CHAPITRE V
« La jalousie se nourrit dans les doutes. C'est une passion qui cherche toujours de nouveaux sujets d'inquiétude et de nouveaux tourments, et elle devient fureur dès qu'elle passe du doute à la certitude. »
La Rochefoucauld.
Ce qui caractérise l'amour, c'est le désir d'une possession exclusive, c'est la haine du partage. Ce sentiment est si naturel, qu'on l'observe chez les peuples sauvages comme chez les peuples civilisés. L'universalité de ce sentiment est un argument considérable contre l'état de promiscuité que quelques sociologues attribuent à l'humanité primitive. L'homme veut posséder seul la femme qu'il aime ; il craint qu'un rival lui prenne son bien. Celte crainte le rend inquiet, soupçonneux; rongé par le soupçon, il devient sombre, préoccupé, absorbé par une idée fixe qui lui ronge le cerveau ; un accusé qui avait commis un crime par jalousie disait que « quelque chose lui travaillait la tête ».
Le jaloux s'alarme de tout; il emploie son temps à se forger des motifs de crainte. Lorsqu'on lui démontre le peu de fondement de ses soupçons, il reconnaît ses torts, mais un instant après il recommence à douter et à craindre. Flottant d'une idée à une autre, tantôt rassuré, tantôt inquiet, il ne sait plus que croire; il épie sa femme, la surveille, la fait espionner. Il dénature les actions les [dus
innocentes, il interprèle mal les plus indifférentes :
« Un regard, un sourire, un instant d'entretien
« (Lui) semble un ennemi qui (lui) ravit son bien 1. »
J'ai constaté dans plusieurs affaires d'assassinat commis par jalousie, que rien n'irrite autant le jaloux que de voir la femme dont il est épris rire avec un autre homme ; ce rire n'est pas seulement, à ses yeux, une preuve d'intimité; il y voit encore une moquerie à son adresse.
Corneille qui a fortement exprimé la jalousie, qu'il connaissait, non pas seulement par l'observation des autres, mais par son expérience personnelle, fait dire à un de ses héros du théâtre :
« Tout ce qui l'approchait voulait me l'enlever, « Tout ce qui lui parlait cherchait à m'en priver. « Je tremblai qu'à leurs yeux elle ne fût trop belle, « Je les haïssais tous comme plus dignes d'elle 2. »
Le jaloux voudrait que personne ne regardât la femme qu'il aime et qu'elle-même ne regardât personne. Lorsque Louis XIII devint amoureux de Mlle de Hautefort, il aurait voulu, dit Cousin, « que personne ne lui parlât, que personne même ne la regardât avec quelque attention. » Le jaloux ne veut pas que sa femme sorte, qu'elle aille montrer sa beauté aux autres ; il désire la tenir enfermée ou isolée à la campagne. Alceste qui est jaloux propose à Célimène d'aller se retirer à la campague. Une ouvrière, que son mari avait voulu tuer par jalousie, disait à l'instruction que celui-ci ne la laissait pas sortir pour faire ses commissions. Voir dans un bal les mains d'un rival entourer la taille de la personne aimée, ses regards se fixer sur son visage, sa bouche respirer son haleine, est pour un jaloux un véritable supplice. Dans le monde où Ton sait se contenir par savoir-vivre, amour-propre, fierté, le jaloux dévore
(1) Delavigne. L'Ecole des vieillards. (2j Corneille. Pulchérie, acte II, scène i.
LA JALOI'SIR 137
sa douleur sans faire d'éclat. Mais dans les Lais fréquentés par les hommes du peuple moins maîtres de leurs sentiments, la jalousie fait éclater bien des rixes. Dernièrement, un charpentier jaloux, voyant h un bal sa fiancée, accompagnée de sa mère et de ses deux sœurs, voulu t la faire sortir ; n'y pouvant parvenir, il se relira furieux, alla prendre deux fusils et s'embusqua pour attendre la sorlie du bal. Dès qu'il vit les trois femmes sur le seuil de leur maison, il posa un fusil à terre, épaula le second et fit feu sur le groupe ; il blessa sa fiancée et tua sa sœur âgée de quinze ans ; la mère fut sauvée par sa fille, qui en voyant l'assassin faire le geste homicide se précipita au-devant d'elle pour la couvrir de son corps. L'amant le plus tendre, s'il est mordu par la jalousie, peut devenir rapidement violent et brutal ; après avoir soufFert, il veut faire souffrir, de malheureux il devient méchant, il insulte, il menace, il brutalise la femme qu'il aime. Le jaloux a envie de la battre ; la main lui démange. Dans les ménages d'ouvriers, de cultivateurs, la jalousie fait pleuvoir les soufflets. Souffleter sa femme est un besoin pour le jaloux plébéien. Rendre le soufflet qu'elle a reçu est un autre besoin pour la femme battue. Quelques heures après, les époux essuient par de tendres caresses les soufflets qu'ils ont échangés, sauf à recommencer bientôt leurs querelles et leur réconciliation. Dans les milieux plus élevés, celui qui n'aurait pas frappé une femme avec une fleur, se laisse entraincr par la jalousie a la frapper avec une canne, ou, s'il parvient à se maîtriser, il regrette de ne pouvoir imiter les mœurs des hommes du peuple, qui règlent leurs comptes avec leurs femmes à coup de bâton ou à l'aide de soufflets sonores.
« Que vous êtes heureux, vous en qui la nature
« Agit sans aucun art et règne toute pure...
« Gens du peuple, artisans, portefaix et vilains,
« Vous de qui la vengeance est toujours en vos mains '. >>
(\) Campistron. Le jaloux désabusé.
L'amant jaloux qui doule de la fidélité de sa maîtresse veut la contraindre à avouer une faute qu'elle n'a pas commise, il la menace, la frappe pour lui arracher un aveu, lui promettant de lui pardonner si elle avoue ; puis quand la femme, qui sans être infidèle, avoue une démarche imprudente qui peut être mal interprétée, il s'empare de cet aveu pour la battre davantage.
La jalousie étant en général une preuve d amour, on a dit que la femme, qui en est l'objet, la pardonne toujours. Molière fait dire à une femme :
« Fi ! ne me parlez point pour être vrais amants
« De ces gens qui pour nous n'ont nuls emportements...
« Un amour si tranquille excile mon courroux,
« C'est aimer froidement que n'être point jaloux. »
Il est exact que la femme pardonne beaucoup à celui qui l'aime avec jalousie ; Marie Sluart, par exemple, aima toujours Bothwell, qui cependant la fit beaucoup souffrir par sa jalousie : « dès le lendemain de ses nopees, elle n'avoit jamais esté que en pleurs et lamentations, ne luy voullant donner liberté de regarder une seulle personne ni que personne ne la regardai. » La jalousie peut faire excuser les vivacités qu'elle inspire, quand elles sont tempérées par des réconciliations et un surcroît de tendresse, mais, dans la plupart des cas, le jaloux ne se fait pas aimer, il est brutal et tyrannique, insupportable et haïssable. Le mari, qui avait d'abord inspiré à sa femme une grande affection par la véhémence de sa passion, ne tarde pas à la perdre à cause de la bizarrerie et de la violence de son caractère ; la surveillance qu'il exerce, les soupçons qu'il exprime, les injures qu'il adresse à sa femme le rendent odieux. Il arrive un moment où la jalousie transforme le domicile conjugal en un enfer et où la malheureuse femme , sans cesse injuriée et battue, lasse de cette vie infernale, se réfugie chez ses parents. « Depuis mon mariage, c'est-à-dire depuis sept ans, disait une
femme à la justice, chaque jour mon mari par jalousie me cherche querelle et me menace ; il me disait : « Je veux acheter deux pistolets et je les pendrai près du lit, je te tuerai et je me tuerai après. » — Un autre mari jaloux tenait un grand couteau arabe sous le matelas du lit où il couchait avec sa femme. Celle-ci excédée par ces menaces de mort finit par se retirer chez ses parents. Le mari alla la chercher et lui témoigna tant de regrets et d'affection, qu elle se laissa loucher et revint au domicile conjugal. Mais les scènes de jalousie ayant bientôt recommencé, la femme perdit patience et demanda la séparation de corps. Pendant l'instance le mari la tua de colère.
Dans une autre affaire, une pauvre femme injuriée et battue par son mari jaloux s'était réfugiée chez une voisine, pour se soustraire à ces brutalités. Le mari essaya de forcer la porte pour reprendre sa femme, n'y pouvant parvenir, il mil le feu à la maison, en disant qu'il la voulait morte ou vive. La Fontaine cite avec une admiration un peu puérile le cas semblable d'un amant,
« Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame ..
« J'aime assez cet emportement,
« Le conte m'en a plu toujours infiniment ;
« Il est bien d'une âme espagnole
« Et plus grande encore que folle. »
Il n'est pas de violence que la jalousie ne fasse commettre. Un grand nombre de femmes sont horriblement maltraitées par des maris et des amants jaloux; elles reçoivent des coups de pied, des coups de bâton au visage, au ventre, dans les jambes; leurs dents sont cassées, leurs boucles d'oreilles brisées. Lorsque la justice ouvre une information et fait examiner le corps de la femme battue par son mari ou son amant jaloux, on le trouve souvent tout noir de coups. Lorsque les jaloux frappent leurs victimes, ils leur défendent de crier et de se plaindre et prennent prétexte de leurs cris et de leurs plaintes
pour les frapper de nouveau . Beaucoup de femmes n'osent pas se plaindre, et quand les voisins remarquent les traces de coups sur leur visage, elles donnent différents prétextes pour les expliquer. Quelques-unes lasses d'être toujours battues se suicident avec leurs enfants; on a retiré dernièrement de la Seine le cadavre d'une jeune femme et son petit enfant encore vivant qu'elle avait entraîné avec elle. On trouva sur elle le billet suivant : « Cliers parents, depuis que je suis mariée, je n'ai jamais été heureuse ; chaque jour je suis battue. Je ne puis plus supporter celle vie. C'est bien triste d'être obligée de me donner la mort avec ma chère petite Marie. »
Lorsque le jaloux est traduit devant le tribunal correctionnel ou la cour d'assises, on entend quelquefois le membre du parquet contester la réalité de la jalousie, parce que la victime avait une excellente conduite et ne donnait à l'accusé aucun motif de jalousie. Mais l'abserice de tout motif ne suffît pas pour nier la jalousie. La vertu de la femme ne la préserve pas des soupçons ; le mari peut être jaloux de la femme la plus vertueuse. Un mari de cinquante-neuf ans, extrêmement jaloux de sa femme, qui en avait cinquante et un et lui avait donné dix enfants, la frappa de quinze coups.de poignard, bien qu'elle ne lui eût jamais donné le moindre motif de jalousie. — Le jaloux se plaint toujours de l'indifférence de sa femme ; même quand il est aimé, il croit ne pas l'être et doute de la fidélité de sa femme pour le motif le plus futile. Une jeune femme qui avait essuyé plusieurs coups de feu de la part de son mari, disait à l'instruction quelle avait épousé son mari par amour, mais que la première nuit de noces, ayant éprouvé quelque hésitation à se donner à lui, elle avait éveillé ses soupçons et que dès lors elle avait été brutalisée.
Le mari, qui a des doutes sur sa paternité, souffre tellement qu'il peut songer à se soustraire à celte souffrance par la mort : « Tout ce que je désire, écrivait un mari à
LA JALOUSIE til
sa femme, avant Je se suicider, c'est que lu sois heureuse, ainsi que ton enfant qui porte mon nom, mais dont je ne suis pas sûr d'être le père. Je l'aime quand môme, mais je n'ai ni la force, ni le courage de l'élever. » D'autres maris jaloux tuent la femme enceinte, pour supprimer l'enfant qui va naître. En 1860, dans l'arrondissement de Digne, un mari, qui était couché à côté de sa femme enceinte, se leva, prit un fusil et la tua à bout portant. A la môme époque, à Draguignan, un jeune mari, âgé de vingt-deux ans, fil feu sur sa femme enceinte et sur sa belle-mère, qui étaient assises sur le seuil de la porte de leur maison ; la femme tomba blessée et accoucha d'un enfant mort, la belle-mère ne fut pas atteinte, mais le gendre furieux de l'avoir manquée chercha à l'assommer à coups de crosse.
La jalousie n'est pas tout entière dans la crainte de perdre la possession physique. Je ne crois pas qu'il soit exact de dire que « nous pardonnerions à celle que nous aimons mille désirs adultères, pourvu qu'ils n'aient pas été suivis d'accomplissement l ». 11 serait peu délicat, celui qui se contenterait de la possession physique et serait indifférent à la possession du cœur. La jalousie est à la fois physique et morale, elle s'étend à la possession des pensées comme à la possession du corps. Mais tous les hommes n'éprouvent pas la jalousie de la môme manière. Chez les uns, en petit nombre, elle est plus inorale que physique; chez les autres, elle est plutôt physique que morale. La jalousie morale peut conduire au suicide, mais non à l'homicide. En voici un exemple : un homme, âgé de trente et un ans, était marié à une institutrice, qu'il aimait passionnément; sans suspecter la conduite de sa femme, il ne se croyait pas aimé d'elle, il supposait qu'un autre possédait son affection. Cette pensée le faisait tellement souffrir, qu'il finit par se brûler la cervelle. On voit par cel exemple
(i) A. Dumas (ils. A/faire Clemenceau, p. 142.
que la jalousie n'est pas tout entière dans la crainte de perdre la possession physique, et que la crainte de ne plus avoir l'affection peut pousser au suicide un mari qui n'est pas troublé dans la possession physique. J'ai observé cette délicatesse de sentiments chez un simple ouvrier corroyeur : cet homme avait dans sa jeunesse, avant son mariage, commis une faute qui avait entraîné contre lui une condamnation judiciaire ; il la cacha à sa femme, qu'il aimait éperdument. Celle-ci cependant finit par l'apprendre et en conçut un profond chagrin. Alors, son mari craignant d'avoir perdu son amour se tua d'un coup de revolver à la tète. C'est la jalousie physique qui détermine les violences. Le caractère de celte jalousie se révèle souvent jusque dans la nature des violences commises. Un mari, après avoir étranglé sa femme, lui brûla les parties sexuelles. — Un autre accusé, voulant se venger d'une jeune fille, qui le repoussait, l'attira dans un guel-apens, lui releva les jupes et lui jeta un liquide corrosif dans la région du bas-ventre. — Dans Y Affaire Clemenceau, A. Dumas fils prête au mari la pensée de punir l'amant par où il a péché \ Cette vengeance que le chanoine Fulbert avait exercée sur Abélard, a été pratiquée, il y a quelques années dans l'arrondissement de Brignoles. Par un raffinement de cruauté le mari contraignit sa femme par des menaces de mort à pratiquer elleinème l'amputation sur son amant. Dans l'affaire Fenayrou, le mari força aussi sa femme à s'associer à sa vengeance ; la femme Fenayrou déclara que son mari instruit de son infidélité lui dit : « Je te pardonne à une seule condition, c'est que tu m'aideras à me venger; sinon, je te tuerai, tes enfants et toi. » Il renouvela les mûmes menaces tous les jours; à la fin, affolée, terrorisée, j'ai cédé « pour sauver
(I) Yalère Maxime cite deux maris romains, qui mutilèrent les complices de leurs femmes adultères, L. VI, ch. i, n"|13. — Horace mentionne des faits semblables, L. 1, Sat. 5J. — Les anciens Hindous et les anciens Egyptiens fuisaieut mutiler ceux qui séduisaient les femmes. Manou. VIII, 3o2; Diodore L. 1, g 78.
LA JALOUSIK 143
mes enfants. » Apres le meurtre de l'amant, son mari lui rendit la couronne et l'anneau de mariage, qu'il lui avait enlevés, en lui disant : « tout est oublié. » Plus récemment, une jeune femme de Provence, voulant se venger de son amant, qui l'abandonnait pour se marier, lui donna un dernier rendez-vous, pendant lequel elle lui fit avec un rasoir une amputation qui le rendit impropre au mariage. Les circonstances, dans lesquelles le jaloux frappe sa victime, révèlent quelquefois aussi la nature de ses sentiments ; il la tue après lui avoir donné un dernier rendezvous, après avoir passé la nuit avec elle. Tacite fait dans les Annales, L. XVIII, § 46, le récit d'un de ces drames d'amour et de jalousie, qui ne sont pas rares aujourd'hui. Octavius Sagilta, éperdu d'amour pour une femme mariée nommée Ponlia, acheta ses faveurs et ensuite le désistement des droits du mari. Mais, une fois libre, Ponlia se laissant séduire par un autre mariage plus riche, refusa d'épouser Sagilta. Celui-ci, désespéré, pleura et menaça l'infidèle; puis il lui demanda et obtint la faveur de passer quelques heures auprès d'elle, x^lors, après lui avoir témoigné son amour, saisi d'un accès subit de jalousie, il la frappa et la tua d'un coup de poignard, afin qu'elle n'appartint pas à un autre. — Il y a quelques années, en Provence, une jeune femme de vingt ans tua dans des circonstances presque identiques son amant, qui voulait l'abandonner pour se marier. Dissimulant sa colère, elle lui demanda un dernier rendez-vous qui lui fut accordé. Les deux amants passèrent la nuit ensemble. Le matin venu, pendant que l'amant dormait, sa maîtresse lui enfonça un poignard dans le ventre en s 'écriant : « A moi où à la tombe! » Des crimes semblables sont commis par des amants, qui étranglent leur maîtresse. pour n'avoir plus à douter de leur fidélité ; c'est le sentiment que Racine prèle à Milhridate :
« Tu sais combien de fois ses jalouses tendresses « Ont pris soin d'assurer la mort de ses maîtresses. »
La police, à Paris surtout, trouve quelquefois des femmes galantes étranglées dans leur lit ; ces crimes ont pour mobile le vol ou la jalousie. Un enfant de onze ans, qui couchait dans une chambre contiguë à celle où sa mère dormait avec son amant, entendit une nuit celle-ci râler; il se leva et aperçut l'amant assis sur le lit et serrant par jalousie la gorge de sa maîtresse. Le meurtrier se voyant surpris se précipita sur l'enfant, le ramena dans sa chambre qu'il ferma à clé et prit la fuite. Le lendemain, on trouva la femme étranglée. — J'ai entendu une jeune fille, qui avait tué son amant beaucoup plus âgé qu'elle, raconter que celui-ci lui avait fail promettre sous serment de consentir à une opération chirurgicale le jour, où par l'effet de l'âge il ne pourrait plus continuer ses relations avec elle : « Tu es beaucoup plus jeune que moi, lui avait-il dit, tu seras encore jeune quand je serai un vieillard, je serai jaloux ; alors jure-moi de n'appartenir jamais à un autre homme. Je sais que lu tiendras ton serment; promets-moi de te prêter à une opération qui supprimera la femme en loi. »
L'histoire d'Abélard présente un cas de jalousie intéressant. Après avoir subi la mutilation il resta en proie à une violente jalousie. Craignant que la beauté d'Héloïse et que son habitude d'aimer ne lui fissent rechercher ou accepter un nouvel amour, il mit tout en œuvre pour l'enlever au monde et la donner à Dieu. Il lui persuada que la bienséance lui commandait de se dérober dans la retraite à la curiosité du monde; il ne trouva de repos que lorsqu'il fui parvenu à la faire entrer au couvent et à enchaîner sa vie par des vœux, qu'il hâta par tous les moyens. Ce ne fut que lorsqu'il vit son précieux trésor derrière les murs élevés du couvent et des portes barricadées, qu'il adopta à son tour la vie religieuse, ayant eu soin de rester libre, tant qu'IIéloïse l'avait été.
L'homme qui épouse une veuve ou une femme divorcée est exposé à éprouver de la jalousie rétrospective à l'égard
du premier mari ; il souffre alors à la pensée que sa femme a appartenu à un autre, il est jaloux du passé. La possession exclusive dans le présent et dans l'avenir ne le satisfait pas; il aurait voulu que cette possession exclusive eut existé dans le passé. Il n'est pas rare de voir des ouvriers, des cultivateurs, épouser des filles -mères, qui ont été séduites par d'autres que par eux. Ce n'est point par générosité et pour se conformer aux idées de Mmt Auhry qu'ils les épousent. Plus sensibles à la dot qu'à l'honneur, ils se croient à l'abri de la jalousie, mais souvent après le mariage la jalousie s'éveille. Le mari furieux du passé, ne peut voir sans colère l'enfant qui n'est pas le sien, qui lui rappelle un passé odieux. Je lis dans un procès-verbal judiciaire la déclaration suivante, faite par une femme, blessée par son mari jaloux, qui s'est ensuite suicidé : « La jalousie faisait perdre la tète à mon mari. Dernièrement, j'avais fait venir de la province mes deux enfants, qui ne sont pas de lui, mais que pourtant il a reconnus en m'épousant l'année dernière. Leur présence a redoublé sa jalousie rétrospective. Aujourd'hui, en se levant à cinq heures, il est resté près de mon lit en me caressant le visage et les cheveux. Tout à coup, en étendant le bras, j'ai touché quelque chose de froid ; c'était un revolver. Avant que j'ai pu le saisir, mon mari m'a tiré deux balles, et tournant le revolver contre lui, il s'est tué. »
Cette jalousie rétrospective du mari à l'égard de l'enfant d'un premier mari ou d'un ancien amant peut aboutir au meurtre de l'enfant par le mari, avec la complicité de la mère . L'enfant devient la cause d'incessantes querelles entre les époux; la mère en arrive quelquefois à ne plus aimer celui qui la fait involontairement souffrir ; peu à peu elle passe de l'indifférence à la rancune et s'associe à la haine que son mari éprouve contre lui par jalousie.
Le mariage avec une ancienne maîtresse est souvent aussi troublé par des scènes de jalousie, parce que le mari, Proal. — Crime et suicide pass. 10
qui se rappelle la conduite légère de la maîtresse, éprouve des doutes sur la solidité de la vertu de l'épouse.
La jeune fille, qui est courtisée par un jaloux, et qui voit celui-ci sombre, préoccupé ou furieux parce qu'il prend ombrage de paroles et d'actions innocentes, ne prend pas au sérieux les menaces qu'il lui adresse. Mais la femme mariée, qui a plus d'expérience et qui comprend mieux la gravité des menaces de son mari jaloux, a souvent le pressentiment du sort qui l'attend ; elle l'annonce à ses parents, à ses amis : « mon mari me tuera, dit-elle ; un de ce» jours on me trouvera morte ; » et sa prédilection se réalise.
Le jaloux qui a perdu la possession ou qui craint dé la perdre, torturé par l'image de sa femme entre les bras d'un autre, devient un véritable forcené ; il profère contre son rival des menaces de mort, qu'il ne peut contenir : « Je lui ouvrirai le ventre, je lui sortirai les tripes, » s'écriait un mari, en grinçant des dents. M. le Dr Lombroso et, avant lui, M. le Dr Despine ont invoqué cette imprudence comme une preuve d'anomalie morale : ces jaloux, disent-ils, qui ne peuvent contenir leur colère, qui annoncent leur projet de vengeance, ne sont pas conformés comme les autres hommes. Ces menaces s'expliquent très simplement : la bouche parie de l'abondance du cœur; peu d'hommes et surtout peu de femmes savent contenir leur colère :
a Tu veux que je me taise et que je dissimule, « Nérine, porte ailleurs ce conseil ridicule. »
s'écrie Médée, en proie à la jalousie et altérée de vengeance, incapable de se laire et de dissimuler. Sans doute, le jaloux qui médite un crime serait plus habile, s'il la préparait en secret, mais la passion n'aime ni la raison ni la prudence.
Lorsque la colère est arrivée à son paroxysme, le jaloux, ivre de vengeance, devient insensible au scandale, à la peine qui l'attend : c'est une sorte de rage, un véritable délire
LA JALOLSIK 1+7
qui s'empare de lui. Un mari jaloux montrant un poignard qu'il destinait à sa femme, s'écriait qu'il la tuerait, diït-il aller aux galères. Des maris jaloux, devenus des fous furieux, frappent leur femme ou leur rival, jusqu'à ce que le couteau se brise entre leurs mains. Un mari avait donné à sa femme 24 coups de poignard. Un autre, après l'avoir tuée, avait coupé son cadavre à petits morceaux pour mieux assouvir sa vengeance. Le jaloux frappe sa victime à coups redoublés sur toutes lès parties du corps, à la poitrine, à la lèle, aux bras, au ventre, aux jambes. On voit des femmes recevoir 10, 12, 13, 20 coups de couteau. Un ouvrier, âgé de quarante-six ans à la suite d'une scène de jalousie, prend un couteau et le plonge tour à tour dans la poitrine, dans les bras, dans les jambes, dans la tète de sa femme, après l'avoir renversée, puis il se jette sur son lit et se porte cinq coups dans la régicm du cœur. — Une autre femme reçoit 15 coups de poignard dans le dos. au sein gauche, au sein droit, à l'épaule, au ventre, aux poignets. Très souvent, le mari jaloux saisit sa femme par le cou ou par les cheveux et lui porte un premier coup de couteau, pendant qu'elle est debout ; puis quand sa victime tombe, il s'agenouille sur son corps pour lui porter de nouveaux coups. Lorsque le mari jaloux veut frapper celui qui est ou qu'il croit être l'amant de sa femme, on le voit se munir de plusieurs armes, d'un fusil et d'un poignard, ou de plusieurs fusils et de plusieurs pistolets ; il n'a jamais assez d'armes pour donner la mort. Souvent, après avoir tiré les balles de son revolver, il se jette sur la victime et frappe jusqu'à ce que l'arme se brise. Un mari qui avait tué l'amant de sa femme disait : « Oui, j'ai tiré sur lui les six coups de mon revolver; il y en aurait eu 12, que j'aurais lire les 12' coups. » Un accusé, qui s'était rué le couteau à la main sur sa maltresse qui l'avait délaissé, et l'avait frappée de 18 coups de couteau, disait à l'audience : « J'ai tapé comme un forcené, j'ai frappé jusqu'à ce que ma main n'ait
plus pu remuer. » Comme l'offense que lui a faite une femme infidèle ou un rival heureux, est à ses yeux énorme, immense, le jaloux ivre de vengeance ne peut rassasier ce besoin qu'en frappant à coups redoublés ; il voudrait tuer plusieurs fois. Ce n'est pas une mort qu'il voudrait donner à son rival, c'est mille morts : « Eût-il autant de vies que de gouttes de sang, s'écrie Othello, elles n'eussent pas suffi pour désaltérer ma vengeance. » — « Quand Aubert tomba à mes pieds la face contre terre, après le coup de marteau que je lui avais asséné, dit Fenayrou à l'instruction, je le retournai et le tenant sous moi, face à face, les yeux dans les yeux, je lui dis : « Misérable, brigand de mon honneur, enfin je le liens ! Tu m'as torturé par le cœur, c'est par le cœur que tu périras ; et en même temps, je lui plongeai le fer d'une canne à épée dans la région du cœur, en le retournant, pour tâcher de l'atteindre. » — D'autres maris jaloux reculent devant l'homicide non point par humanilé, mais pour que leur victime, survivant à ses blessures, puisse souffrir plus longtemps. Un mari jaloux disait à sa femme, avant de la frapper : « Je ne t'ai pas donné la vie, je ne veux pas te l'ôter, mais je veux l'estropier pour la vie. »
Lorsque le jaloux est ainsi dans le paroxysme de la fureur, malheur au parent, à l'ami qui veut s'interposer et défendre la victime ; il tourne sa fureur contre lui. Une fille ayant voulu préserver sa mère des coups que son père voulait lui porter, celui-ci commença par frapper sa fille de 12 coups de couteau, ensuite il se jeta sur sa femme qu'il cribla de 15 coups.
Interrogé après son arrestation, sur le crime qu'il vient de commettre, le jaloux répond qu'il a été aveuglé par la colère, qu'il n'était plus maître de lui, qu'il ne savait ce qu'il faisait. Il y a une grande part de vérité dans ces explications, qui d'ailleurs ne font disparaître ni la responsabilité morale, ni la responsabilité pénale et qui ne peuvent que les atté-
nuer. Au moment où il frappe en forcené, le jaloux a l'air égaré d'un fou ou d'une bôle furieuse ; un témoin disait d'un mari jaloux qui venait de tirer sur sa femme : v il ressemblait à un chat furieux. » On a observé aussi que le jaloux qui devient assassin a le cerveau congestionné, la figure rouge, les yeux hors de la tète. On dit qu'il voit rouge parce qu'il est aveuglé par le sang. Un témoin disait d'un mari, qui venait de tuer sa femme et avait ensuite tenté de se suicider : « Sa figure était violacée, on aurait dit qu'il avait un coup de sang. » — Ora twnent ira, nigrescuni sanguine veux (Ovide). Dans une autre affaire, un témoin disait de l'assassin : « Il avait là figure très rouge, dans un élat comme je ne l'avais jamais vu. » Un autre témoin ajoutait : a II avait tellement le sang au visage, qu'il n'y voyait plus, le sang l'aveuglait. » — Chez la femme jalouse, on n'observe pas les mêmes phénomènes physiologiques, elle est plulol pâle que rouge, tremblante, les yeux très brillants. Quelques femmes, après avoir tiré deux coups de revolver s'évanouissent, d'autres sont saisies de tremblement; une jeune fille après avoir tiré sur son amant deux coups de revolver vint toute tremblante, toute pâle, demander un verre d'eau à une voisine; elle élait si émue, qu'on fut obligé de la faire boire.
Le jaloux qui vient de tuer la femme qu'il aime est heureux tout d'abord d'avoir satisfait sa colère, mais bientôt il éclate en sanglots en s'écriant: « Misérable que je suis ! j'ai tué celle que j'aime !» — Un mari qui venait de tuer, par jalousie, sa femme qu'il adorait, arrêté et conduit au bureau de police, pleurait, se lamentait et couvrait de baisers, la photographie de sa victime, qu'il avait tirée de sa poche. — Un autre mari jaloux, qui avait frappé sa femme avec une fureur sauvage, se jetait ensuite sur le cadavre de sa victime, en pleurant et en criant de désespoir. — On voit par ces exemples, que je pourrais multiplier, combien est vraie la peinture que Shakespeare a faite de la jalousie dans
Othello., qui donne un baiser à Desdemona avant de l'étrangler. Les drames des grands poètes ne sont que la reproduction des drames judiciaires. Je vois dans une procédure criminelle qu'un mari jaloux, après avoir tiré sinq oonps de revolver sur sa femme, sans s'arrêter aux supplications de sa victime, qui la suppliait d'épargner la mère de ses enfants, J'accablait ensuite de témoignages de tendresse et la conduisait dans une auberge, pour lui faire donner des soins.
Dans la plupart des cas. le mari jaloux ne cherche pas à fuir, il vient se constituer prisonnier, en disant à la police ou à la gendarmerie : « Arrèlez-moi, je viens de tuer ma femme. » Dans un cas cependant, j'ai vu le mari nier sa culpabilité et prétendre que sa femme s'était suicidée, mais cette allégation fut démentie par les constatations médicolégales et par la déclaration d'un témoin qui avait entendu la femme s'écrier : « Je suis saignée. »
Lorsque le meurtrier par jalousie ne vient pas se constituer prisonnier, très souvent il se donne la mort ; c'est ce que fait Othello qui expire en embrassant Desdemona qu'il vient de Uxev : « Je t'ai donné un baiser avant de te tuer, ditil ; en me tuant, je ne puis, non je ne puis m'empôclier d'aller mourir sur tes lèvres. » — Le meurtre de Zaïre est suivi du suicide d'Orosmane. Après avoir fait tuer Pyrrhus, Hermione se jette sur sou cadavre et se lue ; Pylade raconte à Oreste qu'il l'a vue
« Un poignard à la main sur Pyrrhus se courber « Lever les youx au ciel, se frapper et tomber, m
Le remords n'est pas le seul mobile du suicide du meurtrier par jalousie. Indépendamment du désir qu'il a de se soustraire à la justice, il se donne la mort, pour ne pas se séparer de la personne aimée ; elle morte, il veut mourir aussi. Mais si elle survit à ses blessures, il veut vivre aussi. Comme on s'empressait d'enlever son revolver à une
femme qui avait tiré par jalousie sur son amant et l'avait manqué, elle répondit aussitôt : « Soyez tranquilles, je ne me tuerai pas, puisque je ne lai pas tué. »
Bans ces cas, le suicide du jaloux suit instantanément le meurtre de sa victime ; c'est un suicide impulsif. Mais, dans d'autres cas, le suicide est prémédité, comme le meurtre. Résolue à se venger, la femme jalouse forme le projet de se tuer, après avoir tué :
« De ma sanglante mort ta mort sera suivie, »
dit jRoxane. Une femme qui avait tiré sur son amant disait à l'instruction : « Je voulais sa morl, maie je voulais aussi me débarrasser de la vie. »
Assez souvent aussi, l'idée du suicide germe dans l'esprit du jaloux, avant celle du meurtre ; il est si malheureux, qu'il songe à mourir, mais il ne veut pas mourir seul : «Je vais mourir, disait un jaloux, mais auparavant je veux la •tuer, je ne veux pas qu'elle me survive, et puisque je ne peux pas être heureux avec elle, je pourrai dormir avec elle le sommeil éternel ». — « Quand j'ai acheté ce revolver, c'était dans l'intention de me suicider, disait un accusé, mais auparavant j'ai voulu tuer ma maîtresse; j'étais trop malheureux ». — Un autre jaloux tenait ce même langage : «.Je veux mourir, mais je veux qu'elle meure avaut moi. »
L'amant d'une femme mariée peut souffrir du partage au .point de vouloir se suicider, et alors la pensée lui viendra non pas de faire mourir la femme avec lui, mais de tuer le mari avant de se tuer. J'ai observé un cas de ce genre. Un témoin disait d'un jaloux qui, .avant 4e se tuer, avait voulu tuer le mari de sa maîtresse : « il était las de la vie. » — Le mari jaloux et malheureux peut aussi prendre la vie en dégoût et songer au suicide ; mais «e pouvant se résigner à ce que sa femme lui survive, il la tue avant de 6e tuer. Un mari jaloux qui s'était man-
Vo'2 LE CRIME ET LE SUICIDE PASSIONNELS
que, après avoir tué sa femme, disait : « Ma femme ne m'a jamais aimé, je pensais qu'il valait mieux que nous mourions tous les deux ; j'ai tiré deux coups de revolver sur elle et trois coups sur moi. » — Le jaloux peut pousser l'égoïsme au point de tuer sa femme, s'il tombe malade et craint de mourir. En 1895, la cour d'assises des Alpes- Maritimes a jugé un accusé, qui très jaloux de sa maltresse et se sentant très gravement malade, lui a dit : « Je suis atteint d'une maladie mortelle, mais avant de mourir je te tuerai. » Quelques jours plus tard il la tua. — Le jaloux qui tue sa maîtresse et tente ensuite de se suicider prétend quelquefois qu'il n'a tué celle-ci que sur sa demande; il allègue un double suicide, alors qu'il y a un homicide et un suicide. — Il y a aussi des jaloux qui, ayant fait de mauvaises affaires, ruinés, à bout de ressources se tuent et tuent leur femme ou leur maîtresse afin de ne pas la laisser derrière eux. — Des militaires, dégoûtés du service, envahis par le mal du pays, se tuent et décident leur maîtresse à mourir avec eux.
En juillet 181)5, à Paris un électricien a voulu tuer sa maîtresse par jalousie et s'est tué ensuite; il avait laissé des lettres faisant croire à un double suicide : « Nous avons décidé, Louise et moi, de nous donner la mort depuis longtemps. Nous avions l'intention de nous marier ensemble, mais son père s'y oppose, il a dit qu'il aimait mieux la voir morte que mariée avec moi ; son désir va être accompli. — Comment tout cela va-t-il finir? Je n'en sais rien, car Louise n'a pas le courage de se donner la mort et moi je ne puis pas frapper la femme dont je suis épris jusqu'à la folie. » — Quelques jours après, il ajoute : « Le père de Louise nous ayant vus ensemble, lui a fait une scène terrible, Louise effrayée m'a dit qu'elle n'osait plus venir avec moi ; dès lors, il faut en finir. » Il frappa sa maîtresse à la poitrine et au ventre de plusieurs coups de poignard et se lira un coup de revolver dans la bouche. Les voisins
LA JALOirsiK 153
accourus trouvèrent l'homme mort et la femme respirant encore; elle put avant de mourir raconter que son amant 1 avait frappée par jalousie, qu'elle s'était débattue tant qu'elle avait pu. Un témoin confirma sa déclaration et dit qu'il avait entendu crier au secours, à l'assassinat.
La femme jalouse qui tombe malade et qui se laisse envahir par des idées de suicide, essaie aussi de les faire partager par son mari, mais si elle n'y parvient pas, elle n'a pas le courage de le tuer et se contente de se tuer. a Bien des fois, ma femme malade, dit un mari, manifesta l'intention de se suicider et me proposa de nous attacher tous les deux et de nous asphyxier ensemble ; je lui répondais : oui, pour la calmer; elle était satisfaite ; puis par mes paroles je chassai celte idée de son esprit. Mais hier matin, ayant été reprise par ses idées de suicide et voyant qu'elle ne pouvait me décider à mourir avec elle, elle s'est donné la mort. »
Lorsque la jalousie éclate entre amis, entre parents, elle les transforme aussitôt en implacables ennemis. En 1800, aux environs de Draguignan, deux cultivateurs vivaient ensemble dans la plus grande intimité ; ils ne se quittaient pas, chacun d'eux avait fait son testament pour l'autre. Ils tombèrent amoureux de la même personne. L'un d'eux obtint les faveurs de cette femme et en fit la confidence à son ami. qui lui avait caché sa passion. Celuici, affolé par cette révélation, en proie à une violente jalousie, alla dénoncer son ami au père de la jeune personne, pour faire cesser leurs relations. L'autre, informé de cette trahison, en conçut une profonde irritation, il résolutde se venger et de se suicider ensuite; il alla attendre son ami dans les champs et le frappa d'un coup de couteau, puis il avala un poison, et la mort ne venant pas assez vite il se fit au ventre des blessures mortelles.
En apprenant que son fils Xipharès est aimé de
Monime, Mithridate, emporté par la colère, s'écrie :
« Ah î fils ingrat, tu vas me répondre pour tous ; « Tu périras!... »
Ce n'est pas seulement an théâtre que ces scènes de jalousie se produisent entre le père et le fils, amoureux de la même personne, et se terminent soit par le meurtre du fils par Le pèresoitpar le meurtre de la femme. J'ai vu un père jaloux de son fils tirer sur lui un coup de pistolet. Dans une autre affaire, le nommé B... essaya de tuer une jeune fille, dont il était très épris et que son fils aimait ; la jeune fille, qui ne fut que blessée, fit à l'instruction le récit suivant : « 11... me dit qu'il m'aimait de toutes ses forces, que j'étais à ses yeux la personne la plus accomplie, qu'il s'était emparé de ma photographie que j'avais donnée à sa fille, mon amie, et que chaque jour il la couvrait de baisers, qu'il m'aimait éperdûment, à la folie, quoiqu'il sût qu'il ne devait pas m'aimer. En entendant ces paroles, je fus si troublée que je me mis à trembler ; il s approcha alors de moi pour me rassurer, mais en réalité pour m'embrasser ». Ce père jaloux de son fils devint même jaloux de l'amitié qui existait entre la jeune personne qu'il aimait et 6a propre fille, à qui il fit des scènes si violentes, que celle-ci songea un instant à se noyer. 11 renouvela, auprès de la jeune personne dont il était épris, ses déclarations d'amour passionné et voyant qu'elle y restait insensible, parce qu'elle aimait son fils, il tira sur elle un coup de pistolet. La cour d'assises le condamna à dix ans de réclusion.
La plupart des observations que j'ai présentées sur la jalousie de l'iiomme s'appliquent à celle de la femme. On peut même dire que les femmes sont encore plus jalouses que les hommes. Encore plus que la vanité, encore plus que l'amour de la toilette, encore plus que le désir de la domination, la jalousie est le caractère dominant de la nature féminine. Seulement, chez la femme la jalousie est moins
LA JALOl'SIR 1;»5
souvent physique que chez l'homme. Par contre, il y a encore plus d amour-propre dans la jalousie féminine que dans la jalousie masculine. Ne pouvant pour la plupart poursuivre ni les honneurs, ni le pouvoir, ni la science, ni la richesse, elles mettent leur orgueil et leur plaisir à plaire, à se Caire aimer, elles concentrent leurs pensées sur l'amour. « Deux l>elles femmes sont peu amies, » disait Fléohier. La solide amitié, qui est fréquente chez les hommes, est rare chez les femmes ; elles se jalousent entre elles. Si la jalousie est le principal ressort des tragédies de (Racine, c'est parce que Racine a transporté sur la scène les observations qu'il avait faites sur les femmes de la cour de Louis ÏIV. Jtermione est jalouse d'Andromaque, Roxane est jalouse d'Atalide, Phèdre e6t jalouse d'Aricie, comme MUc de La V-allière est jalouse de MIUC de Montespan, M"* Moniespan jalouse de M""" de Fontanges, etc. La jalousie des grandes dames n'est point différente de la jalousie des femmes du peuple. Ces dernières, il est vrai, en viennent facilement aux mains et aux injures ; mais ces batailles et ces emportements, l'histoire les signale même chez des princesses et des reines. La reine Elisabeth d'Angleterre, ayant appris que miss Bridges avait une liaison avec le comte d'&ssex dont elle était très éprise, la fit venir, l'accabla d'injures et la battit1. La même reine, jalouse de Lady Howard, la voyant parée dune robe splendide, la lui fit quitter. — La iille de Gustave- Adolphe, Christine de Suède, qui avait appelé Descartes auprès d'elle, à <jwi Pascal dédia la machine arithmétique, n'était pas moins violente que la jeune ouvrière qui aujourd'hui vitriole son amant ; on sait qu elle fit tuer son ancien favori Monaldesehi qui lui avait préféré une rivale ; elle riait pendant qu'on regorgeait à côté d'elle, et lorsque Ma/arin l'engageait à ne pas venir à Paris après cet assassinat,
{1, M. La Ferrière. Deux drames d'amour, p. 2W.
elle lui répondit : « Pour l'action que j'ai faite avec Monaldeschi, je vous dis que, si je ne l'avais pas faite, je ne me coucherais pas ce soir sans la faire, et je n'ai nulle raison de m'en repentir. »
Les rivalités de femmes se traduisent par des coups de langue, des coups de poing ou des coups de revolver ou par le vitriolage. La fureur qui anime deux rivales est quelquefois si grande, qu'il est impossible de les confronter à l'instruction et à l'audience. Une femme mariée, blessée par la maîtresse de son mari, eut un accès de fièvre, en apprenant que le juge d'instruction allait la confronter avec sa rivale. Quand une rivalité éclate entre une femme mariée et la maîtresse du mari, c'est le plus souvent la femme mariée, qui, forte de son droit, frappe sa rivale. Il n'est pas rare cependant de voir la maîtresse emportée par la jalousie chercher querelle à la femme légitime en lui disant : « L'une de nous est de trop. »
C'est la jalousie qu'elle éprouve à l'égard de la première femme de son mari, qui rend la marâtre si souvent dure et cruelle envers les enfants du premier lit. La vue de ces enfants privés de leur mère, qui devraient lui inspirer une tendre compassion, l'irrite, parce qu'elle lui rappelle celle qui a occupé avant elle une grande place dans le cœur de son mari.
« Des droits de ses enfants une mère jalouse
« Pardonne rarement aux iils d'une autre épouse. »
La haine de la marâtre contre les enfants du premier lit n'est que de la jalousie contre la première femme. Cette haine jalouse est aussi ressentie quelquefois par l'homme contre le premier mari d'une veuve et l'enfant issu du premier mariage ; Pyrrhus l'éprouve contre le fils d'Andromaque ; il craint qu'Aslyanax ne fasse revivre Hector et qu'Andromaque n'admire en lui « ses yeux, sa bouche et déjà son audace ». Cette jalousie de la marâtre se traduit
fréquemment par des actes de cruaulé. Je n'en citerai qu'un exemple, emprunté à une affaire récente : une bellemère étrangla la fille de son mari âgée de douze ans et la jeta dans un puits. — Des enfants se suicident pour échapper aux brutalités de leur marâtre. J'ai même observé le suicide d'un jeune homme de vingt ans, qui s'est pendu, j»our ne plus voir les mauvais traitements que sa bellemère exerçait sur son plus jeune frère. — Si la bellemère fait souffrir les enfants du premier lit de son mari, c'est parce que la jalousie la fait souffrir elle-même, au point de la pousser quelquefois au suicide. Un homme, qui élait resté veuf avec une jeune fille, avait placé son enfant dans une maison d'éducation et avait pris une autre femme. Lorsque la jeune fille, son éducation terminée, rentra à la maison de son père, grande, jolie, ressemblant à sa mère, celle qui l'avait remplacée en fut si jalouse, que dans un accès de fureur elle avala un flacon de laudanum.
Pour les motifs les plus futiles, des femmes nerveuses, en proie à la jalousie, s'empoisonnent, s'asphyxient, se jettent par la fenêtre, parce que leur mari ou leur amant est rentré lard, parce qu'il parait indifférent pour elles, parce qu'il refuse un baiser, parce qu'il fait l'éloge d'une autre femme, etc. J'ai constaté des suicides pour chacun de ces motifs puérils. L'imagination des femmes jalouses grossit tout, dénature toul, se forge des chimères et des tourments, provoque des désespoirs insensés ou des colères invraisemblables. Les querelles si fréquentes, qui éclatent dans les ménages et qui se terminent par le suicide de la femme, ont le plus souvent pour origine la jalousie. A la suite d'une scène plus violente que d'habitude, la femme jalouse ouvre une fenêtre, enjambe un balcon, et se jette dans le vide, ou bien elle prépare son asphyxie, après avoir écrit à son mari : « Puisque nous ne pouvons plus nous comprendre, adieu, ne m'en veux pas. Il le faut. »
La femme jalouse veut absorber la pensée de son mari ; elle ne voit pas sans ombrage l'affection qu'il a pour ses amis; ces amis viennent lui prendre une part du cœur qu'elle voudrait tout entier. La femme d'un homme d'études peut être jalouse de ses livres, qui lui prennent une partie de son temps, qui lui font trouver du bonheur en dehors d'elle : ces livres sont des rivaux, elle cherchera à détacher son mari de ses études, pour le rapprocher d'elle, pour l'avoir tout entier. La femme jalouse n'admet pas que son mari éprouve une joie qu'elle ne partage pas. elle ne veut partager avec personne son cœur et son temps. Cette jalousie n'est pas la marque d'un cœur tendre, aimant, passionné, c'est un besoin de son orgueil, de son esprit de domination ; occuper la pensée de son mari1, au point qu'il néglige ses amis et son travail, le tenir dominé, subjugué, absorbé par son amour est pour elle une satisfaction d'amour-propre. La femme peut être jalouse de la beauté de son mari, non seulement parce qu'elle l'expose à plaire aux autres femmes, mais parce qu'elle lui donne sur elle une supériorité qui l'humilie et qu'elle peut le rendre froid et dédaigneux à son égard. Une femme jalouse de son mari, qui venait d'être atteint de la petite vérole, disait : « Je souhaite de tout mon cœur qu'il soit défiguré, car il se trouvait trop beau. »
C'est surtout chez la femme qui est plus Agée que son mari et qui vieillit, que la jalousie prend une intensité exceptionnelle. Voir ses cheveux blanchir, son visage se rider, son regard se ternir, ses dents s'ébranler, pendant que son mari a les cheveux encore noirs, le visage frais, le regard brillant, les dents belles et peut plaire aux autres femmes, est pour elle un tourment atroce. Si à ce tourment vient se joindre l'abandon ou même seulement la crainte de l'abandon qui la fait souffrir horriblement, on la voit alors, en proie à une surexcitation nerveuse extraordinaire, tour à tour prier, supplier à genoux son mari de
LA JALOl'SIR i£50
ne pas la délaisser ou le menacer de le luer et de se luer ensuite. Fréquemment ces scènes de jalousie se terminent par le suicide ou par le meurtre du mari et le suicide de la femme. La femme achète un revolver, sans bien savoir ce qu'elle fera: puis un jour à la suite d'une nouvelle scène, elle dirige l'arme contre elle ou la dirige contre son mari.
Aux époques révolutionnaires, les hommes- dénoncent par ambition ceux dont ils convoitent la place, les femmes dénoncent celles dont elles sont jalouses. Sous la Terreur la jalousie a fait rouler, par de perfides dénonciations, plus d'une tète de femme sur l'échafaud ; la dénonciatrice, pour savourer sa vengeance, ne manquait pas de se mettre au premier rang pour jouir du supplice de sa rivale.
Il y a des mères qui sont jalouses de la beauté, de la jeunesse de leurs filles. Des soeurs, des belles-sœurs se jalousent entre elles. On sait par les mémoires de M11" de Rémusat combien les sœurs de Napoléon Ier étaient jalouses de Joséphine. La mère qui marie son fils est souvent jalouse de sa belle-fille. Bien plus, il y a des mères, qui par égoïsme et orgueil voudraient accaparer toute la tendresse de leurs enfants et qui sont jalouses de l'affection qu'ils témoignent à d'autres parents et même à leur père. Enfin, plus exceptionnellement, une femme peut pousser la jalousie au point d'être irritée de voir que son mari a plus d'attentions pour ses enfants que pour elle. J'ai munie constaté un suicide pour un motif semblable ; une femme trouvant que son mari ne l'aimait pas assez, voyant qu'il passait à table les plats à son enfant avant de les lui tendre. s'écria, dans un accès de jalousie insensée : « J'en ai assez L » et ouvrant la fenêtre elle s'élança dans le vide.
Les femmes qui se plaignent le plus de ne pas être aimées ne sont pas celles qui aiment le plus elles-mêmes. Non seulement il peut y avoir dans la jalousie féminine plus d'égoïsme et d'amour-propre que d'amour, mais il
peut y avoir de la jalousie sans amour. En parlant du comte Almaviva, libertin par ennui, jaloux par vanité. Suzanne dit à la comtesse : « Pourquoi tant de jalousie?» — « Comme tous les maris, ma chère, uniquement par orgueil, » répond la comtesse. La môme observation s'applique, dans bien des cas, à la jalousie féminine. Une femme qui aime peu son mari n'en désire pas moins être beaucoup aimée ; elle s'aime dans celui qui l'aime, elle aime à être aimée. Sa vanité est flattée de cet amour ; elle est froissée, s'il lui manque et lui est enlevé par une autre femme. Des femmes qui trompent leur amant, peuvent le tuer par jalousie. En voici un exemple : une veuve, âgée de quarante ans, avait des relations avec un jeune homme qui rompit avec elle, parce qu'il apprit qu'elle ne lui était pas fidèle ; blessée de cette rupture, elle tenta de l'empoisonner; comme ce jeune homme prenait ses repas à l'hôtel avec d'autres pensionnaires, elle se glissa à la cuisine sans être aperçue et parvint à jeter une grande quantité d'arsenic dans le pot-au-feu. Cinq personnes eurent des vomissements. Alors se constituant la garde du jeune homme malade , elle essaya de lui donner une tisane empoisonnée.
La jalousie peut éclater entre le père et le fils, la mère et la fille et déterminer des crimes monstrueux. Des fils tuent leur père, des filles tuent leur mère par jalousie. Il y a quelques années, la cour d'assises des Bouches-du- Hhône jugea une jeune fille, qui avait tué sa mère par jalousie, avec la complicité de son amant. Cette jeune fille avait cependant été élevée dans un couvent, où elle s'était fait remarquer par sa piété. J'ai trouvé dans le dossier de la procédure des lettres écrites du couvent, dans lesquelles la jeune pensionnaire racontait le bonheur qu'elle éprouvait à entendre des chants d'église et à assister aux belles cérémonies religieuses. Elle avait même songé à prendre le voile. La supérieure du couvent où elle avait commencé
son noviciat religieux écrivait à sa mère : « Marie aime son cher père et sa mère au delà de tout ce que Ton peut dire. Quand elle en parle, tout s'enflamme en elle... 0 ma bien chère Madame, assurez bien M. B. que sa Marie l'aime ardemment et qu'il n'y a que la volonté de Dieu qui ait pu lui arracher un tel sacrifice. Dites-lui bien que Notre Seigneur lui est reconnaissant de lui avoir donné sa fille pour épouse... Vous êtes heureuse, bien heureuse de n'avoir pas permis au souffle impur du monde de ternir cette petite fleur, qui a plu au cœur sacré de Jésus. Aussi, il aime bien sa petite Marie, il la rend heureuse ; elle n'a pas l'ombre d'un regret d'avoir abandonné ce que les jeunes filles recherchent et espèrent. »
Quelques mois après étant sortie du couvent sur l'ordre de ses parents, la jeune fille devint la maîtresse de l'ancien amant de sa mère. Jalouse de celle-ci, elle éprouva contre elle une haine violente. Sa mère étant tombée malade, elle souhaita sa mort ; puis, quand elle fut guérie, elle se concerta avec son amant pour la tuer ; la jalousie en fit une parricide. Son amant l'ayant demandée en mariage et n'ayant pas été accepté, furieux de ce refus, dit à la jeune fille : « Veux-tu être à moi? » — « Oui. » répondit la jeune fille. — « Eh bien ! alors il n'y a qu'un moyen, il faut nous débarrasser de la mère. » La jeune fille fit d'abord quelques objections, mais bientôt, sous l'empire de la haine que la jalousie lui inspirait contre sa mère, elle accepta le projet homicide : « Comme j'avais pour Léon un amour très ardent, dit-elle au juge d'instruction, j'éprouvais à l'enconlre de ma mère un violent sentiment de jalousie. » Voici le récit qu'elle lit elle-même de l'assassinat : « Léon lui donna d'abord des coups de poing et chercha à l'étrangler, mais, comme elle se débattait, il a été obligé de prendre un couteau de cuisine ; la coquine ne voulait pas mourir; elle se débattait et repoussait Léon, même après avoir rc<;u deux coups de Proal. — Crime et suicide pass. 11
1G2 LR CllIMi: ET LE SUICIDE PASSIONNELS
couteau à la gorge. Il lui a mis la main dans la bouche et lui a cassé deux dents : ma mère s'ctant emparée de Parme, Léon me réclama un grand couteau à fromage; j'allai le chercher et je le lui remis ; il le lui plongea dans la gorge. » L'instruction révéla que. pendant que la victime se débattait, sa fille lui donna des coups de pied; quand elle fut morte, l'accusée piétina le cadavre de sa mère. Les deux amants descendirent le cadavre à la cave et se mirent à ] le dépecer, pour le rendre méconnaissable ; ils séparèrent du tronc les quatre membres et essayèrent de détacher la tète sans y parvenir. Le lendemain, ils allèrent jeter le cadavre à là mer. En rentrant, ils se mirent au lit, et eurent des relations intimes. Dans une lettre adressée au juge d'instruction, l'accusée ajoutait : « Je ne puis pas me rendre compte comment j'en suis arrivée là, moi qui ne serais pas restée à côté d'un mort pour tous les biens de la terre. »
Je* suis obligé, pour être complet, de dire un mot des scènes elïroyables de jalousie que font les pères, qui abusent de leurs filles. Ce sujet est répugnant ; je ne puis cependant le passer sous silence. Il y a des mères qui tremblent en voyant leur mari embrasser leurs filles; quelquesunes pour sauver leurs enfants, se décident à avertir la justice; d'autres terrorisées par les menaces et les violences de leurs maris, tolèrent ces monstrueux attentats et en deviennent folles de douleur. Parmi les nombreuses affaires de ce i: en re que j'ai jugées, je me rappelle un père qui avait abusé de ses deux filles et qui les avaient rendues grosses. Il disait : <« Je n'ai pas mis au monde des filles pour les autres. » La mère, qui connaissait ces abominables allenlals, n'osait pas les dénoncer à la justice ; elle ne s'y décida que lorsqu'elle vit son mari rechercher sa troisième fille qui commentait à grandir. Un autre père disait à ses deux filles : « Quand on devrait me mettre aux galères, je veux vous faire un enfant à chacune. »
LA JAMll'SIK 163
Ces relatioas incestueuses sont souvent accompagnées de jalousie. Un père, qui avait abusé de sa fille, pris de jalousie, tenta de la faire enfermer dans une maison de correction, en se plaignant faussement de son inconduite. — Une autre jeune fille, victime de la lubricité de son père, était obligée, pour ne pas exciter sa jalousie, d'être toujours mal habillée, mal coiffée; son père lui défendait d'apporter le moindre soin à sa toilette. De peur qu'elle n'attirAt l'attention d'un jeune homme, qui vint la demander en mariage, il la tenait enfermée, l'empêchait de parler à ses voisins et d'aller chercher du travail au dehors. Il finit cependant par consentir à son mariage à condition qu'elle continuerait ses relations avec lui. Mais il devint jaloux de son gendre, et força sa fille à revenir auprès de lui, en lui enlevant ses meubles. — Le père, qui abuse de sa Mlle et en devient jaloux, s'oppose toujours à son mariage. Un père qui avait fini par consentir au mariage de sa tille, la força à se livrer à lui le jour même du mariage, lorsqu'elle venait de revêtir sa toilette pour la cérémonie religieuse. Dans une autre affaire, l'accusé était un ancien gendarme qui, très jaloux de sa fille dont il avait abusé, lui avait donné un coup de couteau. Quelque temps avant, il avait voulu tuer un jeune homme qui avait donné le bras à sa fille pour une promenade. Parmi les jeunes tilles qui subissent ces monstrueux attentats et qui n'osent pas s'en plaindre, quelques-unes en sou firent tellement qu'elles se donnent la mort. J'ai observé le cas d'une jeune fille qui s'est suicidée de désespoir avec sa mère, pour se soustraire à ces attentats incestueux. On a dit : « l'homme porte en son cœur un pourceau qui sommeille. » Ce pourceau a souvent des réveils effroyables. On peut même dire qu'il n'y a pas d'animal immonde et cruel, qui puisse égaler l'homme en lubricité et en cruauté. Il y a des pères qui font avorter leurs filles, qui leur donnent des coups, qui leur piétinent le ventre pour déterminer l'avortement.
Ces passions monstrueuses ont toujours existé. Jousse raconte qu'un président aux Enquêtes du parlement de Paris, Aimar Ranconnet, prévenu d'avoir commerce incestueux avec sa fille, fut mis à la Bastille, où il se suicida prévoyant la condamnation à mort qui allait être prononcée contre lui. De Thou, qui mentionne le fait dans son Histoire (liv. XXIII). dit que c'était un homme d'une profonde littérature.
La jalousie dépendant beaucoup du tempérament et le tempérament du climat, c'est dans le midi, chez des Provençaux, des Italiens, des Corses, des Grecs et des Espagnols, que j'ai observé les crimes les plus cruels et les plus bizarres inspirés par la jalousie. Sous un ciel de feu, les passions sont plus violentes que sous un ciel de glace. Le coup de foudre de l'amour n'est souvent qu'un coup de soleil. Le cœur est plus chaud dans le midi, parce que le sang est plus chaud, tt est genus Numidanim in Venenim p/wceps. Par suite, l'amour est plus ardent et plus sensuel, la jalousie est plus violente en Provence, en Italie, en Espagne que dans les pays du Nord. Chez les peuples du nord, l'imagination et la rêverie jouent souvent un plus grand rôle que les sens. La jalousie et le point d'honneur sont les seules passions qui défraient le théâtre espagnol, parce que ce sont les passions les plus générales en Espagne et les plus fortes. Pour bien préciser le caractère de la jalousie chez les hommes du midi, je vais en citer quelques exemples empruntés à des affaires récenles.
Dans une pièce intitulée : la Fille tondue, Ménandre met en scène un capitaine amoureux et jaloux, qui coupe les cheveux de sa maîtresse dans un accès de jalousie. Le nommé Matracia, jugé par la cour d'assises des Bouchesdu-Rhône, pour assassinat, avait exercé la môme violence par jalousie sur sa femme, qui était d'une rare beauté ; il lui coupa les cheveux et l'exposa toute nue à la fenêtre.
LA JALOUSIE HYS
Dans une aulre scène de jalousie, il la mordit au visage el lui trancha le nez d'un coup de dent.
Il y a quelques années, à Marseille, les matelots d'un navire grec, entendant des cris de douleur poussés par leur capitaine, accoururent et le trouvèrent étendu sur un lit, avec une blessure à Faine, d'où sortaient les intestins. Sa maîtresse venait de le frapper d'un coup de couteau, parce que dans la journée il avait embrassé une femme grecque. Il n'en faut souvent pas davantage pour exciter la fureur jalouse d'une Provençale, d'une Italienne ou d'une Espagnole. Une femme du midi se vengera de son amant d'une manière atroce parce qu'elle l'aura vu parler à une autre femme ; c'est pour ce seul motif que dernièrement, à Marseille, une femme versa sur son amant pendant que celui-ci dormait, un flacon de vitriol et l'arrosa des pieds à la tète ; malgré les cris de douleur qu'il poussait elle continua à verser le liquide corrosif jusqu'à la dernière goutte.
Aux environs de Toulon, un homme marié, le nommé S..., étant obligé de rompre avec sa maîtresse, la fille R..., Ta tuée, afin qu'elle n'appartînt pas à un autre. Cette personne, qui habitait avec son père, avait de son côté pour son amant une violente passion ; suivant l'expression d'un témoin, elle était folle de lui et aurait arraché les yeux à celui qui se serait opposé à son amour. Très jalouse de la femme légitime, elle lui fil à diverses reprises des scènes fort vives. Outrée de l'infidélité de son mari, l'épouse s'en plaignit à son père et le supplia de la faire cesser. Le père, désolé de la douleur de sa fille, conçut contre la maîtresse de son gendre une haine si violente, que, suivant l'expression d'un autre témoin, les yeux lui sortaient de la tête, quand il parlait d'elle. Par ses prières il obtint de son gendre la promesse de rompre cette liaison et de rendre la paix à sa femme ; mais craignant toujours un revirement. il conçut le projet de faire disparaître la maîtresse dans
une promenade au bord de la nier et proposa à son genJre de s'associer à ce projet. Le gendre repoussa celte proposition, mais promit, pour rendre la rupture définitive, de quitter le pays avec sa femme ; puis, il abandonna ce projet, ayant acquis la conviction que sa maîtresse le suivrait partout. Alors, le beau-père revint à la charge et finit par faire accepter à son gendre la nécessité de faire mourir la maîtresse ; l'amant acquiesça à ce projet, parce qu'en rompant avec elle, il voulut avoir la certitude qu'elle n'appartiendrait jamais à un autre. Frapper la fille R... dans la maison de son père était impossible ; il fallait l'attirer dans les champs, dans un lieu désert. Sur les conseils de son beau-père, S... jouant la comédie, promit à sa maîtresse de partir avec elle la nuit et d'abandonner sa femme pour toujours. La fille R. .., étonnée de ce revirement, eut d'abord quelques soupçons, mais son amour les dissipa vile et elle fit ses préparatifs de départ. Une nuit, malgré une tempête épouvantable, elle quitta la maison de son père et alla rejoindre son amant qui l'attendait. Sans crainte, sans défiance, toute au bonheur de fuir avec lui, elle se laissa conduire dans un endroit désert où le beau-père Taltendail, embusqué derrière un rocher. Dès qu'il la vit, il s'élança sur elle et la frappa de plusieurs coups de couteau, sans parvenir à la tuer. L'amant se joignit alors à lui pour l'achever. Après une lutte terrible contre les deux assassins, la femme tomba frappée de 24 coups de couteau. Voici encore le récit d'un meurtre par jalousie fait par l'accusé lui-même, qui était aveugle : « Indigné del'inconduite de ma femme, je résolus de la tuer; j'achetai un couteau, après m'èlre assuré en le tàtanl qu'il était bien pointu. Pendant la nuit, je saisis par le cou ma femme qui dormait à coté de moi, et lui plantai le couteau dans le cou. Elle poussa un seul cri, car c'était un chardonneret1. J'ai
(1) Kxpivssion pivveneale <jui désigne une personne petite et frôle comme un petit oiseau.
attendu au chevet de son lil pendant deux heures l. pour me rendre* compte si elle était morte, et lorsque je l'ai sentie froide, je suis venu me constituer prisonnier. »
Lorsqu'un ouvrier italien est mordu par la jalousie, il est rare qu'il ne profère pas contre son rival ou contre la femme qui le repousse des menaces de mort telles que celles-ci : « Toi, je te ferai la peau ! Toi, je te couperai le cou ; » et il coupe le cou à la victime, comme il le dit. Il y a des Italiens qui par jalousie saignent des femmes comme des brebis, qui tuent un homme, comme ils boiraient un verre de vin ; ils ont l'habitude de faire rougir la lame du poignard dans le feu, après l'avoir frottée d'une gousse d'ail, afin de donner à l'acier une meilleure trempe. Le nommé Barbiéri. très épris d'une jeune fille qu'il voulait épouser, bien qu'elle eiitdix ans de plus que lui et qu'elle fût fiancée à un autre, lui adressait des menaces de mort; il montrait à un camarade un tranchet de cordonnier, en lui disant qu'il était empoisonné et que dans quelques jours on entendrait parler de lui si la jeune fille persistait aie repousser. Comme c'était la fille d'un aubergiste et qu'elle était obligée de parler aux voyageurs et aux pensionnaires, l'Italien la regardait avec férocité, quand il la voyait parler à d'autres jeunes gens. « Quelque jour je la tuerai, » disait-il. — « Mais vous êtes fou, » lui fil observer un témoin. — « Vous avez raison. » répondit-il, et cependant quelques jours après il fit aiguiser son tranchet et coupa le cou à la jeune fille. — Un autre Italien, très épris de sa belle-sœur, lui tira plusieurs coups de revolver au moment où elle allait coucher ses enfants ; il la blessa et tua un de ceux-ci.
Les Italiens commettent beaucoup de meurtres passionnels comme ils commettent beaucoup de meurtres politi-
(1) L'instruction révéla que pendant ces deux heures le mari assassin fuma tranquillement des cigareltes.
ques et anarchiqucs ! et beaucoup de meurlres par cupidité. D'après les statistiques du Ministère de la justice, il y a eu en Italie en 1890, 3G28 accusés d'homicides volontaires et de coups et blessures ayant entraîné la mort; en 1891, 3944; en 1892, 4408; en 1893, 4336. On a écrit que les progrès de la civilisation ont amené la décroissance de la criminalité violente; je ne remarque pas celte décroissance sur les statistiques italiennes.
Si Tllalien commet plus de meurtres par jalousie que les autres peuples, ce n'est pointa « l'énergie » de son caractère qu'il faut attribuer cette fureur homicide, mais à la violence vindicative de son tempérament et à son extrême susceptibilité. L'Italien tue souvent pour le motif le plus futile; pour se venger dune injure, d'une plaisanterie, d'un propos ingnifiant, il frappera de mort un passant, un camarade ; suivant lçs régions, il emploie le couteau, le rasoir, le tranchet ou le revolver. Les trois quarts des meurtres et des assassinats jugés par les cours d'assises des Bouches-du-Rhône, du Var, des Alpes-Maritimes, des Basses-Alpes sont commis par des Piémontais, des Toscans et des Napolitains. J'ai vu des Italiens tuer le passant qui les engage à chanter moins fort dans la rue, — tuer le cabaretier qui veut les faire sortir du cabaret, — tuer le maladroit, qui dans un bal leur marche sur le pied, — tuer le créancier qui leur réclame ce qui lui est dû, — tuer le camarade, qui les aura éclaboussés par mégarde, etc. On ne peut croire à quel degré l'ouvrier italien pousse la susceptibilité. Dernièrement à Toulon un ouvrier boulanger italien est traité de pain plat par un camarade, avec qui il a une petite discussion ; deux jours après, il lui tire un coup de revolver, pour se venger de celte injure, et quand on l'interroge, il déclare que l'injure qu'il avait reçue valait
(I) L'assassin du Président Carnot était italien. C'est un Italien qui a tué Canovas; c'est encore por un Italien que l'Impératrice d'Autriche a été assassinée.
LA JALOUSIE iCO
le châtiment qu'il avait inflige. Je pourrais citer cent exemples pareils.
Cette fureur vindicative et homicide a toujours été observée chez les Italiens, à toutes les époques de l'histoire. La plupart des grands artistes de la Renaissance s'injuriaient et se battaient entre eux à coups do poing, à coups de bâton, à coups de couteau pour une querelle d'atelier, pour une rivalité amoureuse, et quelquefois pour moins que cela. Le Caravage voulut tuer un cuisinier parce qu'il avait mal préparé un plat d'artichauts. Il y a un mot dans la langue italienne pour désigner l'homme violent, qui est toujours prêt à prendre le couteau ; on l'appelle uomo di cotcllo.
L'Espagnol, comme l'Italien, est prompt à se venger d'un rival ou d'une femme dont il est jaloux, parce qu'il est aussi très susceptible et très orgueilleux. Voici un exemple récent de susceptibilité espagnole : deux ouvriers cordonniers, l'un Français, l'autre Espagnol, travaillaient ensemble; l'Espagnol se mit à chanter; le Français critiqua sa méthode ; l'Espagnol fit observer que les Espagnols étaient aussi bons chanteurs que les Français, et sur une réponse impolie de son camarade, il lui lança son tranchet, qui resta planté dans le côté ; la victime fut obligée de se l'arracher. A l'audience, quand le président demanda à l'Espagnol pourquoi il avait donné à son camarade un coup, qui avait failli le tuer, il répondit : « Il m'a manqué de respect. » Lorsque la jalousie vient se joindre chez un Espagnol à un caractère si fier, si susceptible, il n'est pas d'actes de fureur et de vengeance qu'elle ne fasse commettre.
Chez les peuples sauvages des pays chauds, la jalousie de l'homme est si violente, que les femmes s'enlaidissent quelquefois pour moins éveiller la jalousie des maris, qui les tuent dans des accès de fureur. — En Orient, la femme est tenue enfermée, elle ne sort qu'avec des voiles qui lui cachent le visage, parce que l'homme doute tou-
jours de sa fidélité. Le législateur sacré des anciens Hindous « donnait en partage aux femmes l'amour de leur lit, de leur siège et de la parure, la concupiscence, la colère, les mauvais penchants, le désir de faire du mal et la perversité ». (Lois de Manon, ix. v. 17.) Aussi Manou recommanderait-il au mari de surveiller sa femme « jour et nuit... alin de préserver sa lignée » et de la chasser lorsqu'elle commettait quelque faute « toujours sur la partie postérieure du corps ». (Lois de Manon, vin, v. 299-300). — Le fondateur de la religion musulmane avait aussi de la vertu féminine une opinion peu favorable ; il se demande « s'il faut attribuer à Dieu comme enfant un être qui grandit dans les ornements et les parures ». (Le Coran, xliii, 17.) En Orient, l'homme méprise la femme et la tient enfermée, surveillée de près par des eunuques. On sait combien sont fréquents les drames de la jalousie dans les harems. C'est un de ces drames qui a servi de sujet à la tragédie de Racine, Bajazet.
En Suisse, au contraire, les meurtres par jalousie, comme les autres crimes passionnels, sont très rares. En visitant, il y a deux ans, la prison de Lausanne, qui contient les détenus de tout le canton de Vaud, subissant une peine supérieure à cent jours, je n'ai trouvé, sur 208 hommes et 20 femmes, qu'un seul détenu ayant commis il y a quinze ans un crime passionnel ; c'était un mari qui avait tué sa femme par jalousie. Le directeur de la prison me dit qu'on n'avait constaté dans tout le canton de Vaud aucun cas de vengeance féminine depuis plusieurs années. — Il n'y a pas de règle sans exception, on peut trouver chez les peudu nord des tempéraments aussi passionnés que chez ceux du midi ; Christine de Suède, lille de Gustave-Adolphe, qu'on appelait « le roi de neige », disait d'elle-même : « Mon tempérament impétueux ne m'a pas donné moins de penchant à l'amour que pour l'ambition. » Deux écrivains romanesques très passionnés, J.-J. Rousseau
LA JAI.OUSIK 17!
et Mme de Staël appartenaient à des familles suisses. La jalousie peut faire éclater des instincts cruels chez un homme qui avait été jusque-là bon, généreux. Un honnête ouvrier, qui avait étranglé sa maîtresse par jalousie, faisant un retour sur son passé, disait au juge d'instruction : « Jusqu'ici personne n'avait jamais rien eu à me reprocher et maintenant je suis un assassin ; voilà ce que c'est que la passion a fait de moi. » — Othello était bon, tendre, généreux, Cassio dit de lui: « Il avait le cœur grand. » Ludovico ajoute en rinlerpellant : <« 0 vous, Othello jadis si bon, et maintenant tombé dans le piège d'un esclave maudit, que vous dira-t-on, à vous? » — « Que je suis un assassin, » répond Othello. — Un bon ouvrier, bien noté, (c'était encore un cordonnier), jugé en février 18t>2, a raconté ainsi qu'il suit le meurtre de sa femme, qu'il avait tuée par jalousie : « J'ai porté à ma femme un violent coup de tranchet, lorsqu'elle était assise sur une chaise, à côlé «lu lit et commençait à se déshabiller. Pendant que d'une main je la tenais par les cheveux, je l'ai frappée dans la région du cou, d'où s'est échappé immédiatement un véritable flot de sang. Le coup fut si violent, que ma femme ne put proférer aucune parole et tomba de sa chaise sur le sol, en remuant les bras et les jambes. » — Le juye d? instruction : « — Le médecin a constaté avec nous que le cou de votre femme avait été fortement serré à l'aide d'une ceinture à laquelle vous aviez fait un nœud coulant. » — L'accusé : « Comme ma femme remuait encore beaucoup, malgré l'énorme quantité de sang qu'elle perdait, et que j'étais comme fou, j'ai eu l'idée d'abréger ses souffrances, en nouant une cravate autour de son cou. Au bout de quelques minutes j'ai constaté que ma femme ne remuait plus. » — L'instruction révéla que le lendemain l'assassin alla travailler chez un maître cordonnier et se servit du tranchet avec lequel il avait saigné sa femme. — Euripide avait déjà observé que l'amour peut pousser au crime
des hommes, qui avaient élé jusque-là bons et généreux: « Amour, invincible amour, dit le chœur dans Antigone.... Celui que lu possèdes est en proie au délire. Tu pervertis même les cœurs des justes pour les entraîner à leur perte. » — Pour obtenir la main d'Hermione, Oresle se fait assassin. La jalousie peut transformer en criminels des hommes restés honnêtes jusque-là.; elle leur met l'arme à la main et les pousse à la vengeance.
La jalousie fait commettre un grand nombre de meurtres et de coups et blessures. Le chiffre des meurtres par jalousie, donné par les statistiques du Ministère delajustice, n'est pas complet; il ne contient que le nombre des accusés qui ont élé jugés. Or, un grand nombre de jaloux se tuent après avoir tué ; les poursuites étant éteintes par la mort des coupables, il s'ensuit que les meurtres suivis de suicides ne sont pas portés sur les statistiques judiciaires. En outre, un grand nombre de violences inspirées par la jalousie, sans entraîner la mort, déterminent des infirmités, des mutilations graves, la cécité, la perle d'un membre, quelquefois un ébranlement cérébral. Toutes ces affaires ne vont pas aux assises ; un grand nombre sont correctionnalisées.
Le meurtre par jalousie est tantôt prémédité, tantôt l'explosion d'un accès subit de jalousie. Un. jaloux qui avait étranglé sa maîtresse disait au juge d'instruction que le soir en se couchant avec elle pour passer ensemble une dernière nuit, il avait caché sur une chaise la corde qui devait servir le lendemain ; il avait eu le soin de la frotter avec du savon pour la rendre plus glissante. La maîtresse avait aperçu cette corde qui lui était destinée, mais elle ne s'en émut pas croyant que son amant l'avait achetée pour se pendre lui-môme. Cet accusé avait prémédité son crime depuis longtemps. Trois jours avant, dans une discussion qu'il eut avec sa maîtresse, il la prit par le cou en lui disant : « Quand je te tiendrai par là, tu ne parleras pas
tant. » Cette discussion s'étant apaisée, on le vit plongé dans une profonde réflexion, et comme on lui en demandait le motif, il répondit : « Je pense à ma maîtresse, je lui ai donné trois jours à vivre. » Trois jours après il l'étrangla.
Souvent aussi, le meurtre par jalousie n'est pas prémédité : il éclale si subitement, que le jaloux est lui-même étonné de son crime, qu'il ne sait comment l'expliquer et éprouve quelque peine à s'en rappeler les circonstances. C'est un mari, qui surprenant sa femme en flagrant délit, la frappe et la tue dans un accès subit de colère qui l'aveugle. C'est une femme légitime, qui, placée à l'improviste en présence de la maîtresse de son mari, ne peut plus se maîtriser et s'élance sur sa rivale. C'est un mari qui, rencontrant dans la rue l'amant de sa femme et surprenant quelques signes d'intelligence entre les deux coupables ou observant sur le visage de sa femme un éclair d'amour et de joie, bondit de colère sur l'amant et le frappe. — Dans une autre affaire, le mari recevant de la bouche de sa femme l'aveu de sa faute, fait avec cynisme, perd la tète et la tue.
Toute passion satisfaite procure du plaisir au premier moment, sauf à donner des regrets [dus lard : comme la femme abandonnée, le jaloux qui se venge éprouve un réel contentement qui le rend indifférent à la peine la plus grave. Un mari qui avait tué l'amant de sa femme, confronté avec le cadavre de sa femme le regardait avec satisfaction et colère et disait au magistrat : « Pour moi, l'échafaud n'est rien. » — Un autre accusé, qui dans un accès de jalousie avait tué sa maîtresse, s'écriait heureux de s'être vengé : « Ça m'est égal d'aller à Cayenuc pour vingt ans, je voulais la tuer. » — Une mère dont la fille avait été tuée par un jeune homme qui avait voulu l'épouser, étant indignée de l'indifférence de l'assassin devant le cadavre de sa victime, lui criait : « Monstre, vous êtes
conlenl maintenant? — Oui, lui répondit l'assassin, je suis content ; c'est vous qui êtes coupable de la mort de votre fille, puisque vous ne vouliez pas la marier avec moi. » — Cette indifférence pour la peine est quelquefois conservée par les assassins par amour jusqu'à l'audience, où ils refusent l'indulgence des magistrats et réclament la mort, pour être enterrés auprès de leurs victimes. Mais alors cette indifférence pour la peine vient de l'amour et des remords, qui ont succédé à l'explosion de la colère et de la jalousie.
Quelques criminalistes ont prétendu que cette indifférence pour la peine et la satisfaction que le jaloux éprouve, sont des preuves d'anomalie morale. Sans doute, la satisfaction de la vengeance ressembLe à la sensation de soulagement éprouvée par un névropathe qui accomplit un acte, dont l'image obsède sa pensée ; c'est une détente de tout son être, une indéfinissable sensation de soulagement1. Mais celle satisfaction qu'éprouve l'homme qui se venge ne constitue point une anomalie morale; c'est un plaisir si vif, qu'on a dit que c'est le plaisir des Dieux. La vengeance est une passion si naturelle, que la mythologie antique prêtait aux Dieux les vengeances les plus atroces. Si les Dieux étaient si vindicatifs, quoi d'étonnant que les hommes le soient sous l'empire de la jalousie ? La délente des nerfs après un acte de vengeance n'est point un signe d'anomalie, une preuve d'irresponsabilité. La colère tend les nerfs, et inspire un besoin de vengeance, qui cause une véritable souffrance tant qu'il n'est pas satisfait. Celte souffrance cesse par l'accomplissement de l'acte de vengeance ; c'est une décharge de l'électricité dontles nerfs étaient chargés. Celte délente des nerfs constitue un soulagement. En outre, si on observe pendant leur détention les jaloux qui ont éprouvé du plaisir à se
(1} Mugnaii. Lerons clini<j(/ns tur les maladies mentales, *2" série, p. 43.
l.A JALOUSIE 175
venger, on constate des revirements, des changements d'idées et de sentiments, qui les montrent semblables aux autres hommes; la plupart regrettent leur crime. Combien de maris qui après avoir tué leur femme, se disaient heureux de s'être vengés, éclatent tout à coup en sanglots et témoignent le plus violent repentir! L'erreur de M. le F)r Despine, de M. le D1 Lombroso et des criminalistes de leur école, consiste à rapporter seulement les propos tenus par les accusés au moment où ils commettent le crime ; ils oublient d'observer les criminels après le crime, pendant l'instruction, alors que leur attitude et leurs sentiments ont changé. Les mêmes accusés qui au moment du crime ou peu de temps après, déclaraient cyniquement ne rien regretter, être heureux d'avoir satisfait leur vengeance, être indifférents à la peine, expriment des sentiments tout dillerents pendant l'instruction; alors on les entend dire : « Je regrette maintenant ce que j'ai fait ; à présent je comprends que j'ai mal agi et je le regrette, mais alors j'étais dominé par la colère. » — Des voisins étant accourus aux cris dune femme qui était étranglée par son amant jaloux, celui-ci leur dit en désignant l'endroit où il avait jeté sa victime : « Elle est là ! elle est morte ; je l'ai tuée ; je suis content, et à présent je puis mourir. » Si Ton s'arrêtait là sans étudier le caractère de l'assassin pendant les jours qui ont suivi le crime, on croirait qu'il n'était pas conformé comme les autres hommes, qu'il était atteint d'anomalie morale. Or, quelques jours après, le même criminel disait au juge d'instruction : « Je regrette maintenant ce que j'ai fait. Si le crime était encore à commettre, je ne le commettrais plus. » — 11 y a des fous moraux, je le sais. mais alors ce sont des aliénés ou des dégénérés. Sans doute, parmi ceux qui commettent les crimes, il y a des dégénérés atteints de folie morale, mais tous les criminels ne sont pas des dégénérés.