CHAPITRE m
DES DIVERSES FORMES DE l' ALIÉNATION MENTALE
L'idiotie et l'imbécillité. — La kleptomanie, la pyromanie, etc. sont souvent des signes d'imbécillité. — La folie intellectuelle et la folie affective. — La manie générale et la manie partielle. — La monomanie et la mélancolie. — La démence. — La paralysie générale des aliénés. — Objection contre le système de classification généralement reçu qui prend uniquement pour base certains phénomènes mentaux très-sensibles. — Bases sur lesquelles devrait reposer une classification plus exacte. — Le diagnostic de la folie est une question purement médicale. — Classification proposée parMorel. — Classification proposée par Skae. — Dans quelle voie la recherche médicale doit s'engager à l'avenir. — Le devoir du médecin est de faire connaître la vérité quelque impopulaire qu'elle soit.
Quand on se livre à l'examen des diverses sortes d'incapacité mentale dont Thomme peut être affligé, l'observation complète fait reconnaître qu'il faut distinguer les cas d'absence ou de faiblesse d'esprit, des cas de dérangement d'esprit. Les premiers constituent ïidiotie ou V imbécillité; les seconds, la folie proprement dite.
L'idiotie est un défaut d'esprit tantôt congénital, tantôt dû à des causes ayant agi pendant les premières années de la vie, avant le développement des facultés mentales. Elle n'existe pas toujours au même degré. L'être qui en est affligé jouit quelquefois de la parole articulée et montre
une faible lueur d'intelligence; d'autres fois il est entièrement dénué du moindre semblant d'intelligence et de la faculté du langage, il n'est guères plus qu'un organisme végétatif. L'imbécillité est simplement une faiblesse d'esprit due à un développement incomplet et peut présenter tous les degrés d'insuffisance morale et intellectuelle; s'abaissant d'un côté par d'imperceptibles gradations jusqu'à l'idiotie, et montant de l'autre, insensiblement, jusqu'au niveau de l'intelligence ordinaire. Chez certains imbécilles, l'insuffisance générale de l'intelligence coïncide avec un développement singulier de cette même faculté dans une direction spéciale. Ils montrent, par exemple, une mémoire étonnante des détails, comme les dates, les noms, les nombres ; ils se rappellent et racontent avec la plus grande facilité et une extrême fidélité les particularités exactes d'événements éloignés; ou bien ils déploient des aptitudes mécaniques remarquables; ou encore ils font preuve d'un degré de ruse qui semble peu compatible avec leur faiblesse d'esprit générale. Pour établir l'existence de fimbécillité dans un cas quelconque, il faut acquérir la preuve qu'il existe uri défaut d'entendement, non pas dû seulement au manque de développement des facultés mentales par suite d'une éducation trop bornée, mais un défaut d'entendement qu'aucune éducation n'aurait pu surmonter; en un mot, qu'il manque quelque chose à l'esprit. Il est clair, toutefois, que l'ignorance résultant d'une absence complète de culture, bien que ni les médecins ni les légistes ne la voulussent considérer comme de l'imbécillité, devrait, en bonne justice et par des considérations d'humanité pure, avoir pour effet de diminuer la responsabilité.
Naturellement, il est parfois fort difficile de décider s'il y a réellement imbécillité ou non; la question du degré de responsabilité encourue par l'individu se trouve alors encore plus difficile, et même, pratiquement, elle peut être
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insoluble. Il ne peut pas y avoir contestation quant à l'irresponsabilité des idiots: privés de l'entendement par une fatalité contre laquelle ils ne peuvent pas lutter, il serait absurde de parler d'obligation et de responsabilité à leur propos. Mais il n'en est pas de même pour les imbécilles; quelques-uns demeurent, aussi évidemment que les idiots, au-dessous du niveau où la responsabilité commence; mais d'autres, cela n'est pas douteux, ont le discernement, et jusqu'à certain point le pouvoir de faire le bien et d'éviter le mal. En présence de leur défaut naturel, cependant, il ne serait pas juste de leur attribuer la responsabilité dans toute son étendue; en sorte que nous sommes amenés à reconnaître théoriquement une absence complète de responsabilité et une responsabilité mitigée. De même quelques-uns sont capables de conduire leurs affaires; d'autres en sont absolument incapables ; et il en est enfin dont il serait bien difficile de dire s'ils en sont capables ou non.
On ne peut formuler aucune règle générale pour décider à l'égard des imbécillessoit la question de responsabilité, soit celle de capacité. Chaque cas doit être apprécié en lui-même, compte étant tenu de toute la conduite antérieure de l'individu, depuis qu'il est au monde, de manière à juger jusqu'à quel point elle dénote l'insuffisance mentale. C'est un fait d'observation que l'impulsion au vol, à l'incendie, à la violence, est chose fréquente dans tous les cas où les passions sont d'autant plus fortes que rinteUigence est plus faible. Beaucoup de crimes tels que l'incendie, le viol, le vol et l'homicide même, parfois, sont perpétrés par des individus positivement imbécilles. Ce sont des êtres chez qui la dégénérescence de l'espèce est descendue plus bas encore que chez ces criminels si voisins du type de l'imbécillité, dont j'ai parlé dans un précédent chapitre.
En procédant à l'examen des nombreuses variétés de la
folie, on trouve qu'on peut les ranger en deux grandes divisions , suivant qu'il y a ou qu'il n'y a pas dérangement intellectuel ostensible. La première comprend tous les cas dans lesquels il y a insanité de la pensée ou folie avec délire, et on peut l'appeler Folie intellectuelle ou Folie des idées. La seconde se compose de tous ceux dans lesquels il y a insanité des sentiments et des actes, mais sans délire et sans incohérence, et on peut la désigner proprement par le nom de Folie affective.
Ici, à la fin de son analyse, l'expérience médicale se trouve en conflit avec la tradition légale et le préjugé po-pulaire. L'opinion commune est que le fou manifeste nécessairement son mal par du délire^ de la frénésie ou une grande extravagance de conduite, et que l'homme chez qui manque l'une ou l'autre des manifestations de cette espèce ne peut pas être fou ; pour le vulgaire, en un mot, la foUe est chose si ostensible que personne ne peut s'y tromper. Les légistes qui, pour la plupart, n'en savent pas plus que le vulgaire à cet égard, partagent cette manière de voir. En conséquence, quand le médecin vient témoigner de l'existence de certaines formes du mal, beaucoup moins marquées et où les indications sont d'un caractère plus subtil et plus obscur, les gens de loi admettent volontiers que l'homme de l'art expose des théories ingénieuses et imaginaires afin de faire montre d'habileté,'ou bien que, prévenu par la nature de ses études habituelles, il voit la folie partout où il la cherche. Mais les faits sont là ; et ils continuent à s'affirmer après que la raillerie s'est épuisée à jeter le ridicule sur les théories médicales. Il n'est point douteux qu'il existe des cas d'insanité où le dérangement intellectuel n'est presque pas ou même pas du tout apparent; bien plus, parmi les variétés les plus dangereuses de la foUe, plusieurs sont de cette sorte. Les plus dangereuses en effet; car l'insanité se déploie non dans les idées mais dans les actes. Il est, par conséquent,
nécessaire de faire de ces espèces une classe spéciale, n'en déplaise à ceux qui n'ont pas eu l'occasion ou ne se sont point donné la peine d'acquérir la connaissance de ces faits.
En examinant les cas de folie intellectuelle ou de manie (le mot manie étant souvent usité dans le sens général comme synonyme de folie), on voit qu'il en est dans lesquels le désordre de la pensée est général, le malade étant en proie à des délires divers ou à une incohérence plus ou moins grande, tandis qu'il en est d'autres où ce désordre semble limité à un seul sujet, ou à un certain ordre d'idées, l'entendement conservant toute sa netteté sur tout le reste . Ceux-là sont classés sous la dénomination de manie générale aiguë ou chronique; ceux-ci forment la classe de la manie partielle, toujours chronique. Il est rare qu'une question de responsabilité s'élève à propos de manie générale, car le désordre mental est alors patent. Cependant notons en passant que si le critérium légal de la responsabilité, c'est-à-dire la capacité de discerner le bien et le mal dans un cas parlicuUer, était appliqué dans toute sa rigueur et en toute circonstance, il déterminerait parfois la condamnation et le châtiment d'individus affectés de manie générale et qui, dans les paroxysmes de leur folie, commettent des actes de violence dont ils savent bien devoir s'abstenir mais dont il leur est en même temps impossible de s'abstenir.
L'existence de ce qu'on a appelé la manie partielle est admise sans opposition. Ni le vulgaire ni les légistes ne font difficulté d'avouer qu'un homme peut être fou sur un point et très-sensé sur tous les autres ; et, pourlant, a bien considérer les choses, cela parait plus extraordinaire que l'existence de la folie du sentiment ou de la conduite chez un individu qui lïextravague pas. Quoi qu il en sort, il Y a même une tendance à exagérer la fréquence de cette espèce et à en donner une définition plus rigoureuse
FORMES DE LA FOLIE 69 que la réalité ne le comporte. C'est dans ce cas que le conflit se produit entre l'expérience médicale et le dogme légal sur le point de savoir quelle est la responsabilité de l'individu ainsi partiellement fou, s'il vient à commettre un crime qui ne soit pas le produit direct de son délire. Le légiste affirme que, en pareille occurrence, le fou est punissable exactement commue s'il était sain d'esprit; le médecin le nie.
Il est d'usage d'établir dans l'insanité partielle une subdivision, et d'y distinguer la monomanie et la mélsincolie, d'après le caractère du sentiment qui accompagne le délire des idées. Si le malade est exalté, confiant, plein de lui-même et si le trouble de ses pensées est conforme à ces sentiments, on dit qu'il est atteint de monomanie ; s'il est au contraire déprimé, défiant, sombre, et que ses divagations correspondent à cet état, on le dit affecté de mélancolie. Quelques auteurs cependant font de la mélancolie une classe à part et emploient les mots de monomanie et de manie partielle comme synonymes, bien que certains cas de mélancolie soient les exemples les plus frappants d'insanité partielle. Ils se fondent pour cela sur ce qu'il est des cas où le malade est en proie aux appréhensions, à la frayeur, aux délires et à l'anxiété qui en résulte, en un mot sur ce qu'il y a alors désordre général de l'intelligence avec dépression mélancolique. A proprement parler, on ne peut donc pas présenter tous les cas de mélancolie comme des cas d'insanité partielle, puisque quelques uns sont très-réellement des cas de trouble général aigu confinant de si près ou aboutissant si rapidement à la manie aiguë qu'on ne peut pas toujours les en distinguer. Le mot monomanie, si Von veut absolument l'appliquer à la mélancolie, ne devrait désigner que la forme chronique de cette affection, celle qu'Esquirol appelait la lypémanie. L'incertitude de ces divisions, mise en évidence par ce qui précède, atteste le caractère arti-
ficiel et peu satisfaisant de la classification généralement reçue. Elle ne se naaintient que parce qu'on n'en a pas encore présenté une meilleure ou parce que celles qu'on a proposées n'ont pas été admises.
Quand une des formes ci- dessus mentionnées de l'insanité a duré un certain temps sans amendement, l'esprit s'affaiblit; et le fou, passant par tous les degrés de l'aliénation et de la caducité, finit par tomber dans cette condition qu'on nomme la démence. La démence est la destruction de l'esprit par la maladie; et, naturellement, elle est plus ou moins générale, plus ou moins complète. Dans les pires circonstances le démonta aussi peu d'intelligence que l'idiot complet ; la seule différence c'est qu'il a perdu ce que l'idiot n'a jamais possédé.
Il est une forme remarquable de la folie dans laquelle, à des symptômes mentaux d'un caractère à peu près uniforme, se joignent des symptômes de paralysie musculaire. Celte paralysie augmente peu à peu et suit une marche définie qui toujours aboutit à la mort. On fait donc en général de cette variété une classe particulière, sous le nom de Parahjsie générale des aliénés. Comme on le voit, on se départit en cette circonstance du principe d'après lequel les phénomènes mentaux ostensibles servent de base à la classification; ici les symptômes physiques qui accompagnent le désordre de l'esprit sont pris en considération, et ce sont eux qui donnent son nom à la maladie.
A part cette exception, toutefois, la classification admise repose sur l'évidence de quelques-uns des symptômes mentaux les plus sensibles; c'est-à-dire qu'elle est purement psychologique. Elle se réduit simplement à ceci : Y a-t-il exaltation et délire avec plus ou moins d'incohérence'? c'est la manie aiguë ; après qu'un peu de calme s'est étabh, le délire et l'incohérence persistent-ils? c'est la manie chronique; les illusions du déhre sont-
elles bornées à un objet unique ou à certains enchaînements d'idées seulement, le fou s'exprimant sensément sur tout le reste? c'est la monomanie; s'il y a dépression, humeur sombre, idée fixe de damnation ou de ruine, c'est la mélEincolie ; enfm quand il y a obscurcissement de la mémoire, oblitération des sentiments, affaibUssement ou extinction de l'intelligence, c'est la démence
Cette classification a causé bien des mécomptes et plus d'une tentative stérile a été faite pour la remplacer par une meilleure. Elle est extrêmement vague, et, partant, n'apprend presque rien delà maladie. C'est positivement une classification grossière de certains symptômes bien marqués ; ce n'est pas une classification exacte des diverses variétés du mal qu'on désigne sous le terme générique de folie ; elle ne nous apprend rien quant à la cause de telle forme particulière de la maladie et à sa marche, sa durée, ses chances de terminaison, son traitement. De plus, elle ne laisse pas que d'avoir été fort nuisible en concentrant l'attention sur un petit nombre des traits généraux de l'état mental, et en la détournant d'observer les diverses causes physiques de la maladie ainsi que les symptômes du même ordre. Elle a fortifié la notion que la fohe est une maladie de l'esprit sans rendre sensible en même temps que c'est aussi une maladie du corps. Il n'est donc pas étonnant qu'on ait dit que tout homme ayant le sens commun est aussi compétent qu'un médecin pour connaître si un individu est fou ou non. Toutefois pour que cette assertion fût incontestable, il faudrait pouvoir garantir quetouthomme a le véritable sens commun, lequel procède de l'expérience et du savoir et, dans n'importe quel genre d'investigation scientifique, n'est que le sens commun à ceux qui possèdent ces deux quahtés. Le prétendu sens commun de n'importe qui, dépourvu de ces deux lumières, pourrait fort bien n'être que le préjugé commun né de l'ignorance ; autrement, ce premier venu sans expérience
spéciale, se trouvant tout d'un coup aussi compétent que ceux qui se sont instruits de la maladie à force de travail opiniâtre et d'observation patiente, devrait être en vérité un homme d'un sens bien peu commun. Mais n' est-il pas fort étrange qu'on ait fait du sens commun la mesure de ce qui, par essence même, n'a justement point de sens; de ce qui est absolument contraire à toute l'expérience d'un entendement sain ?
Un exemple montrera mieux à quel point l'observation éclairée par l'expérience est nécessaire pour former une juste conclusion. Voici un homme qui a toujours été modéré dans sa conduite, prudent et laborieux en affaires, exemplaire dans toutes les choses de la vie. Tout d'un coup, un grand changement s'opère en lui; il se jette dans les dissipations de toute espèce, se lance dans des spéculations commerciales effrénées, et ne conserve plus le moindre respect ni pour sa fen^me ni pour sa famille, ni pour les devoirs de sa position. Ses amis confondus ne voient là que les effets du vice et gémissent qu'un homme de tant d'honneur et de vertu ait pu faire une si triste chute. Au bout de quelque temps, ils apprennent qu'il va passer en cour d'assises pour y répondre soit d'un attentat à la vie de quelqu'un, soit d'un vol d'argent ou de bijoux, et ils ne s'étonnent pas que les vices de ce malheureux l'aient conduit là. Mais un médecin compétent examine cet homme, il note en lui une légère particularité de la prononciation et peut-être une inégale dilatation des pupilles ; ces symptômes rapprochés de l'histoire de sa vie passée permettent au médecin de dire avec une certitude positive que cet individu est frappé d'une maladie qui, minant peu à peu son intelligencè et ses forces, détruira avant qu'il soit longtemps ses facultés mentales et ses facultés physiques, et enfin sa vie. C'est là un mal si bien connu que le médecin peut satisfaire à ce qui est l'épreuve de toute science, c'est-
à-dire prédire avec certitude ce qui doit arriver. La dissipation, là spéculation, même le vol, n'étaient chez cet homme, comme il arrive souvent, que les premiers symptômes de la paralysie générale des aliénés. Évidemment le sens commun, sans l'expérience particulière, n'avait Ruère chance de décider juste dans un cas pareil. Ce même exemple peut servir en outre à montrer de quel faible secours est une classification uniquement basée sur les symptômes mentaux, et combien le médecin est peu renseigné lorsqu'il n'a pas d'autre guide. En effet, au premier période de la maladie il eût fallu la considérer comme une folie affective ou movcile ; plus tard comme une insanité intellectuelle ; et enfm, au dernier degré, comme une clémence. Ainsi le même patient peut en quelque temps passer par toutes les classes de la symptômatologie, bien que souffrant d'une seule et même maladie. Cela est si évident, et les particularités, soit physiques soit mentales, de la paralysie générale sont tellement caractéristiques, que tous les aliénistes s'accordent à en faire une exception à la règle générale de la classification ; eUe constitue pour eux une classe à part, fournissant ainsi la condamnation pratique la plus forte d'une classification purement psychologique.
Comme il m'a servi à montrer le défaut, ce même exemple me servira à indiquer le remède. Il n'y a qu'à faire pour toutes les formes de la foUe ce qu'on a fait pour la paralysie générale ; c'est-à-dire qu'à étudier avec soin l'histoire naturelle de ces affections et à se mettre ainsi en mesure d'en étabhr la classification naturelle. Par l'exacte observation delà cause, des symptômes physiques et mentaux, et de la marche de la maladie dans chaque cas, par l'accumulation des observations de ce genre, il est à croire qu'on finira par pouvoir former des groupes naturels ou des familles dont chacune aura certains traits caractéristiques. La connaissance de ces caractères fournira immédiatement
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une information positivé sur la cadse, le cours et la terminaison probables d'un cas particulier appartenant au groupe. On ne devrait pas avoir d'autre objet que d'appliquer dans toute leur rigueur les lois de l'observation et de la généralisation inductives à l'étude de la folie, de^ puis ses tout premiers commencements jusqu'à son dernier période ; c'est-à-dire de s'enquérir minutieusement des antécédents de la maladie dans chaque cas, d'observer avec soin tous les faits soit du physique soit du moral qui se produisent dans son cours; d'expérimenter pour ainsi dire sur lé malade en usant de tous les moyens pour mettre en évidence les particularités individuelles de son esprit, comme on emploie tous les moyens pour découvrir toutes les douleurs de son corps; et d'obtenir ainsi une histoire exacte et comialète de son mal. Quand on aurait réuni un nombre suffisant d'observations de ce genre, on procéderait à leur coordination en groupes ou à une généralisation qui en formerait des types naturels ; et alors, un cas particulier se présentant dans la pratique, il serait possible, rien qu'en le rapportant à son ordre naturel, de l'élucider grâce auxnotionsdéiinies déjà acquises. Au lieu de cela, le système actuel qui embrasse sous une vague dénomination une variété plus ou moins grande d'affections, n'ayant souvent rien dé commun que le symptôme particulier d'où cette dénomination est tirée, ne nous fournit sur chacune d'elles que de faibles indications et nulle connaissance positivé.
Il est évident que plus la médecine marchera dans la voie de l'observation inductivé, moins elle sera exposée à la critique des légistes et des personnes dépourvues de la connaissance pratique de la maladie. Il sera impossible de déclarer, comme un Lord Cliancelier d'Angleterre le faisait dernièrem.ent, dans son ignorance, que la fohe est proprement l'objet de l'investigation morale, et de condamner comme le faisait sa suffisance présomptueuse « la
mauvaise habitude qui tend à s'établir de supposer que c'est une maladie physique. » Il deviendra de plus en plus patent que nul ne peut décider de la nature de l'insanité, sans être guidé par la science des hommes qui en ont fait leur étude; et tout le monde reconnaîtra l'absurdité des légistes à prétendre porter, sans l'aide du médecin, un diagnostic médical de la folie, comme tout le monde reconnaîtrait leur sibsurdité s'ils prétendaient porter un diagnostic de la fièvre ou de la variole. Non pas que les espèces soient exactement semblables. Car lorsque le médecin est appelé pour reconnaître la folie invoquée à l'excuse du crime, il ne faut pas perdre de vue que la loi, elle aussi, est intéressée à étabhr un diagnostic, le diagnostic du crime. Or les symptômes dont le magistrat et le médecin ont l'un et Fautre à tirer une conclusion sont en grande partie les mêmes. Malheureusement, tandis que le magistrat peut voir et apprécier les signes qui indiquent le crime, il ne peut pas apprécier les symptômes qui dénotent la maladie; ceux-ci, il les néglige ou il les ignore, car ils n'ont pas de signification pour lui et il est porté à croire que le médecin, qui les aperçoit et en reconnaît l'importance, fait simplement du crime la preuve de la folie. Le vol, aux premiers stades de la paralysie générale, est un fait suffisamment tangible; mais qui, si ce n'est le médecin familier avec le mal, reconnaîtra l'inégalité des pupilles et la gêne de la prononciation marquant le début d'une affection cérébrale incurable, et fournira la véritable interprétation à donner au vol? La folie étant une maladie qui ne peut pas exister sans un désordre des organes et des fonctions physiques, le diagnostic en doit appartenir au médecin, seul compétent pour rechercher et apprécier ce désordre. Ceux qui voudraient lui enlever le diagnostic de la maladie pourraient tout aussi justement lui en enlever le traitement. Feu M. Morel, médecin distingué de l'asile de Saint-
Yon, près Rouen, proposa, il y a quelques années, une classification des maladies mentales, qui, bien que de peu de valeur dans la pratique et défectueuse, comme il serait facile de le montrer, au point de vue théorique, avait au moins le mérite d'exprimer la tendance des études modernes sous une forme systématique. Le but de l'auteur était de classer les désordres de l'esprit d'après leur cause. Il rangeait toutes les formes de la folie en six groupes principaux ayant chacun ses subdivisions diverses en classes ou variétés. L'indication de ces groupes permettra de montrer que la folie est une maladie essentiellement physique et qu'en aucun cas on ne peut obtenir la connaissance réelle de ses causes et de sa nature sinon par l'observation et l'induction.
Dans le système de M. Morel, le premier groupe est celui des cLliéncitions héréditaires. Tous les cas de ce groupe, affirme-t-il, ont des caractères spéciaux auxquels en les peut reconnaître. Les causes ordinaires peuvent déterminer l'explosion du mal; mais une fois qu'il s'est développé il y a dans sa forme, dans sa marche, dans sa terminaison des traits spéciaux qui, pour un observateur habile, en dénotent clairement l'origine. Le second groupe comprend toutes les espèces dans lesquelles l'insanité résulte de l'usage habituel de substances enivrantes ou narcotiques, telles que l'alcool, l'opium, le haschich, ou bien de l'intoxication par des substances vénéneuses, telles que le phosphore, le plomb, le mercure; ou enfin de l'exposition à l'influence pernicieuse des miasmes de marais. Les désordres particuhers des fonctions physiques ou mentales qu'on observe dans toutes les variétés de ce groupe, bien que présentant des différences spéciales qui obligent à des subdivisions, ont tant de traits communs, sont^ en fait, d'après l'auteur, tellement caractéristiques qu'ils justifient la formation du groupe des aliénations var intoxication. Le troisième groupe se compose de
FORMES DE LA FOLIE 77 toutes les variétés d'aliénation produites par la tra-nsformation d'ciutres névroses et renferme les folies hystérique, épileptique et hypochondriaque. L'hystérie, l'épilepsie et l'hyponchondrie exercent une influence spéciale sur la nature des actes et des idées de ceux qui en sont affectés, et la vésanie reflète le caractère fondamental de la névrose dont elle est la transformation, bien que chaque espèce ait en même temps des caractères communs à toutes les autres variétés du groupe. Le quatrième groupe se compose de tous les cas où l'aliénation est due à une maladie idiopathique du cerveau : en tête se trouve la paralysie générale des aliénés qui constitue la variété principale ; une autre variété est formée de tous les cas où il y a affaiblissement progressif ou abolition des facultés intellectuelles à la suite des maladies chroniques du cerveau ou de ses enveloppes. Le cinquième groupe est celui des folies sympatliiques, c'est-à-dire des cas où le siège primitif de la maladie est non dans le cerveau mais dans quelque autre organe du corps, le cerveau n'étant affecté que secondairement et sympathiquement. Le sixième et dernier groupe, n'est pas fondé sur les rapports de la maladie avec la nature de sa cause ; ce principe de la classification est abandonné et le groupe n'a d'autre raison d'être que sa commodité; il comprend tous les cas de démence, cet état terminatif de la dégénérescence mentale.
Je ne veux pas discuter ici les défauts du plan de classification proposé par Morel ; il me suffit d'indiquer qu'il a au moins le mérite de bien mettre en évidence que l'aliénation mentale est due à des causes physiques. Sans aucun doute, chacune des causes décrites par le médecin français peut déterminer la maladie, et, sans aucun doute encore, lorsqu'il en est ainsi, il y a ordinairement des symptômes physiques constituant une partie aussi essentielle de l'affection que les symptômes mentaux sur les-
quels rattenlion se fixe principalement. Au lieu donc de s'arrêter à un symptôme mental tout à fait marqué, comme la tendance au suicide, au meurtre, à l'incendie, au vol, pouvant se rencontrer dans un cas particulier, et de créer des entités pathologiques telles que la manie suicide ou homicide, la kleptomanie et la pyromanie; qui n'ont aucune existence en tant que maladies distinctes, l'objet qu'on devrait se proposer serait l'observation exacte de tous les signes fournis par le corps ou par l'esprit pour remonter par là jusqu'à la cause. Etant donné un cas d'aliénation dans lequel se manifeste l'impulsion homicide, on rechercherait à quels autres symptômes elle est associée ; on rapporterait en conséquence cette espèce à son groupe naturel et on constaterait sa relation avec la cause. C'est de cette manière seulement qu'on présentera une peinture exacte d'une maladie réelle; au ^ieu de cacher l'insuffisance de l'observation sous une dénomination prétentieuse et de produire un semblant de connaissance, en imaginant ce qu'on ne peut considérer que comme une entité morbide métaphysique.
Feu le Docteur Skae, de Morningside, a fait aussi une tentative digne d'éloges pour distribuer les variétés de l'aliénation mentale en groupes naturels ayant des traits caractéristiques. Il proposait de classer la folie non pas d'après les symptômes mentaux mais d'après l'état physique dont le trouble de l'esprit est l'accompagnement. D'après ce principe, il établissait jusqu'à trente-cinq groupes dont chacun correspondait à une condition particulière du corps et à un caractère psychologique spécial. Ce n'est pas ici le lieu de décrire et de discuter ces ordres prétendus naturels qui ont encore à se faire reconnaître et accepter ; il suffit d'en indiquer brièvement le caractère, de façon à montrer dans quelle voie est aujourd'hui engagée l'étude scientifique de l'aliénation mentale.
Le premier groupe naturel est ÏLcliotiG qui comprend l'imbécillité sous toutes les formes et à tous les degrés. Là devraient se ranger tous les cas d'idiotie et d'imbécillité morales véritables, de la plupart desquels la classification actuelle fait autant de monomanies dé diverses sortes; par exemple, ceux que caractérise un penchant instinctif à la cruauté, à la destruction ou au vol. Beaucoup de kleptomaniaques, comme le remarquait justement le docteur Skae, ont cette tendance dès l'enfance et ne sont que des imbécilles moraux. Le second groupe, celui de la folie épileptique, comprend tous les cas d'aliénation se rattachant à l'existence de l'épilepsie, dont plusieurs, sinon tous, présentent certainement un caractère psychologique spécial. La folie de i^uberté forme un autre groupe ; la maladie apparaissant vers la période de puberté et ayant en apparepce son point de départ dans les changements qui s'accomplissent alors dans la circulation et le système nerveux. Il est hors de doute que ces changements importants produisent une grande révolution dans l'économie soit du corps soit de l'esprit, et deviennent parfois une cause, de folie ; on peut aussi admettre. que les symptômes mentaux sont à certains égards spéciaux, sinon tout à fait distincts. La folie de la grossesse, la folie puerpérale et la folie de lactcition constituent ensuite trois groupes séparés ; la connaissance des particularités de chacun d'eux met immédiatement l'observateur habile à même de placer tous les cas de la pratique dans la catégorie qui leur convient. Le retour d'âge, chez les femmes, fait parfois éclater un désordre de l'esprit qui, présentant des caractères spéciaux, peut être appelé la folie climatérique. Lorsq\iè la folie se rattache à l'existence de la phthisie, et surtout quand les deux affections se montrent à peu près en même temps, l'ahénation se manifeste sous une forme qui justifie, d'après l'auteur, la création d'un nouveau
groupe, celui de la folie phthisique. L'insanité de la vieillesse qui peut débuter comme la manie ou la mélancolie, mais qui généralement présente le caractère plus ou moins marqué de la démence, constitue le groupe naturel distinct de la folie sénile. Le delirium ii^emens et sa proche parente la dipsomanie, font encore deux groupes.
Cette énumération donne une idée des ordres naturels tels que le Docteur Skae les concevait. Tous les cas qui ne peuvent pas rentrer dans ces groupes sont réunis par lui sous la dénomination générale de folie idiopathique, et il en admet deux variétés^ la forme sthénique et la forme astliénique, suivant que la santé du corps est forte ou faible. Mais, que l'affection soit aiguë ou chronique, que les symptômes soient ceux de l'exaltation ou de la dépression, tous ces cas doivent être rapportés à des causes morales, comme la perte de la fortune ou celle d'un parent, une forte commotion morale ou un violent effort de l'intelligence, et tous sont précédés de la même cause prochaine, Tinsomnie.
Les dénominations dont Skae s'est servi pour désigner ses groupes feraient naturellement croire que sa classification était basée sur l'étiologie, cest-à-dire sur la cause observée ou supposée dans chaque espèce. Mais telle n'était point l'intention de l'auteur; son but était réellement de s'emparer de tout ce qu'il y a de traits spéciaux dans l'histoire naturelle complète de la maladie : — dans ses premiers symptômes, dans ses variations, dans sa marche, dans sa terminaison aussi bien que dans sa cause supposée, et en réunissant ainsi des cas semblables, d'en constituer un groupe ou une famille naturelle. La cause présumée ou la cause partielle n'est invoquée que pour fournir à chaque ordre le nom le plus convenable. Le nom importe peu dès lors qu'il ne peut pas nous égarer ; la grande question est nécessairement de
savoir s'il y a réellement un si grand nombre de groupes distincts et bien caractérisés, un si grand nombre d'ordres vraiment naturels, et à cela il n'y a de réponse possible qu'après une longue expérience et une observation minutieuse pratiquée sur une vaste échelle.
Quel que doive être le résultat des investigations futures, il est certain que parmi les ordres proposés quel ■ ques-uns ont une valeur pratique et sont institués d'après une méthode que le médecin expérimenté suit d'instinct, lorsqu'il a à donner son opinion sur un cas d'aliénation mentale. Il ne se demande pas s'il a affaire à la manie ou à la mélancolie, car il sait que cela ne lui apprendrait rien; mais il se demande si l'espèce qu'il a sous les yeux se rattache à l'épilepsie ou à la phthisie, à l'hérédité ou à la paralysie générale, et il la compare, en conséquence, avec les cas analogues de sa pratique. Plus nombreuses sont les observations analogues que l'expérience fournit à sa mémoire, et plus sûr est le jugement qu'il peut porter dans un cas particuher. Dans les maladies mentales, en effet, comme dans les autres parties de la médecine qui n'est pas une science exacte, le plus ou moins d'habileté du médecin dépend du nombre et de la variété des cas dont son expérience a fait provision, pour ainsi dire, et que sa mémoire peut comparer. Il n'est pas toujours possible à un praticien de rendre exactement compte aux autres du chemin qu'il a suivi pour arriver à ses conclusions, l'acquisition inconsciente et la décision instinctive précédant la méthode consciente et le jugement délibéré ; mais cela n'empêche pas que son opinion ne soit juste. Lorsqu'il peut dire d'une forme delà folie ce qu'il est en droit d'affirmer de la paralysie générale, souvent punie comme un crime, à son début : que c'est une maladie du corps et de l'esprit qui va suivre une marche définie, présenter tels caractères, se terminer de telle manière, probablement dans tel laps de temps, il
est certes autorisé à vouloir qu'on attache quelque importance à son opinion dans les cas même où il ne lui est plus permis de se prononcer avec autant de précision. Assurément il peut demander que, en dépit des Lords Chanceliers, la folie ne soit pas traitée comme un sujet d'étude morale mais comme une maladie relevant des mêmes méthodes que toutes les autres espèces pathologiques.
Ces remarques sur la classification n'ont pas pour but de mettre en discussion un point qui ne pourrait être convenablement traité que dans un ouvrage sur la folie. J'ai simplement voulu montrer quelle direction positive a prise de nos jours l'étude de l'aliénation mentale. Les aliénistes ne se bornent pas à reconnaître que c'est une maladie du corps ; mais ils travaillent, avec un succès croissant, à découvrir à que^ trouble organique parlicuUer se hent des symptômes mentaux particuliers. Evidemment, au fur et à mesure qu'ils avancent dans cette voie, ils doivent arriver à des résultats qui sont de moins en moins à la portée des gens n'ayant point étudié la maladie. Il leur est donc permis d'espérer qu'ils échapperont au moins à quelques-unes des critiques qu'on leur prodigue si aisément aujourd'hui. Leur situation deviendra de plus en plus semblable à celle de l'expert chimiste, qui traite de faits unanimement reconnus hors de la compétence de ceux qui n'ont pas l'instruction nécessaire. Le nombre est bien petit des personnes qui, ne sachant pas la chimie, s'aventureraient à juger de la valeur d'une expertise chimique dans un cas d'empoisonnement ; mais tout le monde se croit compétent pour décider si un homme est fou ou non; or le préjugé général se représentant le fou comme un maniaque furieux ou un extravagant en délire, il ne faut pas s'étonner que les jugements aient été souvent cruels et les critiques injustes. Malgré tout, tort de la certitude que l'observation rigoureuse et patiente de la folie, unie au zèle et à la volonté
d'en comprendre la nature, le met en droit d'énoncer avec autorité les résultats de son expérience, le médecin ne doit pas hésiter à exprimer son opinion sincèrement et sans crainte, si contraire qu'elle soit à celles du vulgaire. « Le malheureux promis d'avance à la folie par une organisation défectueuse ou par un vice héréditaire, rendu fou par la misère ou par une déception violente réagissant sur un cerveau malade, n'a plus au monde d'autre ami que le médecin.... Le même courage qui fait braver au médecin les dangers de la peste doit le soutenir dans son devoir et lui faire braver les attaques des langues et des plumes venimeuses. Ni les cris du peuple réclamant des exécutions, ni les sévérités des magistrats méprisant la vérité psychologique ne doivent le détourner de sa tâche de savant et de son devoir de témoin. Son affaire est de déclarer la vérité. La société fera ensuite de cette vérité ce qu'il lui plaira. » (Conolly). ^ Dans les chapitres qui vont suivre, je ne m'occuperai que des formes de l'aliénation mentale pouvant donner heu aux doutes et aux controverses, et je discuterai, par rapport à elles, la valeur du critérium de responsabilité adopté par les tribunaux. Je ne décrirai pas ces variétés en détail, ce serait l'affaire d'un traité de la fohe, mais je discuterai, en m'éclairant de l'observation médicale l'opinion que la loi s'en est faite et le préjugé qu'en a la foule. Le mieux sera donc de les désigner sous les noms les plus simples et les plus généralement reçus, sans attention à la nomenclature scientifique. Mais avant d'aborder cette tâche, il est nécessaire d'étabhr quelle est la notion légale de la responsabilité en ce qui concerne la folie. Dans les chapitres précédents j'ai suffisamment fait connaître le point de vue du médecin; il me reste à exposer les doctrines juridiques, à montrer comment elles en sont venues à leur état actuel, et dans quelle mesure elles s'accordent avec les résultats de l'observation scientifique