‹ Le crime et le suicide passionnelsChapitre 16 sur 34 · LE PARDON, LA VENGEANCE DU MARI · texte numérisé non relu

LE PARDON, LA VENGEANCE DU MARI

Le mari est toujours le dernier informé de l'inconduite de sa femme ; il a confiance dans celle qu'il a choisie, son amour-propre ne lui permet pas de douter de sa fidélité ; en outre, il lui semble que la mère de ses enfants est incapable d'une action qui va les déshonorer. Mais bientôt une lettre anonyme, la parole d'un ami imprudent, une lettre trouvée, lui révèlent son malheur. Dans les drames de l'adultère, qui sont portés sur la scène, -les auteurs emploient fréquemment le procédé des lettres perdues et trouvées par le mari, pour faire surgir des effets dramatiques. Ce procédé est emprunté à la réalité. Ainsi, par exemple, j'ai observé le cas suivant : une femme écrit une lettre à son amant, puis elle la déchire pour en écrire une autre et jette les fragments de la première dans la cheminée ; le mari les recueille, les reconstitue et y trouve la preuve de l'infidélité de sa femme. Dans une autre affaire, la femme parlant en voyage avec son mari avait remis à son amant des enveloppes écrites par une domestique, qu'elle avait laissée à la maison, afin que le mari reconnaissant l'écriture de sa domestique n'eût pas de soupçons. Mais les lettres de l'amant arrivèrent si nombreuses sous les enveloppes de la domestique, que le mari eut des soupçons ouvrit une lettre et découvrit la vérité.

Lorsque le mari soupçonne la fidélité de sa femme, il emploie souvent pour la surprendre un subterfuge, qui réussit presque toujours : il simule un voyage, il se fait accompagner par sa femme au chemin de fer ou à la voiture, pour bien la convaincre de son absence, puis il descend à la première station, revient à son domicile où il trouve sa femme avec son amant.

Le complice de la femme adultère est souvent le meilleur ami du mari ; les romanciers et les auteurs dramatiques qui le constatent font une observation exacte; l'occasion fait le larron de la femme, comme le larron de la bourse. Quelquefois, le séducteur se fait l'ami du mari pour lui prendre sa femme ; il se glisse dans son intimité, afin de parvenir plus facilement à son but. C'est souvent aussi par son amie la plus intime que la femme mariée est trahie ; c'est son amie qui lui enlève son mari.

Tant qu'il ne surprend pas sa femme en flagrant délit, le mari doute de son malheur, il invite sa femme à se justifier, il croit facilement à ses protestations et se laisse volontiers attendrir par ses larmes. Prompt à s'alarmer, il est aussi prompt à se calmer. Molière, ce grand railleur des maris trompés, a joué, de son propre aveu, ce rôle ridicule de mari trompé et content. Après avoir été avisé de la folle passion de sa femme pour le comte de Guiche, il voulut lui adresser des reproches ; « mais sa présence, dit-il, me fit oublier toutes mes résolutions, et les premières paroles qu'elle me dit pour sa défense me laissèrent si convaincu que mes soupçons étaient mal fondés, que je lui demandai pardon d'avoir été si crédule. » — J'extrais d'une procédure le passage suivant d'une lettre écrite par une femme mariée à son amant : « Après les coups et les sottises viennent les caresses et les excuses accompagnées de l'offre d'une robe. » — Marie Sluart écrivant à son amant Bothwell lui raconte que son mari, qui avait cependant les motifs les plus graves de la soupçonner,

redevenait confiant à la moindre marque hypocrite de tendresse qu'elle lui donnait : « Soudain, que je luy propose deux ou trois bonnes paroles, il se resjouit et n'a point de crainte. » Ce n'est point par générosité que le mari pardonne, c'est parce qu'il est épris de la beauté de sa femme, esclave de ses sens, parce qu'il est d'un caractère faible, * incapable de fierté. L'amour, en général, ne brille pas par la dignité ; il veut conserver à tout*prix la possession de la personne aimée. Peu d'hommes savent tuer l'amour par le mépris. Chez la plupart, l'amour survit au mépris. Je trouve dans une procédure la lettre suivante écrite par une femme mariée à son amant; elle montre bien la faiblesse de caractère de certains maris, toujours prèls à pardonner : « Je suis rentrée hier soir; le pauvre vieux dormait sans dormir ; il n'avait pas mangé de la journée ; quand il m'a vue, il s'est mis à pleurer comme un enfant, en me disant : Si tu m'as trompé, avoue, je te pardonne. Je lui ai juré que je ne l'avais jamais trompé. »

Beaucoup de maris ressemblent à Claude qui, dit Tacite, « tantôt s'emportait contre les dérèglements de sa femme, tantôt s'attendrissait au souvenir de leur union et de leurs enfants en bas âge ». Claude aurait certainement pardonné à Messaline, si Narcisse ne se fût hâté de la faire périr ; il l'avait appelée « pauvre Messaline », en lui donnant l'ordre de venir se justifier. Narcisse avait compris à ces paroles et à cet ordre que la colère de Claude tombait et que l'amour allait revenir, car lorsqu'un mari invile sa femme à se justifier, il est disposé à lui pardonner, à croire à ses excuses ou à son repentir.

Il y a des maris si faibles qu'après avoir chassé la femme coupable, ils vont la supplier de rentrer au domicile conjugal. D'autres, après avoir juré de se venger de l'infidèle qui est partie et après avoir proféré contre elle de terribles menaces, s'empressent de la reprendre, dès qu'elle rentre au logis ; à sa vue leur colère tombe.

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LiOT-sque la femme adultère est chassée du domicile cong^l et qu'elle veut se faire pardonner, elle cherche à ntferet à se réfugier dans le lit conjugal, pour amener i réconciliation. C'est parce qu'il « redoutait la nuit qui approchait et avec elle les souvenirs du lit conjugal », que Narcisse, pour éviter le pardon de Claude, donna Tordre t aller tuer sans retard Messaline.

Une cause plus honorable du pardon du mari, c'est la ^ur du scandale pour ses enfants. Au premier moment, [iiand il constate Tintidélité de sa femme, surexcité par a colère et l'indignation, il s'écrie : « Il faut que je la u© ! » Mais la pensée de ses enfants lui vient bientôt à esprit et il se calme. Des maris, qui ont acheté le poi- >na.rd ou le revolver pour frapper la femme coupable, e**oncent à leur projet à cause des enfants. J'ai même vu e <^as d'un mari, qui se sentant empoisonné par sa femme ,c*** Itère avait refusé de la dénoncer, aimant mieux mourir n silence que provoquer un scandale qui retomberait sur e^ enfants. Dans une procédure que je viens d'examiner B t-rouve la déclaration suivante faite par une femme : **"*on mari s'étant absenté pour aller exercer dans les cam- ^^nes son métier d'aiguiseur, j'ai eu des relations avec le ^tuméG... Etant devenue grosse et redoutant l'arrivée de ^On mari je lui écrivis que j'avais cédé à un moment d'éga- ^tnent et que je le suppliai de me pardonner. Mon mari ^lanl revenu à la maison je me jetai dans ses bras en pleurant et lui demandai pardon ; il m'adressa de très vifs reproches et finit par me dire qu'il consentait à me garder à cause de nos deux enfants, mais qu'il refusait de me laisser accoucher chez lui et ne voulait pas garder l'enfant que je devais mettre au monde. » — Un autre accusé, P... qui avait tué l'amant de sa femme, avait pardonné à celleci en disant : « si désormais elle veut se conduire en honnête femme, s'occupant bien de ses enfants et tenant bien son ménage, je lui pardonnerai, bien que j'aie la certitude

que sur cinq enfants trois appartiennent à son amant, mais je les aime tous les cinq ne faisant aucune différence entre eux, car ce n'est pas de leur faute si trois appartiennent à un autre. »

Lorsque le mari pardonne à sa femme, dans l'intérêt <1 ses enfants, pour éviter un scandale, il est rarement recoin pensé de sa générosité ; car, en général, le repentir d la femme adultère ressemble beaucoup au serment d l'ivrogne. L'adultère appelle l'adultère. Le repentir ne dur pas, la dépravation revient; elle a la nostalgie de la bou où elle est tombée et dont un repentir éphémère n'a pu 1 laver entièrement. Le mari qui pardonne n'est pas sùri^ remords de sa femme et d'un changement de conduit* Dans plusieurs atlaires de meurtre de la femme adulte* par le mari, j'ai constaté que le mari avait déjà pardons une première faute, qui avait été suivie bientôt d'une no* velle faute.

La plupart des femmes adultères sont incapables écomprendre la générosité du pardon; elles n'y voie* qu'une marque de faiblesse, elles disent qu'elles font C leur mari ce qu'elles veulent. Une femme surprise parso mari au moment où elle venait de lui donner un breuvag empoisonné lui disait : « Tu nvas pardonné si souvenl pardonne-moi encore un coup. »

Il y a en outre, chez beaucoup de femmes, une légèret d'esprit, une mobilité qui rendent le repentir impossible. L cour d'assises de la Seine a jugé, il y a quelques années un mari qui avait tué sa femme surprise en flagrant délit il résultait de la procédure qu'il lui avait déjà pardonn une première fois ; sa femme s'agenouillant devant lu pleurant à chaudes larmes, lui avait promis de changer d conduite ; le lendemain, elle allait acheter des crayot pour se peindre les sourcils et ne songeait qu'à sa toiletl pour plaire à son amant. On voit des femmes qui viennei d'essuyer des coups de feu de leur mari reprendre presqu

aussitôt leur vie scandaleuse. Je me rappelle avoir observé le cas d'une femme qui, après avoir été surprise par son mari avec son amant et après avoir essuyé plusieurs coups de revolver, se livrait quelques instants après aux soins de sa toilette avec un calme, une minutie qui stupéfiaient un inspecteur de police, habitué cependant aux spectacles peu ordinaires; cette femme se mettait de la poudre de riz, se regardait à la glace, soignait sa coiffure, comme si elle avait oublié le terrible drame qui venait de se passer.

La plupart des femmes adultères endorment leur conscience et éprouvent peu de remords, ou tout en en éprouvant, elles continuent de céder à leur passion ; elles peuvent regretter les conséquences de leur faute, la colère du mari, l'éclat d'un scandale, la réprobation de l'opinion publique, mais sans avoir un sentiment très vif de culpabilité et le désir profond de changer de conduite. C'est surtout quand leur passion est refroidie qu'elles commencent à avoir des remords sincères. Chez quelques femmes d'une conscience plus délicate, le remords peut être assez cuisant pour altérer la santé; ce cas est peu fréquent, mais je l'ai observé. Une femme adultère peut tomber malade de remords, à force de passer ses journées et ses nuits à pleurer. J'ai observé aussi le cas d'une femme adultère qui, ayant appris que son mari avait découvert sa faute, s'empoisonna ; elle laissa sur la table de la salle à manger la lettre suivante : « Regrettant que mon mari connaisse ma faute, j'aime mieux disparaître pour qu'il m'excuse. Que lui, sa famille et la mienne me pardonnent. » — Une autre femme mariée qui avait commis une faute, ayant appris que son mari la connaissait, se donna la mort en recommandant qu'on l'ensevelit loin du village, où sa faute avait été commise. — Le Dr Freud raconte qu'une femme adultère, tourmentée par le remords, poursuivie par le souvenir de sa faute, qui était devenue une véritable obsession morbide, se lavait

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cent fois par jour les mains et les parties génitales1; comme lad y Macbeth, elle voulait, par ce lavage et celle pureté physique, reconquérir la pureté morale qu'elle avait perdue.

La femme qui est en proie au remords est poussée par sa conscience à avouer sa faute à son mari, pour s'humilier devant lui, lui demander pardon, et expier sa faute. L'aveu est un commencement d'expiation et produit un soulagement. Il est rare que cet aveu n'entraîne pas quelque catastrophe : ou le mari chasse la femme et va chercher querelle à ramant, ou il pardonne, mais ce pardon est peu durable et le ménage reste désuni. Les querelles qui surviennent entre les époux à la suite de l'aveu que fait la femme de sa faute, finissent quelquefois par le suicide de celle-ci. En voici un exemple : une femme avait commis avant son mariage une faute que son mari très jaloux finit par lui faire avouer. A partir de cet aveu, les reproches fondirent sur la femme, les querelles suivies de réconciliations se multiplièrent et finirent par rendre la vie insupportable à la femme, qui, de désespoir, s'empoisonna : elle n'eut que le temps, avant d'expirer, de dire à son mari : u Embrassemoi. »>

Quelques écrivains, Ueaumarchais notamment dans La mère coupable, ont représenté la femme adultère s'évanouissant de douleur et de honte au moment où elle fait à son mari l'aveu de sa faute. JI est possible que ce cas se soit produit; cependant je ne l'ai jamais observé; mais j'ai constaté le cas d'un mari qui s'est évanoui de douleur en recevant de sa femme l'aveu de sa faute.

La vengeance du mari. — Lorsque le mari, instruit de l'infidélité de sa femme se laisse emporter par la colère, tantôt il ne veut que tuer la femme, sans se préoccuper de

(1; lie vue neurologhjue, 30 janvier 1805.

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l'aman l, tantôt il ne tourne sa colère que contre l'amant et épargne la femme qu'il continue à aimer, lantùl il se venge des deux coupables ; dans le cas de flagrant délit il frappe. en général, la femme en même temps que son complice.

Schopenhauer prétend que « l'honneur ne demande que le châtiment de la femme et non celui de l'amant > ». Il semble, au contraire, que l'honneur demande plutôt le châtiment de l'amant. On dit d'un mari qui frappe l'amant de sa femme qu'il venge son honneur. Son honneur est outragé par l'amant comme par la femme coupable, ("'est le souci de son honneur qui allume dans son cœur un impérieux besoin de vengeance contre le complice de sa femme : « J'aurai sa vie ou il aura la mienne, dit le mari. il faut que je le tue ! il m'a déshonoré, w.

Lorsqu'Olhello a tué Desdemona, il s'écrie en s'adressant à ses amis : « Dites si vous voulez que je suis un assassin, mais par honneur: car je fis tout pour l'honneur et rien par haine. » Lorsque, à diverses époques de l'histoire, les maris cessèrent de mettre leur honneur dans la fidélité de leurs femmes, les vengeances maritales cessèrent. A la (in de la république romaine, l'adultère de la femme était accepté avec une parfaite indifférence par les maris : «< Lucullus, dit Montaigne. César. Pompéius. Anlonius, Caton et d'autres braves hommes furent c. .. et le sceurent, sans exciter tumulte ; il n'y eut eu ce temps-la qu'un sot de Lépidus qui en mourut d'angoisse s. » Les patriciennes les plus célèbres de cette époque tombèrent dans l'adultère : Mucia femme de Pompée. Servilia mère de Brulus. Yaleria sœur d'IIorlensius. Claudia femme de Lucullus. Terliclla femme de Crassus, etc. ; et cependant, d'après Ovide. « jamais un adultère percé de Tépéc du mari n'a teint de son sang les eaux du Slyx3 ». Celle indulgence pour la

(1; Schopenhauer. Aphorisme*, p. Dl. Paris. F. Alcau. (2j Montaigne. Essais, Liv. III, ch. v. (3) Ovide. L'art d'aimer.

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femme adultère témoigne moins de la douceur des mœurs que du mépris pour la femme. La conduite de Caton dlîliquc à l'égard de sa femme Marlia est caraclérislique : il la prêta à son ami llortensius, pour en avoir des enfauls, et il la reprit après la mort de son ami, parce que ce dernier l'avait instituée héritière. llortensius. avant de se faire prêter la femme de Galon, lui avait d'abord demandé sa tille, qui était cependant mariée, en lui disant : « qu'il estoit honncsle et utile à la chose publique qu'une belle et honneste jeune femme en' la fleur de son Age ne demeurât point oyseuse, laissant esteindre son aptitude naturelle à concevoir, ny aussi ne faschat ny n'appauvrit point son mary en luy portant plus d'enfants qu'il n'en avoil besoin. » — Avec de telles mœurs, les maris ne songeaient pas à tuer les femmes adultères, ils se contentaient de les répudier; c'est ce que firent, en général, les empereurs romains : Seribonia fut répudiée par Auguste, Livia Hortilia par Caligula, Plantia Urgulalina par Claude, Domilia par bomitien, Flavia Sulpiliana par Perlinax, etc.. — Au moyen âge le sentiment de l'honneur conjugal devenu plus vif et la violence des caractères rendirent les vengeances maritales fréquentes. Au xvf siècle, les maris étaient prompts aussi à poignarder la femme adultère et son complice. Après avoir loué un certain nombre d'anciens empereurs et rois d'avoir répudié leur femme adultère sans la tuer, Brantôme ajoute : « Aujourd'huy aucuns de nos grands n'en font de mesmes: mais la moindre punition qu'ils font à leurs femmes, c'est les mettre en charlrc perpétuelle au pain et à l'eau, et là les font mourir, les empoisonnent, les tuent soit de leur main ou de la justice. » (Discours 1er.) 1) cite un grand nombre de rois, de princes, de seigneurs qui avaient poignardé, empoisonné et môme étranglé de leurs propres mains leurs femmes coupables ; il s'élève contre ces tueries et engage les maris malheureux à se contenter de la répudiation, parce que Dieu, dit-il. défend le meurtre,

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et parce que les femmes « sont créatures plus ressemblantes à la divinité que nous autres à cause de leur beauté. » Au xvn* siècle, les mœurs furent moins violentes. Au xvine, non seulement elles s'adoucirent, mais l'indulgence du mari devint du cynisme ; non seulement il pardonnait, mais il autorisait l'adultère de sa femme. La mode alors était de ne pas aimer sa femme, de mépriser sa fidélité et de laisser le mariage sérieux au peuple et aux protestants.

De nos jours, les vengeances maritales sont devenues très fréquentes. Il y a, il est vrai, surtout à Paris, des maris qui, comme Caton prêtent leur femme ; il y a même plus de maris qui vivent de l'infidélité de leur femme que de maris qui en meurent. Ces maris complaisants étaient nombreux à Rome ; « C'est ainsi, disait Ovide, qu'on

obtient sans peine un grand crédit à ce prix ta maison

se remplira d'objets qui ne t'auront rien coûté. » [Elëyie IV, 1. III.) Aujourd'hui le sentiment de l'honneur conjugal s'est généralisé. La peur du ridicule se joint au sentiment de l'honneur pour allumer la colère du mari outragé. Dans plusieurs affaires, j'ai vu le mari raconter qu'après la découverte de son infortune il lui semblait qu'en passant dans la rue tout le monde le regardait avec une curiosité malicieuse, que son rival riait de son déshonneur ; la peur d^ôlre l'objet de la risée publique exaspérait sa colère.

Lorsque le mari acquiert la preuve de l'infidélité de sa femme, il éclate en menaces, ou il s'efforce de cacher son ressentiment sous un calme apparent, qui n'en est que plus menaçant ; car la colère se concentre, s'accumule dans le cœur et finit par faire explosion ;

« La douleur qui se tait n'en est que plus funeste. »

La fréquence des vengeances maritales peut encore ùlre

attribuée à la fréquence des adultères el à la croyance que

le mari a le droit de tuer sa femme surprise en flagrant

délit. Le nombre des prévenus d adultère s'est élevé en

Proal. — Crime et suicide pass. 17

1895 à 1964. Dans son dernier rapport sur l'adminis tralion de la justice criminelle, le garde des sceaux dit « l'adultère continue sa progression ascendante !. »

Parmi les erreurs juridiques qui circulent dans le mondil n'en est pas de plus répandue que celle qui attribue a mari le droit de tuer sa femme et son complice surprise flagrant délit. J'ai vu un mari qui avait assassiné ramai de sa femme et tenté de tuer celle-ci, dire à l'inslructû qu'il avait sur eux droit de vie et de mort. Celle erreu qui fait des assassins, a été propagée par la plupart deséci vains, romanciers, auteurs dramatiques, critiques, mor listes, prédicateurs, docteurs en médecine qui ont écrits le mariage. « La loi, dil le Dr Despine, tolère la vengean homicide du mari *. » — M. le Dr Letourneau commet même erreur dans la préface qu'il a écrite en tète Lï Homme criminel de M. le Dr Lombroso. George Sand commise dans Histoire de ma Vie, S* partie, ch. x. Dans son livre de l'Amour et de la Jalousie, Sthal dénoi la féroce oppression de ce code sauvage qui assure au m outragé le droit de devenir impunément assassin; c'est m phrase de Stendhal littéralement copiée dans son livre; f Amour. — Proudhon approuve le droit donné au mari luer sa femme adultère, tout en refusant à l'amant le di de donner une chiquenaude à sa maîtresse infidèle, pa que celle-ci est libre 3.

Où ne trouve-t-on pas cette erreur? Elle se troi dans Indissolubilité et Divorce du P. Didon, daus les A/vu médico-psijcholotjiques de mai-juin 1891, p. 4 il. Je ne pa pas une semaine sans la rencontrer dans un journal, d une revue, dans un livre. Dans un article de la Se me littéraire de Genève du 23 octobre 1898, M. Henry E deaux s'indigne que le code accorde au mari le droil

(1) Journal officiel. 9 novembre 1897.

(2) Despine. La science du cœur humain, p. 98.

(3) Proudhon. La pornocratie, p. 203, ^08.

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vengeance. Dans r Éclair du 1er novembre 1898, M. Emile Bergerat exprime la môme indignation. Saint-Marc Girardin, qui était professeur à la Sorbonne, membre de l'Académie française, croyait aussi que le code légitime la vengeance maritale ; dans son Cours de Littérature dramatique, il a écrit : « Mais quoi ! si le mari faisait de qui s'est souvent fait dans le monde et ce que la loi n'a pas cru devoir punir, s'il tuait l'amant? »

Ce sont surtout les auteurs dramatiques, qui veulent réformer la loi sans en avoir une connaissance exacte, qui ont donné le plus d'éclat et le plus de véhémence à leurs protestations contre la prétendue férocité du code. « Sans entrer dans de plus complets détails, dit l'auteur des Tetiai//e$9 M. P. Ilervieu, je crois pouvoir avancer qu'un contrat ... qui, en termes presque formels, donne à l'un des contractants et à un seul le droit de mort sur l'autre... ne doit pas être le dernier mot de la civilisation, de la perfection chrétienne, de la sagesse sociale l. » — C'est en se fondant sur le prétendu droit que la loi accorde au mari de tuer sa femme. qu'Alexandre Dumas fils a réclamé le divorce ; il ne pouvait pas comprendre que la loi accordât au mari de tuer et lui refusât le droit de divorcer : « Pauvre loi, disait-il, qui est réduite, n'osant pas libérer les époux parle divorce, à leur permettre implicitement de se libérer par l'assassinat. » « Peut-on imaginer, ajoutait-il, une telle contradiction, un si incroyable écart de justice, de logique et de bon sens, une loi ayant d'un côté toute l'indifférence, tout le scepticisme des nations les plus corrompues et de l'autre toute la cruauté des peuples barbares et des tribus les plus sauvages, inférieure môme à la loi des Quajaz, où la femme n'est tuée qu'au second adultère. » Et par un défaut de logique véritablement surprenant, le môme écrivain qui trouve la loi féroce, cruelle, contradic-

^1) L'Eclair du 14 août 1898.

toire, parce que, d'après lui, elle légitime la vengeance, encourage le mari à user de ce droit de vengeance. Dans Le supplice (F une femme, E. de Girardin et A. Dumas fils commettent la même erreur; Dumont (le mari), s'adressant à Alvarès, (l'amant), lui dit : « J'ai interrogé la loi et lui ai demandé quels moyens elle m'offrait. Je puis vous tuer elle et vous. » Le dénouement de Diane de Lys repose sur celle erreur que le mari a le droit de tuer la femme adultère et son complice surpris en flagrant délit. Dans la scène xiu de l'acte IV, le mari refuse de se Lattre avec l'amant, en disant : « A quoi bon me Lattre avec vous, quand j'ai le droit de vous tuer? » Il tue ensuite l'amant, en invoquant le droit de le tuer. Dans la Femme de Claude, A. Dumas représenle encore le meurtre de la femme adultère comme un acte de justice accompli au nom de la loi.

]\on seulement, ces deux derniers drames sont fondés sur une erreur juridique, mais c'est cette erreur qui a été le principe de la campagne qu'A. Dumas a menée co.ilre l'indissolubilité du mariage. Puisque le code, disait-il. accorde aux époux le droit de se libérer par l'assassinat, pourquoi ne leur accorderail-il pas le droit de se libérer par le divorce? Il y a contradiction à donner au mari le droit de dissoudre le mariage par le revolver et à lui refuser le droit de le rompre par le divorce. La contradiction, que le célèbre écrivain voyait dans la loi, n'existait que dans son imagination. Ya\ effet, loin de reconnaître au mari le droit de tuer sa femme surprise en flagrant délit d'adultère, la loi punit ce meurtre de 1 à 5 ans d'emprisonnement.

L'erreur d'A. Dumas et de tous les écrivains qui Font commise avec lui vient de ce qu'ils ont mal interprété, par ignorance du langage juridique, les termes de l'article 321, § 2 du code pénal, ainsi conçu : « Dans le cas d'adultère prévu par l'article 336, le meurtre commis par l'époux sur son épouse, ainsi que sur le complice, à Tins-

tant où il les surprend en flagrant délit dans la maison conjugale, est excusable. » A. Dumas donnant au mot excusable le sens qu'il a dans le langage ordinaire a cru qu'il était synonyme de justifié, légitimé. Or, dans la langue du droit il faut distinguer Yexcuse et le fait justificatif. L'excuse atténue la culpabilité, le fait justificatif la supprime. Ainsi par exemple, la provocation est une excuse, tandis que la légitime défense est un fait justificatif. « Lorsque le fait d'excuse est prouvé, dit l'article 326. s'il s'agit d'un crime emportant la peine de mort ou celle des travaux forcés à perpétuité, la peine sera réduite à un emprisonnement de 1 an à 5 ans. »

La contradiction qu'Alexandre Dumas relevait entre la loi civile et la loi pénale n'existe donc pas, mais elle existe dans ses écrits; lui qui s'élève contre la cruauté du code. qui d'après lui accorde au mari le droit de tuer sa femme, crie au mari de la femme adultère : tue-la. Dans l'Affaire Clemenceau cl la Femme de Claude, le mari tue la femme adultère avec sérénité, on dirait qu'il remplit un devoir, un sacerdoce en donnant la mort. L'auteur dramatique, si indulgent pour la courtisane, n'admet qu'une peine contre la femme adultère : la mort. Le mari, dans ses drames et dans ses romans, lue la femme comme un lapin, ou plutôt comme une « guenon ».

C'est en se fondant sur cette prétendue contradiction qui aurait existé entre la loi pénale qui permettrait au mari de tuer sa femme et la loi civile qui lui défendait de rompre le mariage, que beaucoup de députés et de sénateurs ont voté le rétablissement du divorce. M. Eugène Pelletan a lui-même commis cette erreur; le mari, dit-il dans son livre intitulé la Mère, p. 309, « peut encore tuer la femme. il peut tuer l'amant; le code pénal lui en donne le droit ». Comme le rétablissement du divorce a été voté à une très petite minorité, on peut se demander si ce vole n'est pas dû en partie à celte erreur.

Les écrivains, qui avec A. Dumas out proposé le rétablissement du divorce, avaient espéré qu'il supprimerait les vengeances maritales. Puisque le mari, disaient-ils. pourra répudier sa femme coupable, pourquoi aurait-il recours à la vengeance ? Dès l'instant qu'il pourra lui envoyer une assignation en divorce, il n'aura plus besoin de lui envoyer des balles dans la tète. L'expérience n'a point justifié ces prévisions. La loi sur le divorce n'a point préservé les femmes adultères du couteau et du revolver de leurs maris. Le nombre des divorces augmente chaque année '. mais on ne voit pas diminuer les vengeances maritales. Les maris prennent de plus en plus l'habitude de se débarrasser de la femme adultère et de son complice par les moyens violents, malgré la facilité qu'ils ont de rompre le mariage par le divorce. Dernièrement à Marseille, en plein jour, sur une place publique, un mari outragé a planté son couteau dans la poitrine de sa femme. Un autre l'a jetée par la fenêtre.

Le jury, il est vrai, acquitte souvent les maris qui ont tué la femme adultère, mais la loi n'est pas responsable de ces acquittements; elle punit le meurtre de la femme adultère, c'est aux jurés à l'appliquer. Au surplus, le jury condamne quelquefois le mari meurtrier de sa femme. Voici un exemple provenant d'une aflaire qui a eu lieu à Cannes. il y a quelques années, au moment où A. Dumas s'y trou-

(1) v Les demandes directes en divorce progressent toujours régulièrement >». dit 1<: ministre iU> la justice dans la statistique de 1 "année 1894 publiée en IS'.i.'i; de :; i<io en Isstf elles se sont élevées à 867:$ en 1804. Sur ces 8ti7:i actions. •j«»«»| ont été intentées par le. mari, ,Mi82 parla femme.

Le iiniiilirc des demandes en séparation avait décliné après le rétablissement du divorce: il s'est relevé depuis l'année 18W0. où il atteint 2041. s élevant ensuite progressivement à -ju.V.i. 2IW4. 'J171 et à24Uoen 1804.

C'est dans la population ouvrière, que le divorce est le plus fréquent. Il est plus rare parmi les commerçants et industriels, mais il fait des progrès parmi les propriétaires rentiers et les personnes exerçant les professions liber des. Il augmente aussi dans les populations rurales. Et cependant pour rendre le divorce encore plus l'iéquenl, des écrivains de talent, Paul ller\ieu dans 1rs Tc.huilles. Paul et \i«tor Marpucrilte dans leurs romans, proposent d'accorder le divorce par consentement mutuel et même par la volonté d'un seul des conjoints.

l'adultère de LA FEMME 203

vait. Les époux D... Vivaient en mauvais termes, par suite d'une divergence de goûts très marquée ; le mari n'aimait pas le monde, tandis que sa femme adorait les soirées, les réceptions et le théâtre. Le hasard des relations mondaines leur fit connaître M. A... qui ne tarda pas à entrer dans leur intimité. Ses assiduités éveillèrent les soupçons de IL D..., qui acquit bientôt la preuve de l'infidélité de sa femme. Les époux se séparèrent, puis ils reprirent la vie conjugale et vinrent passer l'hiver de 1892 à Cannes dans un hôtel, où Mmc D... occupait une chambre et un salon à l'entresol, tandis que son mari, sa mère et ses enfants logeaient au premier étage. Le 17 février, le mari ayant trouvé le nom de M. A... sur les registres de l'hôtel eut des soupçons ; il alla écouter à la porte de l'appartement de sa femme, et ayant cru entendre la voix de son ancien rival, remonta chercher son revolver, pria le secrétaire de l'hôtel de l'accompagner, puis se faisant ouvrir la porte de sa femme, il aperçut M. A... qui cherchait à se dissimuler derrière le canapé ; il lui tira à bout portant trois coups de revolver. Mortellement blessé. M. A... fut reconduit à sa chambre, où il expira le lendemain. Traduit devant la cour d'assises des Alpes-Maritimes, le mari fut condamné à un an d'emprisonnement1.

Le divorce ne supprime pas la vengeance maritale, ni la vengeance féminine, parce qu'il ne supprime pas la jalousie, la colère. Lorsque la femme Panckouke fut jugée pour avoir tiré trois coups de revolver sur la maîtresse de son mari, le président lui dit : « Pourquoi n'avez-vous pas donné suite à votre demande de séparation ? » — «Parce que je ne voulais ni séparation, ni divorce, répondit l'accusée, je voulais mon mari. » Pendant l'instance en divorce, après le divorce, on constate des drames sanglants;

(1) Sa femme rentra dans une maison de retraite, d'où elle écrivit à son mari de nombreuses lettres, pour obtenir son pardon, qui ne lui fut pas refusé; elle n'a pas tardé à oublier la lin tragique de son amant.

lorsque le mari même divorcé, voit sa femme aux bras d'un autre, la colère, la jalousie, s'emparent quelquefois de lui au point de le pousser à des violences.

Après avoir encouragé le meurtre de la femme adultère, le drame et le roman contemporains prêchent aujourd'hui le pardon. Entre le meurtre et le pardon, qui peut rendre le mari ridicule, se place une solution, qui concilie mieux la dignité du mari avec le respect qu'il doit avoir pour la vie de sa femme, c'est la séparation méprisante :

« Ne peut-on se venger à moins qu'on n'assassine1 ? »

On peut se venger par le mépris.

(1) Corneille. Attila.

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