CHAPITRE II
Point de ligne de démarcation nette entre la sanité et l'insanité.
— Il n'y a pas de discontinuité dans la nature. — La zone mitoyenne. Le tempérament fou. — Transformation des maladies nerveuses. — Parenté entre la folie et l'épilepsie, la névralgie, la chorée, la dipsomanie. — Maladies fonctionnelles et maladies organiques du cerveau. — Prédisposition héréditaire; son évolution pathologique dans la série des générations. — Ses rapports avec certaines originalités d'idées, de sentiments, de penchants. — L'insanité et le délire prophétique. — Les prophètes de l'Ancien Testament. — Caractère épileptique des visions et des révélations de Mahomet. — Le fou et le réformateur. — L'excentricité et l'insanité. — Le manque ou l'absence de sens moral est un vice congénital de l'organisation mentale.
— Le crime et la folie. — Le sens moral; il s acquiert par les progrès et le développement de la race; il dépend de l'organisation. — Conditions physiques de la dégénérescence morale. — Conclusions.
Que de maux seraient évités, quel bienfait pour la société, s'il était possible de tracer une ligne nette et sûre, puis de déclarer que tous ceux qui se trouvent en deçà sont raisonnables ; que tous ceux qui se trouvent au delà sont fous! Mais la moindre réflexion fait comprendre la vanité de tenter une semblable division. C'est une vérité banale que la nature ne fait pas de saut, mais qu'elle passe d'un extrême à l'autre par des nuances si douces
qu'elles se fondent imperceptiblement l'ane dans l'autre, sans qu'il soit possible de fixer exactement la ligne de transition. Nulle part cela n'est plus vrai qu'en ce qui concerne la raison et la déraison ; il est en conséquence inévitable que les doutes, les perplexités, les discussions s'élèvent chaque fois qu'on considère un cas particulier.
Ce qui rend le problème plus épineux encore, c'est cette forte tendance de notre esprit à croire que des divisions réelles correspondent positivement dans la nature à ces divisions plus ou moins arbitraires que nous suggèrent la nécessité de classer nos connaissances et le besoin d'en acquérir de nouvelles. De là naît tantôt une aversion, consciente ou inconsciente, à admettre franchement l'existence de faits intermédiaires et qu'on ne peut plus introduire dans une classe distincte; tantôt une disposition à exagérer les ressemblances et à néghger les différences de manière à forcer ces espèces rebelles à rentrer dans nos cadres. Il ne sert de rien, toutefois, de fermer les yeux à l'évidence pour le seul avantage de nos systèmes et de nos classifications. L'exacte vérité, au contraire, est que ces espèces rebelles, ces degrés intermédiaires, lorsqu'ils sont appréciés à leur juste valeur, nous rendent souvent le service de rompre les barrières résultant de distinctions purement artificielles, et de combler les lacunes. Entre des opinions qui sembleraient presque aussi inconcihables que le ciel et l'enfer et pour lesquelles on se bat à mort, il y a souvent un pont jeté, fût-ce un pont de plusieurs arches, que la, furear de la lutte empêche seule de voir. Il n'y aurait aucune exagération à affirmer qu'entre l'homme le plus vertueux et l'homme le plus vicieux il y a tant de choses communes que pour expHquer scientifiquement la nature de l'un il faut expliquer de même la nature de l'autre. Pour établir et vérifier nos généralisations, il n'est pas moins indispensable de tenir exactement compte des intermédiaires entre
deux classes de faits , que de ne pas négliger les extrêmes.
Il est donc fort important de reconnaître qu'il existe entre la sanité et l'insanité une sorte de terrain neutre, de zone mitoyenne; et il est plus important encore de ne pas se borner à une constatation purement théorique mais d'étudier très-soigneusement les cas équivoques dont cette zone est peuplée. La conséquence d'une pareille étude, pour nos jugements, tout en paraissant être de confondre des distinctions bien établies et de rendre incertain ce qui auparavant semblait certain, ne peut manquer d'être en définitive des plus avantageuses. L'expérience journalière nous assure que beaucoup de personnes, sans être folles, présentent des particularités de pensée, de sentiment ou de caractère qui les rendent fort différentes du commun et font d'elles un objet de remarque. Il se peut que ces personnes deviennent ou ne deviennent jamais folles, mais elles descendent de familles où existe soit la folie soit quelque autre affection nerveuse; elles ont en fait un tempérament nerveux particulier, — une certaine névrose et quelques-unes même un tempérament plus particulièrement fou — une névrose vésanique.
Nous sommes loin, il est vrai, de connaître bien les voies que suit l'hérédité dans son action ; mais il ne peut y avoir aucun doute quant au fait général que certains individus héritent parfois d'une tendance positive à telle maladie nerveuse particulière dont souffrait quelqu'un de leurs parents ou de leurs ancêtres. Le fils d'un fou porte dans son organisation une chance notablement plus grande d'être pris d'aliénation mentale, dans les conditions ordinaires de la vie, que le fils de gens parfaitement raisonnables ; ce fait d'expérience générale s'exprime en disant que le premier a une prédisposition héréditaire à la folie. Un autre fait d'observation encore, c'est que le
descendant de parents affligés d'une maladie nerveuse quelconque, en hérite souvent une disposition à telle autre maladie nerveuse différente de la névropathie à laquelle le préparait l'hérédité. Il y a entre les maladies nerveuses une proche parenté en vertu de laquelle il n'est pas rare qu'elles se transforment d'une génération à une autre.
Les deux affections le plus étroitement alliées, sous ce rapport, sont la foUe et l'épilepsie; le descendant d'un épileptique a presque autant sinon tout à fait autant de chances de devenir fou, que de devenir épileptique; et il n'est pas rare que, parmi les descendants d'un fou, il y en ait quelqu'un d'épileptique. De même ce qui était névralgie chez le parent peut se manifester chez le descendant sous forme de tendance à la folie; tout médecin expérimenté sait que, s'il rencontre dans sa pratique un cas de névralgie violente se reproduisant de temps à autre sans cause appréciable et d'une manière obscure, il peut affirmer l'existence de l'insanité dans la famille, avec presque autant d'assurance que si le patient était positivement fou. Comment cela se fait, nous n'en savons rien; mais il n'en est pas moins vrai qu'une certaine forme de névralgie doit principalement son origine à l'hérédité d'un état névropathique.
La chorée, elle aussi, qu'on a bizarrement appelée c( une fohe des muscles, » est une affection nerveuse qui se montre parfois en relation étroite avec l'insanité ou l'épilepsie. Chez les enfants d'une famille où l'insanité a été fréquente, il n'est pas sans exemple de rencontrer des phénomènes morbides qui semblent des hybrides entre la chorée et l'épilepsie ou entre la chorée et la fohe, et qui aboutissent en dernier lieu à l'un ou à l'autre de ces paroxysmes, mieux définis, de l'action convulsive. Notons en passant que cette dénomination de maladies convulsives donnée à la chorée et à l'épilepsie
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signifie précisément que ce sont là des affections dans lesquelles les centres nerveux présidant aux mouvements ont, par suite d'un désordre quelconque, perdu la coordination et la subordination si manifestes dans leur fonctionnement à l'état sain, et ne développent qu'une action irrégulière, violente et pervertie.
On pourrait de même fort bien présenter la folie comme une chorée ou une affection convulsive de l'esprit; les centres nerveux dérangés étant non plus ceux qui président aux mouvements mais ceux qui servent aux opérations mentales et le désordre se manifestant en conséquence par des convulsions non des muscles mais de l'esprit. De là vient que, dans certains cas, le trouble passe soudain des centres d'une catégorie à ceux de l'autre, les symptômes primitifs cessant et étant remplacés par des symptômes d'un ordre nouveau. Ainsi une violente névralgie disparaît et le patient a un accès de folie sous une forme quelconque , les conditions morbides qui pervertissent la fonction ayant passé des centres sensoriels aux centres intellectuels ou affectifs. La folie se dissipe-t-elle ? la névralgie reparaît. Ainsi encore, les convulsions cessent et l'insanité éclate; le transfert se faisant des centres du mouvement aux centres de l'esprit; ou bien, inversement, l'apparition des convulsions peut être la terminaison d'une attaque de folie. Ces exemples indiquent que l'espèce d'altération morbide, condition physique du trouble fonctionnel dans les centres nerveux sensoriels et moteurs , est semblable à celle qui est la condition du trouble fonctionnel dans les centres affectifs et intellectuels. En tout cas et quoi qu'il en soit, ils autorisent certainement à conclure qu'une maladie de l'esprit est un désordre où il n'y a rien de métaphysique mais rigoureusement comparable à ces autres troubles nerveux, la chorée, l'épilepsie, etc. Il faut, une fois pour toutes, se bien couvain-
cre que cette conception pathologique de la nature de l'aliénation mentale est conforme à la réalité des choses ; on échappera ainsi à une multitude de spéculations vaines. Cela est surtout indispensable quand on s'applique à se former une juste et exacte opinion de la responsabilité des fous.
Il est encore un état de dégradation, si même ce n'est pas positivement une maladie, qui se rattache étroitement à la folie soit comme cause, soit comme effet; je veux parler de la dipsomanie. Quantité de faits peuvent être invoqués pour prouver que l'ivrognerie des parents, en particulier cette forme de l'ivrognerie appelée la dipsomanie qui éclate de temps en temps en paroxysmes irrésistibles, est chez les enfants une cause d'idiotie, de suicide ou d'insanité. Il semblerait que c'est bien véritablement une maladie nerveuse, une sorte de folie; on retrouve dans ses accès la périodicité qui est un caractère commun des névropathies , et sa proche parenté avec la folie se révèle dans ce fait que, lorsqu'elle s'est produite dans une génération, elle peut devenir dans la génération suivante une cause de suicide ou d'aliénation mentale; inversement l'insanité du parent peut engendrer la dipsomanie chez l'enfant.
En indiquant ces relations entre les maladies mentales et les autres affections nerveuses, j'ai cité uniquement des exemples de ce genre de maladies appelées fonctionnelles , dans lesquelles les moyens d'investigation en notre pouvoir ne nous permettent de découvrir, à l'autopsie, aucune altération morbide. Ce n'est pas que l'existence de modifications matérielles ne soit à présumer, dans la profondeur de ces éléments de la structure auxquels nos sens n'ont pas encore pu obtenir accès. Au moyen du spectroscope on a découvert des faits qui, avant son invention, nous étaient entièrement inaccessibles ; au moyen du télescope on a découvert des étoiles qui sans
lui nous seraient à jamais demeurées inconnues ; ma ferme croyance est qu'un jour viendra de même où, par l'invention d'instruments perfectionnés, les mouvements insensibles des molécules seront aussi perceptibles que les déplacements des masses planétaires; alors nos successeurs découvriront sans peine les causes physiques de désordres que nous sommes aujourd'hui contraints d'appeler fonctionnels.
C'est donc avec les maladies soi-disant fonctionnelles, comme l'épilepsie, la chorée, la névralgie, que la folie se montre en parenté plus manifeste, et non pas avec les maladies organiques, comme l'apoplexie ou le ramollissement du cerveau, où l'on constate sans difficulté une détérioration visible de la structure des centres nerveux. La raison en est, probablement, que les maladies fonctionnelles sont strictement et essentiellement une affection des nerfs, tandis que les maladies organiques sont plutôt dues originairement à une affection des autres tissus. L'apoplexie, par exemple, est causée par la dégénérescence des parois des vaisseaux sanguins et leur rupture consécutive ; c'est, pourrait-on dire, une inondation des terres adjacentes par l'effondrement des berges d'un canal. La structure des nerfs n'est détruite que secondairement et par rhémorrhagie. Quant au ramoUissement du cerveau il est probablement dû à un vice de nutrition tout autant qu'à une certaine faiblesse inhérente à l'élément nerveux. En somme, quelles qu'elles soient, il est certain que les modifications morbides des éléments intimes du système nerveux, formant les conditions du dérangement mental, sont beaucoup plus rapprochées des conditions morbides, semblablement obscures, de l'épilepsie, de la névralgie et de la chorée, que des altérations de la structure, visibles et palpables, rencontrées dans les affections dites organiques.
A peine est-il nécessaire de dire que ceux qui ont hé-
rité d'une tendance ou d'une prédisposition à l'insanité, sont, toutes choses égales d'ailleurs, bien moins favorablement munis que les autres dans la lutte pour l'existence. Les centres nerveux, chez eux, sont moins stables et tombent par conséquent avec plus de facilité dans le désordre fonctionnel. Or, l'équihbre une fois troublé, le système n'y revient ni aisément ni promptement, comme lorsque les centres sont sainement constitués ; tout au contraire il est alors apte à trouver la stabilité la plus grande dans le dérangement même de sa fonction. C'est ainsi que, dans les composés organiques d'une grande complexité, les éléments se résolvent promptement en des combinaisons plus simples et plus.fixes, et que le corps humain, en passant par les phases successives de la putréfaction, se réduit finalement à de l'acide carbonique, de l'ammoniaque et de l'eau. Toutes les maximes de toutes les philosophies, tous les enseignements de toutes les religions que le monde ait jamais connues ne parviendront pas à annihiler cette impulsion physique, encore bien qu'ils réussissent en certains cas à la neutraliser.
Il y a naturellement plusieurs degrés dans la prédisposition héréditaire; chez certains individus elle est si faible que personne n'en soupçonnerait l'existence ; d'autres, au contraire, en portent les marques certaines dans la physionomie, dans les manières et dans le langage ; ils présentent des particularités assez caractéristiques, pour qu'on soit en droit de les appeler du nom de tenvpérament fou ou de névrose vésanique. Ce n'est pas que tout membre d'une famille où existe soit une maladie mentale soit une affection nerveuse manifeste ce tempérament; il y a, au contraire, des individus, nés de parents fous, chez lesquels on ne note aucune singularité du corps ou de l'esprit; mais, sans se manifester chez eux, la névrose héréditaire y peut être néanmoins à l'état latent, non pas étemte mais assoupie, y sommeiller et ne paraître sous
une forme ostensible qu'à la génération suivante. Plus on étudie de près les dérangements de l'esprit et leurs causes, plus on discerne nettement que l'influence de particularités héréditaires, parfois de l'espèce la plus vulgaire en apparence , produit chez les descendants des états névropathiques plus marqués. « D'où" cela peut-il bien venir » Telle est la question que le médecin s'entend adresser chaque jour par un père ou une mère désespérés ; et, tout dans la physionomie, dans les gestes, dans les pensées et les sentiments habituels de l'infortuné qui interroge, décèle jusqu'à la dernière évidence cette cause dont il est en peine. Si le médecin pouvait répondre d'un mot et en toute sincérité, l'honnête réponse serait celleci : c( Le développement pathologique de votre propre nature. »
Quand le tempérament fou s'est développé sous sa forme la plus prononcée, on doit reconnaître que la prédisposition héréditaire a pris le caractère d'un abâtardissement de la race. L'individu représente alors le commencement d'une dégénération qui, si elle n'est pas arrêtée par des circonstances favorables, ira croissant de père en fils et aboutira à la dégradation extrême, à l'idiotie. Avec l'idiotie fort heureusement survient l'extinction de la variété dégénérée, car avec elle arrivent l'impuissance et la stérilité. Au-dessous et au-dessus du petit coin de la nature accessible à nos facultés et avec lequel nos sens nous mettent en rapport, il existe une force qui dirige l'évolution sur la terre et veille à ce que son œuvre s'accomplisse ; sans égard à ce qu'il en peut coûter, chez les animaux comme chez les hommes, de temps, de vie dépensée et de souffrance individuelle.
Observons maintenant que, dans ses formes les moins accusées, la névrose vésanique est loin d'être ce mal sans mélange qu'on pourrait croire, à première vue. A bien considérer les choses, on est vraiment frappé de tout ce
que l'humanité doit à l'initiative, au talent spécial, au génie même d'individus descendant, médiatement ou immédiatement, de familles où existait une certaine prédisposition à la folie. Ceux-là sont aptes à découvrir et à suivre les chemins détournés de la pensée que n'ont pas su reconnaître les intelligences les plus solides ; et, en jetant sur les choses une lumière indirecte, à faire apercevoir ainsi des rapports dont nul ne s'était avisé. On note cette tendance d'esprit même chez ceux d'entre eux qui n'ont ni génie ni talent particulier ; ils ont une manière nouvelle d'envisager les choses; leurs actions sortent de l'ornière commune; leurs pensées, leurs sentiments ne suivent pas la routine ordinaire ; ils montrent dans leurs remarques une certaine originalité, une certaine singularité même, parfois de très-bonne heure. Gela se manifeste souvent par une curieuse promptitude de répartie et une facilité à des œuvres ou des discours d'une ingéniosité bizarre qu'une personne moins spécialement douée n'imaginerait de sa vie. Non moins notable est l'indépendance avec laquelle quelques - uns discutent comme de simples problèmes de mécanique telles questions ou tels événements que les idées reçues et les sentiments s'y rattachant protègent d'une opinion convenue. A l'égard de la plupart des croyances reçues, ils sont en général plus ou moins hétérodoxes ou hérétiques; sans beaucoup de constance parfois, car ils passent facilement, en fait d'opinion, d'un extrême à l'autre. On sait aussi qu'ils montrent fréquemment un sentiment du beau remarquable et quïls possèdent des talents et des aptitudes artistiques tout particuliers. Ce qui les caractérise, c'est l'intensité du sentiment et de l'énergie; soutenus par une foi profonde dans l'opinion qu'ils adoptent, ils déploient pour la répandre beaucoup de zèle et de persévérance ; ils rendent ainsi de grands services comme réformateurs; le fanatisme qui les possède est si
fort qu'il les mène au but sans souci des plus formidables obstacles.
Un homme d'une vaste intelligence, calme et profonde à la fois, scrutant l'histoire du développement de notre espèce à travers les siècles, verra d'abord d'où nous sommes partis ; il pèsera la valeur des croyances, mettra en parallèle la foi d'aujourd'hui avec celle d'hier et celle de chaque époque du passé le plus reculé, et se demande combien différente sans doute sera la foi de l'avenir le plus lointain auquel l'imagination puisse atteindre ; alors, considérant avec le prédicateur la fin incertaine de tout le travail auquel l'homme travaille sous le soleil; — tant s'en faut qu'il soit fortement poussé à entrer en lutte avec ce qui lui semble erreur , ou irrésistiblement entraîné à répandre avec ardeur ce qui lui paraît vérité. Bien plutôt, comme Pilate, sans ironie et par un froid esprit de philosophie, demanderait-il : « Qu'est-ce que la vérité? » Gomme Gallion, au milieu du tumulte de la bataille, il s'assiérait en se disant que cela ne le regarde point. L'étroitesse et l'intensité de la conviction, quelque chose de la foi du monomane en ses révélations particuhères, un zèle fanatique pour l'action, voilà ce qui est nécessaire pour constituer le réformateur. Aussi, en toute vérité, peut-on s'assurer que beaucoup de grandes réformes, dans le domaine de la pensée ou dans le domaine de l'action, ont eu pour initiateurs des hommes sortis dune famille de fous, et considérés eux mêmes, quelques-uns du moins, comme insensés. Celte classe d'hommes présente ce que, dans notre ignorance, nous sommes bien forcés d'appeler des variétés accidentelles de la structure et des fonctions de l'esprit, variétés qui, suivant les circonstances , périssent ou sont le point de départ d'une évolution dans une direction nouvelle. Ceux qui la composent ont eu le zèle nécessaire et aussi cette impulsion, cette force d'originalité qui est une sorte
d'inspiration, car la réflexion ne peut pas l'acquérir ; de là, sans doute, l'idée superstitieuse longtemps dominante en certains pays, que les fous étaient divinement inspirés. C'étaient des cerveaux fêlés, mais, comme on l'a dit, par la fêlure entre la lumière.
Ce qui entretenait autrefois le préjugé que les fous sont inspirés, c'est qu'on identifiait la folie avec le délire prophétique et qu'on la croyait d'origine surnaturelle. Il en était ainsi chez les peuples de l'Orient; chez les Grecs euxmêmes, la folie comme l'épilepsie passait pour un mal sacré. Aussi le mot mania signifiait-il à la fois la folie et l'esprit prophétique :
Platon fait dire à Socrate i : « Les plus grands biens nous arrivent par un déhre inspiré des dieux. C'est dans le déhre que la prophétesse de Delphes et les prêtresses de Dodome ont rendu aux citoyens et aux États de la Grèce mihe importants services ; de sang-froid , elles ont fait fort peu de bien ou même elles n'en ont point fait du tout. Mais ce qui mérite d'être remarqué, c'est que, parmi les anciens, ceux qui ont fait les mots n'ont point regardé le délire ([j.av.'a) comme honteux et déshonorant. En effet, ils ne l'auraient point confondu sous une même dénomination avec le plus beau des arts, celui de prévoir l'avenir qui dans l'origine fut appelé fxavcxi C'est parce qu'ils regardaient le déhre comme quelque chose de beau et de grand, du moins lorsqu'il est envoyé des dieux, qu'ils en donnèrent le nom à cet art; et nos contemporains par défaut de goût, introduisant un T dans ce mot, l'ont changé mal à propos en celui de [xavra-zi 2. »
..i; an"lr devoir pour la clarté rétablir le pas-
sage en entier d'après la traduction de M. Cousin (p. 43). Dans la citation grecque comme dans le texte anglais l'argumentation purement nominale est difficile à rendre en français. ^t^M^
ZXL'IT"^' ''''' les aliénfstes
comme nor - Jf^^^f ^^^^ ^^i le mot délire pour madness comme pour /*«vta. (Traducteur.)
2. M«vt«, délire, folie; - /*«v«,5, l'art du délire ou de la folie; -
Ainsi, la folie est identifiée avec l'inspiration divine, et c'est dans ce sens qu'il est dit du fou : « La multitude le trouve en faute et hors de sens, mais il échappe à la multitude qu'il est inspiré. » Il est réellement dans un état d'esprit plus noble et plus exalté que celui d'un homme de sens rassis, et sa pensée y gagne non pas un accroissement de force calme et soutenue, mais de brillants éclats de divination merveilleuse. En même temps Platon distingue de cette espèce de délire ou de (xavta sublime, le délire qui provient de la fâcheuse condition du corps ou de l'esprit, le déUre du fou, de l'ignorant et de l'insensé. Il y avait donc le délire ou la folie propre à l'esprit prophétique, et le délire ou la folie provenant de la maladie, assez rapprochés l'un de l'autre parfois pour se confondre entièrement.
Les prophètes de l'Ancien Testament s'exprimaient sans doute du ton de la passion, en gesticulant avec véhémence et comme possédés d'un esprit auquel ils ne pouvaient pas résister. Aussi les regardait-on comme des fous extravagants. « Pourquoi cet insensé est-il venu vers toi? » demande-t-on à Jéhu (Rois, 8, 11). Scémahja écrit une lettre pour déclarer que le prophète Jérémie est fou, et qu'il faut le mettre en prison (Jérémie, 29, 56). Alors, comme aujourd'hui, il était parfois vrai de dire : « Même la vérité a manqué et quiconque se retire du mal est traité de fou (Isaïe, 59, 15] . » Du Christ lui-même, il a été dit plus tard : « Il est possédé du démon et il est hors de sens; pourquoi l' écoutez- vous? (Jean, 10, 20). » Festus s' adressant à Paul s'écrie : « Tu es hors du sens,
/*KVTK>5 l'art prophétique. Sur ce sujet, je renvoie à l'ouvrage du Rev. Augustus Clissold : L'Esprit prophétique dans ses rapports avec la sagesse et la fnlie, où je puise ces citations. M. Clissold fait ressortir ce qu'il appelle l'inconséquence de ceux qui admettent l'origine divine des visions des prophètes de l'Ancien Testament et qui rejettent en même temps les visions de Swedenborg en lui refusant le don de prophétie.
LA ZONE MITOYENNJ': 51
Paul, ton grand savoir dans les lettres te met hors du sens (Actes, 26, 24). » Il est certain qu'on a de tout temps reconnu quelque chose de commun entre l'état mental du génie inspiré ou du prophète, et l'état mental du fou ; et c'est pourquoi les mots de délire et d'aliénation mentale ont été employés pour désigner l'un et l'autre état. Il y avait une aliénation résultant de l'inspiration divine, dans laquelle l'esprit était exalté au sublime, et il y avait une aliénation provenant simplement de la maladie, — un délire qui était celui de l'inspiration céleste et un délire qui n'était que folie ou possession démoniaque. Possédé du bon esprit, l'homme était prophète; possédé du mauvais esprit, il était fou. Il n'était pas toujours facile de distinguer ces deux état^ l'un de l'autre : quelques prophètes de l'Ancien Testament , par exemple, présentent des symptômes qu'il n'est guère possible d'interpréter que comme les effets de la foHe; à coup sûr, s'ils n'étaient pas fous ils imitaient à s'y méprendre les allures des fous 1.
celntuTe de'lin^^pV?'''^'"^ ''"■'P'" prophétique, achète une ceinture de hn et en ceint ses reins. Il entreprend ensuite un ong voyage vers l'Euphrate pour cacher cette ceinture Sans le rou d un rocher. Il revient et, de nouveau, plusieurs jours après Il fait le même voyage pour retirer la ceinture du trou et il s aner çoit qu'elle est pourrie et qu'elle n'est plus bonne à rien |zT chiel prend une tuile et, sur cette tuile, trace le plan de Jérusa" lem; ensui e 11 met le siège contre cette ville qu'il vient dp" dessiner; il bâtit des forts, élève contre elle des terrassernot
tn \ JT ^ '^'^'^ï^' co^^mandement avait d'abord été Teî tu les cuiras avec des excréments d'homme - ., mais /nmmV-.
ci muraille, de ses propres mams ; et il enlève ses meubles
Bien des gens diront qu'il est excessif et absurde de supposer qu'un bien quelconque, ou même un grand événement, ait pu provenir d'une source contaminée par le délire ou par l'insanité. Mais, sans chercher d'autres exemples, que ceux-là veuillent bien examiner comment naquit et grandit le Mahométisme. Il ne peut pas y avoir le plus léger doute, sauf pour les fidèles, que Mahomet dut à une attaque d'épilepsie sa première vision ou révélation, et que, trompeur ou trompé, il tira avantage de cette infirmité pour se faire passer comme inspiré du ciel. Ses visions ont exactement le caractère de celles que, d'après l'expérience médicale, il est dans la nature de l'épilepsie de produire. Les épileptiques enfermés dans les asiles ont assez fréquemment des visions toutes semblables, à la réalité et à la vérité desquelles ils croient fermement; et, pour mon compte, je croirai que l'apparition qui changea Saiil le persécuteur en Paul fapôtre, ■ fat une imposture, avant d'admettre que Mahomet ait pu douter, d'abord, de la réalité des choses révélées dans sa vision.'Quand donc on considère sérieusement ce qu'il est advenu de ces visions et ces extases épileptiques, il y a certes heu d'hésiter avant de se risquer à dire quelles choses la folie ou un état voisin est capable d'enfanter; et Ton voit avec queUe précaution il faut accueilhr les révélations qui dépassent la portée de notre raison. Il n'est d'aiUeurs pas nécessaire pour le raahometan de reieter ce qu'il peut y avoir de bon dans les enseignements de Mahomet, parce qu'il ne peut plus admettre la prétendue autorité surnaturelle qui les recommandait.
- i„ miplniips-uns des Juifs accourus pour
sur ses épaules a la vue de ^^^^ ^^^..^ ^
deTeÏL sesSs^rd^^^^^^^^ les soulie'rs de ses pieds se met de dessus ««•' 3'° , • ^ g mnrche ainsi nu et decliausse,
'°^'Tllîpnce de îesp^^ Osée déclare qu'il lui a
sous 1 ^"ûuence de 1 e^^^^^^^ P ^ mauvaise vie, et en con-
!! Jérèmie, 13, 1. - Ezéchiel, 4, 1 et seq., 'U, 4. - Osée, ô, i.)
La ressemblance observée entre l'inspiration prophétique et la manie , ou folie, faisant donner le même nom aux deux choses, est un fait d'un grand intérêt, relativement à ce que j'ai dit du tempérament fou et des antécédents de famille de maint réformateur ou novateur. Le fou est en contradiction avec la masse sur une de ses opinions; ainsi en est-il du réformateur à l'origine ; la différence est que la foi du réformateur est en avance sur le système général des idées reçues, mais finit avec le temps par être acceptée, tandis que la croyance du fou, en opposition avec le sens commun, n'obtient jamais l'adhésion générale et s'éteint avec lui ou avec le petit nombre de gens déraisonnables qui en ont ressenti la contagion. Mais il est arrivé bien des fois, en ce monde, que des opinions qui semblaient absurdes au sens commun de l'humanité, et par conséquent réputées folie, se sont trouvées en fin de compte être la vérité même. La façon singulière d'envisager les choses, qui caractérise le tempérament fou, n'est peut-être qu'une sorte d'intuition et de vue intérieure, une inspiration pour ainsi dire, à la hauteur de laquelle la méditation laborieuse n'aurait jamais pu atteindre^ et agissant tout à l'opposé de cette routine où se traîne la vie mentale de la plupart des hommes. Elle est bien rare la force de sortir des sentiers battus de la pensée, de se dégager par une heureuse inspiration des liens de l'habitude et d'ouvrir à la réflexion une voie nouvelle; elle devrait être la bienvenue en dépit des extravagances auxquelles elle aboutit parfois, et tombâtelle dans les divagations de la fohe. L'individu que tourmente ainsi une irrésistible tendance au perfectionnement, peut ne pas savoir l'appliquer où il faudrait et la manifester de la façon la plus ridicule, mais peut-être n'en est- il pas moins l'organe inconscient d'une idée nouvelle dont le germe s'implantera, pour y devenir largement fécond, dans un esprit doué d'une aptitude philosophique
supérieure, quoique incapable de l'inspiration originaire. En effet, ceux qui comprennent et qui coordonnent les tendances de la pensée ne sont généralement pas ceux qui les ont fait naître.
L'orbite de la pensée humaine est, comme les orbites des planètes, déterminée par des forces antagonistes. Une force centrifuge ou révolutionnaire projette et répand des idées nouvelles , tandis que le frein de l'habitude agit comme une force centripète et conservatrice, et la résultante de ces deux actions contraires est la voie dans laquelle s'accomplit l'évolution de l'esprit. Ajoutez à l'impulsion excentrique l'enthousiasme brûlant, l'énergie passionnée avec lesquels le croyant entretient et propage sa foi, cette confiance en la force intrinsèque de son principe qui subjugue l'incrédule et peu à peu se communique aux disciples, et vous aurez l'explication de la ressemblance de tout temps signalée entre l'inspiration prophétique du génie et la manie de l'insensé. Car le tempérament fou peut, suivant la direction dans laquelle il se développe, mener son homme à la folie ou faire de lui l'inventeur d'une idée neuve ou d'une découverte originale ; la foi et la persévérance avec lesquelles il poursuit son but le sauvant positivement de la fohe qui, sans cela, aurait pu l'atteindre. Ici, comme ailleurs, il faut avoir égard aux circonstances extérieures et comprendre que le résultat en dépend, autant que du fait intérieur lui-même ; en effet, dans la même famille, il n'est pas rare de voir un individu dont toute la carrière s'est écoulée dans des conditions heureusement appropriées, arriver au terme de sa vie sans avoir fait que côtoyer le dérangement mental , tandis qu'un autre, placé dans des circonstances moins favorables, devenait désespérément fou.
Les médecins aUénistes sont parfois accusés, et pas toujours injustement, d'être trop enclins à confondre l'excentricité avec l'insanité, et de voir la maladie là où des
personnes moins prévenues ne parviennent à découvrir rien d'anormal. L'excentricité n'est certainement pas toujours l'insanité; mais il est hors de doute qu'elle est souvent l'indice extérieur du tempérament fou et qu'elle peut friser l'insanité ou même y aboutir positivement. Sans donner trop d'importance à des singularités de la pensée, du sentiment ou de la conduite compatibles, en somme, avec la sanité parfaite, il faut, lorsqu'on cherche à s'en rendre un compte exact et vrai, avoir certains faits présents à l'esprit. En premier Ueu, on remarquera que dans certaines familles, dont tels membres sont excentriques, tels autres membres sont décidément fous. Secondement, l'excentricité, après s'être maintenue dans ses limites pendant un temps quelconque, a fmi par tourner à l'insanité incontestable. Troisièmement, des monomanes d'une insanité avérée sur un sujet déterminé sont excentriques dans leur manière générale de se comporter. Enfin des personnes chez qui le dérangement d'esprit n'a été que trop réel et qui ont été affectées d'insanité sous une de ses formes reconnues, demeurent souvent, après qu'elles sont réputées guéries, excentriques pour le reste de leurs jours.
Tout en reconnaissant que le tempérament fou n'est pas nécessairement un mal sans mélange et qu'il peut se développer parfois dans une direction favorable, il faut avouer en même temps qu il constitue toujours pour l'individu un danger plus ou moins grand. S'il arrive que les circonstances extérieures ou quelque maladie du corps le soumettent à une rude épreuve, il y a pour lui bien plus de chances de devenir malade d'esprit que pour une organisation sainement et solidement constituée. Certains changements physiologiques, comme l'avènement de la puberté toujours accompagné d'une commotion physique et mentale, la grossesse, le retour d'âge, mettent fréquemment en péril la solidité de l'esprit ; les déceptions, les
infortunes ont plus d'effet encore sur une raison chance- Jante. Toutes ces causes de trouble rencontrent dans ia prédisposition constitutionnelle un puissant concours. De plus, en pareil cas, l'éducalion est beaucoup plus difficile. Les impulsions naturelles du tempérament se manifestent de bonne heure dans la vie ; elles exigent une attention et une discipline que peu de personnes sont assez bien douées pour leur assurer et auxquelles est loin de satisfaire la routine d'une éducation ordinaire. Il en résulte que, durant l'importante période de la croissance, alors qu'une pédagogie appropriée pourrait contribuer beaucoup à former et à fixer le caractère, les propensions innées gagnent en force, par suite de l'indifférence ou de l'inattention des parents , ou sont trop violemment comprimées par une intervention brutale.
Dans les remarques précédentes, j'ai parlé du tempérament fou en général ; mais il en existe, dans la réalité des choses, plus d'une variété dont la description ne serait bien à sa place que dans un traité de la folie. L'important, ici, est de reconnaître nettement que cette sorte de tempérament existe, et que, sans abolir la responsabilité du sujet, en aucune manière, il doit entrer en compte lorsqu'il s'agit d'apprécier des actes de violence paraissant indiquer un accès positif d'aliénation mentale. Tout inacceptable qu'il puisse paraître de supposer qu'un crime est une preuve de folie alors que pas un symptôme antérieur n'a fait prévoir le mal, il est cependant possible que le crime marque la période où la tendance à l'insanité est devenue l'insanité elle-même, — l'heure où l'organe trop faible a cédé à la poussée qu'il supportait.
Enfin, parmi les conséquences possibles de l'insanité chez les ascendants et dans la famille, il en est une encore qui pour notre étude actuelle est d'un spécial intérêt; c'est l'entière absence de sens moral. Quand on se fait de l'esprit l'idée que s'en font les métaphysiciens, on ne doit
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guères admettre que l'absence de sens moral puisse être jamais un vice congénital de l'organisation mentale ; néanmoins, pour peu qu'on ait confiance aux résultats de l'observation, il faut bien reconnaître que ce défaut est parfois la conséquence de la folie des parents. On peut, en effet, le constater même chez déjeunes enfants qui, longtemps avant de savoir ce que c'est que le vice, ont montré cependant un manque absolu de sentiment moral en même temps que leurs actions décelaient toute sorte de penchants immoraux ; c'est-à-dire une incontestable imbécillité ou insanité morale. De même qu'il est des gens incapables de distinguer certaines couleurs et affectées de ce qu'on appelle le daltonisme ; que d'autres n'ont point l'oreille musicale et sont incapables de reconnaître une note d'une autre , il y a des individus qui naissent privés de sens moral. Ce défaut est souvent accompagné d'une diminution plus ou moins grande de l'intelhgence, mais non pas toujours ; il arrive même parfois que l'inteUigence est remarquablement aiguisée tandis qu'il n'y a pas trace de facultés morales.
Nous voilà donc ramenés à la parenté du crime avec la folie. Une personne qui n'a point de sens moral est naturellement très-apte à devenir criminelle, et, si l'intelhgence n'est pas chez elle assez forte pour la convaincre que, en fin de compte , le crime ne lui réussira point et que, par conséquent, c'est, d'après le calcul le plus bas, une folie, il y a grande chance pour que le crime soit accompli. Comme je l'ai indiqué dans le premier chapitre, les criminels proviennent souvent de familles affligées de folie ou de quelque autre névropathie; et les exemples ne sont pas rares de familles où l'un des membres est fou tandis qu'un autre est négligent, dissipé, dépravé ou même criminel. Morel i cite plusieurs cas de ce genre