‹ Le crime et la peineChapitre 6 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

« Les hommes, a dit M. Flourens, chercheront toujours des signes extérieurs pour découvrir les pensées secrètes et les penchants cachés. Sur ce point, leur curiosité aura beau être confondue ; après Lavater est venu Gall ; après Gall, il en viendra d'autres. » La prédiction de M. Flourens s'est réalisée : après Gall est venu M. le D' Lombroso.

D'après le fondateur de l'école italienne d'anthropologie criminelle, le criminel est voué au crime par son organisation ; on le reconnaît à des signes anatomiques et physiologiques, qui rappellent l'homme primitif et le sauvage. C'est à V atavisme qu'il faut attribuer la persistance de ces caractères chez les criminels contemporains. D'après M. le D'" Lombroso, l'homme primitif, sorti de l'animalité, était dépourvu de toute notion morale, par suite d'une conformation cérébrale spéciale et des nécessités de la lutte pour la vie. C'est l'atavisme qui fait revivre chez les criminels des sociétés modernes les instincts de l'homme préhistorique, et « ceux aussi de l'homme du moyen âge. » [L'Homme criminel^ p. 663.) Le crime, est, dans cette théorie, le retour à la barbarie de nos ancêtres. Le criminel diffère autant de l'honnête homme, au point de vue physiologique, que le nègre de F homme blanc ; ils appartiennent à deux races distinctes.

Enfin, M. Lombroso va jusqu'à rattacher certaines anomalies observées chez les criminels, non seulement aux hommes ri-

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initlfs, mais encore aux animaux inférieurs. « Les crimes les plus affreux, dit-il, les plus barbares ont un point de départ atavistique dans ces instincts animaux. > {Ibid.,ip. 665.) Non seulement il fait descendre Thomme du singe, mais il place parmi les ancêtres de l'homme tous les animaux qui présentent quelque disposition anatomique analogue et, lorsqu'il croit trouver quelques caractères communs à Thomme criminel, à Thomme préhistorique et à quelques animaux, il en conclut que ce sont des phénomènes d'hérédité atavique, un retour vers le type primitif, une reproduction des caractères de nos ancêtres. En résumé, M. Lombroso explique la criminalité par un atavisme humain moral et physique et par un atavisme préhumain. Sa théorie est empruntée à une hypothèse de Darwin, gue Fillustre naturaliste anglais présente avec une extrême réserve, a Dans l'humanité, dit Darwin, il se peut que de mauvaises dispositions qui, à l'occasion et sans cause assignable, reparaissent dans les familles, soient peut-être des retours vers un état sauvage dont nous ne sommes pas éloignés par un nombre bien grand de générations (1). » C'est cette hypothèse de Darwin que M. le D' Lombroso a présentée comme une vérité démontrée et qui a été acceptée par M. le D[Buchner [Force et matière, p. 501), par M. le D' Jacoby dans ses Etudes sur la sélection, p. 492, par M. ld\ïiQ [Archives (T anthropologie criminelle, 1888, p. 187), par M> Foiîlilée [la Science sociale, p. 287), par M. Jules Soury [Bréviaire de l'histoire du matérialisme, p. 602). Elle a été défendue par la Revue scientifique dans de nombreux articles (V. numéro du 9 juin 1888) et elle a trouvé des adhérents dans tous les pays d'Europe et même d'Amérique. Il est si banal de dire qu'on devient criminel par sa faute I La croyance au libre arbitre est si démodée aux yeux de quelques savants ! Combien est plus moderne la théorie qui explique le crime par des signes anatomiques, la dolichocéphalie oula brachycéphalie, l'asymétrie de la face, l'insertion des oreilles en anse, la pesanteur de la mandibule, la couleur des yeux et des cheveux I

Les grandes lignes de cette théorie ont été développées dans le livre de M. le D"* Lombroso, t Homme criminel, qui est précédé d'une préface de M. le D' Letourneau, président de la Société d'anthropologie de Paris. M. le D' Letourneau fait connaître le

(1) De la Descendance, 3» édit., p. 149.

but de récole d'anthropologie criminelle : il faut écarter les notions de libre arbitre et de responsabilité morale qui servent de fondement aux législations positives, renouveler les bases vermoulues du droit pénal par les principes généraux du darwinisme, les lois de la sélection et de l'adaptation. Attaquant avec une vivacité extrême les principes spiritualistes de notre législation, M. le D' Letourneau cite notamment comme un exemple des idées surannées du législateur l'article 324 qui, d'après lui, déclare « que le plaignant peut attaquer, tuer sans autre forme de procès Thomme qui se tient enfermé chez lui avec sa femme, la fille ou la sœur dudit plaignant. » (P. m et n de la Préface de M. Letourneau.) Or cet article ne dit absolument rien de semblable, il ne donne pas au mari le droit de tuer sa femme et son complice surpris en flagrant délit. Ce meurtre est seulement déclaré excusable et puni, aux termes de l'article 326, d'un emprisonnement de un an à cinq ans. L'erreur de M. Letourneau vient de ce qu'il a confondu Xexcuse avec le fait justificatif. Dans le langage juridique, le mot excuse signifie atténuation. Quant au droit conféré au père ou au frère de tuer celui qui se tient enfermé avec sa fille ou sa sœur, l'article 324 du code pénal ne le lui donne pas; il ne prévoit môme pas ces hypothèses qui restent placées sous l'empire du droit commun. Il est fâcheux qu'un livre, qui a pour objet la critique et le renouvellement de la législation criminelle, débute par une interprétation erronée et môme par une citation inexacte d'un texte législatif. Lorsque de semblables erreurs, faciles à vérifier, sont ainsi commises dès les premières pages, comment être rassm'é sur l'exactitude d'une théorie qui fait dépendre la criminalité de la forme du crâne et voit des signes de culpabilité dans l'abondance des cheveux, la rareté de la barbe, la forme du nez et des dents ?

Entrons maintenant dans l'examen de la théorie et voyons si elle est confirmée par l'observation des criminels, par l'histoire et par la science.

L'explication du crime par l'atavisme suppose : 1^ que la moralité n'existait pas chez l'homme primitif, que le crime n'y était pas l'exception, mais la règle générale ; 2° que l'homme préhistorique présentait des caractères physiques et notamment cérébraux particuliers, qui le distinguent de l'homme contemporain ; 3* que les criminels d'aujourd'hui offrent ^^s mêmes caractères spéciaux, les mômes anomalies que l'homme préhis-

torique ; 4* que Fatavisme qui se manifeste assez souvent, quand les ancêtres ne sont pas très éloignés, se fait sentir après des milliers d'années, alors que les races préhistoriques sont séparées des nôtres par d'autres races disparues ; 5** en ce qui concerne Fatavisme préhumain, que Thomme est sorti des animaux inférieurs ; 6** que le crime ne peut pas s'expliquer par les penchants de l'homme, par sa nature complexe.

Je vais passer rapidement en revue ces diverses propositions.

Est-il vrai que « la condition primitive de l'humanité était un état de barbarie absolue ? » (Lubbock.) Est-il vrai que « la morale primitive du genre humain a été à peu près celle des chimpanzés, qu'au début des sociétés l'homme pense et agit comme les mammifères, qui lui sont analogues ? » (Évolution de la morale^ par Letourneau, p. 77, 79.) Empruntant aux historiens et aux voyageurs le récit d'un grand nombre d'actes criminels et de coutumes barbares observés chez les anciens peuples et chez les sauvages actuels, M. Lombroso estime que le meurtre, le viol, le vol, l'infanticide, l'avortement, etc., sont pour eux des pratiques générales, qui ne sont pas réputées criminelles. Les hommes primitifs, comme les sauvages modernes, sont tous des meurtriers, des voleurs, des êtres sans pitié, sans probité, sans bons sentiments, dépourvus de toute conscience. Reprenant la thèse de M. Littré, M. Lombroso estime que l'acte que nous considérons aujourd'hui comme criminel était seulement, à l'origine, apprécié comme un dommage ; il ne donnait lieu qu'à une réparation ou bien à un acte de vengeance brutale, n'ayant rien de commun avec la justice. {L'Homme criminel, p. 78 et suiv.)

Avec l'aide de l'archéologie et des découvertes anthropologiques les plus récentes, il est facile de prouver que l'homme primitif avait des notions morales et religieuses, qu'il avait le culte des morts, croyait à lîne autre vie et à des êtres supérieurs pouvant exercer une influence sur sa destinée. D'après M. Broca, . M. de Quatrefages, M.Cartailhac, l'existence de ces croyances chez . l'homme quaternaire paraît indiscutable. Aux yeux de M. Broca, la preuve de la croyance à une autre vie résulte de l'étude des trépanations préhistoriques. « Dans les nécropoles quaternaires de Belgique, on a trouvé, comme à Cro-Magnon, mêlés aux ossements humains, une foule d'objets attestant la croyance à une autre vie. Il est évident que les amis des morts s'inquiétaient de la nouvelle existence qui allait commencer pour ceux

qu'ils avaient perdus. » (De Quatrefages, Hommes fossiles, p. 74.) « La croyance à une autre vie, la croyance à la conservation de rindividualité après la mort, existaient chez les populations des premiers temps de l'époque géologique actuelle, tout comme nous les trouvons de nos jours chez les tribus australiennes ou tasmaniennes aussi bien que chez les blancs les plus civilisés. Ni le temps ni Tespace n'ont fait varier sur ce point la conscience humaine livrée à elle-même. ))(/6/d.,p.l30.) La croyance, chez nos ancêtres quaternaires, à des esprits, à des dieux qui dirigent la destinée humaine, est encore établie par les découvertes récentes d'amulettes. Sur ce point, M. Broca est d'accord avec M. de Quatrefages. (V. Introduction à Vétude des races humaines, p. 280.) Les découvertes des savants contemporains sont donc venues confirmer cette pensée de Cicéron, que tous les peuples ont cru à l'immortalité de l'âme et à une puissance divine. « La croyance générale des anciens, dit-il, était que la mort n'éteignait pas tout sentiment et que l'homme, au sortir de cette vie, n'était pas anéanti. Quantité de preuves, mais surtout le droit pontifical et les cérémonies sépulcrales, ne permettent pas d'en douter... Plusieurs peuples, à la vérité, n'ont pas une idée juste des dieux ; ils se laissent trompera des coutumes erronées, mais, enfin, ils s'entendent tous à croire qu'il existe une puissance divine. » {Tusculanes, 1. 1, §12, 13.) Si les hommes quaternaires croyaient à une vie future, à des esprits supérieurs, s'ils avaient le culte des morts, comment peut-on dire qu'ils vivaient comme des hôtes brutes féroces et stupides? De ce qu'ils vivaient souvent en guerre les uns contre les autres, il ne faut pas conclure qu'ils ignoraient les affections de famille, qu'ils n'avaient aucun bon sentiment, que leur morale était celle des chimpanzés. Certaines races anciennes, de l'âge du renne, ont même été pacifiques ; ce caractère est attesté, d'après M. de Quatrefages, par l'absence d'armes de guerre. « Les troglodytes de Belgique paraissent avoir été éminemment pacifiques. » [Hommes fossiles, p. 73.)

Supposant que le crime était universellement pratiqué sans honte par les hommes primitifs, M. Lombroso affirme qu'ils étaient anthropophages. Déjà, dans son ouvrage sur YHomme et les Sociétés (t. I, p. 239), M. le D"" Le Bon avait écrit que l'anthropophagie de l'homme primitif lui paraissait certaine. Mais, d'après les travaux les plus récents d'archéologie préhis-

torique, les preuves de cette anthropophagie n'ont pas été trouvées concluantes. « Pour ma part, dit M. Lartet, dans tout ce que j'ai pu observer d'anciennes stations rapportables à la Gaule primitive, je n'ai pas reconnu le moindre indice d'anthropophagie. » M. Cartailhac, qui fait autorité sm* ces questions, adopte entièrement l'opinion de M. Lartet. {La France préhistorique y p. 141.)

Après avoir établi que l'homme préhistorique nous a laissé des indices certains de sa moralité et de sa religiosité, examinons si son crâne différait beaucoup du crâne de l'homme moderne et, pour le savoir, recherchons l'opinion des anthropologistes les plus autorisés, de M. Broca, de M. de Quatrefages, de M. Topînard. Pour M. Broca, « l'homme contemporain, par ses caractères morphologiques fondamentaux, ne diffère point de l'homme préhistorique dans le sein d'une même race». (Citation empruntée à un article remarquable de M. Tarde, dans les Archives (fanihropologie criminelle, 1889, p. 241.) D'après M. de Quatrefages, a dès les plus anciens temps quaternaires et jusque chez l'individu le plus exceptionnel dont on ait découvert des restes (l'homme duNéanderthal), l'homme possédait le développement cérébral qui le distingue de nos jours... Chez le sauvage contemporain du mammouth, le crâne présente à un haut degré tous les caractères regardés comme les indices d'un développement intellectuel des plus avancés ». Est-il bien sûr que la capacité crânienne, à laquelle quelques savants attachent une grande importance, ait été, chez l'homme préhistorique, très inférieure à celle de l'homme moderne ? Broca a cubé le crâne d'un homme appartenant à la race de Cro-Magnon; il a obtenu le chiffre de 1,590 centimètres cubes. Or « ce nombre est supérieur de 119 centimètres cubes à la moyenne obtenue par le même savant sur cent ving-cinq crânes parisiens du xix* siècle. » {Hommes fossiles, p. 65.)

De l'immense supériorité de la civilisation moderne sur la barbarie primitive, il ne faut pas conclure à la môme supériorité des facultés de l'homme moderne. Si de nouveaux progrès scientifiques, si de nouvelles découvertes viennent s'ajouter sans cesse à la liste des conquêtes de l'homme sur la nature, il n'apparaît pas que les facultés humaines grandissent dans les mêmes proportions. « Les facultés de l'esprit humain ne semblent point participer au progrès. Il est impossible de prouver

qu'un enfant des tailleurs de silex serait incapable de s'instruire et de se développer aussi bien que nos enfants. » (Cartailhac, la France préhistorique^ p. 27.)

Dès qu'on arrive aux époques historiques, aux livres écrits plusieurs milliers d'années avant Jésus-Christ, on est étonné de l'élévation morale à laquelle étaient parvenus les peuples primitifs.

Notion de la loi morale. — Le caractère obligatoire de la loi morale a été compris des anciens peuples comme par nous. Toutes les religions (et Ton sait que la religion est aussi vieille que le monde) ont enseigné Tobligation de préférer le devoir à rintérôt. Je m'abstiens de citer la Bible, la démonstration à cet égard étant superflue. Mais voyez avec quelle élévation les anciens Perses parlent du devoir religieux: < Je crois à la loi des Mazdeïermans, au juste juge Ormuzd, à la résurrection des corps. Cette loi, je ne l'abandonnerai ni pour une vie plus heureuse, ni pour une vie plus longue, ni pour l'empire sur les autres hommes. S'il faut donner mon corps, je consens à le livrer; quand il faudrait perdre la tôte, je ne m'écarterais pas de cette loi (1). » Les anciens philosophes de la Chine, Confucius, Mencius, parlent du devoir comme Kant. « La règle de conduite morale, qui doit diriger les actions, est tellement obligatoire que l'on ne peut s'en écarter d'un seul point, un seul instant. Si l'on pouvait s'en écarter, ce ne serait plus une règle de conduite immuable... La loi du devoir est par elle-même la loi du devoir... Oh ! que la loi du devoir de l'homme saint est grande!... C'est pour cela que le sage, identifié avec la loi du devoir, cultive avec respect sa nature vertueuse, cette raison droite qu'il a reçue du ciel (2). » A chaque page de Confucius et de Mencius, on trouve des maximes morales absolument identiques aux nôtres.

Pour exprimer l'idée que nous devons faire notre devoir sans nous préoccuper des conséquences, nous disons: « Fais ce que tu dois, advienne que pourra. » Confucius disait de même: « Il faut placer avant tout le devoir de faire ce que l'on doit faire et ne mettre qu'au second rang le fruit que l'on en obtient » (p. 143), et Mencius exprimait la même pensée en ces termes: « L'homme supérieur, en pratiquant la loi, attend avec indifférence l'accomplissement du destin (p. 450). »

(1) Zoroas/rc, par Menant.

(2) Con/MCttt«, trad. Pauthier,p, 33.

Nous résumons nos devoirs envers nos semblables dans cette maxime chrétienne : « Ne faîtes pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'ils vous fissent. » Cette pensée se retrouve presque avec les mêmes expressions dans Confucius: « Celui dont le cœur est droit, et qui porte aux autres les mêmes sentiments qu'il a pour lui-môme, ne s'écarte pas de la loi morale du devoir prescrite aux hommes par leur nature rationnelle : il ne fait pas aux autres ce qu'il désire qu'il ne soit pas fait à lui-même (p.42). » Un de ses disciples, s'inspirant de sa doctrine, disaitdans le même sens: « Ce que je ne désire pas que les autres me fassent, je désire également ne pas le faire aux autres hommes (p. 96). » Confucius ajoutait que sa doctrine consiste uniquement à avoir la droiture du cœur et à aimer son prochain comme soimême (p. 92). On connaît le célèbre passage de J.-J. Rousseau sur la conscience: « Conscience, conscience! instinct divin, immortelle et céleste voix, etc. » Confucius, Manou, Eschyle ne sont pas moins éloquents, lorsqu'ils parlent de la conscience. « La conscience, dit Confucius, est la lumière de l'intelligence pour distinguer le bien et le mal (p. 51). » « 0 digne homme, s'écrie Manou, tandis que tu dis: « Je suis seul avec moi-même», dans ton cœur réside sans cesse cet Esprit suprême, observateur attentif et silencieux de tout le bien et de tout le mal. Cet Esprit qui siège dans ton cœur, c'est un juge sévère, un punisseur inflexible, c'est un Dieu (1).» «La conscience, dit aussi Eschyle, est un flambeau qui éclaire le cœur, un juge vigilant que l'homme porte en lui-même, ^y {Les Euménides.)

Justice synonyme de droiture. — Les darwinistes prétendent que le critérium de la moralité à l'origine a été l'intérêt de la tribu. Mais, chez les peuples primitifs comme chez les sauvages, on voit que l'action utile à la tribu n'en excite pas moins le mépris contre son auteur lorsque son caractère est immoral. Ainsi,Tarpéia ayant trahi les Romains et ouvert la porte du Capitole aux Sabins, ceux-ci, tout en profitant de la trahison, en sont l tellement indignés qu'ils donnent la mort à Tarpéia. (Plutarque, 1 Vie de Romulus.) C'est par l'intention et non par le résultat utile . ou nuisible que les anciens peuples ont, comme nous, apprécié les actions (2). Voilà pourquoi, dès la plus haute antiquité, la ,

(1) Lois de Manou, VUI, 92.

(2) Ibid., IV, 234.

justice est synonyme de droiture ; l'homme juste, c'est Thomme droit. Dans les langues anciennes, comme dans les langues modernes, le môme mot signifie droit au physique et au moral. Chez les peuples primitifs, comme chez les nations modernes, la voie droite c'est la justice; la voie oblique, l'injustice. Dans la Bible, Fhomme juste est celui qui a le cœur droit : « Considérez, je vous prie, si jamais un innocent a péri ou si ceux qui avaient le cœur droit ont été exterminés. » {Job, iv, 7.) « Si vous marchez pur et droit, il s'éveillera aussitôt pour vous secourir. » [Job, vra, 6.) Chez les anciens Chinois, Hindous, Perses, Grecs, même identité entre la justice, la vertu et la droiture du cœur, de la volonté. « Saraswati, qui inspire ceux qui aiment la vérité, qui instruit rhomme dont V esprit est droit, a accepté notre sacrifice (1). » (Rig-Veda.) « Les esprits ne sont favorables qu'à ceux qui font les cérémonies avec un cœur droit et sincère, » {Chou-King, partie III, ch. v.) « Créateur des êtres doués de corps, piu*ificateur, quelle est la cinquième chose, qui est la plus désagréable à la terre? Ahura-Mazda répondit : C'est, ô saint Zarasthustra, celui où la femme ou le fils d'un homme saint s'éloigne du droit chemin. » (Vendidad-Sadé, ch. m, 36.) Dans Confucius et Mencius comme plus tard chez Hésiode et les Barbares, la justice c'est toujours la droiture, le bien c'est la voie droite, le mal, la voie oblique. « Le philosophe disait qu'il est à déplorer que la voie droite ne soit pas suivie... La persévérance dans la voie droite également éloignée des extrêmes est difficile à garder... L'homme d'une vertu supérieure s'applique à suivre et à parcourir entièrement la voie droite, » {Confucius, p. 36, 37, 39.) On sait que le motif, l'intention fait la moralité de nos actions. Un acte utile à nos semblables ne devient bon, moral que s'il est accompli, sans préoccupation personnelle, pour obéir à un devoir. Confucius s'explique sur ce point comme Kant; le chapitre vi a pour objet le devoir de rendre ses intentions pures et sincères. Le chapitre vn explique pourquoi l'action de se corriger soimême de toutes passions vicieuses consiste dans l'obligation de donner de la droiture à son âme. Il recommande de faire le bien et de traiter les choses avec droiture (p. 142) et de renoncer à la fortune et aux honneurs si on ne peut les obtenir par des voies honnêtes et droites (p. 91). Mencius explique aussi l'idée du bien

(1) IM section, Hymne III, y. 4.

par Fimage de la voie droite : « Si vous donnez des ordres qui ne soient pas conformes à la voie droite, ils ne doivent pas être exécutés par votre femme et vos enfants (p. 441). » « Evitez ce péril, 6 rois, dit aussi Hésiode... Abandonnez ces voies obliques de l'iniquité. » Chez les Barbares, Tidée de justice est restée liée comme aujourd'hui à Tidée de rectitude, de droit chemin. Dans le diplôme de nomination d'un comte il était dit : « Nous voulons que ceux qui y habitent, Francs, Romains, Burgondes, vivent sous ton gouvernement et que tu les conduises dans la voie droite {i). »

Les anciennes religions rattachent la justice humaine a la justice DIVINE. — Les anciens législateurs et fondateurs de religions avaient tous compris que la justice est d'origine divine. Voilà pourquoi ils disaient que les lois qu'ils donnaient leur avaient été communiquées par la divinité. Ils comprenaient comme nous que, au-dessus des législations positives, il y a un droit idéal, une justice supérieure ; ils ne confondaient pas, comme les utilitaires modernes, la justice avec la légalité : « Malheur à ceux qui établissent des lois d'iniquité et qui font des ordonnances injustes. » {haïe, xi.) « La justice est stable et immortelle, » (Sagesse, i, 15.) Manou recommande au roi de juger d'après la loi étemelle (VIII, 8). D'après l'ancienne religion des Perses, Onnuzd est la source d'une «justice supérieure à toutes les conventions humaines, d'une justice fondée sur les lois éternelles du bien, du vrai et du beau (2) ». On voit ce qu'il faut penser de cette affirmation de J. StuartrMill, que chez les anciens peuples, dans les anciens livres, même dans l'Ancien Testament, « les idées que l'on se faisait de la justice étaient définies et limitées par les règlements exprès de la loi ». {Essai sur la religion, p. 50.) Les textes que j'ai cités établissent, au contraire, que les anciens peuples avaient l'idée d'une justice supérieure à la loi positive, 'd'une justice naturelle précédant les prescriptions du législateur, obligeant la conscience même lorsqu'elle n'était pas sanctionnée par la législation.

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