‹ Le crime et le suicide passionnelsChapitre 15 sur 34 · I. AIH'LTKRE DE LA FKMMK · texte numérisé non relu

I. AIH'LTKRE DE LA FKMMK

la Clytemneslre d'Eschyle fait du meurtre d'Agamemnon ; elle rappelle que « les convulsions de la mort font jaillir le sang des blessures ; et la rosée du meurtre, dit-elle, tombe en noires gouttes sur moi, rosée aussi douce à mon cœur que Test pour les guércts la pluie de Jupiter ». Le meurtre de Cassandre, qui a suivi celui d'Agamemnon, a été aussi pour la femme adultère, « une douce volupté qui assaisonne encore les voluptés de son amour ».

Les mobiles du meurtre du mari par la \ femme adultère, — La haine n'est pas le seul mobile qui pousse la femme adultère à tuer son mari; elle veut briser son mariage pour vivre librement avec son amant. Une jeune femme de dixneuf ans, qui avait été mariée contre son gré et qui regrettait vivement de n'avoir pas épousé un jeune homme qu'elle aimait, disait cyniquement à deux témoins : « J'ai laissé un prétendu qui a bien pleuré le jour de mou mariage, mais je veux donner un bouillon de onze heures à mon mari, pour le faire crever et pouvoir ensuite épouser mon ancien amant. » Cet amant, elle veut se l'attacher par le mariage ; pour cela il faut qu'elle se rende veuve.

Le plus souvent, avant de songer à se débarrasser de son mari par le poison, la femme adultère commence par désirer sa mort, sans songer encore à la donner : si son mari disparaissait, emporté par un accident ou par la maladie, elle serait libre! Libre! veuve! quel bonheur! Lorsque la justice saisit les lettres que la femme adultère a écrites à son amant, elle trouve souvent ce souhait homicide : « Oh! que je voudrais èlre libre! oh! que je voudrais être débarrassée de lui! » Elle espère qu'une bonne maladie viendra lui rendre sa liberté et, si le mari tombe malade, la pensée homicide qui avait déjà surgi dans l'esprit de la femme adultère s'empare d'elle et ne la quitte plus : « STil venait à mourir, se dit-elle, je serais libre et je pourrais épouser mon amant. » Beaucoup de femmes adultères se contentent

Je souhailcr la mort de leur mari, d'autres vonl plusloi^»' elles commencent par se fatiguer bien vile des soins qu'elle lui donnent, et si la maladie se prolonge, après en avoir suivi avec satisfaction les progrès, elles sont tentée* de hàlcr le dénouement, qui doit assurer leur liberté "après avoir souhaité la mort, elles la préparent, si elle larde trop à venir. Lorsque la pensée homicide, longtemps cares sée. s'empare de l'esprit de la femme adultère, elle dévier* une idée fixe, une sorte d'obsession, qui ne la quille plu et qui se traduit quelquefois par des paroles compromet tantes, qu'elle ne peut retenir. Un mari que sa femme ava. i fa tenté d'empoisonner, faisant plus tard sa déclaration à 1

[fi justice, disait que l'accusée ne pouvait plus tenir secret so

j* désir de le voir mourir, qu'elle avait le cynisme de le li-

IrS exprimer : c Celait une idée fixe chez elle, » disait-il. —

\ti Dans une autre affaire, un témoin rapportait ce cri d'impci

liï tience d'une femme adultère souhaitant la mort de son mari

\[^ « Il ne crèvera donc pas le monstre1 ! » Dans une affaire cr 1

I j|" minelle. j'ai même vu une femme dire à sa fille en parlai

fS$ île son père qui était le meilleur des hommes : « NefaudraL

Jj il pas qu'un homme comme ça reçût un coup de fusil q*

Télendil sur le carreau?» — « Que feriez-vous, s'il était morU répondit la fille. — « Eh bien! alors, je serais la maîtresse, répliqua la mère.

On voit, dans quelques affaires, la belle-mère partage la haine de sa fille contre son mari, au point de devers sa complice dans le meurtre de son gendre. Il y a quelque années dans l'arrondissement de Digne, une femme ^

,1/ Ce n'est pas seulement dans les ri ruines de l'adultère que l'on voit coupable, en présence de sa victime malade, passer insensiblement dudé^ ,.* île la mort naturelle à la pensée de la mort violente: c'est là une obse^

ij{ vation psychologique générale. Avant de tuer la veuve lioyer, Vitulis.

voyant tomber malade, commença par désirer sa mort : « Si le bon Di ^ «, in»us la prenait !... » disait-il à la lille. sa complice.— « Ah ! oui », rèponu "

ç celle-ci, qui avait d'abord repoussé l'idée du crime, qui ensuite accer^

]J ces vœux de mort et qui finit avec son amant par suppléer l'œuvre de

maladie.

l'adultère de la FEMME 225

oncerta avec sa mère pour empoisonner son mari; elles ui donnèrent un breuvage composé de soufre et de phos- )hore. Celte tentative d'empoisonnement ayant échoué, la emme se procura un fusil et le déchargea sur son mari >eadant qu'il dormait ; le coup lui enleva un œil sans le ;uer.

L'idée de frapper son mari pendant son sommeil se nrésente souvent à l'esprit de la femme. Lorsque les sœurs le Psyché lui persuadent que son mari est un monstre, 'l'es lui apportent une lampe et un poignard pour le frap- ,er pendant qu'il dort. Il y a quelques années, en Proence9 une femme, menacée d'abandon, profila du sommeil e son amant pour lui enfoncer près de la tempe une paire e ciseaux, qu'elle fit entrer dans la tôle avec un fer à ^Passer.

J*our se débarrasser de son mari, la femme adultère, ïoisit le plus souvent le poison. Le poison a toujours été lr*ne préférée de la femme adultère : adultéra ergo vene- *a» disaient les Romains. Lorsque Médée passe en revue 8 différents modes de vengeance qui se présentent à son P**it, c'est au poison qu'elle s'arrête : « Bien des moyens, ^^lle, s'offrent à moi de leur donner la mort... Dois-je ettre le feu à leur palais nuptial ou leur plonger dans le -Ut un glaive acéré ?... Mieux vaut aller droit à eux par

^liemin que nous excellons à suivre et les faire périr ,l* le poison. »

'--•«s femmes romaines, comme les femmes grecques, v^ient employer le poison. S'il faut en croire Tile- ^^7 pendant longtemps on n'eut à juger à Rome aucun lr*ie d'empoisonnement1. Mais, après la soumission des L^-îns, le nombre des empoisonnements commis par les

* i Tite-Live, 1. VIII. — Cependant la loi des Douze Tables punissait le *-*"*e d'empoisonnement. — Yalùre Maxime raconte que Publicia. épouse , Consul Postumius Albinus, et Llciuia, femme de Claudius Asellus. cou- ***cues d'avoir empoisonné leurs maris, furent étranglées en vertu d'une *^%ence de leurs parents. (L. VI, ch. m. § 8.)

Proal. — Crime et suicide pass. 13

LE CniMK ET LE SUICIDE PASSIONNELS

femmes fut si considérable, qu'on attribua la mortal des maris à une épidémie. Les premiers citoyens de Roi mouraient tous de maladies semblables et presque toujoi avec les mômes symptômes. Une esclave vint alors réi 1er aux Consuls que la ville était décimée par la perfic des femmes, que des matrones préparaient les poisoi Sur ses indicalions, on surprit des femmes préparant d drogues et on trouva dans plusieurs endroits des poiso cachés; on en saisit chez vingt matrones, dont deux pat ciennes ; cent soixante-dix matrones furent arrêtées.

D'après Juvénal, qui a écrit la chronique scandaleuse son temps, dont les satires sont de véritables chroniqu judiciaires, il y avait parmi ses contemporaines beauco de femmes adultères et empoisonneuses. « Voici, ditdans sa première satire, une puissante matrone qui pi sente aux lèvres altérées de son époux du calène, dont douceur révèle le venin d'un reptile et qui, plus expe que Locuste, enseigne à ses parentes novices Tart d'e voyer au bûcher, à travers les rumeurs et les flots peuple, les corps livides de leurs époux. » Dans satire VI, Juvénal raconte d'autres empoisonnemet commis par les femmes adultères : « Nobles ou pi béiennes. dit-il. toutes sont également dépravées... Pi formidable que le glaive, la luxure a fondu sur nous venge l'univers asservi... Demain, au lever du joi chaque quartier aura sa Glylemnestre. La seule différen c'est que la fille de Tyndare, furieuse, éperdue, brand sait la hache des deux mains: de nos jours l'affaire se U mine sourdement avec le poumon d'une grenouille. , fer est là d'ailleurs, si le prudent Agamennon s'est p: muni d'antidote. »

L'empoisonnement, fréquent en Italie au xvi° siècle, répandit en France au xvnc siècle. Ce n'était pas seu ment pour ouvrir des successions que la Brinvilliers et Voisin tenaient boutique ouverte de poisons, c'était au

Pour rompre des mariages et en préparer d'autres. Elles débitaient des poudres d'amour, en même temps que des Poudres de succession. En juillet 1G82, Louis XIV rendit Ut) édit pour la punition des empoisonnements, poussant '* sévérité jusqu'à considérer comme complices ceux qui [ui ayant eu connaissance « qu'il aura été travaillé à i/r» du poison, qu'il en aura été demandé ou donné », fcxaront pas dénoncé ce qu'ils savaient à la justice. On &*** une chambre de justice pour extirper les hommes les femmes qui faisaient le commerce des poisons. ^ia Louis XIV fut tellement épouvanté des révélations ■^oyables qui se produisirent, qu'il fit retirer de la pro- ^ %ire et briller plusieurs documents, notamment ceux où ^ lait question de Mrac de Montespan, convaincue d'avoir t^ïnandé à la Voisin des poudres pour obtenir les bonnes *^-ces du roi et faire mourir Mllc de la Vallièro et plus lard ■*Vir faire périr Louis XIV, qui l'avait abandonnée et L ^ de Fontanges, qui l'avait supplantée. Celle-ci mourut Vingt-deux ans persuadée qu'elle avait été empoisonnée, ^^rmiles femmes reconnues coupables d'empoisonnement *^ trouvaient des femmes de magistrats. Louis XIV favorisa la fuite d'un grand nombre de grands seigneurs et de grandes dames compromis. Lorsque Mme Tiquel, femme dan conseiller au Parlement, fut condamnée en 1G09 à tvoir la tète tranchée pour avoir fait périr son mari, sa famille implora sa grâce, « mais M. l'archevêque de Paris représenta au Roi que l'impunité de ce crime Fallait rendre extrêmement fréquent ; que la sûreté de la vie des maris dépendait de la punition de M,no Tiquet, que déjà il était commun et que le Grand Pénitencier avait les oreilles rebattues des confessions de femmes qui s'accusaient Tavoir attenté à la vie de leur époux. Celte remontrance létermina le Roi à laisser faire un grand exemple de justice. » Lorsqu'on exécuta Mmc Tiquet, on laissa quelque temps sa tète tranchée sur l'échafaud, « sans doute afin

que ce spectacle s'imprimât profondément dans l'esprit des femmes mariées présentes à cette exécution ».

Une très grosse affaire d'empoisonnement, qui comprenait plusieurs accusées, et qui fut jugée en 1868 par la cour i d'assises des Bouches-du -Rhône, révéla l'existence à Mar- I seille d'officines de poisons à l'usage des femmes adultères. Une tireuse de cartes et un herboriste nommé Joye tenaient ces officines. Ils étaient consultés par des femmes sur la fidélité de leur amant et sur les moyens propres k assurer celte fidélité, par des maris sur la fidélité de leurs femmes et sur les moyens de se faire aimer, — par dos mères, qui étaient à la recherche d'un gendre, — par d^* propriétaires d'animaux malades sur les moyens de L *e^ guérir par quelque sortilège. Ces escrocs commençais «" par proposer aux femmes mariées de les débarrasser «c3 leur mari, en jetant un sort sur eux : « Il vous faudra ail « au cimetière, disait Joye, vous y prendrez un clou de J caisse d'un mort et vous invoquerez ce clou en ces terme ^ « Clou, je t'invoque dans le but de faire mourir mo& mari. » Vous me donnerez ensuite le nom, les prénoms et l'âge de celui-ci cl moi je vous remettrai quelque chose qui fera le reste. » La femme hésitait à la première proposition, mais bientôt elle revenait voir l'herboriste et acceptait le poison qu'il lui remettait. Quand le poison avait bien opéré et débarrassé la femme de son mari, Joye allait réclamer h la veuve « le prix de son travail ». — La tireuse de cartes, de son coté, pour éprouver la femme qui venait la consulter, lui disait : « 11 résulte des cartes que quelqu'un qui vous louche de près doit bientôt mourir et que sa mort vous arrangerait. » Lorsqu'elle constatait que cette idée était accueillie avec satisfaction, elle la fortifiait par d'autres propos cl glissait le poison. Elle en débita beaucoup. Pour s'en procurer, des femmes du peuple allaient jusqu'à sacrifier tout leur petit avoir.

Ce fut la rivalité professionnelle existant entre Therbo-

l'adultère de Là femme 229

riste et la tireuse de cartes qui fit éclater la vérité. L'herboriste ayant plus de clientes que la tireuse de cartes, celle-ci jalouse, furieuse de celle concurrence, le dénonça à une femme Marino, qui était menacée d'empoisonnement par une femme Ville, maîtresse de son mari. Cette femme Ville, qui avait déjà empoisonné son mari, songeait à empoisonner la femme de son amant Marino, afin de pouvoir épouser celui-ci; elle était, en outre, bien décidée à empoisonner aussi son amant, s'il refusait de l'épouser. Marino, ayant été informé par sa femme de la communication que lui avait faite la tireuse de cartes, voulut la vérifier ; il alla trouver l'herboriste en lui laissant croire qu'il connaissait les projets de sa maîtresse et s'y associait : a Je suis l'amant de la femme Ville, lui dit-il, et je sais tout ce qui s'est passé. Mais vous n'avez fait que la moitié de la besogne. Je veux vivre librement avec Mme V..., pouvez-vous me débarrasser de ma femme? » A ces mots, Joye regarda fixement son interlocuteur pour s'assurer s'il parlait sincèrement; puis, après avoir jeté les yeux autour de lui, s'approchant de son oreille, il lui dit : « Lies- vous un homme? » — « Si je n'étais pas un homme, répondit Marino, je ne serais pas ici. Mais je vous préviens que je ne veux pas que ma femme souffre aussi longtemps que M. Ville. » Ces paroles rassurèrent l'herboriste qui, prenant un air souriant, ajouta : « Ce n'est pas moi qui ai soigné M. Ville, c'est cette tripoteuse do Louise qui est à peine bonne pour tirer les cartes et qui veut se mêler de ce qu'elle ne sait pas. Elle ne pouvait venir à bout de faire mourir M. Ville. Mais moi je suis intervenu, et avec ma poudre blanche je l'ai expédié en quelques jours. Laissez-moi faire, suivez exactement les indications que je vous donnerai et votre femme ne traînera pas longtemps1. »

(1) Joye fut condamné aux travaux forces à perpétuité. Après sa condamnation, il réclama son diplôme d'herboriste ainsi qu'un livre de prières qui lui avaient été enlevés.

Pour ne pas éveiller les soupçons, la femme qui veut w débarrasser de son mari par le poison, lui donne & petites doses ; elle l'empoisonne lentement, afin de l'empoisonner sûrement, elle lui verse la mort goutte à goutle ^û souriant ; lorsque le mari brûlé par le poison demanda * boire, elle lui verse encore du poison en guise de tisane, sans pitié pour ses horribles souffrances. Pour déjouer lascience du médecin, elle emploie quelquefois alternativement des substances qui produisent des effets contradictoires. Si par un traitement approprié le médecin parvient à rétablir la santé du malade, la femme reprend ses tentatives en augmentant les doses.

Tantôt c'est en pleine santé que le mari est saisi d'un mal subit, inexplicable, tantôt c'est pendant une maladie naturelle que sa femme lui donne le poison, dans l'espoir qu'on attribuera ses effets à la maladie. On a constaté que les empoisonnements sont plus fréquents pendant les épidémies de choléra, parce que les femmes en profitent pour essayer de mettre les symptômes de l'empoisonnement sur le compte de la maladie régnante. Elles ont ainsi un prétexte pour faire disparaître les déjections, afin qu'on ne puisse les analyser.

Il n'est pas rare que l'empoisonneuse profile de la durée de la maladie pour se faire faire un testament par celui qu'elle tue. En effet, le plus souvent le mari ne soupçonne pas sa femme. Quelquefois, cependant, il comprend que sa maladie n'est pas naturelle, il sent qu'il n'est pas soigné avec affection, qu'il est à charge, qu'on désire sa mort; si la femme remarque ces soupçons, elle cherche à les dissiper en jouant la comédie de la tendresse et celle de l'indignation ; elle prodigue à son mari les témoignages d'affection et se plaint d'être injustement soupçonnée, en criant si fort que la pauvre victime finit par s'excuser et lui demander pardon de ses souprons. Mais les parents, les enfants, les amis du mari, frappés de l'attitude de la

femme, sont plus clairvoyants, ils ont des soupçons, ils surveillent la femme et l'éloignent du lit du malade. C'est à la clairvoyance de ses amis qui l'enlevèrent et le firent transporter à un hôlel, que dans une affaire récente, le mari a dû son salut. Un enfant dont le père fut empoisonné par sa mère, disait à son oncle « qu'il avait remarqué que depuis quelque temps sa mère n'était plus la môme pour son père, qu'elle ne paraissait pas bien le soigner ». Frappé de son indifférence, l'enfant observa sa mère avec effroi et la surprit mettant quelque chose de suspect dans la tisane de son père; n'osant rien dire, il se promit de veiller toute la nuit sur son père, mais il se laissa gagner par le sommeil et fut réveillé par les reproches que son père adressait à sa mère au sujet de la tisane qu'elle venait de lui donner et qu'il trouvait mauvaise.

Dans quelques cas, le mari qui ne se sent pas aimé a le pressentiment du sort qui l'attend : « Je mourrai empoisonné, dit-il à ses parents, à ses amis ; si je meurs, qu'on fasse faire mon autopsie, pour savoir si je n'ai pas été empoisonné. » Il évite de prendre des boissons et les remèdes de la main de sa femme ; on le voit se dresser sur son lit pour examiner les flacons placés sur la table de nuit.

Lorsque le poison agit trop lentement au gré de ses désirs et que la santé du mari résiste, la femme adultère, impatiente de devenir veuve, oublie quelquefois toute prudence, et hâte la mort par de fortes doses ; elle veut en finir ; elle aime mieux s'exposer à être découverte que vivre plus longtemps avec son mari; il lui tarde d'être libre et de pouvoir épouser son amant et dans son aveugle impatience elle laisse, malgré elle, éclater ses sentiments devant des témoins : « Il faut en finir! disait à une voisine une femme qui ne pouvait plus se contenir, j'aime mieux mourir avec mon amant que vivre plus longtemps avec mon mari. » Ces cris de colère et d'impatience sont rares. Le plus sou-

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yent la femme adultère qui empoisonne son mari s'efforce de dissimuler son crime avec une hypocrisie consommée. Pour préparer l'entourage à la mort de son mari, elle se désole, elle dit qu'il est perdu, que la science est impuissante à le guérir. Dans son impatience de le voir mort. elle affirme que la guérison est impossible, alors que son état n'est pas encore désespéré. Enfin, lorsque le pauvre malade meurt, l'empoisonneuse donne les signes de la plus grande affliction, elle crie, se lamente et fait semblant de pleurer.

Le complice, — La femme adultère peut empoisonner son mari, sans avoir de la haine contre lui, uniquement pour conquérir sa liberlé et pouvoir se remarier. M,I1C B..., condamnée récemment par la cour d'assises de la Seine pour avoir tenté d'empoisonner son mari, ne haïssait pas son mari, elle l'appelait un : « grand frère ». « un grand enfant ». Ce mari ne la gênait pas, il lui laissait toute liberté; mais elle voulait le supprimer pour se remarier; il ne lui suffisait pas de divorcer, elle avait déjà divorcé une fois, un second divorce aurait été une déchéance nouvelle; une veuve est plus recherchée qu'une femme divorcée.

La femme commet seule le crime, lorsque l'amant refuse de s'associer à son projet homicide. Mais le plus souvent l'empoisonnement du mari a lieu avec la complicité de l'amant. Lorsque le meurtre du mari est commis par la femme et son complice, tantôt l'idée du crime vient de la femme, tantôt elle vient de l'amant; tantôt c'est la femme qui pousse son amant à tuer son mari, tantôt c'est l'amant qui excite la femme à commettre ce crime. Chateaubriand raconte dans ses mémoires qu'un de ses ancêtres, devenu ramant d'une femme mariée, Jacquemine de Boysirioult, tua son mari sur les instigations de sa maîtresse, qui lui avait promis sa main en échange de son crime. Trois mois après, le meurtrier épousa la veuve, mais recherché par la justice

l'adultère de la femme 233

et convaincu d'assassinat, il eut la tète tranchée sur un échafaud à Rennes en 1574.

Quand c'est la femme qui pousse son amant à tuer son mari, elle emploie toutes sortes de ruses pour lui souffler le crime, pour l'exciter à l'accomplir, pour vaincre ses dernières hésitations. S'il s'agit d'abattre le mari à coups de fusil, c'est elle qui va étudier la topographie du lieu, qui place l'amant en embuscade, au bon endroit et qui y altire le mari pour le faire tomber sous ses coups. Au jour fixé pour l'exécution, elle prodigue ses caresses au mari pour endormir sa défiance, à l'amant pour exciter son audace, elle encourage son complice par ses paroles, par l'image du bonheur qui l'attend après la mort du mari; s'il faiblit, elle le ranime par ses caresses. Dans une affaire jugée par la cour d'assises des Bouches-du-Uhône et qui a été transformée en roman, comme tant d'autres drames judiciaires, l'instruction établit que la femme adultère avait posté son amant armé d'un fusil à l'endroit où il pouvait commodément ajuster son mari et, qu'en le voyant hésiter à tirer, elle l'embrassa passionnément pour le décider.

Dans les confrontations qui ont lieu entre la femme adultère et son complice, pendant l'instruction, que de fois on entend l'amant dire à sa maîtresse : « C'est par amour pour toi, pour l'obéir que je me suis déshonoré; lu as fait de moi un assassin. »

Un accusé qui, sur les instigations de sa maîtresse, avait tue son mari, disait au juge d'instruction : « Oui, c'est moi qui l'ai fait, mais c'est elle qui m'y a poussé... Nous lui avons donné du poison pas une fois, mais dix fois ; cet homme avait l'àme chevillée au corps; alors elle m'a tourmenté pour que je l'étrangle, pour que je le jette sous la roue d'une charrette, et à la fin elle m'a donné de la poudre pour que je le brûle. » L'assassin ajouta que, au moment de faire feu, sa maîtresse vint l'embrasser pour lui donner du courage. — Lorsque la veuve Gras, après s'être habillée

pour aller à l'Opéra, plaça son complice dans le cabinel J toilette, où il devait attendre sa victime, elle l'embrass aussi à plusieurs reprises en se faisant admirer dans sa bel] toilette, en lui disant : « Regarde comme je suis belle! »i en lui promettant le mariage pour prix de son crime. — J's même vu une femme de la campagne faire un testaments faveur de son domestique pour le décider à tuer son mari comme la passion ne suffisait pas pour en faire un assassin elle alluma dans son cœur la cupidité. L'amant se jeta sl les ordres de sa maîtresse sur son mari pendant son sonimek— 1 pour l'assommer, mais le mari parvint à se dégager de s^^^élreinles et terrassa même son agresseur, qui demanc^B-^ grâce et promit de quitter le pays. Le mari débonnaire, poi^-a éviter le scandale, promit à son tour ne pas porter plainl*^^ Mais la femme, furieuse d'avoir échoué, excita de nouven- *son amant à se ruer sur son mari.

Lorsque l'amant, sur les instigations de sa maitress^^* devient l'assassin du mari, c'est surtout parce qu'il en e«^^ jaloux. Le partage le fait soutlrir dans son cœur, dans s<^ * corps, dans son amour-propre l. L'image matérielle dupa^-"" lage le torture, l'obsède, l'exaspère. Il voudrait que cet4^- 4 femme ne fût qu'à lui et pour faire cesser ce partage odieu^^^ insupportable, il cède aux instigations de sa maîtresse c^ ^ conçoit le premier la pensée de l'assassinat : « Sois à mo -*■ lui dit-il. rien qu'à moi. et pour cela deviens veuve. » Ui-^ femme qui avait empoisonné son mari, sur les instigalior de son amant, disait au juge d'instruction : « Un soirqt je me promenais avec mon amant, il me tint le langag suivant : ■ Ln nous aimant comme nous nous aimons, « nous n'avions pas à craindre de nous compromettre, noi « nous débarrasserions de ces deux corps, moi de ma femar^ « et vous de votre mari. » Ces paroles ne sont plus sorties <

il) licttp j.'iloiisii- ilr I'ainant contre le mari, quand elle ne se traduit i-^ ___ par rimmiride. peut déterminer le suicide, tant est grande la souffrar"»- ^--e du partage : jeu ai observé plusieurs cas.

L ADULTÈRE DK LA FEMME 23r>

mon esprit, et ayant eu l'occasion de commettre le crime je l'ai commis pour être à lui, pour vivre avec lui parce que je l'aimais beaucoup, parce je l'aimais plus que moimême. »

Les yeux fixés sur le bonheur qui les attend après la

mort du mari, hypnotisés en quelque sorte par cette image,

*a femme adultère et son complice font des projets

«avenir, pendant que le poison produit lentement, mais

s«rement son effet. Au moment où elle empoisonnait son

IDari » MI,le Weiss songeait à l'ameublement de l'appartement

*lu*îlle occuperait avec son amant après la mort de son

ai~*- L'amant de son côté, avant que sa maîtresse fût

eVenuc veuve, lui envoyait d'Espagne un billet de chemin

6 *^r, afin qu'elle vint le rejoindre aussitôt après. Bien

\u s » avant que les premières doses de poison fussent admi-

*-*~^es, il avait commandé les billets par lesquels il devait

^^ncer son mariage avec la veuve; il avait déjà réuni

^ les actes de l'état civil, qui étaient nécessaires pour le

^i^ige. — Dans une autre affaire, une femme adultère,

* disant venir de Paris un revolver pour tuer son mari,

^t en même temps commandé une robe noire pour

j - ^ ^-^r le deuil. — L'impatience qu'éprouve l'amant d'être

^ ** errasse du mari se traduit souvent aussi par des démar-

i^ *^^ imprudentes, qui deviennent plus tard des charges de

^cusation dirigée contre lui; pendant la maladie du mari

^on agonie, on le voit rôder autour de la maison et môme

^ pénétrer, pour savoir si le mari va enfin mourir et lui

^*îer la place.

Lorsque le complice de la femme adultère est lui-môme ^arié, un double crime est nécessaire pour qu'il puisse épouser sa maîtresse : le meurtre du mari de sa maîtresse «t le meurtre de sa propre femme. Pour recouvrer leur liberté, les amants font disparaître par un double crime les conjoints qui s'opposent à leur mariage. L'amant tue sa femme, et la maîtresse son mari, ou bien l'amant se charge

seul des deux crimes. Il y a quelques années à Saint-Nazaire près de Toulon, un homme marié âgé de soixante-sept ans afin de pouvoir épouser sa maîtresse, qui était une femme mariée ûgcc de quarante ans, commença par supprimer sa femme. Une fois ce meurtre accompli, sa maîtresse impatiente d'avoir aussi sa liberté lui disait : « Toi, lu es débarrassé!... Quand me débarrasserai-je de mon mari? » Quelques jours après elle « s'en débarrassa ». — Dans d'autres cas, l'amant commet les deux meurtres, comme dans l'affaire suivante : un meunier, après avoir noyé sa femme, et avoir été soupçonné par ses enfants qui l'avaient presque surpris en flagrant délit, n'hésita pas quelques mois plus tard à tuer le mari de sa maîtresse, pour installer celleci dans son moulin.

Si l'amant, après avoir tué le mari de sa maîtresse, hésite à tuer sa femme, la maîtresse est trop jalouse pour la laisser vivre. Lorsque Marie Stuarl forma avec son amant Bolhwell le projet d'assassiner le roi Darnley, son mari, elle réclama à son amant pour prix de sa complicité, « pour ce mien fascheux labeur », le droit de prendre la place de la femme légitime, « les feincles larmes (de Lady Gordon, femme de Bolhwcll) ne vous doivent eslre de si grand prix, lui écrit-elle, que les fidèles travaux que je soutire, afin que je puisse mériter de parvenir en son lieu ».

Parmi les crimes d'empoisonnement commis par des femmes adultères, j'ai eu l'occasion d'en constater un particulièrement grave commis avec la complicité d'un prêtre, curé des Baux en Provence1. « J'ai commis le

(1) Malgré mon profond respect pour la religion, je n'hésite pas à rapporter ce crime odieux commis pur un prêtre; celui qui connaît la fragilité humaine n'est point étonné qu'il y ait quelques prêtres indignes; il y a eu un traître parmi les douze apôtres. Il y a de mauvais prêtres, comme il y a de mauvais magistrats et de mauvais soldats. Fléehier. racontant dans 1rs (Irmitls .Umrs <rAuvc)</m> 1rs crimes de quelques mauvais prêtres, disait avec raison que la religion n'est pas atteinte par l'indignité de quelqurs-uns de ses ministres, (ie que je ne comprends pas c'est l'indulgence excessive de l'autorité diocésaine à l'égard des mauvais prêtres; au lieu de les chasser elle se contente trop souvent de les déplacer. Ce curé

crime qui m'est reproché, dit l'accusée à l'instruction : ce sont mes relations adultères, aveclo curé D... qui en sont la cause. — Lorsqu'il me proposa de me livrer à lui. je repoussai d'abord ses sollicitations, mais je finis par y céder. J'eus bientôt de Tadversion pour mon mari... Lorsqu'il reçut son changement, le curé me dit: « Que deviendras-tu? « Ton mari est incapable de le nourrir, débarrasse-loi de « cela. » Je lui répondis : « Ce n'est pas facile. » Voyant que jo Técoutais, il ajouta : « Si tu lui donnais du poison, ce « ne serait rien de trop. » « Mais, lui répondis-jc, les pharmaciens n'en donnent pas. Le curé répliqua : « Tu es une bote, « tous les épiciers vendent du vitriol et de la mort aux « rais. j> Comme j'alléguai que je n'oserais jamais me confesser d'un pareil crime, il me répondit : « Je le donnerai « l'absolution. » Je ne pouvais cependant me décider à commettre le crime et je lui répétai que je n'oserais jamais me confesser; il me promit encore une bonne absolution. Dès lors, la mort de mon mari fut résolue. Le curé me recommanda de ne pas mettre trop de poison, pour éviter qu'une mort subite n'éveillât les soupçons. Sur ses conseils, je parfumai le breuvage avec de l'eau de fleur d'oranger. Le G février, je donnai à mon pauvre mari une première dose de poison, Mon mari se plaignit de gonflements, de douleurs d'estomac et de coliques ; il se coucha et dormit. Le lendemain j'allai rendre compte au curé de ce que j'avais fait; je lui dis que mon mari n'allait pas bien mal ; il me dit : « Ce gueux-là a un estomac de fer.... » Lorsque mon mari mourut, le curé me dit que, si on exhumait son cadavre, il fallait me livrer à de grandes démonslra-

des Baux avait déjà une fâcheuse réputation dans le poste qu'il avait occupé avant de venir dans le Midi; on s'était contenté tle le déplacer. Lorsqu'un prêtre est dénoncé pour son inconduiteà l'évêque, celui-ci prend des renseignements auprès des prêtres voisins, qui. étant vertueux, ne peuvent «Toire à la conduite criminelle de leur confrère, et l'évèque mal renseigné ne peut croire lui-même une accusation dont il n'a pas vérifié l'exactitude. Le parquet seul connaît la vérité par la gendarmerie, le juge de paix et la police.

tions de douleur pour détourner les soupçons. » — Le cur~ ^3 reconnut qu'il avait pu avoir un certain attachement poim. «~ cette femme, mais toujours une inclination selon Dieu ; qui jamais elle n'avait eu l'honneur d'être sa maîtresse, Lie qu'il eut compris qu'elle l'aurait désiré. La femme h répondit : « Je m'étais attachée à vous, c'est vrai, mai vous m'aimiez aussi avec passion. » Elis raconta que l curé lui avait promis, lorque la mort de son mari seraSL *^ oubliée, de la rappeler auprès de lui à sa nouvelle résidences5" -** de la reprendre h son service, en la faisant passer au besoi ^kt» pour sa cousine. Elle donna aussi ce détail curieux sur 1 -^^

début de ses relations adultères : pendant que le curé D -

cherchait à lui inspirer du dégoût pour son mari, il l'en^» — gageait à lui prodiguer des attentions pour détourner de5== ^ soupçons, il lui donnait de l'argent pour qu'elle pul lu—* m

offrir des friandises : « Va lui acheter une côtelette à celL ^

bote, » lui disait-il.

La confrontation du curé D... avec sa complice fut fertil ^

en incidents ; Molière y aurait puisé de nouveaux traita- s pour compléter le portrait de Tartufe. L'accusée dit a^ curé : « C'est vous qui êtes cause que je suis ici. » L\ibh(! D... : « Malheureuse î comment osez- vous dire cela ~~

Jésus-Christ... » — lSaccum'e : « Vous en parlez maint nant de Jésus-Christ ; vous n'y songiez pas le jour où vou m'avez jetée sur le canapé. » — fSabbr : « C'est faux je n'ai pas à me reprocher avec vous la moindre immodesti Voyez dans quelle position vous avez mis un ministre d< Dieu ! » (Il lui montre ses vêtements de prisonnier.) — L'ttc cusrr : « >ie parlez pas de Dieu ! Vous êtes indigne de porter la robe, après ce que vous m'avez fait faire de mon pauvn mari : il n'était pas mauvais ; sans vous, je n'aurais jamai songé à le détruire. » — L'abbé se tournant vers le Christ « Dieu est toujours mon maître et je l'adore ; il connal mon innocence et ma pureté. » — Vaccasée : « Innocent s^^ vous ! . . . Vous savez bien que c'est pour avoir suivi vos con-

seils que j'ai empoisonné mon mari. Vous m'aimiez, je vous aimais et vous vouliez m'emmener avec vous, je voulais vous suivre ; c'est ce qui nous a perdus!.... Vous niez parce que vous m'avez toujours dit qu'il fallait nier constamment, quelque preuve qu'on pût donner contre nous. Nous sommes coupables tous les deux ; la seule différence entre vous et moi, c'est que j'avoue mon crime et que vous le niez effrontément. » — L'abbé : « Je prie Dieu pour votre mari et pour vous, Madame. » — L'accusée : « Le jour où votre changement eut lieu, vous pleuriez vous me disiez « Ma pauvre Pauce line : nous ne nous verrons plus! » Je pleurais aussi. Si vous voulez être sincère, vous reconnaîtrez que tout cela est vrai. » —En sortantde cette confrontation, le curé D...dit au gendarme qui le reconduisait : « Pauvre femme, si je pouvais causer seul un instant avec elle, elle se rétracterait ; j'ai compris qu'elle m'aime toujours. » Le curé disait vrai : celte femme l'aimait toujours; pour l'apitoyer sur ses souffrances, il poussait la nuit des gémissements qui se faisaient entendre jusque dans le quartier des femmes; l'accusée se levait pour les écouter et se mettait à pleurer. Le curé parvint à faire parler à sa complice. Pour tâcher d'égarer la justice, il accusa un innocent de la mort du mari. Le jour de l'audience, la femme renouvela ses aveux ; elle donna les détails les plus précis sur la culpabilité du curé, puis à la fin des débals, elle demanda la parole et à la stupéfaction générale elle déclara qu'elle était seule coupable. L'avocat général, qui avait soutenu l'accusation, étant allé à la prison lui demander l'explication de ce revirement, elle répondit qu'elle avait voulu faire acquitter le curé, parce qu'elle l'aimait toujours. — Marie Broyer, pendant l'instruction, écrivait lettre sur lettre au juge d'instruction, pour disculper son amant d'un vol qui lui était reproché.

En général, le complice de la femme adultère, pour atténuer sa faute, s'efforce de rejeter sur elle la plus

grande part de responsabilité. Au contraire, il n'est pas rare de voir la femme, plus généreuse que l'homme, assumer contre toute vérité la responsabilité entière du crime et disculper son amant, pour le faire acquitter.

Le suicide du mari. — Pour se débarrasser de son mari, la femme adultère n'a pas toujours besoin de l'assassiner; elle le tue par le chagrin, plus lentement mais aussi sûrement que par le poison. Quand le mari est un résigné, il se laisse quelquefois mourir de douleur. Si la souffrance et l'indignation qu'il éprouve sont trop fortes, pour qu'il puisse les supporterai se suicide. Sur le corps d'un ouvrier peintre trouvé noyé dans laSeinçen août 1896, on trouva le billet suivant : « Je meurs du chagrin que me cause l'inconduite de ma femme. » — Un autre mari, avant de se donner la mort, écrivit à sa femme : « Tu le savais bien, je le l'ai toujours dit, j'ai honte, bien honte de la conduite. » — Le nombre des maris qui se suicident en maudissant ou plutôt en aimant encore leur femme infidèle, est plus grand qu'on ne le croit, même parmi les ouvriers de Paris. En voici quelques exemples : un garçon boucher, âgé de trentequatre ans, désolé de l'inconduite et du départ de sa femme, se jette dans la Seine; on trouve sur lui la lettre suivante : « Ma chère Jeanne, tu n'as pas su me comprendre, je t'avais pardonné, tu as voulu recommencer, je le souhaite du bonheur, mais tu t'en repentiras plus tard; ce sera trop tard. Adieu, adieu, celui qui l'aime et qui t'a toujours aimée. » Un autre ouvrier, désolé de l'inconduite de sa femme, se suicide en lui écrivant : « Puisque tu ne veux pas avoir une conduite raisonnable, et que tu me fais passer dans la maison pour ce que je ne suis pas, je préfère la mort. Embrasse bien pour moi ma petite Madeleine, que je ne reverrai jamais plus. J'ai bien pleuré en pensant à elle. Que va-t-elle devenir? » — Un journalier

écrit*: « Je me suicide à cause de l'infidélité de ma femme. Je prie mon frère d'avoir soin de ma fille et de lui servir de père. Je n'ai pas la force d'écrire plus longuement, la force me manque, car c'est dur pour un honnête homme d'en venir là; il faut s'armer de courage. » — Les ouvriers de Paris ont bien des défauts, mais ils ont aussi bien des qualités et notamment une délicatesse de sentiments et un souci de l'honneur très développés. On ne saurait croire combien il est parmi eux de bons maris, souffrant dans leur honneur de l'infidélité de leur femme, au point de se suicider. Sur grand nombre de procès-verbaux de suicide, je lis des conclusions semblables à celles-ci : «X... était un bon ouvrier ; depuis quelque temps, il avait de fréquentes discussions avec sa femme, à qui il reprochait son inconduite ; comme il l'aimait beaucoup et qu'il était honteux de ses désordres, il avait déclaré qu'il se tuerait. » — « Chère petite femme adorée, écrit un autre mari malheureux, abandonné par sa femme, ces quelques lignes seront les dernières que tu recevras de moi, car je pars pour un voyage dont on ne revient jamais. Pense un peu à moi et du fond de la tombe je l'en remercierai. Adieu, ton mari qui n'a jamais cessé de l'aimer et qui t'embrasse pour la dernière fois. » — J'ai observé le cas d'un mari, qui, abandonné par sa femme, songe à s'asphyxier; pendant qu'il fait ses préparatifs, sa femme vient sonner, mais il n'ouvre pas, car il l'aime toujours et il craint s'il la revoit de lui pardonner ; en attendant la mort, il écrit pour l'engager à changer de conduite.

On a critiqué le caractère de Jacques de George Sand, qui se suicide pour laisser la place à un autre. Ce cas est évidemment très rare ; cependant il se produit, je l'ai observé : un mari, père d'un enfant, s'est donné la mort, après avoir écrit à sa femme qu'il se tuait, parce qu'il no pouvait se faire aimer et pour lui permettre de se marier avec un autre ; il terminait sa lettre en lui recommandant de bien élever son enfant.

Proal. — Crime et suicide pass. 16

-2i2 LE WUME ET LE SUICIDE PASSIONNELS

le

Le désespoir du mari abandonné par sa femme peut conduire à la folie. En voici un exemple : le nommé 11 cultivateur honnête, laborieux, était marié à une femn qu'il aimait ardemment et qui l'abandonna pour suivre amant. Son désespoir fut si grand, que son caractèchangea; il n'était plus le même, disaient de lui ses va sins et amis; il cessa de travailler, il n avait plus qu'ut idée, qu'un seul sujet de conversation, l'infidélité de femme ; il pleurait à l'heure des repas et quittait la tab sans pouvoir manger, lançant les assiettes en l'air, £ surexcitation était extrême : « Je suis un homme perd" disait-il, je suis un homme déshonoré. » Puis il pass^^^^^l dune extrême loquacité à un mutisme prolongé ; on ^^MMie pouvait lui arracher une parole ; il restait silencieux, préa *c"

cupé. absorbé dî\ns ses pensées. Peu à peu l'idée de M

venger s'empara de son esprit ; ne pouvant exercer M

vengeance sur le jeune homme qui avait enlevé sa femni^^^- e»

il voulut se venger de son père en brûlant ses récolta 2S-

Il fut traduit pour cet incendie devant la cour d'assis^^^^58» mais le jury l'acquitta.

On suit que la folie dont fut atteint en 1820 le célèW fondateur du positivisme. Auguste Comte, fut détermin par des excès de travail et surtout par le chagrin que !S causa l'inconduile de sa femme, qui l'abandonna p» suivre un amant '. Tout dernièrement, un accusé qui ar «fi= voulu tuer sa femme m'avouait que le choc moral que I avait causé la révélation de l'adultère de celle-ci lui av & troublé l'esprit; en effet, il résultait de la procédure qu * la suite de cet ébranlement il était tombé malade, ne ma^igeait plus, ne parlait plus, restait plongé dans un profond désespoir. La grande souffrance morale peut produire u/* affaiblissement mental.

La femme adultère, en abandonnant son mari et ses

(1: G. Dumas. Revue philvsvph'ujue. 18l»S. p. X\.

l'adultère de la femme 243

enfants pour suivre un amant, ne se contente pas de les déshonorer ; elle vole son mari, elle vole ses enfants, elle dévalise la maison conjugale en emportant l'argent et même les meubles du logis. J'ai vu une femme abandonnant son mari et ses quatre filles emporter ses meubles et le lit qui servait aux enfants — une autre femme enlevant jusqu'aux couvertures du lit de ses enfants. Le mari, resté seul avec ceux-ci, s'efforce de surmonter la douleur et la honte qui l'étouffent, pour leur cacher l'inconduite de leur mère ; pour les consoler et se consoler, il redouble de tendresse et de dévouaient envers ses enfants, mais souvent il succombe sous le poids de la tristesse et des délies. Un mari désespéré écrit : « J'ai épousé en... la demoiselle... veuve en premières noces; elle m'a quitté quatre fois en me laissant sans argent/avec des dettes. J'ai vendu des meubles pour les payer. Je veux en finir ; cela fait qu'elle sera veuve pour la seconde fois. » Un autre mari écrit: « Trompé, dupé par ma femme qui a tout emporté, ne pouvant remplir mes engagements, je me crois dans l'obligation de mettre un terme à ma vie. » — Le départ de la femme adultère entraîne souvent la ruine de la famille ; l'amant ne se contente pas toujours de satisfaire sa passion ; il pousse lafemme à vider la caisse du mari, à emporter ses économies; après avoir pris la femme, il ne se fait pas de scrupule de prendre l'argent du mari. Ce sont toutes ces causes réunies, la honte, la souffrance, la ruine, qui poussent un certain nombre de maris malheureux à se suicider. La présence des enfants qui restent avec eux ne suffit pas toujours pour les préserver du désespoir : un tailleur, âgé de trentecinq ans, abandonné par sa femme, s'asphyxie après avoir écrit à ses deux enfants qui demeuraient avec lui : « Adieu, mesenfants, pardonnez-moi, mais jene peux vivre séparé de votre mère. » — J'ai observé le cas d'un ouvrier, qui, abandonné par sa femme et privé de son enfant qu'elle avait emmené, fut trouvé mort, tenant entre ses

mains la photographie de son enfant. — Enfin, l'ouvrier que sa femme a quitté, attristé, découragé, perd souvent le goût du travail, il hoit pour s'étourdir et tomhe dans la misère. Un ouvrier imprimeur, que sa femme avait abandonné, ayant tenté dernièrement de s'asphyxier, fit la réponse suivante au commissaire de police qui l'interrogeait sur le motif de sa tentative : « Cet acte de désespoir est dû aux chagrins que m'a causés ma femme depuis mon mariage et aussi à la misère. »

Pour goûter le bonheur que lui promettait l'adultère, la femme a brisé le cœur de son mari, sacrifié l'honneur de ses enfants, mais lorsqu'elle croit tenir ce bonheur acheté par les larmes des siens, souvent celte joie lui échappe. Il arrive un jour où la femme qui a abandonné son mari est abandonnée à son tour par son amant, où celle qui a quitté le foyer où elle était honorée et aimée n'a plus de foyer, et elle doit alors choisir entre le suicide et les aventures, si son mari refuse de la reprendre. Elle lui écrit pour lui exprimer son remords, son désir de reprendre la vie commune ; si son mari ne répond pas, elle renouvelle ses prières, ses supplications et finit par se suicider de désespoir. J'ai observé dernièrement le cas d'une institutrice du sud-ouest, qui ayant abandonné son mari, brave entrepreneur de charpentes et deux jeunes enfants en bas âge pour suivre son amant à Paris, fut à son tour abandonnée et se tua dans un fiacre d'un coup de revolver.

La femme qui quitte son mari pour suivre son amant est souvent exposée à être abandonnée à son tour quand elle est plus âgée que l'amant ; dans ce cas encore, le suicide est assez souvent l'épilogue de l'adultère : « Ma femme m'a quitté le 28 janvier, dit un mari à un commissaire de police qui l'informait de son suicide ; elle me trompait avec un jeune homme, qui l'a à son tour abandonnée. Cela ne m'étonne pas qu'elle se soit empoisonnée, car elle avait

déjà essayé trois fois de mettre fin à ses jours avec du pétrole ou du phosphore. »

Un grand nombre d'autres femmes adultères ont une fin moins tragique; elles finissent par la prostitution. 11 n'y a que le premier adultère qui coûte. La femme s'arrête rarement à une première faute ; elle passe habituellement d'une première à une seconde, d'une seconde à une troisième et ainsi de suite ; de chute en chute, elle arrive vite à la prostitution. Parmi les femmes galantes inscrites à la police, il y a un assez grand nombre de femmes mariées.

Lorsque la femme adultère n'est point abandonnée par son amant, c'est elle qui lui cherche un remplaçant. L'adultère a ses désillusions comme le mariage et ces désillusions lui font désirer une revanche ; alors, désirant faire un meilleur choix et trouver enfin l'homme idéal qu'elle rêve, après avoir trompé le mari pour un amant, elle trompe l'amant pour un autre amant. Il est plus facile à une femme de n'avoir pas d'amant que de n'en avoir qu'un seul. Comme l'intempérant qui recherche l'ivresse de flacon en flacon, la femme adultère devient infidèle à l'amant pour rester fidèle à l'amour.

Un petit nombre de femmes adultères savent se préserver de la galanterie, mais elles rencontrent rarement le bonheur, qu'elles avaient espéré; au lieu de trouver un amour plus généreux que celui de leur mari, elles tombent souvent sur un amour plus égoïste, plus soupçonneux et plus brutal. L'amant a peu d'estime et de confiance pour une femme qui a trompé son mari, il est jaloux et rend sa maîtresse malheureuse. J'ai observé des cas où la femme était si malheureuse qu'elle se suicidait.

Il n'est pas toujours facile à la femme adultère qui a quitté le foyer conjugal de rompre le lien qui lui est devenu odieux; l'amant s'oppose à son départ, il dit qu'elle lui appartient, qu'elle n'a pas le droit de le quitter, il va jusqu'à la brutaliser et la menace même de la tuer. Alors, l'ex-

piation commence pour la femme adultère; sa liaisc

irrégulière devient un supplice, aggravé par le regret c

rtionneur perdu, le dégoût d'elle-même et des autres.

Il y a quelques années, la cour d'assises des Alpe Maritimes a jugé une jeune femme de vingt et un ans, q^™ ne pouvant briser ses relations avec un amant qui I^m inspirait de l'aversion, finit, par s'en débarraser en — J tuant d'un coup de couteau pendant qu'il dormait à sm^i côtés.

Il arrive aussi un moment où la femme qui a abandonné — foyer conjugal songe à celui qu'elle y a laissé. Le mari q -"■ de près lui était indifférent et même haïssable, repreczi^

du prestige vu de loin ; elle l'apprécie mieux depuis qu'el

l'a quitté, elle s'aperçoit même, à son grand étonnemen» qu'elle ne le déteste plus. Je trouve dans les procès verbaux de suicides classés au parquet de la Seine de»— ^ lettres écrites par deux femmes qui avaient quitté leu * maris et qui regrettaient leur faute au point de se donn^^ la mort. La première, après avoir cherché à s'empoisonna * s'est aphyxiée en laissant les lignes suivantes : « Il ^^ six heures, ma tète s'égare. J'y vois trouble. La mort est proche. Je l'ai toujours aimé. Depuis le divorce, je n'a/ pas eu un seul jour heureux. » — L'autre jeune femme, qui avait quitté son mari, se tira un coup de pistolet après avoir écrit à sa mère : « Je vais mourir. Mieux vaut que je m'en aille plutôt que de tourner mal. Je t'assure que cela me fait beaucoup de peine de mourir ; je suis jeune et j'aurais pu, peut-être, être heureuse un jour. Mais c'est si triste de vivre toujours seule, sans amitié. Fais-moi enterrer près de mon père, je serai moins seule. Je t'envoie un gros baiser, le dernier. Pense quelquefois à moi, et quand tu auras le temps, viens m'apporter quelques fleurs sur ma tombe. Tu trouveras du désordre dans ma chambre, mais depuis quelque temps je n'avais plus goût à rien. »

L'adultère peut encore devenir un supplice, même lorsque la femme n'a pas quitté le foyer conjugal, si l'amant, dont elle a reconnu l'indignité, veut rester son maître. Ce maître est pour la femme infiniment plus dur, plus égoïste que le mari dont elle se plaignait; il lui commande comme à une esclave, et par peur du scandale elle obéit ; elle qui croyait régner en souveraine sur un cœur généreux, se trouve courbée sous le joug le plus avilissant. Lasse de ce supplice1, elle préfère quelquefois tout avouer h son mari, en disant : « Advienne que pourra ! je dirai ma faute, je l'expierai ; mon mari fera de moi ce qu'il voudra. Tout plutôt que ce supplice des relations continuées avec un être indigne ! »

Ces conséquences fréquentes de l'adultère, le suicide de la femme, la ruine de la famille, la misère, l'intempérance et la mort du mari, Flaubert les a résumées dans Madame Bovary. L'héroïne de ce roman commence par l'adultère et finit par le suicide, elle entraîne son mari dans la misère et l'alcoolisme. Lors du procès correctionnel qui fut intenté au romancier, l'avocat impérial crut trouver un délit d'offense à la morale dans la scène du suicide de M™ Bovary. Je ne partage pas son avis ; cette fÎQ du roman renferme, au contraire, une leçon de moralité, parce que c'est une peinture exacte de la réalité, elle résume les désillusions, les amertumes et la fin de la femme adultère.

(I) On sait que cette situation a été portée sur la scène par E. de Girardin et A. Dumas fils sous le titre : Le .supplice d'une femme.

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