CHAPITRE VI
» Heureux les hymens pacifiques ! Heureuses les femmes, dont le lit est chaste. *
(Euripide.)
L'adultère, qui est le principal ressort des drames littéraires, n'est pas moins fécond en drames judiciaires ; il est gros de crimes et de suicides. Il n'y a pas de session de cour d'assises ou d'audience de police correctionnelle à Paris, où Ton n'ait à juger un ou plusieurs adultères, un ou plusieurs meurtres , qui en sont la conséquence : meurtre de la femme adultère ou de son complice par le mari, ou meurtre du mari par la femme adultère ou son complice. L'homme et surtout la femme, qui croyaient ne commettre qu'un acte de légèreté en commettant un adultère, se trouvent souvent entraînés à des actes criminels, qu'ils ne prévoyaient pas au début, et le monde qui aime à rire des infortunes conjugales cesse bientôt de plaisanter, quand il apprend qu'elles ont abouti à une vengeance maritale ou à un meurtre passionnel. — L'adultère de la femme n'est pas seulement pour le mari l'atteinte la plus grave à son honneur, l'écroulement de ses rêves d'amour et de bonheur, le doute poignant sur la paternité de ses enfante, le commencement d'un scandale ou la résignation à une cohabitation douloureuse, c'est souvent aussi le duel imminent entre les époux et entre le mari et l'amant, la lutte au foyer domestique, devant les enfants, les parents, les serviteurs, à coups de revolver et à coups de couteau, suivie d'un
L ADULTKHE DE LA FEMME 1 iT
procès retentissant et de la comparution en cour d'assises.
D'après Plularque, l'adultère était inconnu dans l'antiquité, chez certains peuples : chez les habitants de l'île de Scio, « en l'espace de 750 ans, il n'est point de mémoire que jamais il y ait eu femme mariée qui ait commis adultère ni fille qui, hors mariage ait été dépucellée ». — D'après Tacite, les adultères étaient très rares chez les Germains; leurs femmes vivaient « enveloppées de chasteté. Personne, chez ce peuple, ne rit des vices ; ôtre corrompu ou corrompre ne s'appelle pas la mode du siècle... il n'est permis qu'une fois à la femme de former l'espérance et le vœu d'être épouse,... dans l'être auquel elle s'unit ce n'est pas pour ainsi dire le mari, mais le mariage qu'elle aime. »
Chez les peuples de l'Orient au contraire l'adultère était très fréquent, le législateur avait si peu de confiance dans la vertu de la femme, qu'il la répulait coupable d'adultère sur les plus légers indices ; d'après les Lois dr Manon, vin, v. 256, la preuve de l'adultère résultait des faits suivants : « être aux petits soins auprès d'une femme, lui envoyer des fleurs et des parfums, folâtrer avec elle, toucher sa parure ou ses vêtements. »
Chez les peuples modernes, l'adultère et les crimes qui en découlent deviennent de plus en plus fréquents. En France surtout le nombre des adultères a plus que doublé depuis dix ans, il a presque triplé : de 711 en 1883, il s'est élevé à i 657 en 1891, à 1 781 en 1892, à 1 813 en 1893, à 1 973 en 1894, à 1964 en 18951. La progression est continue. De 1826 à 1830, la moyenne des adultères était de 53 par an. La loi qui a rétabli le divorce a eu pour effet de quintupler le nombre des adultères.
Il importe, en outre, de remarquer que le nombre des
(1) Rapport du Garde des Sceaux. Journal officiel du 9 nov. 1897. Proal. — Crime et suicide pass. 12
adultères poursuivis csl peu de chose à côté des adultères commis. Le plus grand nombre de ces délits reste ignoré des maris, et quand les maris en ont connaissance, la plupart s'abstiennent de porter plainte, suivant ainsi le conseil que donna l'évèque Camus, l'ami de saint François de Sales, à un mari malheureux qui le consultait : « Croyezmoi, mon ami, il vaut mieux s'appeler Cornélius Tacitus que Publius Cornélius. »
Les causes de l'adultère de la femme sont très nombreuses et très complexes ; les principales sont : la disproportion des âges, un mariage contracté avec répugnance, une éducation ne concordant pas avec le milieu où la femme est appelée à vivre, l'ennui, la curiosité, la vanité, l'amour excessif du luxe et de la toilette, le sentimentalisme romanesque, l'absence prolongée du mari, le tempérament, les brutalités maladroites de l'homme au début du mariage, l'abus de la lecture des romans et de la musique sentimentale, les mauvais conseils et les mauvais exemples des femmes déjà corrompues, etc., etc.
SI. DlSPKOPOlVTION DES AGES
L'homme qui, dans un ûge mur, épouse une jeune fille, s'expose à jouer le rôle d'un mari malheureux. Molière et C. Delavigne onldépeintles souffrances de l'homme âgé qui a épousé une jeune fille ; les .4 nnalrs j udiciaires apprennent fréquemment que le mari ne tarde pas à regretter sa folie. Dans les affaires criminelles, les femmes adultères (ont connaître quelquefois dans les termes les plus cyniques la cause de leur inconduile ; une femme, qui finit par empoisonner son mari, avait l'habitude de répondre à ses remontrances : « Je suis jeune, tu es vieux, je n'ai pas d'enfant et je me régale. » — J'ai vu le cas d'une femme qui empoisonna son mari qui vieillissait et ne lui suffisait plus afin de pouvoir prendre un mari plus jeune.