles pour justifier sa conduite ; son habileté à présenter les choses à son avantage soit en niant, soit en exagérant ou en altérant les faits, est même fort remarquable. Son caractère a subi la plus complète transformation qui se puisse imaginer.

Cet état d'exaltation peut durer des mois entiers ; puis, soit immédiatement, soit après un intervalle plus ou moins long de retour à la raison, le malade passe à l'état opposé, à l'état de dépression mélancohque. Quel contraste alors avec l'homme d'autrefois ! Silencieux et abattu , repentant et honteux de ce qu'il a fait dans son exaltation passée , en profonde défiance de lui-même , il se refuse à toute initiative, il est incapable de remplir les devoirs les plus simples. Une vague tristesse le domine et il ne peut plus voir le monde; parfois même il garde le lit; il est hanté par des velléités de suicide ou va jusqu'à tenter de se détruire. Entre ces deux états, l'exaltation et la dépres-

sion, il peut . n'y avoir aucun intervalle lucide et le passage de l'un à l'autre se fait directement ; mais il peut aussi se produire un intervalle de sanité d'une durée variable. Cet intervalle vient généralement après l'exaltation et précède la dépression ; mais quelquefois c'est l'inverse. Le retour périodique des deux conditions contraires indique une forme tout à fait défavorable de la maladie. Après s'être intercalé pendant quelque temps, l'intervalle lucide devient moins marqué ou ne reparaît plus, l'alternance des phénomènes perd sa régularité et les facultés mentales déclinent constamment.

A la folie morale appartient encore toute une autre classe de faits bien dianes d'attention et dont l'occurrence se lie à l'existence de Tépilepsie. Rien n'est plus frappant que le brusque et extrême changement de caractère présenté par les épileptiques de nos asiles, avant ou après un accès. Jusqu'alors laborieux, attentifs et dociles , ils changent soudain de dispositions et de conduite ; ils deviennent négligents, indolents, paresseux, oubheux des choses les plus simples; ils ne veulent plus faire leur ouvrage, et passent le temps soit dans une inaction absolue, soit à errer sans but. Ils montrent toute sorte de mauvaises dispositions ; ils sont menteurs, voleurs, soupçonneux, mécontents et irritables. Au moindre prétexte et sans provocation aucune, ils se livrent à de soudains éclats de violence. La perversion morale est, en pareils cas, si étroitement liée aux accès de la maladie qu'il n'est pas possible de s'y méprendre ; mais lorsqu'une attaque de fohe morale se produit, comme cela peut arriver, au heu et place de l'accès épileptique accoutumé ; quand il y a épilepsie larvée ; quand ces attaques se renouvellent périodiquement pendant des mois, peut-être, avant que la maladie ne prenne sa forme convulsive ordinaire, alors il est possible de méconnaître la nature des symptômes que j'indiquais tout à l'heure, et le cas devient

DE LA FOLIE PARTIELLE 169 épineux, lorsqu'il s'agit d'un individu ayant, sous cette influence, commis un acte dont la justice lui demande compte. Enfin, il importe de rappeler que les convulsions peuvent cesser de se montrer chez un individu qui y a d'abord été sujet, et que, à leur place, on peut voir apparaître une attaque d'aliénation morale avec plus ou moins d'exaltation maniaque. Les malheureux qui se trouvent dans ces conditions finissent généralement par la prison, tôt ou tard, et constituent ainsi une partie de la population criminelle du pays.

Bien des cas de foUe morale, on sera bien forcé de le reconnaître, se rattachent à une imperfection morale ou à une imbécillité morale qui est, dans une proportion plus ou moins, grande, un fait de naissance. Dans un chapitre précédent, j'ai fait voir qu'un des résultats de l'influence héréditaire des ascendants fous ou épileptiques, sur les descendants, est un manque ou une absence totale de sens moral , avec ou sans imperfection correspondante de l'intelUgence. On ne trouverait personne aujourd'hui pour nier que, par le fait de l'hérédité, rintelfigence puisse manquer en tout ou en partie , ou pour soutenir que tous ceux qui ne sont ni idiots ni imbéciles ont naturellement une égale capacité intellectuelle. Mais beaucoup de gens croient encore que l'idiotie ou l'imbécillité morale sont autant d'imaginations des médecins. Le dénûment de sens moral, disent ces personnes, est ce qui caractérise une nature criminelle à laquelle il faut opposer un châtiment approprié. Mais quand on voit de jeunes enfants, longtemps avant qu'il leur soit possible de savoir en quoi consistent et le vice et le crime, s'adonner aux vices les plus exagérés ou commettre des crimes effroyables avec une facilité instinctive et comme par une propension au mal inhérente à leur nature ; quand on s'assure que ces enfants sont les victimes d'une folie héréditaire; et quand, enfin, l'expérience prouve que le châ?-

timent n'a sur ces jeunes êtres aucune action réformatrice, qu'ils ne peuvent pas se refaire, il est certes prouvé que l'imbécillité morale est un fait, et que le châtiment n'en est point le remède et le traitement le plus convenable. Bien des exemples remarquables de précocité dans le vice et dans le crime chez de très-jeunes enfants ont été enregistrés » . Sous Tinfluence de la révolution men-

1. Voici l'extrait d'une lettre qui m'a été adressée. C'est le triste mais fidèle exposé de l'imbécillité morale d'une enfant à propos de laquelle j'avais été consulté.

« Je connais Alice depuis qu'elle a atteint l'âge de quatre ans et demi. Mon sentiment était alors que c'était une enfant relardée, mais je mettais cela sur le compte delà négligence des servantes. Je crois aujourd'hui que je m'étais trompée; elle avait une bonne nourrice qui demeura longtemps avec elle, et elle fut dans son enfance l'objet des plus tendres soins, non-seulement de la part de son père, mais aussi de la part de sa grand'mère paternelle. J'eus une grande difficulté à lui apprendre à lire et à compter ; il y avait des nombres et des mots qu'elle ne voulait répéter à aucun prix. C'est à cette époque que je commençai à croire qu'elle n'était pas comme les autres enfants. Ni les caresses, ni les punitions ne faisaient rien sur elle. A l'âge de cinq ans et demi on la mit dans un bon pensionnat où elle est encore. Ses progrès intellectuels m'ont surprise, surtout dans certaines branches, mais sa nature morale est restée absolument ce qu'elle était. Il semble qu'il ne lui soit pas donné d'apprécier ce que c'est que la vérité ; elle n'a aucun regret de ses méchancetés, aucun désir ou aucun plaisir d'être bonne, mais une grande finesse à persister sournoisement à faire ce qu'on lui défend II est trèsrare qu'elle s'emporte, mais elle s'approchera tranquillement de son frère ou de sa sœur et leur donnera une claque ou les jettera par terre sans la moindre provocation de leur part. Au jeu, elle suit l'exemple d'un petit frère ou d'une petite sœur de moitié moins âgés qu'elle et se met à faire avec sa poupée des choses malpropres pu peu délicates dont ces petits enfants ne se seraient jamais avisés. Je m'applique à ne la laisser jamais seule avec eux, car je me suis aperçue que, quand on n'y prend pas garde, elle leur enseigne à faire des choses sales et répugnantes. Je pense que, bien qu'il n'y ait chez Alice ni imbécillité ni folie, elle fait des choses qui prouvent un manque désespérant de susceptibilité morale. Elle a maintenant neuf ans et demi. Je n'ai rien à ajouter si ce n'est qu'elle manifeste un plaisir particulier à détruire ses jouets et ses vêtements, et qu'il y a chez elle manque total d'affection. On ne peut la prendre que par l'amour-propre ou par la faim. Son oncle maternel est dans un asile à cause de défauts analogues. »

taie qui a lieu à la puberté, l'imbécillité morale prend facilement la forme plus active de la folie morale ou de la manie. Cette catégorie nous ramène évidemment bien près de la classe des criminels. De fait, quand un homme des classes inférieures de la société est affecté de cette sorte de mal, il est bien rare qu'il ne commette pas un méfait quelconque ayant pour résultat de le faire jeter en prison, et personne ne songe à se demander si c'est bien là le sort qu'il méritait.

Me demandera-t-on si un individu affecté de folie morale doit être dans tous les cas déclaré totalement •irresponsable? Je me garderai de répondre par une affirmation absolue et sans réserve. Un tel individu n'est certainement pas capable de responsabilité morale dans le vrai sens du mot; toute la responsabilité qu'il est capable de concevoir est celle qui se lie dans son esprit à la crainte d'un châtiment. Or l'expérience montre que cette appréhension a parfois une influence bienfaisante et que l'infliction de la peine peut positivement produire un bon effet; au moins, dans un petit nombre de cas c'est le meilleur traitement à employer. Une maladie de l'esprit, comme une maladie du cœur, ne rend pas nécessairement incapable de toute espèce d'action, quoiqu'elle en puisse rendre quelques-unes impossibles. De même qu'une maladie du cœur permet au malade d'accomplir un travail calme et ne durant qu'un jour, mais ne permettrait pas de fournir une course longue et rapide; de même, l'homme qui n'a pas toute sa raison peut se trouver à la hauteur des moindres responsabilités de la vie sans être en état de soutenir l'effort d'une obligation difficile. Mais il est certains cas où, sans le plus léger doute, l'individu ne peut pas être sans injustice assujetti à une peine quelconque. Peut-être même, dans tous les cas, la justice rigoureuse serait-elle d'admettre pour cette classe d'hommes une responsabilité mitigée dont, s'il y avait heu de l'ap-

pliquer, le degré serait déterminé suivant les circonstances particulières de l'affaire.

Assurément la folie morale est un désordre de l'esprit produit par un désordre du cerveau. En examinant les conditions dans lesquelles elle survient, voici ce que nous avons vu : elle est incontestablement la suite des causes de folie les mieux reconnues ; elle peut précéder pendant quelque temps l'apparition des diverses formes de l'aliénation générale la moins équivoque; elle accompagne la folie intellectuelle dans la plupart de ses variétés; elle peut se manifester à la suite d'autres formes encore de la folie générale; elle peut précéder ou suivre Tépilepsie on même se produire comme une épilepsie larvée; elle peut se déclarer à la puberté lorsqu'il y a imbécillité morale congénitale; elle peut finir par se transformer en démence. Ce sont là des faits d'observation. Quand on en tient compte et qu'on leur accorde toute l'importance qu'ils méritent, peut- on douter que la folie morale ne soit une forme d'aliénation aussi authentique que n'importe quelle autre forme de l'aliénation mentale? Si la loi ne peut pas aj uster la mesure de ses peines au degré positif et réel de la responsabilité et doit tenir l'intérêt social en trop haute considération pour s'occuper beaucoup de l'intérêt individuel, ce n'est pas une raison pour fermer nos yeux à l'évidence; notre devoir n'en est pas moins de mettre les faits en lumière et d'en prendre note avec la ferme assurance qu'un jour viendra où les hommes sauront en apprécier plus sagement la valeur.

Les passages suivants des lettres d'une jeune dame qui était dans un état de profonde mélancolie montrent en traits saisissants comment l'idée du suicide peut s'em-

parer de l'esprit, l'angoisse horrible qu'elle y cause, et rinconséquence singulière, fréquente dans l'aliénation mentale, avec laquelle une violente propension au suicide s'unit à la ferme conviction que la mort sera suivie des tourments de la damnation éternelle :

« Sachez que la pensée du suicide et l'agonie dans laquelle je vis, influent bien plus sur l'état de mon âme que vous n'en pourriez avoir idée d'après notre courte entrevue d'hier. J'ai quitté la pension a dix-huit ans et j'en ai maintenant trente-et-un. Je ne me souviens pas d'avoir jamais songé à me détruire ou à tuer quelqu'un avant ma sortie de pension, mais je me rappelle maintenant qu'il y a plusieurs années j'étais à chaqu e instant tourmentée de cette idée. J'avais appris il y a longtemps que deux de mes grands oncles s'étaient fait périr, et cela me fit craindre d'avoir hérité de leur folie. Mais venons à l'état de mon âme. Vous regardez, je pense, mon cerveau comme la cause de tout ce que je souffre ; je ne puis pas croire un seul instant qu'il en soit ainsi. C'est quelque chose sur quoi il n'est pas de remèdes qui puissent agir, j'en suis sûre. Chaque jour et durant tout le jour, je revois ma vie passée, toutes les faveurs et toutes les grâces qui m'ont été accordées et tous mes péchés. J'ai clairement devant les yeux mon caractère en son ensemble et dans tous ses détails, et j'éprouve des remords désespérés en reconnaissant que, jusqu'à ce moment, j'ai vécu sans Dieu, en ce monde, quoique extérieurement d'une conduite exemplaire à beaucoup d'égards. J'ai sur le temps et sur l'éternité, sur l'enfer et sur le ciel, sur l'âme et sur le corps, sur l'importance relative des choses temporelles et des spirituelles, des pensées qu'on ne peut avoir à moins d'être au bord de l'éternité. J'ai l'inexprimable angoisse de savoir que c'est fait de moi pour ce qui est de la possibilité de mon salut. Pouvez-vous, mais non

VOUS ne le pouvez pas 1 vous peindre à vous-même l'anxiété d'une personne qui chérit ses parents, ses frères, ses sœurs, tous chrétiens sur la voie du ciel, qui possède un intérieur charmant, à qui toutes choses du dehors ne peuvent donner que le bonheur, et si absolument assurée cependant que l'enfer est devant elle, qu'elle ne sait comment endurer l'existence d'un jour à l'autre. Vous parlez de mon état comme fâcheux mais non désespéré ! Je sais qu'il n'y a plus d'espoir. Je sais que le ver qui ne meurt pas, que le feu qui ne s'éteint pas, me dévorent au-dedans. De brûlants souvenirs me consument chaque jour et je vous demande quel repos il peut y avoir pour le cerveau quand l'âme est dans un état si désespéré. »

Dans une autre lettre écrite six semaines plus tard, du même style, elle disait :

« Je ne puis pas croire, je ne crois pas (oh! combien je voudrais croire 1) qu'il y a dans l'état de mon corps une cause suffisante de l'anxiété de mon cœur et de mon âme; cela me semble de la dernière impossibilité. D'ailleurs une autre chose me frappe irrésistiblement : Je n'étais pas devenue peu à peu plus impressionnable quand j'entendais parler d'un meurtre ou d'un suicide. Je n'avais pas eu de commotion soudaine et même je m'étais trouvée plus mal il y a plusieurs années. Et cependant, sans le plus petit avertissement, la pensée est venue: elle a d'abord été intermittente pendant trois ou quatre semâmes, mais depuis mon retour à la maison, en juillet, elle me tint complètement et je ne pouvais plus l'oublier une seule minute quand j'étais éveillée; où que je fusse, quoi que je fisse. Pourtant j'aurais voulu m'en débarrasser; je n'avais ni envie, ni motif de me suicider. Gomment auraisje pu avoir l'un ou l'autre? Mais bientôt je tombai dans des préoccupations rehgieuses accablantes, et, vers lemi-

D\i LA FOLIE PARTIELLE 175

lieu d'août, j'eus la certitude que j'étais perdue sans aucune possibilité de rémission... Maintenant, veuillez bien faire attention à ceci : tandis que dans les premiers temps j'avais à toute minute l'idée du suicide sans aucun motif pour le commettre , maintencint et depuis longtemps déjà, l'enfer dans lequel vit mon âme à tout jamais perdue me met dans un tel désespoir que je sens qu'il faut que je me délivre de mon corps; — non, 'point de motif d'abord ! mais certitude que l'enfer est là qui m'attire à lui pour l'éternité... Ce que ma vie a été et ce qu'elle aurait dû être, à tous égards, je le vois maintenant avec l'agonie de quelqu'un qui sait que l'épreuve est terminée et qu'il n'y a rien pour lui que la mort et l'enfer. Seulement, moi, je n'ai pas la faveur d'être malade de corps et ainsi frappée à mort. Mon lot est de mettre moi-môme fin à ma vie au milieu des déchirements de mon cœur et de mon âme ; une pauvre âme perdue et qui ne sera jamais pardonnée ! Pouvez-vous vraiment dire que ce sont des nerfs malades qui produisent tout cela? Oh non! ce n'est pas cela ! Je suis bien sûre que je ne reverrai jamais ma maison et ma famille. Ce bonheur-là n'est pas pour moi! Dieu ne voudra pas me sauver ainsi des griffes de l'enfer ; car c'est là que je suis, je vous l'assure. Et un jour mes amis et tous vous saurez que je n'ai que trop bien prophétisé !... »

Il y a déjà dans certaines expressions de cette lettre des indices d'une amélioration de l'état mental. Cette amélioration fut confirmée par la lettre suivante, reçue une quinzaine de jours après :

« Je voulais être la première à avoir le plaisir de vous dire que je suis décidément mieux ; mais Mme *** m'a devancée. J'hésitais d'abord à en convenir de peur d'une déception. Dieu merci, ce n'en est pas une! Combien je

suis différente de ce que j'étais même il y a huit jours!... Mes pensées cependant roulent encore dans la même ornière. L'idée du suicide est toujours là, mais sans que je souhaite de l'accomplir. Pensez-vous que le temps vienne jamais où je pourrai passer tout un jour sans penser à cela ? Je ne puis pas imaginer une telle liberté. Je me sens comme quelqu'un qui revient des bords du tombeau pour être rendu à la vie, à sa maison, à ses amis ; en vérité j'ai été sur le chemin de l'enfer. Que je serai heureuse de ne plus tant penser à moi-même ! »

Au bout de quelque temps cette dame recouvra entièrement la raison.

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