‹ Le crime et la folie [electronic resource]Chapitre 4 sur 44 · Morel. Traité des maladies mentales · texte numérisé non relu

Morel. Traité des maladies mentales

fort remarquables, dans le livre où il a décrit et établi d'une façon si instructive la marche de la dégénérescence par la production de imriétés morbides de l'espèce humaine. Le docteur Prichard cite l'exemple d'une famille dont plusieurs individus étaient fous et avaient été enfermés dans des asiles ; ils se ressemblaient beaucoup et le mal éclatait chez tous à peu près au même moment de la vie. Un jeune frère différait de tous les autres par l'organisation physique et semblait avoir chance d'échapper à la destinée commune , et outre ce cas d'immunité il n'y en avait qu'un autre dans cette famille; mais celui-là, comme le docteur en fait la remarque, était pour elle un malheur plus grand : C'était un dernier frère qui n'avait jamais été fou ni jugé tel, mais qui, toute sa vie durant, fut un misérable livré au désordre et à la dépravation ; causant ainsi à ses amis les plus grands chagrins et les pires ennuis. Combien de mauvaises têtes , combien d'hommes pervers dont la vie n'a été qu'un malheur pour eux et les autres, combien de monstres dans l'histoire, dont la carrière n'a été pour l'humanité qu'un châtiment cruel, nous apparaîtraient tout à coup comme les victimes fatales de quelque prédisposition morbide si le secret de leurs natures nous était révélé !

Remarquons ici que les recherches indépendantes d'observateurs étudiant des objets différents conduisent à la même conclusion : le sens moral dépend essentiellement de r organisation. Ainsi que je l'ai rappelé dans le précédent chapitre, l'étude des criminels a convaincu tous ceux qui les ont pratiqués que le manque partiel ou total de sens moral est très-souvent, dans cette classe spéciale, la conséquence d'un vice d'organisation; et, on vient de le voir, l'observation des aliénistes les plus distingués établit que l'absence de sens moral est un des effets occasionnels de l'existence de la folie dans la famille. En suivant deux voies de la recherche distinctes , nous som-

mes arrivés à la même conclusion. Les sentiments moraux, par conséquent, ne peuvent pas être envisagés uniquement au seul point de vue psychique et comme s'il n'existait aucune relation entre eux et la structure physique ; ils constituent une fonction de l'organisation qui dépend de l'intégrité de là partie du système nerveux présidant à ses manifestations comme en dépend l'activité de toute autre fonction de l'esprit. Le sens moral sanctionne tous les actes qui peuvent procurer le bonheur et le progrès de l'espèce; il prohibe tous ceux qui conduiraient, si on s'y laissait aller, à la dégénérescence ou même à l'extinction de l'humanité. En d'autres termes , quand le sens moral est sain et fonctionne sainement, son activité, comme celle de n'importe quelle partie, a pour résultat le bien-être de l'organisme; il dépérit faute d'exercice et - son affaibhssement entraîne la dégradation de l'individu et par là même la dégénérescence de l'espèce.

La psychologie médicale doit tenir pour certain que, dans la discussion relative à l'origine du sens moral, les arguments les plus probants sont du côté de ceux q;ui n'y veulent voir qu'une faculté acquise. Tout ce que l'on connaît des effets de l'éducation et de l'action héréditaire est d'accord avec cette doctrine. Dans la famille primitive et dans la tribu, les sentiments d'intérêt commun et la réprobation habituelle attachée à tout acte de l'individu préjudiciable à l'association, devaient finir par engendrer l'idée du bien et du mal. Par rapport aux actes de cette catégorie , et dans le cours des générations , cette idée transmise par l'action de l'hérédité devait devenir un instinct plus ou moins prononcé. Il fut un temps, nous le savons, où les hommes erraient sur la terre, groupés en familles ou en tribus. Pour qu'ils pussent s'élever de cette existence nomade à la dignité de nation, une condition essentielle était l'acquisition et le développement d'un sens moral; mais ce n'est pas là un agent préexistant,

c'est un effet concomitant de l'évolution Ce développement continue encore à se faire, avec lentenr, et la preuve que le sens moral n'est point lui-même l'instigateur du progrès, c'est que de nation à nation il fait encore entièrement défaut. L'espèce humaine s'est élevée jusqu'à la vie nationale, mais elle n'a pas encore pu atteindre à l'existence internationale. Les principes moraux n'ont point changé depuis les temps historiques, et pourtant les nations vantent encore, comme la plus grande des vertus, le patriotisme qui réellement n'est qu'une marque d'imperfection morale. Les hommes d'État ne voient souvent rien de plus beau que de tourner en dérision et en mépris le cosmopolitisme. Or, on n'en peut douter, le temps viendra, si loin qu'il puisse être encore, où les nations sauront et sentiront que leurs intérêts ne font qu'un; où le sens moral sera développé chez elles, et où elles n'apprendront plus à faire la guerre. Cela s'accomplira comme un pas de plus dans l'évolution naturelle, comme une des conditions de la' fraternité universelle, en vertu des mêmes forces qui ont rattaché les tribus les unes aux autres et formé les nations en faisant du patriotisme la haute vertu pour laquelle il est généralement tenu 2.

1. « Et si nous pouvions imaginer que l'humanité reculât à sa première enfance, revint en arrière en passant de nouveau par toutes les circonstances et par toutes les épreuves qu'elle a traversées pour en venir à la hauteur où elle est, — en abandonnant à chaque période, à chaque phase de son histoire refaite à rebours, ce que son esprit et son caractère y avaient autrefois gagné, que de fragments, que de dépouilles du sens moral ne retrouverait-on pas çà et là, gisant sur cette route rétrograde, tant qu'enfin l'on découvrirait la condition initiale, celle où, singe ou homme, notre espèce était dénuée de tout sentiment moral véritable. » (Le Corps et l'Esprit, p. 58.)

2. Le sentiment patriotique qui pousse l'individu à se sacrifier pour le bien de son pays est, à coup sûr, un sentiment d'une haute moralité, mais on use ou plutôt on abuse parfois du mot a patriotisme » pour désigner ce sentiment national qui met les intérêts du pays bien au-dessus des intérêts de l'humanité et qui inspire des devises comme celle-ci: Mon pays avant tout {oiocountry against the loorld).

Si d'autres arguments étaient nécessaires pour justifier l'opinion qui fait de la conscience une fonction de l'organisation — la plus haute et la plus délicate fonction du plus haut et du plus complet développement organique, — l'observation des conditions de la dégénérescence morale les pourrait fournir. Ne sait -on pas que la conscience est pervertie et parfois détruite par une maladie ou une blessure du cerveau ? La dernière faculté acquise dans le progrès de l'évolution de l'homme est la première à souffrir quand la maladie envahit l'organisation mentale. Un des premiers symptômes de l'insanité, qui se déclare avant qu'il y ait le moindre dérangement intellectuel, avant que les amis du malade ne soupçonnent qu'il s'achemine à la folie, c'est la perversion du sens moral paralysé ou détruit. Dans les cas extrêmes, l'homme modeste devient présomptueux et suffisant; le plus chaste est lubrique et obscène; le plus honnête vole ; le plus sincère ment. Sans aller si loin, il y a un afîaibhssement observable des sentiments moraux, un je ne sais quoi de différent dont les plus proches amis sont frappés, bien qu'ils ne sachent trop comment le définir. Or, ces signes de perversion morale sont réellement les premiers symptômes d'un dérangement mental qui peut, dans son cours ultérieur, passer par tous les degrés du désordre intellectuel et finir par la mort de l'esprit, coïncidant avec la destruction des cellules nerveuses qui servent à ses opérations. Admettra-t-on que la terminaison dépende de l'organisation, ou plutôt de la désorganisation, tandis que le début n'en dépendait point? Cette marche de la dégénérescence n'est que le sommaire, dans un individu, de ce qu'on peut suivre dans la série des générations. Dans l'un et l'autre cas, force nous est de croire que les modifications du moral dépendent aussi étroitement de causes physiques, que les modifications de l'intelligence qui les accompagnent ou les suivent. S'il n'en est pas ainsi, autant

nous vaut renoncer à toute étude des fonctions mentales par une méthode scientifique.

Remarquons encore l'effet souvent produit sur la nature morale d'un individu par une violente attaque de folie. Le malade recouvre entièrement la raison , ses facultés intellectuelles n'ont rien perdu de leur vivacité, mais son caractère n'est plus le même; il n'est plus moralement le même homme, le choc a détruit la plus belle partie de son organisation mentale. Désormais peut-être sa vie sera-t-elle aussi différente de sa conduite passée que, dans un sens opposé, l'existence de Saul de Tarse le fut de celle de l'apôtre Paul. Une attaque d'épilepsie produit le mêm.e effet : elle oblitère le sens moral comme elle oblitère quelquefois la mémoire ; et un des phénomènes les plus frappants observés dans les asiles est l'extrême changement de caractère et d'humeur qui, chez l'épileptique, précède et annonce l'approche des accès. Une fièvre, une blessure à la tête transforme de même le caractère. On pourrait emprunter à des autorités différentes bien des exemples de cette action du physique sur le moral, le hasard m'en fournit un rapporté par le docteur Prichard : Dans une famille nombreuse et de mœurs réguhères, toutes les personnes sauf un jeune garçon étaient d'habitudes calmes et paisibles, d'un excellent naturel, rangées et laborieuses. Un accident grave était arrivé à cet enfant qui avait été blessé à la tête. En grandissant, il devint tout à fait différent de ses frères, absolument ingouvernable , dissipé, sauvage, adonné à toute sorte d'excès ; il était en un mot sur la pente de la foUe et cependant l'inteUigence était entière. Le docteur Wigan exprime la chose sous une forme moins absurde, en réalité, qu'elle ne semble, lorsqu'il se dit « fermement convaincu d'avoir plus d'une fois changé le caractère d'un enfant en lui appliquant des sangsues dans le nez. »

Avant de clore ce chapitre, je dois formuler trois pro-

positions définies et faire une remarque générale qui peut très- exactement se déduire de tout ce qui précède. Voici les propositions : 1° Il existe un tempérament fou qui, sans être lui-même une maladie, peut facilement et brusquement se résoudre en une maladie positive sous l'action d'une cause intérieure ou extérieure ; 2° le sentiment moral comme tout autre sentiment est une fonction de l'organisation; 3° l'absence de sens moral est l'effet occasionnel de l'insanité chez .les ascendants. La remarque se présente d'elle-même : avant de considérer jusqu'où et comment la responsabilité est modifiée par la maladie, il est nécessaire de bien comprendre toute la signification physiologique de ces propositions et de se bien convaincre que l'étude physiologique de l'esprit change toutes les relations d'un problème, jusqu'ici exclusivement du domaine de la psychologie et de la théologie.

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