‹ Le crime et la peineChapitre 12 sur 36 · LU · texte numérisé non relu

LU

iiiinel de son vivant, viennent affirmer sa responsabilité, il me semble que leurs confrères, qui n'ont pas examiné Taccusé, devraient peut-ôtre apporter un peu plus de réserve dans Tappréciation différente qu'ils formulent. Avant d'affirmer que la justice a condamné à mort un infortuné malade, qui était irresponsable, avant d'ébranler ainsi le respect dû aux décisions judiciaires et de jeter le trouble dans la conscience publique, peut-être serait-il utile de feire connaître que la décision de la justice était appuyée sur le rapport de MM. Lassègue, Brouardel et Motet. Or, le professeur de Marseille qui affirme Tirresponsabilité de Menesclou ne mentionne pas ce rapport, et fonde son opinion sur les résultats de l'autopsie faite par M. le D' Chudzinski, qui a constaté sur le cerveau de Menesclou un ramollissement de la substance corticale et un épaississement des méninges.

Ce n'est pas la première fois que des opinions contradictoires se produisent chez les médecins, à la suite de l'autopsie des condamnés exécutés et de la constatation, sur leur cerveau, de signes de méningite. MM. Broca et Robin ayant fait cette constation, en 1867, sur le cerveau de Lemaire, en ont conclu qu'il était aliéné. Mais Bruner-Bay a combattu ces conclusions en se fondant sur de nombreuses expériences de Lélut, desquelles il résulte que l'adhérence de la pie-mère à la shbsjtancejccirtisâje se produit par le fait seul de la décapitation. Le même débat contradictoire s'est produit à la suite de l'autopsie de Prunier. M. Maximin Legrand, ayant trouvé sur son cerveau à peu près la môme lésion que sur Lemaire, en a conclu à l'aliénation, tandis que M. Decaisne a pensé que ce criminel n'était qu'un ivrogne et non un aliéné (i). Il ne faut donc pas conclure, de l'adhérence des méninges constatée quelquefois chez les guillotinés, à l'aliénation des criminels.

D'une manière générale, suivant l'observation de MM. les D"Foville, Delaslauve, Châtelain et Brouardel « la découverte à l'autopsie de telle ou telle altération anatomique du cerveau ne suffit pas pour établir à posteriori l'existence d'une aliénation mentale latente pendant la vie » (2). Quelques maladies mentales, il est vrai, la paralysie générale notamment, se manifestent à l'autopsie par des lésions cérébrales spéciales. Mais il en est un grand nombre qui n'entraînent pas de lésions, ou du moins on ne

(1) Annales (Thygiène et de médecine légale; 1880, p. 334.

(2) FoviUe, i6td., 1880, p. 334.

lesapas trouvées, si elles existent. En outre, on peut quelquefois constater à l'autopsie les mômes lésions chez les aliénés et chez des hommes sains d'esprit. Ainsi, on a trouvé sur le cerveau de Dupujtren la trace de plusieurs foyers apoplectiques semblables à ceux observés sur le cerveau de Faliéné Sandon (1). Aussi, les médecins prudents se gardent-ils bien de conclure, de telle ou telle lésion observée à l'autopsie, à l'aliénation mentale. M. le D* Delasiauve déclare que l'autopsie lui a fait découvrir des lésions, des défectuosités cérébrales très diverses « sans que, pendant la vie, l'individu ait présenté le moindre désordre mental « (2).

La question que j'examine en ce moment ayant une importance capitale, et la conscience publique ayant été souvent troublée par les assertions téméraires de quelques médecins qui se hâtent d'affirmer l'aliénation du criminel guillotiné d'après quelques lésions ou défectuosités cérébrales, je crois utile d'invoquer encore le témoignage considérable de deux médecins distingués, MM. les D'* Brouardel et Châtelain. M. Brouardel estime que, en règle générale, les lésions anatomiques sont un des éléments qu'on peut invoquer pour démontrer qu'un individu était aliéné, mais que l'existence d'une pachy-méningite démontrée par l'autopsie ne permet pas de conclure à l'aliénation, en dehors des témoignages fourais par les actes, les écrits et les paroles pendant la vie (3). Voici aussi l'opinion de M. le D*" Châtelain : « Sauf peut-être la paralysie générale et la démence sénile, dans lesquelles le cerveau est dès l'abord atteint d'une irrémédiable destruction de ses éléments, ni la folie proprement dite dans son ensemble, ni ses différentes formes ne sont liées à des altérations spécifiques et toujours égales à elles-mêmes de l'encéphale, et il est impossible de dire, au seul vu d'un cerveau, sur une table d'autopsie, que son porteur était atteint de telle ou telle forme de psychose. Nous allons môme plus loin et posons comme principe que, pour apprécier l'état mental d'un individu, on peut se passer de son cerveau, mais qu'en revanche, avec celui-ci sous les yeux, on ne peut se passer de l'examen psychologique (4). »

{{) Annales médico-psychologiques f 1876, p. 20.

(2) Ibid., 1881, p. 293.

(3; /6id.,1883, p. 438, 439.

(4) /6id., 1885, p. 427.

Pour soutenir Fidentîté du crime et de la folie, on allègue que les mômes causes produisent souvent Tun ou l'autre. Mais une même cause peut produire des effets très différents. Un refroidissement est de nature à déterminer les maladies les plus diverses, une fluxion de poitrine, un rhumatisme, etc. S'ensuit-il que la fluxion de poitrine soit la même chose que le rhumatisme ? De même, l'alcoolisme, l'habitude de la débauche peuvent conduire à la folie ou au crime, sans qu'il y ait identité entre les effets de la môme cause.

Détenus aliénés. — Des médecins, ayant constaté quelques cas d'aliénation mentale parmi les détenus, en ont aussitôt tiré la conclusion que les criminels étaient des aliénés. Oui, quelques détenus deviennent aliénés; faut-il s'en étonner, puisque les hommes qui mènent une vie régulière sont exposés à perdre la raison? Quoi d'étonnant que des malfaiteurs, ayant souvent des habitudes d'alcoolisme et de débauche, soient atteints du môme malheur? Pourquoi les criminels seraient-ils à l'abri des maladies mentales qui atteignent les honnêtes gens ?... Il est bien évident que les habitudes d'intempérance, de débauche, contractées par les criminels, amènent une déchéance physique et intellectuelle, et je ne trouve rien de surprenant à ce que les malfaiteurs détenus soient plus souvent atteints d'aliénation mentale que les honnêtes gens. Le meilleur préservatif de la folie est dans une vie régulière et morale.

D'ailleurs, il faut noter que le nombre des détenus qui deviennent aliénés n'est pas très considérable. Des statistiques dressées par Gasudet, Lélut, Sauze, médecins aliénistes, et résumées par M. le D' Jacoby, il résulte que le nombre des aliénés est de moins de 1 p. 100 et celui des épileptiques de 0,821 p. 100 de la population totale des établissements pénitentiaires. Si sur 100 détenus on ne trouve que 1 ou 2 aliénés et si 98 ne sont pas aliénés, comment peut-on dire que les criminels sont des aliénés ? M. le D' Hurel, médecin de la maison centrale de Gaillon, a trouvé une proportion encore moins grande d'aliénés. En sept années, et sur une population totale de 5,570, il n'a eu à soigner que 12 cas de folie, ce qui fait une proportion de 2 p. 1,000(1). Les statistiques pénitentiaires du ministère de l'intérieur cons-

(1) Annales d'hygiène et de médecine légale^ 1880, p. 435.

uigitized by VjOOQ IC

LE CRIME ET LA FOLIE i33

latent aussi un très petit nombre de cas de folie parmi les détenus. Ainsi en 1882, sur 13,392 hommes détenus et 2,290 femmes détenues, Taliénation mentale a été constatée chez 17 hommes et 6 femmes. A Gaillon, où sont transférés les détenus aliénés, la population s'élevait à 68 hommes. {Statistique pénitentiaire pour f année 18 82, p. xxxvi.)

L'ÉNORMITÉ DES CRIMES n'eST PAS UNE PREUVE DE FOLÏE. — LorS-

qu'an crime monstrueux est commis, on se demande quelquefois s'il n'est pas l'acte d'un fou. La folie, en effet, inspire des actes horribles de férocité et de lubricité. Toutes les fois qu'un de ces actes sera commis, faut-il supposer qu'il ne peut émaner d'un homme sain d'esprit? L'expérience judiciaire nous apprend que les crimes les plus odieux, les plus répugnants peuvent être accomplis par des hommes qui ne sont pas aliénés. La dépravation humaine n'a pas de limites ; elle peut inspirer les actes les plus extraordinaires et faire descendre l'homme bien au-dessous de la brute. « Il n'est en réalité, dit M. le D' Morel, actes si dépravés commis par les aliénés, et je n'en excepte pas même la violation des cadavres, qui n'aient été accomplis par des individus jouissant de leur raison (1). »

Quoi de plus monstrueux que le parricide ! Est-il possible qu'un homme sain d'esprit tue son père pour le voler? Hélas! oui, cela est possible ; ce forfait est quelquefois môme commis par des fils intelligents, instruits, appartenant à de très honorables familles.

Platon a parfaitement expliqué comment un jeune homme, ivre de plaisirs, dépravé par « les fêtes, jeux, festins, débauches et plaisirs de toute espèce », se laissant dominer par « la foule de désirs qui s'agitent dans son âme comme dans leur nid, » en arrive à tuer son père. « Ses revenus, s'il en a, seront bientôt épuisés... Après cela viendront les emprunts... Il voudra mettre la main sur ce qui reste de patrimoine à son père et à sa mère... Et si ses parents refusent de se prêter à ses désii's, n'essayera-t-il pas d'abord contre eux le larcin et la fraude ?. . . Si cette voie ne lui réussit pas, n'aura-t-il pas recours à la rapine et à la force ouverte?... S'ils s'opposent à sa violence, s'ils résistent, respectera-t-il leur vieillesse ? . . . J'ai grand sujet de

(1) Annales médico-psychologiquen^ 1864, p. 260.

craindre pour les parents de ce jeune homme. — Ainsi, pour une courtisane qu'il aime d'hier et par caprice, tu crois qu'il iraitjusqu'à porter la main sur son père ou sur sa mère, sans égard pour leur grand âge ? — Je n'en doute nullement (1). »

Il y a quelques années, j'ai vu un parricide commis par un fils de famille exactement dans les conditions indiquées par Platon ; ce jeune homme désolant sa famille par sa dissipation, ses folles dépenses, on lui fit contracter un engagement. Il devînt brigadier, se fit casser pour son inconduite, et finit par déserter en emmenant avec lui sa maîtresse, après avoir volé 6,000 fr. à ses parents. Réfugié à Bruxelles, il prit la direction d'une société financière véreuse et se fit envoyer plusieurs milliers de francs par sa famille, qui cessa ensuite de répondre à ses demandes d'argent. Il forma alors le projet d'assassiner son grand-père, âgé de 88 ans, qui vivait à la campagne. Il se rendit en France, acheta, dans un village voisin de la maison de son grand-père, une échelle qu'il porta la nuit sur ses épaules pendant un parcours de 7 kilomètres ; escaladant le mur du jardin, il se cacha dans la grange et y passa toute la journée du lendemain. La nuit venue, il pénétra dans la maison dans l'intention de tuer d'abord la vieille servante ; celle-ci s'étant renfermée dans sa chambre, il attendit son lever. Lorsqu'elle descendit, il se jeta sur elle et la frappa violemment à la tôte avec un caillou. Comme elle criait eu tombant, il la prit à la gorge et la frappa encore à deux reprises. Puis il lui serra autour du cou une serviette tordue, dont les extrémités furent solidement attachées au corsage, pour empêcher la victime de se délier. Ce premier crime accompli, l'accusé armé d'un marteau de maçon monta dans la chambre de son grand-père. A ce moment le vieillard, éveillé par le bruit, écartait les rideaux du lit; il vit venir sur lui l'assassin (son petit-fils!) quil eut le temps de reconnaître. Le misérable se jeta sur son grand-père et le frappa avec le marteau. Le vieillard tomba en poussant un faible cri. Le parricide courut alors au placard, où il savait qu'était placée une cassette, qui contenait 4,000 fr. Il la brisa avec le marteau, qui fut retrouvé couvert de sang; quelques cheveux blancs y adhéraient encore. Les mains et les vêtements inondés de sang, l'accusé descendit à la cuisine pour se laver, il fit du feu pour

(1) République, 1. IX.

brûler ses habits et s'éloigna rapidement, après avoir revêtu des vêtements de son grand-père et avoir caché le cadavre sous les couvertures du lit et Toreiller. Un morceau d'étoflFe échappé à la combustion amena la découverte de Tassassin ; il fut trouvé identique dans tous les détails, couleur, tissu, boutons, à un gilet que Faccusé avait caché sous le plancher de son appartement à Bruxelles. Après avoir essayé de nier, le coupable fit des aveux ; condamné à mort, il a été exécuté. Peut-on imaginer un crime plus horrible, combiné avec plus de sang-froid? Ne semble-t-il pas qu'un monstre, un fou, a pu seul le commettre? Et cependant il résulte de la procédure et des renseignements qui m'ont été donnés par le magistrat qui a présidé cette affaire, que Taccusé était très bien doué, très intelligent, instruit ; il subit sa condamnation avec une remarquable résignation, se préparant à la mort par la lecture de V Imitation de Jésus-Christ,

Ces crimes monstrueux pouvant être commis par des aliénés ou par des hommes ayant la raison, d'après quelles règles la juslice pourra-t-elle reconnaître s'ils émanent d'un homme dépravé ou d'un fou ? Le concours d'un médecin aliéniste est dans ces cas indispensable à la justice. S'il est des médecins qui agrandissent sans mesure le cercle des maladies mentales, il en est d'autres, et ce ne sont pas les moins compétents, qui distinguent avec soin le crime de la folie par les caractères morbides qui sont spéciaux à la folie. En effet, suivant l'expression de M. le D' Morel, « la folie est une maladie ; un abîme la sépare du crime et de la bimpie p'âS^sTbh'». M. le D' Christian dit de même: « fiUire i homme raisonnable, fût-il infiniment peu raisonnable, et l'aliéné, il y a un abîme, il y a une différence du tout au tout constituée précisément par un état pathologique complexe, nouveau, auquel seul on peut reconnaître la folie (1). » Le médecin seul, par ses études spéciales, peut reconnaître cet état pathologique, mais il est d'autres signes, d'autres circonstances qui peuvent aider le magistrat à distinguer le crime de la folie.

1° Avant le crime a-t-on remarqué chez l'accusé un changement complet de caractère? c'est une présomption de folie. « L'homme commence à être malade, lorsqu'il vient à différer de luimême (2). »

(1) Annales médico-psychologiques, 1866, p. 149.

(2) LegraDd du Saulle, Annales médico-psychologiques^ 1863, p. 222 ; Taylor, Traiié de médecine légale^ p. 856.

2* L'auteur du crime a-t-il des complices ou non ? Le fou n'a pas de complices ; la folie en fait un être isolé, absorbé par les illusions de scfn cerveau. '

3** A-t-il agi sans un motif sérieux ? Sans doute, il ne faut pas conclure d'un motif futile à la folie ; on voit quelquefois des hommes très pervers commettre des crimes qui ne sont pas en rapport avec le mobile. Cependant, la futilité du mobile qui a inspiré un crime énorme est souvent un indice de folie.

4* A-t-il frappé un ami ou un ennemi ? Le fou tue les personnes qu'il aime le plus. '

5» L'acte a-t-il été prémédité? Quelquefois, il est vrai, on voit des aliénés préméditer un crime. La préméditation peut donc se concilier avec la jolie. Cependant, danrïa plupart (les cas, elle fait supposer l'intégrité de l'esprit. ~

6*» A-t-il cherché à fuir ou bien n'a-t-il pas tenté de se soustraire à la justice? S'il reste tranquillement sur le lieu du crime sans prendre de précautions pour cacher sa culpabilité, il est à présumer que l'accusé n'est pas sain d'esprit.

7^* Parle-t-il de l'acte criminel avec une indifférence absolue ? Il est à présumer qu'il n'en sent pas l'odieux et que, par suite, il n'en est pas responsable. C'est ainsi que le nommé Salvabella, qui a dernièrement tué sa mère à Marseille, avec une horrible férocité, parce qu'elle lui reprochait d'être encore couché à dix heures du matin, racontait ce forfait avec [la plus grande tranquillité d'esprit sans exprimer le moindre regret, disant qu il serait obligé de recommencer, si le même reproche lui était adressé. Toutefois, il faut bien se garder de conclure toujours de cette insensibilité morale à la folie. Ce n'est là qu'un élément d'appréciation qu'il faut rapprocher de beaucoup d'autres. La plupart de ces présomptions de folie se trouvent déjà très judicieusement mentionnées dans l'ouvrage d'un ancien jurisconsulte : « S'il arrive, dit Jousse, qu'un homme en tue un autre avec lequel il n'a eu adEcunTlifférend et sans aucun sujet ; que cet homicide ait été commis en public, sans aucune querelle précédente, et que celui qui a fait le crime reste sur le lieu sans se cacher ni s'enfuir, alors on doit présumer que celui qui a fait le coup avait l'esprit aliéné dans le temps de l'action (1). » En

(1) T. II, p. 621.

effet, Taliéné, perdant sa liberté morale par le fait de la maladie, perd du même coup le sentiment de sa responsabilité ; >oiIà pourquoi il n'éprouTe pas de remords, ne cherche pas à se cacher, raconte tranquillement les actes atroces qu il a commis et déclare quelquefois qu'il serait prêt à les recommencer.

Page 1