JOUBERT
i M"° de Staël, écrivant en 1812 ses réflexions sur le sui- | cide, disait que les suicides étaient rares en France, qu'en " tous cas on ne pouvait les attribuer ni à la mélancolie du caractère, ni à l'exaltation des idées. Notre caractère s'est bien modifié depuis lors ; il est devenu mélanco- ' Jique :
« Gaieté, génie heureux, qui fut jadis le nôtre, « Rire dont on riait d'un bout du monde à l'autre, * Esprit de nos aïeux, qui te réjouissais « Dans Téternel bon sens, lequel est né français, «' Pleurs de notre pays, qu'etes-vous devenues 1 »
Une foule de causes sociales, politiques, religieuses, économiques, physiologiques et littéraires ont transformé le caractère de la nation. Les suicides sont devenus très fréquents à tous les açes. Leur nombre augmente dans des proportions effrayai) les :
De 1827 à 1830, il y a eu en moyenne 1739, suicides par an, soit 5 suicides par 100 000 habitants.
De 1876 à 1880, le nombre des suicides a été en moyenne de 6259 par an, soit 17 suicides par 100 000 habitants.
En 1887, il y a eu 21 suicides par 100 000 habitants.
En 1895, le nombre des suicides s'est élevé à 9 253 comprenant 7288 hommes et 1966 femmes.
Le suicide est devenu la maladie du siècle.
Non seulement les suicides sont beaucoup plus fréquents que chez les anciens peuples ; mais les motifs des suicides ont changé. Chez les anciens, on se suicidait surtout pour des motifs politiques patriotiques, à la suite d'une guerre, pour ne pas tomber entre les mains des vainqueurs *. Les suicides par amour n'étaient pas nombreux.
Aujourd'hui, les suicides, devenus beaucoup plus fréquents, sont déterminés par des habitudes d'intempérance, par des déceptions d'ambition, par des perles d'argent, par la misère, par la jalousie, ladébauche, les chagrins d'amour. On se suicide peu par patriotisme. Dans son livre sur Waterloo, M. Henri Iioussaye raconte qu'un officier désespéré de la défaite se tua, après avoir brûlé la cervelle à son cheval ; ces cas de suicide sont très rares.
La littérature d'imagination contribue beaucoup à> augmenter le nombredes suicides. Il y a des suicides littéraires, par imitation des personnages de roman et de théâtre.
Dans le chapitre x de mon livre sur Le crime el la peine, j'ai déjà étudié d'une manière générale l'influence de l'imitation sur la moralité et la criminalité. J'ai montré que le penchant à limitation est un instrument d'éducation morale ou de corruption, suivant les exemples qui sont donnés. Je voudrais aujourd'hui montrer l'influence des exemples donnés par le roman et le drame, qui font- du suicide un ressort littéraire.
J'ai plusieurs fois constaté que des membres- d'une même famille s'étaient donné la mort dans la même maison, au même endroit; par le même moyen, avec la même arme
[[; C'est ainsi que les femmes des Teutons ayant supplié Ma ri us de le* envoyer à Rome f comme un don aux Vestales, protestant de renoncer a tout commerce avec les hommes ». n'ayant pu obtenir celte faveur, se pendirent la nuit suivante. Si leurs maris, dit Valère-Maxime, avaient eu le môme courage que leurs femmes, Marius n'aurait pas été vainqueur.
et quelquefois même le môme jour de l'année et à. La même heure. Souvent dans les- écrits qu'ils laissent, ils constatent, eux-mêmes que leur suicide est une imitation de celui de leur père, de Leur mère ou de tout autre parent. Je lis par exemple dans une lettre laissée par un suicidé, dont la mère et un oncle s'étaient donné la mort : « Je fais comme ma> mère. » On voit de» maris annoncer qu'ils se suicideront dans les mômes circonstances que leur femme, qui s'était tuée précédemment.
Cette répétition effrayante des mômes actes ne peut s'expliquer que par la puissance extraordinaire du peuchant à l'imitation, par la suggestion de l'exemple, de» paroles et des lieux où le suicide s'est accompli. Ces faits démontrent qu'il y a une contagion mentale, comme il y a une contargion physique et une contagion nerveuse.
La contagion mentale est aussi démontrée par la communicalion des idées et des sentiments, qui se fait entre les hommes réunis, par la conversation entre parents, entre amis ; les hommes se suggestionnent réciproquement par leurs actes et leurs paroles. C'est par cette imitation contagieuse que s'expliquent les épidémies de suicides qui éclatent plus particulièrement chez les femmes et chez les soldats, c'est-à-dire chez les personnes qui par leur sexe et leur jeune âge sont impressionnables.
Dès lors, comment douter de l'influence de l'écrivain sur le lecteur, de la littérature sur les mœurs1? Puur s'en convaincre, il suffit de se rappeler que les écrivains font leurs lecteurs à leur image, qu'ils leur communiquent leurs idées, leurs passions, leurs sentiments. Voltaire a fait des voltairiena, Gœlhe des werthériens, Byron- des byroniens,. Léopardis de léopardistes, Lamartine des la-
(1) Cette influence est cependant contestée par des critiques éminents, par Cuvilliir-Fleury (Dernières éludes historiques et littéraires, 1 1, p. 174), par M. Jules Lemaître {les Contemporains, 4* série, p. 105), par M. Faguct [la Revue Bleue, 25 févr. 1893).
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martiniens. Hugo des hugolàlres, Sand des sandistes, Murger des bohèmes, Baudelaire des baudelairiens, Tolstoï des tolsloïens.
Les philosophes ont leurs disciples, leurs imitateurs. Saint Thomas a fait des thomistes, Luther des luthériens, Calvin dos calvinistes. Rabelais des rabelaisiens, Descartes des cartésiens, Spinosa des spinosistes, Kant des kan listes. Hegel des hégéliens, Renan des renanistes, Lacordaire des lacordairicns.
Tout s'imite, la politique comme la littérature. En poli"" tique, les uns copient Brulus, d'autres César, celui-ci G^tilina, celui-là Robespierre, cet autre Danton ; Marat a €?*'a des imitateurs. Les historiens et les orateurs des répi-^bliques d'Athènes et de Rome ont fait des républicain^ même sous l'ancien régime à la fin du xvine siècle et pr^^5 paré ainsi la révolution française. « Conservez avec soir"-31 jeunes républicains, dit Condillac, ces premiers sentimen-^* que vous fait naître la lecture de l'histoire ancienne. Oubliant que les lois politiques doivent être appropriai au caractère, aux traditions, au tempérament de chaqi peuple, les faiseurs de constitutions ne sont le plus so vent que des copistes ; tantôt ils copient maladroitemei la constitution anglaise, tantôt ils s'inspirent des rép bliques antiques, tantôt ils proposent l'imitation de t^- Suisse ou de l'Amérique. C'est cet esprit d'imitation qui compromis la fondation en France d'un régime appropria à son génie.
Les littératures s'imitent. La nôtre, par exemple, a é^ tour à tour une imitation de la littérature latine, une im talion de la littérature grecque, une imitation de la litté ture espagnole, une imitation de la littérature anglaise allemande ; aujourd'hui elle imite la littérature russe, imitations littéraires sont toujours accompagnées d'ui^^ imitation de goûts et de mœurs. A mesure qu'elle a imi^^ telle ou telle littérature étrangère, notre littérature a fat' £
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pénélrer dans l'esprit des lecteurs, a propagé dans la société tel ou tel sentiment, Tordre et la discipline avec la littérature latine, la grâce et la beauté avec la littérature grecque, l'esprit et la finesse avec la littérature italienne, l'héroïsme avec la littérature espagnole, la mélancolie avec les littératures anglaise et allemande, la pitié avec la littérature russe.
Les lectures, les premières lectures surtout, laissent une impression ineffaçable. Rien n'est plus impressionnable que le cerveau des enfants : on dit qu'il est de cire, que les impressions se gravent sur lui comme dans une pâle molle. Ces métaphores sont l'expression d'une réalité physiologique ; les premières impressions sont ineffaçables, elles deviennent des idées essentielles de l'esprit et préparent les actes de l'avenir. L'influence des premières lectures dure souvent toute la vie et décide quelquefois son orientation. Les récils de voyages inspirent aux jeunes gens le goût des voyages; Jules Verne fait des voyageurs. La biographie des marins, la lecture des livres écrits par des officiers de marine donnent aux jeunes lecteurs le goût de la marine ; Loti fait des marins. Ou voit des enfants de douze, treize, quatorze ans, à la suite de la lecture d'un livre de voyages qui les a enthousiasmés, quitter leurs parents et se mettre en roule pour aller voir le pays qui les attire ; ce fait a été signalé par les journaux, je l'ai constaté moi-même, dans mes fonctions judiciaires; il n'est pas rare. Les parquets transmeltenl assez souvent sur la prière des parenls, aux brigades de gendarmerie le signalement d'enfants qui sont partis pour voir Paris, la Russie, les bords de la Méditerranée, ou tout autre pays dont ils ont lu des descriptions enchanteresses.
Les biographies des grands capitaines donnent le goût de la guerre. Le récit d'un combat décrit dans l'Iliade porta Alexandre à se jeter sur ses armes. On devient courageux, on devient romain en lisant La vie des hommes illustres
31'* lk ciiibir kt lk suicide passionnels
de Plularquo. J.-J. Rousseau raconte que tout enfan enflammé par la lecture de Plutarque, racontant à lab l'histoire de Mucius Seevola, il avança et tint la main si un réchaud pour représenter son action héroïque. L'hi toire de Napoléon Ier a décidé des milliers de vocatioc militaires. Les admirateurs de son génie, Béranger, Ba thélemy, Méry et surtout V. Hugo ont rendu Napoléo populaire et préparé le second Empire. Les tragédies d?K chyle inspiraient aux Grecs l'amour de la patrie et la haie des Perses ; « tout homme qui avait lu Les sept cfa devant T/ti-bes. dit Aristophane, brûlait de inarcher combat. » Les chants de Tyrlée excitaient l'enthousiasii guerrier. Le chant de la Marseillaise a soufflé l'héroïan aux soldats de la Révolution. Les lecture» pieuses soi appelées Mi fiantes, parce qu'elles édifient l'homme mor
Tout homme, dit Bacon, nait débiteur; il est débiteur* ses parents, de ses maîtres, des écrivains qui ont forn=^~ son esprit. Celui qui a lu et relu Épiclète et Marc-AurèL. *^*r Descaries et Mairie de Biran ne dira jamais qu'il ne de rien aux livres, que la littérature n'exerce aucune influer sur les mœurs ; il serait un ingrat. Saint Augustin raconM^ k qu'un livre de Cicéron. qui s'est perdu, lui changea 'e
cœur1. Ktes-vous vaniteux, dit Horace, « lisez trois fi ^m IS
avec respect tel petit livre et vous êtes guéri »... Sente — - J~ vous quelque passion mauvaise se glisser dans votre codl m r> défendez-vous contre elle par de bonnes lectures qui élèves 3«! le cœur. « 11 est des mois, des paroles magiques, dont -*a
vertu calmera celte frénésie et enlèvera une grande pai-!'*-Je du mal ". »
Un bon livre fait un bien infini, de même qu'un mau^**15 livre peut faire un mal incalculable. Les plus gra*"»«-« bienfaiteurs et les plus grands malfaiteurs de l'humanité ce sont les livres. C'est un petit livre. l'Évangile, qui a r^
(1) *' on fea.shm <h> suint Attf/usltn. liv. III. fil. iv. ;if IIi»ra«:c. J- pitres, liv. I. i;. I.
nouvelé la face du monde. Sous Faction do ce petit livre, le pauvre a été plus secouru, le malade mieux assisté, la femmo plus honorée, l'enfant plus respecté, le mariage s'est épuré, des vertus nouvelles ont été pratiquées, l'égalité des hommes et la fraternité des peuples ont été proclamées. C'est un autre livre, le Koran, qui inspire à des millions d'hommes le sensualisme et la cruauté et qui est le plus grand obstacle aux progrès de la civilisation chez les peuples musulmans.
S'il y a des livres qui inspirent le courage, l'amour de la patrie et le sentiment de l'honneur, il y en a d'autres qui prédisposent les soldats à la peur, au mépris de Ia> discipline, au dégoût de la vie militaire.
Une bonne plume vau l une bonne épée. La<parolc d'un seul homme peut être plus puissante qu'une armée. François 1" avouait que l'évèque de Sion lui avait fait plus de mal que toute la Suisse par ses armes1. Louis XVIII reconnaissait que la brochure de Chateaubriand contre Napoléon Ier lui avait été plus utile qu'une armée. — 11 y a des plumes plus effilées que des poignards, des styles plus meurtriers que des stylets* des encres qui brûlent plus que le vitriol.
L'iniluence de la littérature est plus grande aujourd'hui qu'autrefois, parce qu'elle ne Irouve plus le môme contrepoids dans les influences sociales, qui jadis étaient plus puissantes. L'action de la religion a diminué, surtout dans les milieux populaires, celle du gouvernement s'ost beaucoup affaiblie, elle n'est pas d'ailleurs toujours au service des idées traditionnelles , l'autorité paternelle et l'autorité maritale perdent chaque jour de leur force. Aoi contraire, l'action du livre, du journal, du théâtre grandit tous los jours.
Celte influence do la littérature e6t surtout grande chez les personnes nerveuses, qui élant douées de plus de sensibilité sympathisent plus facilement avec les écrivains. Le
(I) Baylc. Dissertation sur les libelles diffamatoires.
nervosisme crée une aptitude particulière à la contagion mentale.
Les livres sont donc les plus puissants agents de civilisation ou de corruption. Dans chacun de nous, il y a un ou plusieurs écrivains qui inspirent nos goûts et nos sentiments ; nous nous approprions leurs pensées, nous les imitons ; notre conduite dépend des idées, des images que les livres nous suggèrent, des maximes, des exemples qu'ils placent sous nos yeux.
Ce sont encore les livres qui nous ont appris à aimer 1* nature, les bois, les lacs et les montagnes ; les paysac*s qui vivent à la campagne ne la comprennent pas en général ; ce sont les lecteurs de J.-J. Rousseau, de Chalea"«Jbriand. de Lamartine, de G. Sand qui en sentent le mieumx. le charme. La puissance des écrivains est telle, qu'm ls niellent à la mode le pays qu'ils décrivent avec amoim r. J.-J. Rousseau a mis à la mode la Suisse, Clarens, le 1 -sac de Genève, les environs de Chambéry et les bois de Montmorency. Bernardin de Saint-Pierre a fait aimer X^s paysages des tropiques. Chateaubriand a découvert la fo rôt vierge et les savanes de l'Amérique, les paysages de la Grèce el de la Judée. Balzac a fait comprendre la T<=>u" raine, G. Sand le Berri, Brizeux, Chateaubriand et Renais *a Bretagne, Flaubert et Maupassant la Normandie, Mis*-ral et Daudet la Provence et le Languedoc, Loti l'Islande le Japon. Peu d'hommes savent comprendre la nature ^ ^aS le secours des écrivains qui Tout décrite. La plupai'*^ voient à travers leurs souvenirs de lectures. En conl^-31^ plant un orage, Charlotte de II 'vrthor s'écrie : ô Kl *^^^PS" lock ! parce qu'elle se souvient d'en avoir lu une desc^^*^ lion chez ce poète. Les touristes qui se promènent barque le soir à la clarté de la lune sur le lac du Bour'^^3' ne peuvent s'empêcher de s'écrier : ô Lamartine !et ai chanter les strophes du Lac. Chez un esprit cultivé réminiscences littéraires s'associent aux événements J^
rie, même dans les circonstances les plus tragiques. Un lésespéré (je l'ai vu), ira se suicider en chantant l'air de Faust : « Salut, ô mon dernier matin. » Dans une affaire l'assassinat, j'ai remarqué que l'assassin s'était rendu au lieu où le crime devait être accompli, en chantant l'air de Guillaume Tell : « En mon bon droit j'ai confiance. » Pour bien adapter le vers à l'instrument du crime, car il se proposait d'assommer sa victime d'un bras vigoureux, il avait substitué le mot bras au mot droit et chanté : « en mon bon bras j'ai confiance. »
Le girondin Clavière, en se donnant la mort, récita ces eux vers de Voltaire :
« Quand on a tout perdu, quand on n'a plus d'espoir, « La vie, est un opprobre et la mort un devoir. »
Lucain s'étant ouvert les veines, sur Tordre de Néron. « mit à réciter les vers, où il avait peint un soldat blessé *t mourant de la môme mort que lui.
Les voyages en Orient ont été mis à la mode par Chateaubriand, Byron et Lamartine. Venise doit en partie sa popularité à Byron, à G. Sand et à Musset. On songe à Mérimée en visitant la Corse, à Th. Gautier en parcourant l'Espagne, à Victor Hugo en visitant les bords du Rhin.
Les réminiscences littéraires ne servent pas seulement à exprimer des sentiments préexistants ; ils peuvent créer en nous des sentiments, faire naître des goûts, des idées que nous n'avions pas, suggérer des actions. On peut se demander si Néron qui était un artiste maniaque (gualis artifex pereo) n'a pas brûlé Rome par réminiscence littéraire de l'incendie de Troie, car Tacite raconte que d'après un bruit, « mais universellement répandu à l'instant même de l'embrasement de sa capitale, il était monté sur son théâtre et y avait chanté la destruction de Troie ». Le maréchal Gilles de Rays, qui fut exécuté en 1410 pour viols et assassinats nombreux, commis sur des enfants,