DES SUICIDES ET DES CRIMES PASSIONNELS
« Cette passion a obtenu si grande force et tant d'honneur, que ceux qui lui doivent rogner les ailes... ce sont ceux qui la magnifient le plus et idolâtrent. »
Plutarque.
Il y a toujours eu des crimes passionnels. Chez tous les peuples, sous toutes les latitudes, l'amour, la jalousie, la colère et la vengeance agitent le cœur de l'homme ; or, les mêmes passions produisent partout les mêmes crimes. Dans tous les pays on trouve des Clytemnestre, des. Hermione, des Roxane et des Phèdre, des Othello, des Roméo et des Werther. Chez les peuples anciens, comme chez les peuples modernes, on a vu des femmes adultères empoisonner leur mari avec la complicité de leur amant, des maris outragés tuer leur femme coupable, des filles séduites et des femmes délaissées se venger de leur amant ou de leur mari infidèle, et des amants malheureux mourir d'amour ou se tuer de désespoir.
Les crimes passionnels ne sont donc pas nouveaux ; ce qui est nouveau, c'est leur fréquence ; ce qui est inquiétant pour la sécurité publique, c'est l'indulgence du jury pour ce genre de crime.
Tocqueville avait espéré que les progrès de la démocratie amèneraient la régularité des mœurs, et que les désordres et les crimes passionnels iraient en diminuant1.
(li De la Démocratie en Amérique, 3« partie, ch. xi.
Ses prévisions ne se sont pas réalisées. Autrefois, les magistrats ne constataient qu'un petit nombre de crimes passionnels. En 1864, par exemple, il n'y a eu aucun cas de vengance féminine, dans le département des Bouches* du-Rhône; aujourd'hui, il y en a une moyenne de huit à dix par an. 11 en est de môme partout. Si l'énergie, comme le prétendait Stendhal, consiste à brûler le visage d'un amant volage, à poignarder une femme qui résiste trop ou qui ne résiste pas assez, jamais la France n'aura compté autant d'hommes et de femmes « énergiques » qu'aujourd'hui. Dans le dernier rapport publié sur l'administration de la Justice criminelle, M. le Garde des Sceaux constate que « les délits de violence, de haine et de luxure ont subi une augmentation numérique l ». Nous assistons à une recrudescence de la haine, en amour comme en politique. À la tribune et dans la presse on célèbre la beaulé de la haine : « entre toutes les haines, dit M. Barres, la plus intense, la plus belle, la reine des reines enfin, c'est colle qu'exhalent les guerres civiles 2 ». L'esprit de haine souffle partout; on se hait avec fureur, môme en amour.
Stendhal reprochait aux hautes classes d'autrefois leur répugnance pour le scandale, leur souci des bienséances et de la morale. Il ne pourrait plus leur adresser aujourd'hui le môme reproche. Les hautes classes rivalisent, le revolver à la main, avec les coiffeurs, les cordonniers, les cochers, les cuisinières et les femmes de chambre. On ne compte plus les Othello et les Uermione, les Oreste et les Roxane, que jugent les cours d'assises et les tribunaux correctionnels, dans toutes les classes de la société. La société fait étalage de sa sensibilité, et cependant jamais la passion n'a été aussi vindicative, jamais l'amour n'a percé autant de poitrines, brisé autant de crânes, brûlé autant de visages, crevé autant d'yeux. Les flèches mythologiques de
(1) Journal officiel, 10 mai 1896.
(2) Du sany, de la volupté et de la mort, p. 8ii.
l'amour sont aujourd'hui de vrais poignards, des couteaux aiguisés, des revolvers chargés qui ne se contentent pas de blesser les cœurs par métaphore ; le sang coule à flots des blessures qu'ils font, et le spectateur de ces drames sanglants de l'amour peut dire avec Oresle :
« Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi. »
A aucune époque non plus on n'a vu autant de suicides et de doubles suicides par amour. A Marseille, dans l'espace d'un mois, j'ai observé trois doubles suicides passionnels, dans le même arrondissement.
Les principales causes de cette fréquence des crimes passionnels sont : l'indulgence extrême du jury pour ce genre de crime, la précocité de la jeunesse contemporaine pour la débauche et l'alcoolisme, la corruption de l'esprit par les sophismes que le roman et le drame modernes ont inventés et propagés pour excuser le* suicide et les crimes passionnels, les progrès du nervosisme et l'insuffisance de la loi pour la protection de la fille séduite.
Impitoyable pour le vol, le jury est indulgent jusqu'à l'impunité pour le crime passionnel et, d'une manière générale, pour tous les délits contre les mœurs.
11 pardonne aisément les crimes que l'amour fait commettre. Les juges étaient moins indulgents autrefois pour le crime passionnel. Tacite raconte comme un crime étrange un meurtre par jalousie commis par un tribun du peuple, Octavius Sagitta, et dit que l'auteur de ce crime passionnel fut poursuivi par le Sénat, d'après la loi sur les assassins '. — Dante place aux enfers le mari qui tua Françoise de Rimini. — Au xvic siècle, les mœurs étaient bien violentes, et cependant de Thou raconte que, lorsque Baleins, gouverneur de Lectoure, poignarda un officier qui avait abusé de sa sœur, en lui promettant le mariage, le
(I . Tacite, Annale*, liv. XIII, § ».
roi de Navarre fut effrayé de l'audace de Baleins et de l'énormité de son crime (L. II). Le jury est moins effrayé que le roi de Navarre de l'audace de ceux qui tuent par amour et par jalousie ; à mesure qu'il se montre de plus en plus sévère pour le vol, il devient de plus en plus indulgent pour le crime passionnel. Le jury de la Seine, en particulier, a des trésors d'indulgence pour les femmes abandonnées qui se vengent de l'abandon par le vitriol ou le revolver. Les accusées le savent et, lorsqu'elles ont la possibilité d'exercer leur vengeance en province ou à Paris, elles optent pour Paris. La femme Panckouke, qui aurait pu tuer sa rivale en province, attendit qu'elle fût rentrée à Paris pour la frapper. « En province, dit-elle, les jurés sont trop bêles ; c'est à Paris que je la tuerai. » C'est ce qu'elle fit et, suivant ses prévisions, le jury de la Seine Tacquitta# D'où vient que les jurés oublient si bien les souffrances, les blessures, la mort môme de la victime et rendent de fréquents verdicts d'acquittement au profit des accusés de crimes passionnels? Les raisons de cette indulgence sont multiples. On a écrit tant de romans et de drames sur la beauté du crime d'amour, sur la grandeur d'âme de l'assassin amoureux, sur la sainteté de la prostitution et la réhabilitation par l'amour, que l'opinion publique a été pervertie par ces sophismes littéraires. Le jury est le reflet de l'opinion publique. Si la sociélé est aujourd'hui en pleine anarchie et ne sait môme plus se défendre, c'est parce que la politique et la littérature d'imagination ont répandu les sophismes à pleines mains, augmenté le nombre des droits de l'homme et de la femme et diminué le nombre de leurs devoirs. Pendant que le socialisme révolutionnaire réclame le droit à l'insurrection pour le citoyen, le droit au travail, le droit au crédit et au capital pour l'ouvrier, le droit à la jouissance pour le pauvre ; — le roman, la poésie et le drame modernes ont inventé le droit au suicide, le droit à l'amour, le droit à l'adultère, le droit à la vengeance
LK CHINE ET LK Sl'ICIDE PASSIONNELS
pour les amanls délaissés cl les maris outragés, le droit a* blasphème cl le droit à la pension alimentaire pour l©* poètes Tous les jours, on voil surgir de nouvelles re?e*vdications contre la société. Les auteurs et compositeurs c^e musique réclament le droit à la représentation ; des ar~*3 cals, le droit à la diffamation. Dernièrement, à u«=i audience de la huitième chambre du tribunal correction»- < de la Seine, j'ai entendu des garçons laitiers revendiqua ^ le droit an mouillage '.
La revendication de tous ces droits a pour effet de reX cher tous les liens sociaux, de supprimer tous les dévoie Le droit à l'insurrection supprime le devoir de respect-^ les pouvoirs sociaux. Le droit au crédit dispense du deve^ de le mériter. Le droit au suicide fait disparaître le deve^ de supporter les épreuves de la vie. Le droit au capiT* supprime le devoir de l'épargne. Le droit à la pension cii mentaire affranchit le poète du devoir d'attendre le pr de ses écrits d'après la loi ordinaire de l'offre et de demande. Le droit à ï amour délie du devoir de fidélL conjugale. Le droit à la vengeante supprime le devoir respeeler la vie d'autrui.
Les sopliismes sont contagieux. Les jurés en sont impi gnés. Les romans el le drame ont tant célébré la beauté crime d'amour el légitimé la vengeance, que les juré oubliant la mission qu'ils onl reçue, ne savent plus défendi la société et s'attendrissent, non sur les victimes, mais si les auteurs des crimes passionnels. Les Français, moi attachés que les Anglais à leurs lois, à l«urs institutions, leurs traditions, sont plus accessibles aux sophismes li raires ; ils ont le culte du talent jusqu'à la superstition. Il pardonnent tout au talent de l'écrivain en vogue, mai
[\ . L'anarchie complète les droits «le l'homme eu réclamant \e dt-oit c~ vol et le druif an ini'urtrr. — hostoiewsky fait «lire dans un de sesroma il un membre des Sociétés secrètes de la Kussie : - le crime n'est pas ui folie, comme le veut Littré, mais une idée saine, presque un devoir, m tous cas une noble protestation. »
quand cet écrivain met à la mode des paradoxes qui ruinent la société ; les mêmes hommes qui ne respecteront pas les lois et les institutions sociales les plus sages, n'oseront pas se permettre la moindre critique contre le romancier à la mode. En outre, la parole émue de la défense exerce une prodigieuse influence sur des hommes inexpérimentés, qui ne connaissent pas les habiletés de l'art oratoire et se laissent prendre aux effets d'audience, aux incidents préparés. On voit quelquefois des jurés, transportés par l'éloquence de l'avocat, oublier leur rôle de juge et applaudir comme au théâtre, en môme temps que l'auditoire. Un avocat éloquent, sachant émouvoir le cœur des jurés et endormir leur raison, peut jeter le doute dans leur esprit sur les faits les plus certains, appeler l'intérêt et la sympathie sur l'auteur du crime, faire oublier les souffrances de la victime et la nécessité de la défense sociale J. Il enlève l'acquittement. La puissance de la parole sur des esprits inexpérimentés est telle, que des accusés de crimes bien établis, en entendant leur défenseur s'apitoyer sur leur sort, finissent par douter eux-mêmes de leur culpabilité. Un forçat disait au Dr Lauvergne : « Ce qui m'a le plus étonné dans le monde, c'est la défense de mon avocat ; j'étais tout surpris en rentrant au cachot, après une séance de cour d'assises, de me croire honnête homme. Oui, monsieur, mon défenseur m'avait convaincu. » Depuis la suppression du résumé, qui mettait un intervalle entre la défense elle verdict et permettait aux jurés de secalmer, de se ressaisir, le verdict est rendu sous l'influence de l'émotion produite par une plaidoirie enflammée. Les jurés transportent au Palais de justice les habitudes du théâtre. Le public de son côté se rend à la cour d'assises avec autant
(I) C'est cette séduction exercée par la parole sur les foules, qui explique le nombre toujours croissant des avocats qui sont nommés députés. Le médecin peut seul lutter de popularité avec l'avocat, surtout quand il ne fait pas payer ses visites.
d'empressement qu'au théâtre ; il y apporte les mêmes dispositions d'esprit, il y cherche des émotions. Le défenseut de l'accusé et le ministère public cherchent à impressionner le jury, le premier par des effets d'audience, par la r**e des enfants, des parents de l'accusé, le second parlar*-** des vêtements tachés de sang de la victime, par l'exhik»* lion des pièces à conviction, du couteau ou du revolver ^3 l'assassin. La justice des assises est une justice IhéàtraB- < Ce besoin de tout dramatiser, la justice comme la pc^ "3 tique, nous vient de l'amour passionné du théàlre. M^ même que le théâtre est souvent une cour d'assises, cour d'assises est un théâtre.
L'émotion des jurés se comprend, lorsqu'ils ont dev»— J eux une jeune fille, séduite par des promesses de maria^"' abandonnée par l'amant qui l'a rendue mère, portant ^ "■ ses bras un petit enfant et leur tenant le langage que teo -sra dernièrement une jeune accusée à M. le juge d'instructif^3 d'Aix : « J'ai le plus vif regret de ce que j'ai fait; mais qu'^3 se représente l'état d'esprit dans lequel j'étais. Après ave^* été séduite par mon amant, qui n'avait rien négligé po "■entraîner ma chute, non seulement je me vois abandons ^ par celui qui avait juré de m'épouser et qui manqua à lo "■ ses serments, mais il a voulu encore m'ôter toute espérai* * en épousant une autre jeune fille que moi. Bien plus, n «^ seulement il m'a déshonorée, mais il veut me couvrir d'» 3 faillie en prétendant que mon enfant n'est pas de lui... — ne suis pas la première que ce malheureux a perdue. T appris depuis qu'il avait trompé une autre jeune fil ^ M. B..., qu'il a abandonnée après l'avoir rendue m^^" comme moi. »
Il est humain, il est juste de chercher tout ce qui p^^ atténuer la culpabilité d'une pauvre femme qui a beauco *souffert. Lorsque Dante rencontra aux enfers Francesca. 4 Rimini. il lui dit : « Francesca, tes malheurs me re **: plissent de tristesse et de pitié; ils nie font pleurer.---
Hélas! combien de doux pensers, combien de désirs font menée à ce pas douloureux! » Le jury n'a donc pas tort d'être, lui aussi, ému par les malheurs de la jeune fille séduite et abandonnée, qui, à bout de force et de courage, souffrant du froid et de la faim, n'ayant pas de quoi nourrir et vêtir son enfant, se laisse entraîner, dans un moment de désespoir, à un acte de violence sur son séducteur, qui lui refuse tout secours et menace de la faire arrêter. Devant cette femme qui n'aura pas de mari, devant cet enfant qui n'aura pas de père, la pitié se comprend quand la jeune accusée dit au jury : « A celte heure, je regrette amèrement d'avoir cédé à la funeste pensée de me venger de Louis R... Je compatis à sa situation, mais s'il est malheureux, je suis aussi bien à plaindre. Il m'a déshonorée. Je suis chassée de la maison paternelle ; mes parents m'ont dit qu'ils ne me recevraient jamais plus. Quand je sortirai de prison, je n'aurai plus d'asile, je serai sans ressources, j'aurai un enfant à nourrir et j'en serai réduite à aller mendier mon pain. »
Mais ce ne sont pas seulement des jeunes filles sans expérience qui se vengent du séducteur qui %ne veut pas leur rendre l'honneur qu'il leur a ravi, — des femmes mères, des veuves expérimentées revendiquent le droit de se venger des jeunes gens qu'elles ont séduits ; des femmes galantes qui ont eu des enfants avant de nouer des relations avec le jeune homme qui les abandonne, ou qui même se donnent à la première rencontre dans la rue ou dans un bal public, tirent aussi des coups de revolver ou jettent du vitriol sur leurs amants de passage, et cependant le jury les acquitte. Je vais citer, à titre d'exemple, une affaire récente jugée par la cour d'assises des Bouches-du- Rhône et suivie d'acquittement. Une jeune fille corse était descendue de son village à Ajaccio, pour préparer un examen. Elle se conduisit bien durant la première année, mais la seconde, elle commença à fréquenter les bals publics.
Phoal. — Crime et suicide pass. 19
Admise à subir les épreuves d'un concours pour l'admission à l'administration des postes, elle fut surprise copiant, *[ rayée de la liste des postulantes. Au lieu de rentrer dan sa famille, elle resta à Ajaccio, cherchant des aventura Elle fit à un bal public la connaissance d'un employé d« postes et devint sa maîtresse; après avoir eu d'autres li» sons, une grossesse survint. Son frère et son oncle vin» trouver l'amant et le sommèrent d'épouser sa maîtres^ Mais, devant les preuves qui leur furent données de 11 : conduite de la jeune lille, ils n'insistèrent pas. Bienft. après, l'employé des postes quitta Ajaccio, vint à Marseil et songea à se marier. Son ancienne maîtresse l'aym appris, acheta un pistolet et s'exerça au maniement de cz arme ; puis elle vint à Marseille et tua son amant de de ~ coups de pistolet. Le jury l'a acquittée, bien qu'il résul I de l'instruction que la jeune fille se livrait à la proslifl tion.
Ces acquittements peu justifiés rendent les crimes ps sionnels plus fréquents. Des vitrioleuses, avant de brù 1 leur amant, s'informent du résultat des poursuites exercS contre des femmes qui ont commis le même attentat. Si verdict a été négatif, on les entend s'écrier : « Eh bien! j'en suis quitte pour quelques jours de prison préventif je puis bien me payer le plaisir de me venger de mamant. >■ Les femmes ne se contentent plus de vitriol l'amant qui les a abandonnées; avant d'être délaissées, elles ont des raisons de craindre l'abandon, elles orecours au vitriol. Des femmes galantes retiennent leu amants de passage en les menaçant du vitriol, en cas « rupture. Dans un seul département, celui des Bouches-du Rhône, j'ai constaté 1G vitriolages déférés à la cour d'as sises dans la seule année 1879. D'autres affaires du môm< genre, n'ayant pas eu de graves conséquences, sont cor reclionnalisées. Les femmes délaissées ne se contenten pas de vitrioler les amants qui refusent de les épouser, i
y en a qui, pour se venger des parents qui refusent leur consentement, leur jettent aussi du vitriol. Il y a quelques années, à Sisteron, une femme abandonnée a jeté du vitriol à la mère de son amant.
Les femmes qui jettent le vitriol ne se préoccupent pas des personnes qui sont à côté de leur victime, elles répandent le vitriol au hasard; elles ne blessent pas seulement Thomme dont elles veulent tirer vengeance; les passants reçoivent souvent les éclaboussures du liquide corrosif.
C'est par erreur qu'on a dit que le vitriolage a été mis à la mode par le crime de la veuve Gras en 1896; il était pratiqué depuis longtemps dans le Midi, en Provence notamment. J'ai instruit une affaire de vitriolage en 1870. La môme année, dans le môme département, une autre jeune fille, qui avait vitriolé son amant, disait au juge d'instruction : « Comprenant que je n'étais pas assez forte pour lui porter un mauvais coup, je m'arrêtais à l'idée de lui jeter du vitriol au visage ; j'avais entendu dire que d'autres jeunes filles abandonnées avaient usé de ce moyen pour se venger. » L'année suivante, un autre vitriolage eut lieu aux environs d'Aix. Le nommé G... avait eu, avant son mariage, des relations avec une servante de ses parents ; ceuxci les ayant remarquées, congédièrent la servante et marièrent leur fils. Celui-ci perdit sa femme ; il reprit ses relations avec son ancienne maîtresse qui eut un enfant, mais quelque temps après il l'abandonna et songea à se remarier. La servante congédiée résolut de se venger; elle lui lança en plein visage une bouteille d'acide sulfurique. La victime perdit les yeux au milieu d'atroces souffrances. L'acide sulfurique avait été jeté en telle abondance, que les vêtements furent détruits en partie et que les pierres formant l'encadrement de la porte furent décomposées. Le jury acquitta la vitrioleuse.
L'exemple des vitrioleuses est devenu contagieux ; des
hommes l'ont imité. Des jeunes gens emploient le vitriol, pour contraindre la jeune fille qui les repousse à devenir leur maîtresse ou leur femme légitime : « Si elle ne cède pas, ou si elle ne veut pas m'épouser, je la brûle, » disentils. Ils emploient quelquefois les mêmes menaces à l'égard des parents de la jeune fille. Un jeune homme, qui demandait la main d'une jeune fille, furieux d'être repoussé disait au père de la jeune fille : « Réfléchissez bien! l'union ou la mort! Réfléchissez bien, il y aura deux enterrements. » Il acheta un fusil et commença par ajuster la jeune fille ; elle eut beau demander grâce, il lui fil sauter la cervelle, en disant : « Maintenant, c'est au lour du père. » — Des amants congédiés se vengent de leur maitresse de la même manière. — Des hommes, qui ont détourné des femmes mariées de leurs devoirs, les menacent les vitrioler lorsqu'elles veulent rentrer au domicile conjugal. Le nommé Marais avait détourné une jeune femme du domicile conjugal ; celle-ci ne larda pas à regretter sa faute et chercha à obtenir le pardon de son mari. Marais s'opposa au retour de sa maîtresse auprès de son mari en lui disant : « Si tu me quittes, je te défigurerai » ; il réalisa ses menaces.
Les habitudes de vengeance se sont généralisées. Des jeunes filles sont tellement effrayées des menaces de vengeance qui leur sont adressées, qu'elles épousent des hommes qu'elles n'aiment pas, mais dont elles ont peur. J'ai vu un cas encore plus singulier : une jeune ouvrière voulait quitter son amant pour se marier ; l'amant la menaça de la tuer, si elle le quittait ; n'osant pas donner suite à son projet de mariage et ne se sentant plus le courage de rester avec celui qu'elle n'aimait plus, elle se donna la mort.
Si les jurés ne viennent pas au secours de la loi, pour faire respecter la liberté et la vie humaine, l'habitude de se faire justice ira en se généralisant, et elle nous fera des
CAUSES DE FREQUENCE 2'.'3
mœurs de sauvages. On voit de plus en plus des débiteurs se venger des poursuites de leurs créanciers, — des maraudeurs et des braconniers se venger des gendarmes et des gardes champêtres, — des militaires punis se venger par l'outrage ou la violence de leurs officiers qu'ils trouven1 trop sévères, — des domestiques congédiés se venger de leurs patrons, des ouvriers de leurs patrons, — des plaideurs mécontents se venger de leurs juges. Un juge du tribunal d'Aubusson a été tué par un plaideur, un juge du tribunal d'Apt a été blessé, un juge d'instruction du tribunal de la Seine a été dernièrement frappé au visage d'un coup de feu par une femme qui se disait victime de la justice. Des anarchistes font sauter les maisons habitées par des magistrats, dont ils veulent se venger. Des acteurs et surtout des actrices siffles se vengent des critiques. Un sculpteur, J. F..., mécontent d'un rapport d'expert, dans une contestation commerciale, s'est élancé sur celui-ci un poinçon à la main et lui a fait à la poitrine et au ventre de très graves blessures. La cour d'Alger a condamné à l'emprisonnement un ancien préfet, qui avait porté dos coups au directeur de l'école, à la suite d'explications très vives parce que son fils avait été refusé à un examen. Des artistes admirent les « gestes » des anarchistes qui lancent des bombes, pour se venger des bourgeois. Ceux qui n'osent pas encore se venger par crainte de la répression. attendent une révolution pour se venger do la société. Depuis quelques années, les magistrats sont exposés à recevoir à la tôle le soulier que leur lancent les prévenus, pour se venger des peines qui leur sont appliquées.
La vengeance est la passion la plus anti-sociale ; c'est celle qui fait verser le plus de sang. C'est pour se venger que les partis politiques se proscrivent mutuellement. C'est la vengeance qui, dans les temps de révolution, fait couler le sang des prêtres, des nobles, des bourgeois. Les terroristes appelaient la guillotine la vengeance du peuple. Les
20 i LE «.MME ET LE SUICIDE PASSIONNELS
politiciens sou file ni la haine entre les classes. Des catho- j liques ont persécuté les juifs, pour venger sur les descendants le crime que leurs ancêtres avaient commis en crucifiant Jésus-Christ. Des protestants persécutent les catholiques pour se venger de la révocation de l'édit de Nantes. Charpie parti qui triomphe veut exercer des représailles contre le parti vaincu. Toujours la haine, toujours l'esprit de vengeance.
Les mœurs corses tendent à s'acclimater sur le continent parce que les crimes inspirés par la vengeance ne sontp^ assez sévèrement réprimés. Or. il faut qu'on, le- sache, n'y a pas de passion plus difficile à déraciner que la peu^ sion de la vengeance, lorsqu'elle est entrée dans 1^ mœurs et passée dans le sang1. La vendetta se perpétua aujourd'hui encore dans les familles corses; les bandSsont même utilisés dans les élections. Nous avons eu dernièrement à Aix. un exemple remarquable de celte persL : tance de la vendetta. Un jeune soldat fut trouvé assassine le coupable éiait un de ses compatriotes, qui s'était rendu Àix. pour venger une haine de famille, qui remontait à pl~« sieurs générations. La mère et ses sœurs l'avaient accoiV pagné, pour l'encourager et l'aider dans l'exécution de cet *" vengeance : un prùtre, qui était leur parent, était venu lc^ même de Corse à Aix. pour arrêter le logement de famille. A l'audience, la sœur de la victime est venue di^ que sur quatre frères qu'elle avait, trois avaient été tués « que le quatrième était dans le maquis. Voilà où on C5 arriverait si par une indulgence excessive pour les crira^ passionnels, le droit, à la vengeance passait dans Ich mœurs : au profit du mari outragé par l'adultère de & femme ; — au prolil de la femme abandonnée qui diU"
• Il Larenairc avnnail .pic t«»us ses rrimes étaient venus de ce qu'il n'av» j.'unais pu v.iiiicrr le liesuiu «le. la veimr.mre : » Oui, mon cher M. R. - «lisait il à suit pmfesMMir. j'ai vaincu alnrs toutes mes passions, Imroi : une, la wnjL'eanre. »
« le mariage ou la mort j> ; — au profit du jeune amoureux poursuivant la femme dont il est épris de cette menace de mort : « Sois à moi ou je tue ! l'amour ou la mort. »
En Suisse, le jury est, au contraire, extrêmement sévère, trop sévère môme pour les crimes passionnels. Le seul détenu pour crime de ce genre, que j'ai trouvé, en 1806, dans la prison do Lausanne, était un mari qui avait tué sa femme par jalousie : en France, il aurait été acquitté : en Suisse il. fut condamné à la réclusion perpétuelle, parce que la. peine de mort a été abolie dans lo canton de Vaud. Il existait cependant beaucoup de circonstances atténuantes en faveur de ce mari égaré par la jalousie : ses bons antécédents, son repentir, l'inconduito do sa femme. Entre cotte sévérité draconienne et l'acquittement, il y a place pour une condamnation atténuée.
Une autre cause de lar fréquence des suicides et crimes passionnels vient de la précocité de la jeunesse contemporaine pour la débauche. En 1892. par exemple, il y a eu 87 suicides d'enfants âgés de moins de seize ans, et 475 suicides de jeunes gens des deux sexes âgés de seize à vingt et un ans. Or, le plus grand nombre de ces suicidessont déterminés par l'amour contrarié, la jalousie, la débauche. De 1835 à 1844, il n'y avait eu en moyenne que 19 suicides de mineurs âgés de moins de seize ans1.
Jamais la jeunesse n'a été aussi précoce pour le suicide et le crime passionnels. On entend des jeunes filles de quinze, seize ans, s'écrier : « Ah ! que je m'ennuie ! que je suis lasse de la vie ! je voudrais ôlre morte. » Ce grand ennui vient presque toujours d'une déception amoureuse. Ces suicides passionnels de jeunes filles sont fréquents chez les ouvrière. Les parents partent le matin pour leur travail, laissant une jeune fille encore endormie; à leur retour, ils la trouvent pendue ou asphyxiée, et quand ils»
(1) Annules métlico-psi/cholttf/Mjues, 1855, p. (il.
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recherchent la cause d'un si grand désespoir qui leur a échappé, ils apprennent que c'est un chagrin d'amour qui a fait désirer la mort & leur enfant, qui s'amusait naguère encore à la poupée. Les parents d'une enfant de quinze ans trouvant morte à la rentrée de leur travail leur fille, qu'ils avaient laissée le malin tranquillement couchée dans son lit, interrogent les voisins et ils apprennent qu'on l*a vue dans la journée se rendre avec une chaise à l'endroit où elle a été trouvée pendue, marchant lentement, la l£t.e Laissée, plongée dans ses réflexions ; le motif de ce désespoir était un amour qu'elle avait conçu pour un jeu«3e homme, qui avait pris ailleurs un engagement.
On voit même des enfants de seize, dix-sept ans, ^c suicider avec Irurs maîtresses qui sont encore plus jeunes ^- ■« Il y a quinze jours, dit un père de famille, mon enfa M**- \ dix-sept ans) m'a dit qu'il aimait Marie Y... et qu'il ^^e suiciderait avec elle. Je n'ai pas fait attention à ce prop» ^ * Mercredi dernier, il a quitté le domicile paternel. >» Lepè-^"^ de la jeune fille fait la même déclaration : « J'ai appri ^' dit-il, que ma fille fréquentait un jeune homme et qu'el ■• * a dit quelle se suiciderait. »
Même précocité des jeunes filles pour le meurtre pa sionnel. Les Irihunaux jugent des vilrioleuses de quins ans.
Des enfants de quatorze, quinze, seize ans se suicidei pour des chagrins d'amour ou tuent leurs maîtresses pa jalousie. Celle précocité pour le suicide et le meurtr passionnels vient de leur précocité pour la débauche l'alcoolisme. Comme ils prennent des maîtresses, à un àg où la raison et la volonté ne sont pas plus formées que 1* corps, les impressions violentes de l'amour et de la jalousie sont trop fortes, pour qu'ils puissent les maîtriser^ - Incapables de supporter des chagrins d'amour, qui ne sou * pas de leur ûge, ils se tuent. Incapables de dominer le^ transports de la jalousie, ils tuent. Des gamins de quinze?
ont des maîtresses de quatorze ans ; et même quelqueplusieurs maîtresses. Nous avons eu à juger à la huie chambre du tribunal correctionnel de la Seine un înu âgé de seize ans qui avait deux maîtresses, Tune latorze ans, l'autre de quinze ans ; une de ces maiîs étant montée sur des chevaux de bois, emporté par ousie, il lui dit qu'il « la décollerait » ; une autre il lui donna un rendez-vous dans ces termes : « Si tu le rendez-vous, je le calerai »; la jeune fille ayant né le rendez-vous, il se vengea en lui tirant un coup volver h bout portant. — Des jeunes filles mineures de leur côté, plusieurs amants à la fois ; de là des ïlles de jalousie qui se terminent par des suicides ou meurtres. Dans le procès-verbal de suicide d'une îe de chambre, je trouve que cette jeune fille avait amants : un peintre, un paveur et un couvreur; un s amants ayant refusé de la recevoir, elle se tira, à sa t, deux coups de revolver. Les jeunes filles qui mt de modèles aux peintres sont, en général, très ivées; corrompues par la perle de la pudeur, elles ïhent à corrompre leurs amies.
s enfants qui ont les passions si précoces sont très îux, très irritables, incapables de supporter une conité. Au moindre chagrin d'amour, à la plus petite Tation de leurs parents sur leur inconduite, ils se . Voici quelques exemples que j'emprunte aux dosdu parquet de la Seine. Une jeune fille de dix-huit st rencontrée par son oncle causant dans la rue avec *une homme; l'oncle lui fait une observation et la ce d'avertir son père ; quelques jours après, la jeune îe tire un coup de revolver. Une autre jeune fille, de seize ans. ayant été grondée par son père pour le 3 motif, quitte aussitôt la maison paternelle et va se '. — « Ma fille, dit, dans une autre affaire, une femme •ogée par le commissaire de police, fréquentait depuis
203 LE r.IllMK KT LE SUICIDE PASSIONNELS
quelque temps un employé des télégraphes; je lui adressa ■des remontrances et l'invitai à cesser ces relations ^ quelques jours après, elle partit et alla se jeter dans 1 ^*- Seine. » — Le père d'une autre jeune fille Agée de seic.^^ ans fait une déclaration semblable : « Ayant découvert qu ^^ ma lille entretenait une correspondance avec un jenn ^^ homme, je lui adressai une réprimande, comme mo*""* devoir m'y obligeait. Après le dîner, je l'embrassai, corara ^^ si rien no s'était passé, bien qu elle pleurât. Je reparti * pour mon travail, et h mon retour j'appris qu'elle s'étm * jetée à l'eau. » J'ai observé un grand nombre de suicide^ — de jeunes filles pour un motif semblable ; elles ne veulet» * pas renoncer à ces liaisons précoces et, plutôt que de subi ■ des remontrances de leurs parents, elles renoncent à la vi9~ Un certain nombre encore plus corrompues abandonnezla maison paternelle à quatorze, quinze, seize ans poos'amuser, disent-elles, avec les hommes, et quand leparents veulent les arracher à la prostitution ou qu'elleéprouvent un chagrin d'amour, elles s'asphyxient oui von^* se noyer, disant qu'elles sont lasses de la vie. Un—— ouvrière blanchisseuse, Agée de quatorze ans; qui ava^* noué des relations avec un soldai, ayant reçu des reproche — de ses parents, leur écrit : « Après la scène que vou .— m'avez faite, je vois que je n'ai plus qu'une chose à faire^ c'est d'en finir avec la vie. Celte fois, j'y suis bien déci dée : si vous voulez retrouver mon cadavre, vous l-*chercherez dans la Seine. Maintenant, avant de mourir""" je ne vous demande qu'une chose, c'est de ne pa-^ rendre X... responsable de ma mort: il n'y est pour rien i c'est moi qui ai assez de la vie. »
La précocité îles jeunes gens pour le suicide est encore plus grande, parce qu'ils ajoutent à des habitudes d& débauche des habitudes d'intempérance. Le nombre des jeunes gens qui se livrent à la boisson est effrayant. Déjà, a la lin do l'Empire, dans la Fumil/r llwwiion, V. Sardou
avait signalé cette tendance à l'alcoolisme dans Fanfan qu'il représente ivre d'absinthe. Depuis lors les habitudes d'alcoolisme se sont beaucoup développées chez les jeunes gens. Dans un certain nombre do procès-verbaux de suicides de jeunes gens, je lis des déclarations des parents attribuant le suicide à des habitudes d'intempérance et de débauche. « Mon fils, après avoir fait la noce, s'est asphyxié, » dit un père. Un autre père dit : « A la suite de ses excès de boissons, mon (ils était devenu très irritable, il ne pouvait supporter aucune observation. » Ces jeunes gens,, devenus alcooliques et débauchés, ne peuvont plus supporter une réprimande, ni une contrariété amoureuse. « Devant avoir une scène avec mon père, j'ai pris la résolution d'en finir, » écrit un jeune homme de' seize ans à sa maîtresse. On le vit écrire en souriant cette lettre ; un instant après il se tira un coup de revolver. On voit des collégiens abandonner leurs parents, après les avoir volés, pour entretenir des femmes galantes» et se tuer ensuite,, quand ils ont épuisé leurs ressources, ou quand leur maitresse les abandonne ; facilement jaloux, à la suite d'une discussion avec elle ou avec un rival, ils prennent un revolver et se brûlent la cervelle. J'ai constaté le suicide d'un, gamin de quatorze ans, qui s'est donné la mort, pance qu'une jeune danseuse qu'il voulait enlever avait refusé de le suivre. À l'âge où ils devraient jouer encore aux billes eL faire des parties de barre, des enfants se tuent et même tuent par désespoir d'amour. La cour d'assises de l'Aude a jugé un affreux garnement de onze ans, qui n'ayant pu parvenir à violer une petite fille de son àgc, l'avait assommée et poignardée ; il fit l'aveu de son crime avec le cynisme d'un héros de théâtre : « C'est bien moi qui ai assassiné Marie ; elle me résistait, alors je lui ai donné un coup de marteau sur la tête ; le marteau m'ayant glissé de» mains, j'ai tiré un couteau de ma poche et je lui en ai donné deux coups à la gorge.. »Uya deux, ans, à Mar-
seille. un jeune homme de dix-neuf ans a tiré quatre coups de revolver sur sa grand'mère, parce qu'elle voulait renvoyer une petite bonne dont il s'était épris. Deux jeunes gens qui avaient assassiné une jeune fille disaient : « A peine âgés de quinze ans. nous aimions déjà la femme, nous l'aimions passionnément, à tel point que. s'il avait fallu nous en séparer, nous en serions morts d'ennui et de chagrin '. » Le 2! septembre 1897, un jeune étudiant se suicide à Paris, après avoir écrit à ses parents qu'il se donne la mort, parce qu'il a goûté à tous les plaisirs de \a vie et qu'il ne peut plus en attendre aucune satisfaction- Un autre jeune homme se tue, après avoir possédé utic jeune cousine, dont il était épris ; dans la lettre qu'il < laissée pour expliquer la cause de son suicide, il dit q11 le jour où sa jeune cousine s'est donnée à lui, il éprouvé un profond dégoût d'elle et de la vie ; que, si ^s\ lui avait résisté, elle aurait fait son bonheur, mais qu^ c moment où elle lui avait cédé, elle pouvait cède** d'autres, que dès lors il prenait la vie en dégoût.
Cette précocité de la jeunesse contemporaine pour passion vient de la fréquentation prématurée du théàf de la lecture immodérée des romans qui peignent l'am«^> [car la peinture de l'amour l'éveille), de l'éducation effé**^ née, sensuelle, qu'ils reçoivent. Les parents leur laissa J tout voir, tout lire, tout entendre. Une mère, dont le i* s'est suicidé à Marseille, après avoir tué la jeune fille do& il s'était épris, m'a avoué qu'elle avait commis la faute d* lui laisser lire toutes sortes de romans et de le conduira de trop bonne heure au théâtre. Ces lectures et \e théâtre, en exaltant son imagination et sa sensibilité, aux dépens de sa raison, l'avaient prédisposé à un amour romanesque et tragique, semblable aux amours de roman et de théâtre. La représentation d'un drame d'amour n'est
(1) Gazelle des Irihunauj-, 30 septembre 188G.
* un plaisir d'enfant ; elle ne fait que surexciter les sens l'imagination du jeune homme, alors que le point cssen- >1 de l'éducation est de fortifier la raison et la volonté et ' retarder l'éclosion de la passion. On s'empresse trop ijourd'hui de traiter les enfants en hommes, de les Utier de bonne heure à la science des passions. Il n'est a$ nécessaire de hâter par des spectacles brûlants l'éveil B la passion dans les jeunes cœurs ; la nature se charge ce soin. Un crime passionnel donné en spectacle à des fanls peut môme éveiller des sentiments criminels en ^- Les médecins expérimentés conseillent de tenir les *nts et les femmes éloignés des personnes atteintes de ^tiies nerveuses, qui se communiquent. La même pruco conseille d'éloigner de leur vue le spectacle de per- ^sen proie à une passion désordonnée, afin que leur r* pie ne soit pas contagieux. Il ne faut pas que le cer- 1 nies enfants soit frappé par l'expression des sentiments k-^s, de peur qu'il n'en conserve une impression suscepde reproduire les mômes excès. La vue d'une per- *^ qui mange ou qui boit éveille le désir de manger et *Dire. Le speclacle d'une personne ivre d'amour éveille ^sir de la passion. L'exaltation sentimentale du drame *a livre se communique au jeune lecteur et surtout au Xe spectateur.
^ n'est pas vrai que les enfants puissent tout lire sans ger, ainsi que Gœthe le prétend. « Môme pour un ant, dit-il, il n'est pas nécessaire de trop s'inquiéter de ilion qu'un livre ou une pièce de théâtre peut exercer r lui1. » Il me semble au contraire, que les parents ne uvent pas trop s'inquiéter de l'action que les livres ont r leurs enfants. Les hommes d'un âge mûr peuvent se fendre, et encore pas toujours, contre les sophismes éraires et les peintures obscènes; mais les jeunes gens,
) Entretien de Gœthe et iVEckerman, p. 268.
les jeunes filles ne le peuvent pas ; les fausses maximes faussent leur esprit, les tableaux sales salissent leur imagination, les livres corrompus les corrompent. Souvent les criminels avouent qu'ils ont été perdus par de mauvaises lectures. Le nommé Aubin, qui a été condamné à mort et exécuté à Douai en 1877, faisant après sa condamnation un retour sur son passé, disait que sa perversité précoce avait été causée par de mauvaises lectures : u Malgré la volonté de mes parents, qui m'ont saisi et brûlé je ne sais combien de livres immoraux ou irréligieux, je m'en repaissais continuellement et j'éprouvuis un irrésistible besoin de marcher sur les traces de ces héros de roman que je croyais alors les coryphées de l'élégance el de la distinction. »
La jeunesse contemporaine est empoisonnée par l'air qu'elle respire : journaux, romans, opérettes, chansons de cafés-concerts, tout ce quelle voit, lit et entend, porto à ses yeux, à ses oreilles, à son esprit des images trop libres, qui remleut les passions précoces. J'ai entre les mains le catalogue «lune bibliothèque populaire, où. pour former les mœurs îles jeunes gens, on a placé la Puérile de Voltaire, les Amoureuses de Paris, la Nonne amoureuse. les \ iceurs de Paris . Pilles . loreltes el couriisanes. f Amoureux de la reine, les Drames y alunis, tu te Femme de feu y une Affolée d'amour, et cent autres livres de ce genre. J'ai vu des jeunes filles de quatorze, quinze ans venir chercher ces livres à celle bibliothèque, fondée par l'homme politique le {dus important de la région, et l'inspecteur général des bibliothèques ne trouver rien à dire à la composition de cette bibliothèque. On devrait pourtant le rappeler que ce n'est pas a l'école des livres obscènes que sa jeunesse apprendra les vertus dont elle a besoin, que les mauvaises mœurs font les mauvais citoyens et les mauvais soldats, que, lorsque les armées romaines furent battues par les barbares, on trouva sur les soldats vaincus
CAUSES DE FIlKgUENCK 303
des livres obscènes1. Un noble poète, H. de Bornier, qui pense avec raison qu'un des plus grands périls que puisse courir un pays esl dans les mauvaises lectures a écrit un drame le Fils de fArrtin, pour combattre ce danger. Dans ce drame, Bayard qui sait le mal que font aux soldais la débauche et les lectures obscènes, dit à Aretin :
« Maudites soient du ciel les oeuvres de débauche !... « Moi soldat, je le sais, je sais que tel ouvrage « En abaissant l'esprit, abaisse le courage ! »
J'ai lu quelque part que le prince de Bismarck pensait de même, qu'il avait fait tous ses efforts pour éloigner de l'armée prussienne le danger des lectures obscènes.
Si la société a une grande part de responsabilité dans la dépravation de la jeunesse contemporaine et par suite dans la fréquence des suicides et des crimes passionnels, les parents sont souvent responsables par leur faiblesse de cette précocité pour la débauche et pour le crime. En habituant les enfants à céder à tous leurs caprices, les parents, les mères surtout, ne savent pas combien leur faiblesse rend les enfants incapables de résister aux entraînements des passions. « Une éducation efféminée, dit Platon, rend à coup sur les enfants chagrins, colères, et toujours prêts à s'emporter pour les moindres sujets s. » Dans l'affaire Wladimiroff et dans d'autres affaires, on a pu constater que la surexcitation nerveuse des auteurs des crimes passionnels venait en partie de la mauvaise éducation qu'ils avaient reçue de mères trop faibles. Cette faiblesse maternelle ne vient pas seulement d'un excès d'amour, mais d'un défaut d'intelligence, d'un esprit de contradiction contre l'autorité du père et d'un véritable calcul égoïste, pour accaparer l'affection des enfants, en les Uattant. La faiblesse maternelle, en faisant des enfants gâtés, irritables,
(1) Pluf arque. Vie de Marais Crassus.
(2) Platon. Les Lois, liv. MI.
égoïstes, incapables de supporter une contrariété, avk «=M.e§ de plaisirs, fait des êtres prédisposés au suicide et au cri. mme passionnels. On n'apprend plus aux enfants à suppo mr- 1er l'ennui, la contrariété, la souflïance : ils veulent toujo. mjrs s'amuser, toujours jouir. Or. pour supporter la vie il f «tut savoir s'ennuyer, savoir souflrir.
« Savoir souffrir la vie et voir venir la mort « Va est le devoir du sage et tel sera mon sort '. *
Les suicides et les crimes passionnels sont souvent corn- . mis pour les motifs les plus futiles par des jeunes g-ons I qui ne savent pas supporter la plus petite résistances à leurs désirs. La cour d'assises d'Alger a jugé un jetuw homme de dix-neuf ans. qui, fiancé à une jeune fille àe dix-sept ans. la tua parce qu'elle ne voulait pas se laisser embrasser et montrait trop de retenue à son égard. J^ai entendu des accusées maudire la faiblesse maternelle (Jul les avait perdues, en flattant tous leurs caprices, cl reco*1" naître, mais trop tard, qu'elles seraient restées honnèt*^** et heureuses, si elles avaient écouté les sages conseils d^ leur père, qui leur semblaient trop sévères autrefois, par*^-^ qu'ils faisaient contraste avec les gâteries de la mère.
J'attribue encore la fréquence des crimes et des suicide* ^ passionnels au développement du nervosisme. Les mal ^■--"" dies de la volonté et du système nerveux sont plus fr*^-' quenlcs qu'autrefois. On est devenu plus sensible, pi**5 impressionnable. La raison a baissé, la volonté a fléchi, Ia sensibilité s'est raffinée. Une foule de causes ontdétermi**c les progrès du nervosisme. La vie moderne est plus agité* qu'autrefois, surtout dans les grandes villes; on déserte de plus en plus les campagnes, où la vie est plus tranquille où la vie au grand air calme et repose. L'agitation des grandes villes est encore accrue par les préoccupations de la lutte pour la vie. qui devient de plus en plus difficile
il) Gresset Edouard 111.
CAUSES DE FREQUENCE 305
is une étude que j'ai publiée dans la Revue des Deuxncles du 1er mai 1898, sur les suicides par misère à is, j'ai montré avec les documents du parquet de la Seine une partie de la population parisienne vit dans la crainte ne pas trouver de travail et de ne pouvoir payer son er, Cette inquiétude ébranle le système nerveux. Les *nies pauvres, trop faibles pour supporter les privations,
duretés de la vie, sont exposées aux maladies nerises par excès de souffrance. L'excès des plaisirs, les s occupations mondaines, les veilles prolongées dans les iâ.tres, les salons, où l'air ne se renouvelle pas, la vie *Ueuse, agitée, oisive, rendent les femmes du monde s nerveuses. Les hommes, de leur côté, trouvent dans
grandes villes toutes les causes de fatigue et de nervo- ^e, l'acuité de la concurrence, la vivacité des rivalités 'ïessionnelles, les inquiétudes causées par les affaires et, -«Ôté de ce surmenage moral et intellectuel, toutes les * ses d'excitation physique.
-~-je travail ne s'exerce pas toujours dans des conditions ^faisantes pour le système nerveux. Les machines à •^dre, l'électricité industrielle, la trépidation des machines terminent des maladies nerveuses. Les jeunes filles qui ^Taillent dans des ateliers mal aérés, avec une nourriture Suffisante, deviennent vite anémiques et nerveuses. Le 'rsonnel féminin attaché aux télégraphes et aux téléfcones, est exposé à des troubles nerveux. La préparation aux examens détermine par des excès de avail des cas nombreux de neurasthénie. L'échec produit isez souvent le découragement, des accès de désespoir et ème des cas de folie et de suicide ; j'en ai observé un rtain nombre.
On sait quels progrès l'alcoolisme a fait depuis vingt ans. r, les enfants des alcooliques sont souvent nerveux, irribles, mal équilibrés.
Dans les classes élevées de la société, l'abus des plaisirs,
Proal. — Crime et suicide pass. 20
de la musique erotique, le goiït des émotions, la recherche des raffinements du luxe, de la lubie, amollissent la volonté, développent lu sensibilité et la sensualité aux dépens de h raison. Dans un grand nombre de romans, les héroïnes sont névropathes, comme les femmes du monde, qui ont servi de modèles aux romanciers.
Les grandes guerres de l'Empire, on faisant périr sur ta champs de batailles les hommes les plus forts, les plus vigoureux, ont encore contribué à l'affaiblissement de la sauté publique, à l'épuisement nerveux des générations (pi ont suivi.
Les grandes commotions politiques et sociales que la France a traversées depuis cent ans. les révolutions, ta guerre de 1870-1871. le siège de Paris, la Commune* les progrès du socialisme révolutionnaire, les pertes è& fortune et de situation qui suivent les changements de gouvernement, ont ébranlé le système nerveux d'un fiaïKd nombre d'hommes et de femmes, qui ont vécu dans 1& frayeur et les émotions violentes.
Telles sont les principales causes qui ont rendu les maladies nerveuses plus fréquentes qu'autrefois. Or, les nerveuse sont prédisposés au suicide et au crime passionnels, parce que le nervosisme rend la passion irritable, maladive, perdant toute mesure, et affaiblit en même temps la volonté* qui pourrait la contenir.
Les maladies de la volonté ont augmenté, à raeeure que le nervosisme a fait des progrès. On observe chez beaucoup de femmes une imagination brillante, un esprit vif et agréable, mais en môme temps une raison très faible et peu de force pour lutter, pour réagir. Le défaut de volonté devient de plus en plus fréquent chez les hommes, même chez les hommes de talent ; le caractère se fait rare. -Celte faiblesse de la volonté se fait sentir partout, dans la direction de la famille, comme dans la direction du gouvernement. Personne ne sait plus commander, personne ne sait
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obéir. Le général Jarras, chef «l'état-major de l'armée fête, a constaté que c'est la faiblesse de la volonté, ire plus que le manque de l'intelligence, qui a constitué opacité du général en chef : « il ne possédait en aucune ière l'énergie du commandement ; il ne savait pas
: Je veux ! et se faire obéir. Donner un ordre net et w, c'était de sa part chose impossible. » L'affaissement caractères a été aussi le trait saillant de la société aine à l'époque de la décadence. Cet amollissement de olonté a pour principales causes le sensualisme et le ticisme ; pour être forte, la volonté a besoin de s'ap- >r sur le sentiment du devoir. C'est l'esprit de sceptte et de sensualisme qui rond la passion maladive, irrii, s'exaltant facilement jusqu'au suicide ou jusqu'au e.
insuffisance de la loi pour la protection des jeunes
■séduites, est encore une cause des vengeances fémis. La jeune fille n'est pas assez protégée en France, îize ans, elle est supposée avoir donné un libre consentit : à treize ans ! La loi ne se préoccupe pas assez des équences de la séduction. Implacable pour la fille ite, l'opinion publique est très indulgente pour le tfeur. Dans toutes les littératures, il y a des manuels duction à 1 -usage des libertins.
lee séducteurs étaient obligés de réparer leurs torts rs la jeune fille séduite et envers l'enfant issu de leurs •es, lisseraient moins empressés à faire des conquêtes, e viendraient onéreuses. La prudence leur imposerait réserve, que la conscience seule est impuissante à leur r. Dès lors, s'il y avait moins de filles séduites, il y t vnoim de vitrioleuses, moins d'accusées d'avortement nfanticide.
jurisprudence, il est vrai, accorde des dommages- Sis à la fille séduile et devenue mère, à la suite d'une esse dolosive de mariage, mais celte réparation est
insuffisante ; il faut aller plus loin ; il est nécessaire de modifier la loi qui interdit la recherche de la paternité. Cette réforme est demandée par MM. Lacoinla, Bérenger. Beaune, Poitou, Beudanl. Rodière, Laurent, c'est-à-dire par des magistrats et des jurisconsultes qui ont l'esprit pratique ; ce n'est donc pas une utopie. — Pourquoi aussi ne pas modifier la loi qui exige que la reconnaissance de l'enfant naturel soit faite par un acte authentique ? Pourquoi regarder comme nulles et non avenues les lettres où le père naturel, écrivant à la jeune fille qu'il a séduite, reconnaît sa paternité? Notre code est arriéré, il a besoin de réformes. Tandis que les autres peuples savent mieux faire les réformes que les révolutions, nous savons, nous, mieux faire les révolutions que les réformes ; il nous est plus facile de changer de gouvernement que de modifier une loi. Nos jurisconsultes aiment peu les innovations. Sans doute, le problème à résoudre est délicat. Je ne puis en aborder ici l'étude. Je me contente d'indiquer la nécessité d'une réforme qui a déjà été accomplie par les autres législations. Dans une législation, où toute faute qui cause un préjudice à autrui entraine une responsabilité pénale ou civile, il n'est pas admissible que le séducteur seul soit irresponsable, qu'il puisse jeter impunément sur le pavé la mère et l'enfant sans secours, sans assistance. Qui fait l'enfant doit le nourrir. Il est incompréhensible que la loi punisse de mort l'infanticide commis par la mère, que la honte, la misère et le désespoir poussent au crime, et qu'elle affranchisse de toute responsabilité civile l'infanticide moral, que commet le père débauché, en abandonnant son enfant. Dans une société, où les animaux sont justement protégés, on ne conçoit pas que les filles séduites et les enfants naturels ne le soient pas.