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LE CRIME ET LA DËGËNËRESËENCE

Est-il vrai que le crime soit le résultat d'une dégénérescence physique entraînant la faiblesse d'esprit? Est-il vrai que le crime soit issu d'ànerie, suivant Texpression de Montaigne, que les criminels soient dès êtres stupides, des faibles d'esprit? Qu'il y ait des dégénérés parmi ceux qui commettent des actes criminels, cela n'est pas douteux. Mais ces dégénérés, ne l'oublions pas, ne sont pas des criminels, lorsqu'ils n'ont ni la conscience ni la volonté assez développée pour se rendre compte de leurs actes et pour agir librement. La loi ne déclare punissable que Tacte sciemment et librement accompli. Les actes qui ne sont pas accompagnés de cette double condition n'entraînent aucune responsabilité ni morale ni légale. L'auteur d'un acte nuisible qui n'est ni libre ni conscient ne relève pas de la justice; dès que son irresponsabilité morale est constatée, une ordonnance de non-lieu ou un jugement d'acquittement sont rendus en faveur du malade, qui est placé dans un asile. Pour savoir si le criminel est un dégénéré, il faut donc avoir soin de n'examiner que les criminels qui tombent sous l'application de la loi. Ceuxlà, je l'affirme, ne sont point des faibles d'esprit. Je ne conteste en rien tout ce que les médecins ont écrit sur les questions physiologiques qui ne rentrent pas dans ma compétence. Mais pour savoir si les criminels non atteints d'aliénation mentale sont suffisamment intelligents et libres, l'observation personnelle suffit. Or, il est d'expérience judiciaire incontestable que, parmi les accusés et les prévenus, on retrouve divers degrés d'intelligence comme chez les hommes honnêtes. Il y en a quelquesuns en petit nombre très intelligents ; d'autres sont d'une intelligence ordinaire, d'autres enfin d'une intelligence au-dessous de la moyenne. Sont-ils en général des êtres stupides, ignorants? Je ne le crois pas. Les anciens s'étaient posé cette question. « Entrons au prétoire ; qui voyons-nous? dit Cicéron. Le préteur Ta prendre séance. Pour juger qui? Celui qui a mis le feu à nos archives. Peut-on savoir qui c'est? Un illustre chevalier romain, Socius avoue que c'est lui. Qui juger encore? Celui qui a falsifié les registres publics. Alérius, l'homme du monde le plus adrpit, les a copiés et a contrefait la signature de six officiers (1). » Pour tous ces crimes commis par des accusés instruits, inteDigents, « il faut que l'esprit seconde la méchanceté »^ (2).

(1) De la nature des dieux^ Uv. HI, § 30.

(2) ïbid., XXVI.

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L'homme qui a reçu des dieux la raison, que n*ont pas les bétes, afm de faire le bien, en fait souvent un mauvais usage ; il s*en sert pour s'approprier le bien d'autrui par mille artifices coupables.

Ces judicieuses réflexions de Gicéron ont-elles cessé d'être vraies? N'était-ce qu'à Rome qu'on voyait condamnés pour meurtre, vol, attentat aux mœurs, des hommes instruits, intelligents, d'un esprit délié et d'une constitution robuste? Ne voyons-nous plus, de nos jours, comparaître, devant les cours d'assises et les tribunaux correctionnels, d'anciens ministres, des députés, des notaires, des commerçants, des instituteurs laïques ou congréganistes, etc, ? Comme juge d'instruction et procureur de la République, j'ai eu à interroger des assassins, des incendiaires, des criminels de toutes sortes; combien de fois j'ai été frappé de leur intelligence, et j'ai exprimé le regret que l'accusé n'eût pas appliqué au bien les facultés qu'il avait tournées vers le mal I Dans la discussion des charges qui pèsent contre eux, souvent les accusés, parleur habilité, leur souplesse d'esprit, créent de véritables embarras au magistrat qui les interroge. Combien de fois aussi j'ai constaté que les victimes, les témoins étaient moins intelligents que les accusés! Le renard n'est-il pas plus intelligent que l'agneau, et l'épervier plus rusé que le pigeon? La bonté est si souvent unie à la simplicité d'esprit qu'il n'est pas rare d'entendre dire d'un homme : c'est une bonne béte. Il semble que la simplicité accompagne la bonté et que la méchanceté aiguise l'esprit. Lorsqu'on parle d'un homme indélicat, est-ce qu'on n'entend pas dire de lui : C'est un malin, un roué ! Ah ! l'habile homme !

S'il y avait moins d'hommes habiles, il y aurait moins de dupes. Si les voleurs, les escrocs, les trompeurs de toutes sortes sont des faibles d'esprit, comment se fait-il qu'ils réussissent à faire des dupes ? Ce qui frappe, au contraire, le magistrat dans un grand nombre d'affaires, c'est la naïveté, la simplicité d'esprit des dupes et la rouerie des escrocs, des voleurs, des faussaires, des empoisonneurs.

11 faut souvent une habileté peu commune pour combiner un crime et l'exécuter. 11 y a des crimes, tels que les faux, l'escroquerie, les falsifications de denrées, Tavortement, les contrefaçons, etc., qui exigent des connaissances assez étendues. Les caissiers infidèles, qui masquent leurs détournements par de

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fausses écritures ; les faussaires, qui fabriquent de faux billets de banque ou de la fausse monnaie ; les directeurs des sociétés financières véreuses, qui dissimulent sous des dehors réguliers de colossales escroqueries ; les sages-femmes, qui font de la pratique des avortements une véritable profession ; les marchands, qui utilisent avec tant d'habileté les prçgrès de la chimie (1) pour falsifier les denrées et les boissons, etc.; tous ces accusés, que les magistrats voient comparaître en si grand nombre sur les bancs des assises ou de la police correctionnelle, ne sont pas assurément des faibles d'espits, des dégénérés. Quel est le crime monstrueux qui n'ait pas été commis par des hommes instruits, intelligents ? Que celui qui ne peut faire une étude personnelle des criminels prenne un recueil de causes célèbres : à côté de paysans et d'ouvriers, il verra figurer des hommes exerçant des fonctions libérales avec talent, occupant les situations les plus élevées, un ancien président de la. réjîu])l]jme des ^ États-Unis, le général F., des ministres (Teste, Despan-Cubière, Uément^Duvernois, etc.), des députés, des sénateurs, des pairs de France; sur cette liste de criminels, on voit môme des médecins et des magistrats. Les débats et l'instruction n'ont relevé aucun signe de dégénérescence physique et de faiblesse d'esprit chez les D" Palmers et Lapommeraye non plus que sur les D" G. et X.,qui ont été dernièrement condamnés par les cours d'assises de Seine-et-Oise et de Vaucluse, l'un pour avoir, par une substitation de cadavre, aidé un escroc ù s'enrichir au^détriment d ane compagnie d'assurances, l'autre pour avoir, par rivalité professionnelle, tenté d'empoisonner son confrère. Le président d'Entrecasteaux, qui coupa le cou à sa femme pour épouser sa maîtresse; le duc de Choiseul Praslin, qui commit un crime analogue, etc., n'ont jamais été "signalés comme des dégénérés. J'ai fait partie, il y a quelques années, d'une chambre correctionnelle qui a condamné à plusieurs années d'emprisonnement un apclep sous-secrétaire d'État au ministère de la justice et un avocat fort distingué d'une grande ville, qui ont été entraînés à

^1) A-t on bien remarqué la facilité que la chimie donne au crime, les armes <lu'elle fournit aux ennemis de la société ? Chaque progrès de cette science est t^ la fois utile et funeste à la société. Sans parler des récentes découvertes de la méliitite, de la roburite, qui, suivant l'expression de M. de Bismarclc, amèneront une s&îgnée à blanc des peuples qui se feront la guerre, comment ne pas remarquer les facilités que la chimie donne aux malfaiteurs pour Taccomplissement de leurs crimes et aux fraudeurs pour la falsification dos marchandises ? Que nous réservent les nouveaux produits explosibles dans les prochaines révolutions ?

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sirs, bien qu'ils fussent très bien doués à tous les points de vue. A côté de femmes d'une humble condition, on verra figurer, dans les recueils de causes célèbres, des accusées appartenant aux plus hautes classes de la société. Assurément, beaucoup d'hommes et de femmes honnêtes sont loin d'avoir autant d'intelligence que beaucoup de criminels. Que de crimes restent inconnus

1 grâce à l'habileté avec laquelle les malfaiteurs se dérobent aux recherches de la justice !

J'ajoute que la faiblesse d'esprit, loin de conduire au crime, en préserve "souvent^. « n'y H dans quelques hommes, dit La Bruyère, une certaine médiocrité d'esprit qui contribue à les rendre sages (1). » L'esprit a ses dangers. « La finesse est l'occasion prochaine de la fourberie ; de Tune à l'autre le pas est glissant (2). » L'homme d'un esprit délié est quelquefois tenté de duper les simples d'esprit, tandis que, suivant l'observation de M. Manouvrier, la faiblesse d'esprit rend l'homme souvent inoffensif. « La niaise est préservée du vice par son esprit borné. » (Euripide, Hippolyte.) « Souvent, dit aussi Descartes, la simplicité est cause de la bonté (3). »

Si le crime est une forme de la dégénérescence, pourquoi la I part proportionnelle des deux sexes n'est-elle pas la même pour les crimes comme pour les cas de dégénérescence physique et intellectuelle ? Le nombre des femmes dégénérées est ù peujrès le même que celui des hommes de celte catégorie, et cependant le nombre des femmes criminelles est sept fois moins considérable que celui des hommes criminels.

Il est vrai que l'on rencontre quelquefois certaines bizarreries de caractère chez des hommes qui sont déclarés par la justice responsables de leurs actes. Mais faut-il rendre irresponsables tous les hommes qui ont quelque signe de dégénérescence ? Parmi les dégénérescences de l'ordre physique, les médecins signalent notamment l'asymétrie delà face, la bouche grande, les dents irrégulières, les oreilles mal plantées, l'absence du lobule de l'oreille, etc. Ces signes sont-ils vraiment caractéristiques d'un état mental qui ne peut se concilier avec la responsabilité ? Le juge doit-il voir nécessairement un dégénéré dans

(1) La Bruyère, Caractères, De l* Homme.

(2) Id., ihid.. De la Cour.

(3) Epitre à la princesse Elisabeth, placée en tète des Principes de la philosophie.

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le prévenu qui aura la bouche grande, les dents îrrégulières et les oreilles mal plantées ? Est-ce par ces signes extérieurs qu'il appréciera Tintelligence et la volonté ? N'est-il pas plus sage de les mesurer par leurs manifestations, c'est-à-dire par les actes, parles paroles du prévenu, par Tensemble de sa conduite ? Quant à moi, je partage entièrement Tavis de Flourens qui disait : « Les facultés intellectuelles ne se prouvent que par elles-mêmes (1). » On a tiré des conséquences tellement excessives des signes de dégénérescences physiques que M. Lombroso lui-môme ne peut s'empêcher de signaler Tabus qui en a été fait. « Il me serait facile d'expliquer la genèse du mal, en me réunissant à cette phalange d'aliénistes qui soutiennent le concept de la dégénérescence somatique et psychique qui fait suite à l'hérédité morbide et qui irait en progressant toujours dans la suite des générations jusqu'à la stérilité . Cette école exagère môme ce concept au point de se contenter d un seul des signes de dégénérescence, même du plus insignifiant, de l'organisme pour en admettre l'existence (2). »

Sans doute, les caractères physiques ont une grande importance lorsqu'il s'agit d'apprécier Tintelligence , les facultés morales de l'homme ; mais « il ne faut pas demander aux caractères physiques plus qu'ils ne peuvent donner et leur attribuer des significations qu'ils n'ont pas (3). » De même que « à s'en tenir aux faits, tout concourt à prouver qu'il n'existe aucun rapport réel entre la supériorité fondamentale d'une race et ses caractères physiques » (i), de même, pour l'appréciation de la valeur intellectuelle et morale des hommes, il sera plus sage de la juger par ses manifestations que par la forme de l'oreille ou des dents.

n est vrai qu'on observe quelquefois chez les prisonniers des signes de déchéance physique et intellectuelle. Quoi d'étonnant à cela ? Est-ce que la vie de désordres, qui est le prélude d'une Tie criminelle, peut être favorable à la santé du corps et de l'esprit? Est-ce que la prison est un milieu bien salutaire? Les vices qui se développent dans les maisons de détention, l'abattement produit par la séquestration chez celui qui n'est pas encore un

(1) Des Éludes vraies sur le cerveau, p. 228.

12) L'Homme criminel ^ p. 658.

(3) M. de Quatrefages, /n/7'od. à l'étude des races humaines^ p. 191.

v4)îd.,tAirf.^p. 192.

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récidiviste endurci, le sentiment de llnfaraie encourue accentuent la dégradation, suite de la vie de désordres, que le condamné a menée souvent avant sa condamnation. Môme chez un homme qui subit une première condamnation, les souffrances morales et physiques résultant de la détention amènent quelquefois un affaissement qui le rend méconnaissable; sa santé est altérée, son caractère déformé par la détention.

Ce n'est que parmi les vagabonds et les mendiants que j'ai rencontré quelques dégénérés. Il y a, en effet, plusieurs catégories de vagabonds; la plupart sont dangereux et passent du vagabondage au vol et aux autres actes criminels. Mais quelquesuns sont d'une intelligence et d'une volonté très faibles, possédés ■par la manie d'errer, manquant d'énergie et d'aptitude pour le travail; ceux-là sont inoffensifs. Au lieu de les condamner à quelques semaines d'emprisonnement, peine trop coiu'le pour avoir une efficacité, il serait plus sage et plus humain de leur faire contracter des habitudes de travail et de vie régulière dans des ateliers spéciaux, comme il en a été créé dans quelques cantons de la Suisse. Mais en exceptant cette catégorie très restreinte de vagabonds, dont le délit d'ailleurs ne consiste que dans une contravention, il est impossible de voir des dégénérés dans les criminels. La paresse, la débauche, la cupidité, la haine, Tamour du plaisir, sont les véritables causes de la criminalité et non les dégénérescences physiques et morales.

Est-ce à dire que tous les hommes soient également doués d'intelligence et de volonté ? Assurément non. Les facultés morales et intellectuelles sont très inégalement réparties entre les hommes : les uns sont bien doués, intelligents, robustes ; les autres maladifs, d'une intelligence peu développée, d'un caractère bizarre. Cette inégalité des facultés est bien autrement affligeante que l'inégalité des fortunes et des situations sociales I Elle se manifeste souvent dès l'enfance ; on voit des enfants dociles, laborieux, affectueux, et d'autres indociles, paresseux, égoïstes. Souvent cette inégalité tient à l'organisation du naturel que chacun d'eux apporte en naissant. Mais souvent aussi, il ne faut pas l'oublier, elle est le résultat de mauvaises habitudes, qui obscurcissent l'intelligence, dépravent le cœur et la volonté. Combien d'enfants heureusement doués deviennent paresseux, égoïstes et méchants par leur faute, par suite de quelque vice qui ruine leur corps et leur âme !

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