‹ Le crime et le suicide passionnelsChapitre 20 sur 34 · I.E CRIME ET LE SUICIDE · texte numérisé non relu

I.E CRIME ET LE SUICIDE

nervosisme crée une mentale.

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Au xvnc siècle, il est de mode lï e 7 ;>ar l'amour et île finir par la religion. A 'xx

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sentiments tristes ou gais, les élans d amour ou le**-'^ r je désespoir sont souvent des réminiscences litté^^-— ^ ires. Lorsque des jeunes poètes se croyant mourant -^-* jeiiiandaienl un saule sur leur tombe, c'était le souveni ^ j'une élégie du Millevoye ou d'une poésie de Lainartiuv qui leur inspirait ce désir.

Les écrivains eux-mêmes se copient jusque dans le« ^" lours de phrases et les mots: ainsi par exemple, dans Lr~^ Huiivfllc Ifr/o'jsr, Saint-lVeux dit : » Assis aux pieds de mcz> bien-aimée. je taillerai du chanvre et je ne désirerai rierr~ autre chose, aujourd'hui, demain, après-demain, toute la*^vic. » (Joîtlie s'approprie ce sentiment et son expression quand il l'ail diiv à Werther : << Avec vous je désirais autre lois de cueillir «les groseilles et de secouer des prunier*. demain, après-demain, toute la vie. »

L'amour étant une passion instinctive, très personnelle, dépendant «lu tempérament et du caractère de chaque individu, il semble que l'imitation littéraire en est impossible, et cependant des livres créent îles modes d'aimer. A toutes

(1. Jaiul). (</r'c

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>ques de l'histoire on voit les amants accommoder mours à la mode d'aimer qui règne en littérature. in poète, un philosophe ou le plus souvent un ro- >r qui crée un type d'amour, qui sert de modèle à la . Platon a crée l'amour platonique, Sapho le sa- , Théocrite, Virgile. d'Urfé ont rendu populaire r pastoral, les troubadours l'amour chevaleresque, que elle Dante l'amour mystique, MIIe de Scudérya a mode l'amour précieux, Corneille Y nmouv héroïque, l'amour passionné, J.-J. Rousseau l'amour roma- , Chateaubriand, Goethe, Lamartine, ont créé l'amour wlique. les écrivains romantiques l'amour frénéles romanciers naturalistes l'amour réaliste, le marb Sade le sadisme.

s la préface de iVUc Maupin, Th. Gautier traite de ui qui affirme que la littérature intluc sur les mœurs; ivres, dit-il, sont les fruits des mœurs comme les pois poussent au printemps, sans que personne de dire que les petits pois font pousser le printemps ; ites bergères de Boucher étaient fardées et débraillées que les petites marquises étaient fardées et dcbrail- Sans doute les tableaux se font d'après les modèles, s deviennent cux-mômes des modèles. La littérature m conviens, sinon l'image exacte de la société, du le reflet de ses mœurs, de bcs aspirations; mais la à son tour devient l'image de la littérature. Il y a lion réciproque de la société sur la littérature et de rature sur la société. La société agit sur la littérai lui fournissant des modèles ; la littérature réagit société en lui donnant des types qui sont imilés. 11 îs échanges réciproques entre les écrivains et le lies écrivains d'imagination, qui imaginent fort peu lité, cherchent leurs types dans le monde, et les leci leur tour cherchent leurs modèles dans les livres, unes gens et les femmes surtout subissent au plus

320 LE CRIME ET LE SlICIDE PASSIONNELS

haut degré l'influence des romans. Les lectrices de YAstrée adoraient les bergers, elles faisaient des plans de bergeries. elles avaient envie d'acheter un troupeau pour le mener paître dans les prairies. Dans la société de M"° de Rambouillet, on aimait à la façon des personnages de délit et de Cf/rits. Après le Ciel,

« Tout Paris pour Chimène eul les yeux de Rodrigue : »

tous les jeunes gens étaient amoureux de Chimène, ils voulaient aimer comme Rodrigue et les femmes comme Chimène. En réagissant contre les peintures libres de l'amour, que Brantôme, Régnier, Marot avaient mises à la mode, d'Urfé. M110 de Scudéry et Corneille épurèrent l'amour et le rendirent chevaleresque. Sans doute, les mœurs de la société étaient moins pures que les maximes de la défie et du Cid, mais elles tendaient à s'en rapprocher.

Avec les romans licencieux du xvin6 siècle, l'amour devint frivole. Marivaux apprit aux femmes à marivauder. comme Pétrarque leur avait appris à pëtrarquiser. Avec Florian, la vie pastorale redevint à la mode ; on vit de nouveau les grandes dames s'habiller en bergères, faire construire des laiteries et florianiser.

Après la Nouvelle Iléfoïse, toute femme voulait être Julie, et tout homme voulait être Saint-Preux. Malgré tout son génie qui aurait dû, ce semble, le préserver de l'imitation, Napoléon Ier emprunta à J.-J. Rousseau l'expression de son amour, comme il lui avait emprunté dans sa jeunesse ses idées républicaines. Il fut, lui aussi, dans sa jeunesse, un imitateur de Saint-Preux. Il copia le style de J.-J. Rousseau, il lui emprunta ses expressions, ses tours de phrases.

Gœthe mit à la mode l'amour rêveur et mélancolique. Cette mélancolie que Gœlhe communique à ses conlempo-

(1) Mémoires de Gœlhe. p. 203. — C'est à tort que Montesquieu attribue exclusivement le spleen des Anglais au climat triste et brumeux de leur

rains et à ses lecteurs était, de son propre aveu, un écho de la mélancolie des héros de Shakespeare !. La jeunesse allemande était alors minée par les lectures mélancoliques, par l'amour passionné de la littérature anglaise « dont le cachet mélancolique et sombre, dit Goethe, se communique à tous ceux qui la cultivent... Ilamlet et ses monologues étaient des spectres qui revenaient dans toutes les tètes ». Les jeunes contemporains de (lœlhe récitaient à tout propos les principaux passages de Hamfet, qu'ils savaient par cœur, et se croyaient le droit d\Mre aussi mélancoliques que le prince de Danemark, bien qu'ils n'eussent pas de père à venger, de mère coupable à subir et qu'ils n'eussent jamais reçu l'apparition d'un esprit. Werther ne fit que décrire l'état maladif de la jeunesse allemande, égarée par Timitalion de Ramlet, qui est lui-môme un esprit malade, presque fou, hanté par l'idée du suicide; la mine était prête à faire explosion ; ce fut le roman de Gœthc qui lit jaillir l'étincelle .

On sait que dans Werther flœtlie a raconté un épisode de sa jeunesse et que la fin tragique du héros du roman est empruntée à un fait dont (iœtlie fut témoin : un de ses amis, Jérusalem, très épris d'une femme mariée, se tua de désespoir. Cet ami était une victime du livre ; on trouva sur sa table un exemplaire d'une tragédie de Lessing, Emilia Galotte, circonstance que Gœlhe ne manqua pas de reproduire dans l'histoire de Werther. D'après Résiner, Jérusalem « dévorait beaucoup de romans et il avouait lui-même qu'il n'y en avait presque pas dont il n'eût pas connaissance. »

pays: dans d'autres pays aussi brumeux que l'Angleterre, tels que la Hollande et le Lyonnais, on n'observe pas la même tendance à la mélancolie et au suicide : c'est plutôt à la littérature, à L'imitation «le Nantir/ et d'autres héros de roman et de drame qu'il faut al tri huer le spleen des Anglais. — C'est â la littérature anglaise que Voltaire me parait avoir emprunté la théorie du suicide qu'il a développée dans Ydrphvlin tic la Chine, ldaine propose â Zauti de mourir avec lui on disant :

• Les mortels grin'rcux disputent île leur sort...

• L'u aiTronl leur Miflil pour 'Or;ir de la vif

h Et plus que le uéanl ils erstigueiil l'infamie. »

Proal. — Crime et suicide pass. 21

Ce suicide impressionna Gœlhe vivement. M. E. Rod&e refuse à croire qu'il ait songé à se donner la mort. Cependant Gœthe a raconté lui-même dans ses mémoires qu'il avait tenté de se suicider. 11 médita longtemps sur le genre de mort qu'il pouvait choisir ; il passa en revue la pendaison, la submersion, l'arme à feu, l'ouverture des veines; «en réfléchissant, dit-il, sur les différents genres de suicides, j« n'en trouvai point de plus noble que celui d'Olhon, empe reur des Romains. » Chaque soir il déposait un très beaJ poignarda coté de son lit et, avant d'éteindre sa chandell « essayait de l'enfoncer dans sa poitrine; ne pouvant y réussi i il finit par rire de lui-môme et, pour achever sa guérison» résolut de mettre en roman ses sentiments. Il se soulagea ^ convertissant la réalité en poésie; malheureusement ses ann - « s'imaginèrent qu'il fallait convertir la poésie en réalil et s'envoyèrent à l'occasion une balle dans le cerveau 3 Werther produisit une véritable épidémie de suicide, une v^ * therite. Ce roman lit tant de victimes, qu'un pasteur proies tant traita (iœthe d'assassin. Des mères écrivirent à l'écr] vain pour lui reprocher d'avoir poussé leurs fils au suicide

Le fils d'une femme de lettres, MiU0 de Hohenhauseia se tira, à Bonn, un coup de pistolet après avoir lu Werthe*' dont il avait souligné quelques passages. Sa mère, désespérée, écrivit à (iœthe une lettre que tous les écrivains devraient méditer : « Oh ! hommes que Dieu a doués de génie, lui dit-elle, hommes qui devriez être les instituteurs de la race humaine, Dieu vous demandera compte de l'emploi que vous aurez fait de vos talents. » A Halle, on trouva un exemplaire de 11 'vrllwr dans la poche d'un apprenti cordonnier, qui se suicida en se jetant de la fenêtre dans la rue. Mu'de Lasberg de Weimar, se croyant abandonnée par son fiancé, se jeta dans une rivière; elle portait sur elle un Werther*.

Pour comprendre l'extraordinaire influence de ce roman

(!) Mezières, (iœthe ej-pUyiié par nés œuvre*.

sur un grand nombre de lecteurs, qu'il a poussés au suicide, il faut se rappeler que ridée du suicide esl essentiellement contagieuse, qu'elle est propagée 1res rapidement par la vue, par le récit d'actes semblables et qu'elle se communique vite chez les jeunes gens de l'un à l'autre. Voici »n exemple récent de suggestion de suicide que j'em- Pninte à un procès-verbal du parquet de la Seine. Un jeune nomme employé chez un négociant, outré des reproches fue son patron vient de lui adresser, prend aussitôt la vie 6û dégoût et se dirige vers la Seine pour se noyer. Sur 800 chemin il rencontre deux camarades, employés comme lai chez un autre patron, il leur raconte sa résolution, il tour dépeint avec force les tristesses de la vie ; ses cama- •ades Técoutent d'abord avec intérêt, puis avec une sym- *U*ieplus vive; peu à peu, à mesure qu'il parle, ils com- >re**nent sa résolution, l'approuvent et se décident à la >apl^ger; tous les trois vont se jeter dans la Seine. Je laisse u lecteur le soin de tirer lui-niùine la conclusion psychotique de ce fait et de voir combien l'homme, qui est à bon *°il défini par les spirilualistes un être libre et doué de la J^^on, est en fait peu raisonnable et privé de sa liberté par 4t*fïuence d'une parole, d'une suggestion. Autre exemple : ***^ jeune lille, âgée de dix-sept ans, va se noyer pour un ^^Uf futile; avant de partir, elle écrit les lignes suivantes : 61 ^e me tue, parce que je m'ennuie ; étant de trop sur la *^*re, je vais retrouver ma scrur qui s'est noyée de môme Wnnée dernière, dans le courant de mai. » Sa sœur s'était *H)yée en mai 1890, elle va se noyer en mai 181)7.

Lorsque l'idée du suicide surgit dans le cerveau et qu'elle n'est pas aussitôt repoussée, elle s'y implante, devient une idée fixe, une obsession contre laquelle la lutte devient de plus en plus difficile. En voici un exemple récent que j'emprunte encore à un procès-verbal de suicide, où je trouve annexée la lettre suivante : « Je suis tellement ennuyé qu'une idée m'est venue de me détruire ; depuis

ce jour-là, je suis troublé et je n'ai pu me débarrass cette idée ; au contraire, plus je suis allé, plus elle m lourde à porter. J'ai été trouver un prêtre chez les Jés plusieurs fois il m'a dit une messe. J'ai pris le scapi il m'a donné de bons conseils, mais Dieu sait ce qu'i faire. Moi, j'ai vécu pendant ces six ans dégoûté de du monde ; je me suis distrait de toutes les manière fait comme les camarades, mais mon idée n'en reslî là. Ne pouvant rester dans une pareille position, t décide à en finir. » — Autre exemple : un jeune ho âgé de vingt ans, se tire un coup de revolver dans le après avoir écrit à ses parents : « Chers parents, pi nez-moi la triste résolution que j'ai prise, mais la vie < longtemps m'est à charge. J'ai toujours eu des noires qui me rendent la vie insupportable ; j'ai jusqu'à ce jour, mais à présent j'ai perdu tout espoir me suis décidé à mourir. »

Si la tentation du suicide est si difficile à repousse les névropathes, dont le nombre est si grand, quan sunrit dans leur esprit sans le prestige de la poésie, or prend combien l'imagination des jeunes gens doil frappée par la lecture d'un roman, où le suicide estd< sous des traits séduisants, comme un acte d'hére comme une marque d'amour passionné et poétique. ( disait à la fin de sa vie à Eckerman qu'il n'avait relu t/irr qu'une seule fois et qu'il s'était bien gardé d'y re parce qu'il se sentait mal à l'aise à cette lecture et r tait le retour des souffrances morales qu'il avait dé dans ce roman ; il le comparait à un appareil de i incendiaires1.

Werther fut traduit dans toutes les langues; il mit I

(1 M. Ed. Hnd. qui a publie dernièrement dans la Revue des Mondas- une élude remarquable sur (ùrtlie. nie paraît avuir cornu erreur en écrivant que (I»i'tlie avait conserve une incontestable pr tion pour ce mmau de sa jeunesse. M,rt* de Staf-1 avait, au contraire avec raison dans Y Allemagne qucGœlhc attachait peu de prix à ce i

Imagination de la jeunesse, non seulement en Allègue, mais dans les pays voisins. Quand Bonaparte parpour l'Egypte, il emporta un exemplaire de Werther. maladie devint générale. Elle passa en Italie, qui est codant plutôt le pays de la gailé que de la mélancolie, colo écrivit le roman de Jacobo Ortis dont le sujet, la le et le dénouement sont semblables à ceux de Werther. tom de Jacobo Ortis 9 sous lequel le roman fut publié

le nom d'un jeune homme qui s'était suicidé à Padoue.

îéros de Foscolo se tue, comme Werther, à la suite

chagrin d'amour; il aime une femme mariée et ne

rant être à elle, il s'enfonce un poignard dans le cœur,

'aincu qu'il a le droit de se tuer. Si les meurtres sont

fréquents en Italie, les suicides y sont rares ; et l'on - considérer le suicide de Jacobo Ortis comme une ation littéraire de Werther.

es Italiens qui aiment la vie et les plaisirs, qui sont invià la joie par la beauté du climat et de la mer, sont peu Lésa la mélancolie et cependant ils ont eu en Léopardi jrand poète pessimiste.

« Sombre amant de la Mort, pauvre Léopardi. »

iais c'est surtout en France que Werther propagea la ancolie. Napoléon en fut atteint dans sa jeunesse et jea à se suicider : « Un jour, au milieu des hommes, t-il le 3 mai 1788, je rentre pour rêver en moi-môme et livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel

est-elle tournée aujourd'hui ? Du coté de la mort. Dans rore de mes jours, je puis encore espérer de vivre f temps, et quelle fureur me porte à vouloir ma destruc- ? Sans doute, que faire dans ce monde ? Puisque je

mourir, ne vaut-il pas autant se tuer? » Une foule de Les chantèrent la mélancolie; M. Legouvé la représenta s les traits d'une jeune fille rêveuse, « un cyprès devant et Werther à la main ». MmP de Staël dans Y Allemagne

fît un éloirc enthousiaste «lu roman de (ïœthe et loua h suicide dans son ouvrajre sur Y Influence des Passions1 ; Stfmondi on lil l'apoloprie, d'autres le mirent en pratique. Los suicides devinrent si fréquents que Ch. Xodier écriril en \X\\:\ : « Le pistolet de Werther et la hache des bourreaux nous ont décimés. » Lui aussi, après s'être grisé de la lecture des romans allemands, écrivit Le Peintre d* Saltzhnnrtj. « journal des émotions d'un cœur souffrant »el une poésie intitulée. Le suicide et les Pèlrrin* où il suppfi « le Père de la Nature " de pardonner a celui qui chercl^ ^ un refuse dans la mort.

En ISIS, plusieurs jeunes Lrens liés par une étroite arcr* ïtié. Ampère. Saulelet, Jules Itastide, Albert Slapfer se réunissaient pour lire Werther* Urne. Obermann elMcr**fred. Lorsque les circonstances les séparaient, ils échangeaient les impressions produites sur eux par ces lecture mélancoliques. Ampère écrit à son ami Bastide : « Ah! il y a des moments où il me semble, comme à Werther, <p** Dieu a détourné sa face de l'homme et l'a livré au malheur sans secours, sans appui. L'homme est ici-bas pour s'ennuyer H soull'rir. •■ Dans une autre lettre il peint le désdpoir amer el violent qui s'est emparé de lui à la lecture <h Byron : << Mon cher Jules, la semaine dernière, le sentiment de malédiction a élé sur moi. autour de moi, eninei» Je dois cela à Lord lîyron: j'ai lu deux fois de suite h Manfrcd Anglais. Jamais, jamais de ma vie, lecture ne m'écrasa comme celle-là. J'en suis malade. » Ampère se truéril de celle maladie morale par la science et la foi, mais son ami Suulelel qui r|:iii un élève chéri de f.uD5in en mourut à trente ans : il écrivit à l'un de ses amis :

1 IjIi- r.'iT.-ti i j.his i.n-.i ,-,-| .■!,.-■■ ,1 ri-ri\il drs rvflr.ihms sur W *«■'• vî.ir |.,uii- |,- i-i.iii|.-i-i-'<-. I.li.- rxjih.ji,.- iI:mi< it dcrniiT lr:iit«' ijuc le* Allcjii-iihI.^ ii.iv:inl j.i- iii- \i.- |>. mi t i.f ii<-. f-l.iut l.iniH's surtout parles livres,)' |iui--nt iiii>- li.iî..iii.j.- .i .in. .!\. i i .!■• *.>]i||j..ii|i>. nui» ri'chiTi-hc de fins:*"

ni«'ii\. .(m nuit a li in.il. ■ iln-Nioii .!■■ I.i «■ luit,.. Kilo espère .|iie IMHe-

iii.ML'ni- n-vi-iuif i\ riMiii'|n-iiil:iiii'i> ii;itinii;ili.' saura se débarrasser de sa Si-IllillH-lilMliti- iii;i|:i.|ivc. di- Se-* siiii-i.lcs H fie ru ires.

lOq ne peut guère faire une vie douille, agir et contem-

jr; je sens, comme je le disais cet été. que l'homme

Jacé sur la terre pour l'action et je ne puis cependant

Tauîre. Tu ne sais pas la mauvaise pensée qui me

l'instant : c'est que je voudrais me brûler la ccr-

ur terminer mes doutes. Si dans une année ou

e ne me parait pas claire, j'y mettrai fin. J'exécu-

idée que j'ai eu de mon Werther de la vérité

fil méditait). Peut-être serait-ce une folie; ce

tre une grande action. Je te laisse juge l. »

ine pas plus impunément avec le suicide qu'avec

folie. On peut gagner la folie en la simulant,

tir au suicide en jouant avec l'idée du suicide;

était arrivé à Sautelet. Pendant dix-huit mois,

usé à dire en riant qu'il se tuerait: ses amis le

t sur ce propos, il en riait lui-môme : puis, il

'en parler et six mois après il se tuait dans la nuit

au 13 mai 1830. après s'être occupé de minutieux

de composition et d'impression pour le numéro du

lal qui devait paraître le lendemain et dont il était le

taire gérant2. Armand Carrel dit que d'autres sui-

n grand nombre se produisirent en môme temps que

Sautelet.

elques années plus tard, deux peintres illustres se

ridèrent, Gros à la suite de déceptions, Lépold Robert à

a suite d'un chagrin d'amour. In sculpteur, Antonin

foine, compatriote et ami de Jules Janin, se tua aussi;

l'ennui l'a pris, dit J. Janin. la fatigue est venue avec

(lj J'emprunte cette lettre à la préface «pie Sainte-Beuve a placée en 1833, n tète de la 2* édition ù'Ohernitimi. 11 la faisait suivre de-* lignes suiantes : « Combien d'épisodes semblables à relui i|in* nous venons d'esuisser, combien de poèmes obscurs, iiii-onuus. mêles d'une fatalité trangn s'accomplissent à tout instant autour «le nous dans de nobles exisences ! »

(2) Le M mai 1830. le \ntiomtl était si^'né A. Thiers. rédacteur en chef signant provisoirement le journal en remplacement de M. Sautelet écédé ».

l'ennui ; il a cessé d'aimer l'art qui le faisait vivre, il a tout oublié, môme la jeune femme qui l'aimait tant, même son fils, qui donnait déjà toutes les espérances qu'il a réalisées, et il est mort comme est mort Léopold Robert. Tant c'est un grand crime de donner aux survivants de pareils exemples. Gros donne l'exemple à Léopold Robert, Léopold Robert indique le chemin à Antoine Moine. Ils ne savent donc pas, ces impatients, qu'ils sont solidaires celuici de celui-là l ? » "J. Janin raconte encore un suicide bien singulier, celui d'un perruquier de Courbevoie nommé Molard, à qui la préface de Cromwcll avait monté la tète; il s'asphyxia, après avoir écrit le billet suivant : « Adieu,

mes amis en politique et en littérature Adieu tout le

monde de mon bon voisinage... à bas les Vêpres Siciliennes et vive Cromwell2\ »

René contribua autant que Werther à propager la mélancolie qui conduit au suicide. Dans la Défense du Génie du Christianisme, Chateaubriand a dit qu'il avait écrit ce roman, pour combattre « le travers particulier des jeunes gens du siècle, le travers qui mène directement au suicide », dans la pensée d'inspirer de l'éloignement « pour ces rêveries criminelles » ; mais, contrairement à ses intentions, il propagea la maladie, qu'il avait voulu combattre. Les René pullulèrent dans le monde; Chateaubriand fut désolé de l'influence, que son roman exerça sur la jeunesse et regretta de l'avoir écrit. « Si René n'existait pas, a-t-il dit plus tard dans les Mémoires d outre-tombe, je ne l'écrirais plus ; s'il était possible de la détruire, je le détruirais. Une famille

de René poètes et de René prosateurs a pullulé Il n'y

a pas de grimaud sortant du collège qui n'ai rêvé d'être le plus malheureux des hommes; de bambin, qui à seize

ans n'ait épuisé la vie Je ne sais ce que les René

qui m'ont suivi ont pu dire pour mieux approcher de la

(1) J. Janin, Histoire de la Liltér. dram., t. I, p. 34. (2j Ibid., p. iOi».

folie. » Pour atténuer sa responsabilité, Chateaubriand ajouta avec raison qu'il n'était pas le premier qui avait donné aux jeunes gens le goût de la mélancolie maladive. « C'est J.-J. Rousseau qui introduisit le premier parmi nous ces rêveries si désastreuses et si coupables. En s'isolant des hommes, en s'abandonnant à ses songes, il a fait croire à une foule déjeunes gens qu'il est beau de se jeter dans le vague de la vie. Le roman de Werther a développé depuis ce genre de poison. L'auteur du Génie du Christianisme obligé de faire entrer dans le cadre de son apologie quelques tableaux pour l'imagination, a voulu dénoncer celte espèce de vice nouveau et peindre les funestes conséquences de l'amour outré de la solitude. »

En développant chez les jeunes gens le goût de la rêverie et de la solitude, la littérature d'imagination leur a donné le dégoût de l'action et par suite le dégoût de la vie. La solitude, qui est bonne pour le philosophe et le religieux, est souvent dangereuse pour le jeune homme, parce qu'elle lui permet de concentrer sa pensée sur luimême. « La solitude est mauvaise à celui qui n'y vit pas avec Dieu, dit avec raison le père Louis à René; elle redouble les puissances de l'àme en même temps qu'elle leur ùte tout sujet pour s'exercer. » Dans les retraites religieuses les âmes contemplatives trouvent « auprès de Dieu de quoi remplir le vide qu'elles sentent en ellesmêmes », mais les jeunes gens, qui sans la foi se plongent dans des rêveries solitaires, « prendront la haine des hommes pour l'élévation du génie, renonceront à tout devoir divin et humain, se nourriront à l'écart des plus vaines chimères, et se plongeront de plus en plus dans une misanthropie orgueilleuse qui les conduira à la folie ou à la mort l ».

Werther, René, ont été de mauvais modèles pour la jeunesse, ils lui ont inoculé la mélancolie maladive et la manie

(1) Chateaubriand, Défense du Génie du Christianisme.

du suicide. Comme cette mélancolie a inspiré à Gœlhe, à Chateaubriand, à Byron, à Lamartine, à G. Sand, etc., les plus belles œuvres littéraires du xixe siècle, nous sommes portés à croire que les causes de cette mélancolie viennent toutes de l'élévation de l'àmc, de la noblesse du cœur.

Mais la mélancolie a souvent des causes très prosaïques, même physiologiques, surtout chez les jeunes gens. Qu'un homme d'un âge mûr ayant éprouvé les grandes douleurs de la vie, soit triste et mélancolique, on le comprend ; on serait étonné qu'il ne le fût pas. Mais chez les jeunes gens qui comme René, Raphaël, Werther, prennent la vie en dégoût et songent à se tuer, l'ennui qui les dévore et qu'ils décorent du nom de mélancolie, ne vient que du désœuvrement, d'un éloignement pour l'action, pour un métier, ou une profession qu'ils jugent indigne de leur génie, d'un orgueil démesuré et surtout d'un ardent besoin d'amour, qui n'est pas encore apaisé. Le vide dont ils se plaignent n'est que le désir de serrer une femme entre leurs bras ; Werther qui sait analyser ses sentiments n'a pas de peine à découvrir la cause de sa tristesse : « Hélas ! ce vide, ce vide affreux que je sens dans mon sein ! Je pense souvent!... Si tu pouvais une fois, une seule fois, la presser contre ton cœur tu serais guéri. » La cause de la mélancolie du Peintre de Saltzbonrg de Ch. Nodier est la même que celle de Werther; il aime comme lui, la femme d'un autre et souffre de ne pouvoir la posséder.

La mélancolie de lie fié vient aussi de la vivacité de ses désirs amoureux. « N'ayant pas encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie. Quelquefois je rougissais subitement et je sentais couler dans mon cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles ! 11 me manquait quelque chose pour remplir l'abîme de mon exislence ; je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne appelant

de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future ... Ah! si j'avais pu faire partager à une autre les transports que j'éprouvais ! 0 Dieu, si tu m'avais donné une femme selon mes désirs. Si comme à notre premier père, tu m'eusses amené par la main une Eve tirée de moi-même... Beauté céleste ! je me serais prosterné devant toi. Hélas ! j'étais seul. » C'est surtout ce besoin d'amour non satisfait qui le jeta dans une langueur secrète, dans un profond "dégoût de la vie et qui lui inspira la résolution de se soustraire à l'ennui par une mort volontaire.

René c'est Chateaubriand, qui fut atteint dans sa jeunesse d'une profonde mélancolie. La vie solitaire qu'il mena au château de Com bourg, l'éducation sévère qu'il y reçut, l'habitude des promenades et des rêveries dans les bois, les malheurs de sa jeunesse, le spectacle des crimes de la révolution et des bouleversements de la société, l'exil, la pauvreté ont certainement contribué à sa mélancolie, mais ces causes ne suffisent pas pour l'expliquer. Chateaubriand avait au plus haut degré la sensibilité et l'imagination de l'artiste qui le rendaient avide de bonheur, d'amour et de gloire et qui ne le laissaient jamais satisfait de la réalité, parce que ses rêves la dépassaient.

La principale cause de sa mélancolie précoce vint de Tintensité de son désir d'amour, qui se leva brûlant dans un tempérament de feu et dans son imagination exaltée. « Faute d'objet réel, dit-il dans les Mémoires (foutre tombe, j'évoquai par la puissance de mes vagues désirs un fantôme qui ne me quitta plus. Je me composai une femme de toutes les femmes que j'avais vues... Cette charmeresse me suivait partout invisible : je m'entretenais avec elle comme avec un être réel... Pvsrmalion fut moins amoureux de sa statue... Ce délire dura deux années entières, pendant lesquelles les facultés de mon àme arrivèrent au

(!) V. l'étude de Macaulay sur Dyrnn.

plus haut point d'exaltation... J'avais tous les symptômes d'une passion violente ; mes yeux se creusaient, je maigrissais, je ne dormais plus ; j'étais distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s'écoulaient d'une manière sauvage, bizarre, insensée et pourtant pleine de délices...

Les souffles de l'aquilon ne m'apportaient que les soupirs de la volupté, le murmure de la pluie m'invitait au sommeil sur le sein d'une femme. Les paroles que j'adressais à cette femme auraient rendu des sens à la vieillesse et réchauffé le marbre des tombeaux. Ignorant tout, sachant tout, à la fois vierge et amant, Eve innocente, Eve tombée, l'enchaifteressc par qui me venait ma folie était un mélange de mystères et de passions. Je la plaçais sur un autel et je l'adorais. L'orgueil d'être aimé d'elle augmentait encore mon amour. Marchait-elle, je me prosternais pour être foulé sous ses pieds ou pour en baiser la trace. Je me troublais à son sourire ; je tremblais au son de sa voix ; je frémissais de désir si je touchais ce qu'elle avait touché. L'air exhalé de sa bouche humide pénétrait dans la moelle de mes os, coulait dans mes veines au lieu de sang... Je ne savais plus quelle était ma véritable existence ; j'étais homme et n'étais pas homme ; je devenais le nuage, le vent le bruit... Je me dépouillais de ma nature pour me fondre avec la fille de mes désirs.

Tout à coup, frappé de ma folie, je me précipitais sur ma couche ; je me roulais dans ma douleur ; j'arrosais mon lit des larmes cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient misérables pour un néant. » Alors Chateaubriand se levait et allait courir les bois en proie à une agitation insensée et voisine du désespoir, ne sentant ni le froid ni l'humidité de la nuit, mais s'enfonçant dans de sombres rêveries, quand il entendait le matin la cloche que Ton sonne pour les trépassés. Il se demandait alors ce qu'il était venu faire en ce monde et s'il ne valait pas mieux partir à

CONTxVGION DU SUICIDE PAU LA LITTÉRATURE 333

la fraîcheur du malin que d'achever le voyage sous le poids et pendant la chaleur du jour.

« Le rouge du désir, dit-il, me montait au visage ; l'idée de n'être plus me saisissait le cœur d'une joie subite... La dernière lueur de la raison m'échappa... Je possédais un fusil de chasse dont la délente usée parlait souvent au repos. Je chargeais ce fusil de trois balles et je me rendis dans un endroit écarté du grand mail. J'armai le fusil, introduisis le canon du fusil dans ma bouche ; je frappai la crosse contre terre ; je réitérai plusieurs fois l'épreuve ; le coup ne partit pas ; l'apparition d'un garde suspendit ma résolution. Fatalité sans le vouloir et sans le savoir, je supposais que mon heure n'était pas arrivée !. »

La tentative de suicide de René et le suicide de Werther ne sont point, comme on l'a dit, des suicides philosophiques, mais des suicides passionnels; Werther se tue parce qu'il ne peut posséder la femme qui appartient à un autre ; René veut mourir parce qu'il ne serre entre ses bras qu'un fantôme féminin2. Jamais le délire amoureux n'a inspiré de pages plus brûlantes que celles qu'ont écrites Gœthe et Chateaubriand ; chez les deux écrivains l'amour y prend un caractère sensuel et mystique que nous retrouvons chez les romantiques, et le suicide revêt une forme poétique et religieuse qui en rend la peinture très dangereuse pour les jeunes gens.

(1) Mémoires d'outre- tombe, lrepartie, liv. III. — Il est impossible de ne pas rapprocher cet état maladif de l'imagination de Chateaubriand de la maladie nerveuse de sa sœur Lueile d'Amélie de Jlenéi qui avait elle aussi une imagination exaltée, une sensibilité morbide qui devint folle et se lua. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. III. p. 10. Chateaubriand dit dans les Mémoires d'oulre-tombe que sa sœur était atteinte du délire des persécutions; « elle avait d'ailleurs la manie de Rousseau sans en avoir l'orgueil ; elle croyait que tout le monde était conjuré contre elle. »

(2; Sainte-Beuve écrit : « Hené commence par où Salomon finit, par la satiété et le dégoût, » {Chateaubriand et son groupe, 1. 1, p. 354.; Il nie semble, au contraire, que Hené commence par le désir le plus ardent, et que sa mélancolie vient surtout de la soif qui le dévore, qu'il voudrait satisfaire. Ce sont les désirs sexuels non satisfaits qui lui donnent la tentation du suicide. Les médecins qui ont écrit sur la psychopalhie sexuelle ont constaté l'association des désirs sexuels à l'âge de la puberté avec un penchant voluptueux pour le suicide. (V. Krafift-iibing, Psychopatliia sezualis, p. 80.)

Chateaubriand en a si bien senti le danger, qu'il ajoute dans les Mémoires d'outre-tombe : « Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d'imiter ces folies, ceux qui s attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se doivent souvenir qu'ils n'entendent que la voix d'un mort. »

Ce n'est pas seulement dans René que Chateaubriand a décrit le suicide passionnel; dans Atala, dans 1 épisode de Velleda des Martyrs, on retrouve cette peinture. Dans ses romans, l'amour le plus ardent est toujours associé à l'idée de la mort et revêt un caractère à la fois sensuel et mystique. Ce sensualisme mystique de Chateaubriand rappelle celui de Salomon « qui composa trois mille paraboles, fit cinq mille cantiques1 », dit la Bible, et qui cependant « aima passionnément plusieurs femmes étrangères avec la fille de Pharaon, des femmes de Moab et d'Ammon, des femmes d'idumée, des Sidoniennes et du pays des Heléens... il eut sept cents femmes comme des reines et trois cents qui étaient ses concubines » ; sept cents, plus trois cents font à peu près les mille et trois de Don Juan.

Chez Chateaubriand comme chez J.-J. Rousseau et chez Gœlhe, le besoin d'aimer était si vif qu'il se portait sur les êtres liclifs qu'il avait créés, il les aimait comme des êtres réels. J.-J. Rousseau était amoureux de Julie. En écrivant (iœlz de Berlichinijen, Gœthe s'était épris d'Adélaïde ; il le dit lui-même dans ses mémoires, 1. XIII. A la fin de sa Vie de labbé de liane r, Chateaubriand raconte qu'il a passé toute sa vie en compagnie d'Alala, de Cymodocé et de Velléda. Balzac aussi, en décrivant les « splendides » courtisanes de ses romans en subissait le charme : à force de vivre par la pensée dans la compagnie des grandes daines du xvii0 siècle, Cousin en était devenu amoureux.

Dans A ta/a, Chateaubriand a eu la singulière idée de peindre un suicide chrétien : une jeune fille se tue pour ne

(1) Les liais, liv. III, ch. îv, p. 32.

pas violer le vœu de virginité que sa mère, avait fait pour elle ; celle jeune chrélienne parle comme Phèdre, « sentanl comme une divinité qui m'arrêtait dans mes horribles transports, j'aurais désiré, dit-elle, que cette divinité se fût anéantie, pourvu que serrée dans tes bras, j'eusse roulé d'abîme en abîme avec les débris de Dieu et du monde ; à présent môme... le dirai-je î à présent que Féternilé va m'engloutir, que je vais paraître devant le juge inexorable, au moment où, pour obéir à ma mère, je vois avec joie ma virginité dévorer ma vie, eh bien ! par une affreuse contradiction j'emporte le regret de n'avoir pas été à toi ! ». La donnée du roman me parait fausse : une jeune chrétienne qui s'empoisonne pour ne pas céder à l'amour, est un être chimérique ; si elle est vraiment chrélienne, elle ne peut songer à commettre un suicide que sa foi lui interdit; si elle éprouve la violente tentation qu'Alala exprime, elle y cède.

L'imitation du suicide d'Atala n'est pas à craindre pour les lectrices de ce roman; ce n'est pas Atala qui peut provoquer des suicides. Je n'en dirai pas autant du suicide de Velléda. La donnée de la femme Gère et passionnée, qui se suicide après avoir cédé à l'amour pour ne pas survivre au déshonneur, est extrêmement romanesque et a séduit beaucoup de romanciers, qui l'ont imitée, et certainement aussi des femmes qui l'ont copiée.

Chateaubriand avait subi l'influence de J.-J. llousseau

(|. Joubcrladit : « Chateaubriand a donné aux passions une innocence quelles n'ont pas ou qu'elles n'ont qu'une fois. Dans Alain les passions sont couvertes de longs voiles blancs. » Je ne partage pas l'avis de Joubert : je trouve que l'amour d'Atala n'est point un amour innocent, mais un amour sensuel, qui ne ressemble en rien à celui de Virginie. De plus, dans Alala comme dans lie né, l'amour est compliqué d'inceste ; Atala est la tille de Lopcz. père adoptif de Chactas ; l'imagination et les sens «les deux amants sont excités, quand ils apprennent qu'ils sont "frère et sœur; Atala « fut saisie elle-même de confusion et de joie » ; Chactas , après s'être écrié : «- O ma sœur, ô tille de Lopez ! tille de mon bienfaiteur! » ajoute : « C'en était trop pour nos cœurs que cette amitié fraternelle qui venait nous visiter et joindre son amour à notre amour »... « Atala n'offrait plus qu'une faible résistance, je touchais au moment du bonheur», quand un orage survint fort à propos et les amants furent rencontrés par le père Aubry.

et de Gœthe ; il exerça, à son tour une influence considérable sur Lamartine, Hugo, de Vigny, G. Sand et même sur Byron, dont le génie avait avec le sien plus d'une ressemblance. Byron aimait comme lui les bois, la mer, les voyages, l'indépendance, la solitude, il veut imiter le loup qui meurt en silence, il se compare au lion qui aime le désert : « Le lion est seul, ainsi suis-je ! ; » comme Chateaubriand, il gémit sur la brièveté de la vie, sur la nécessité de la mort : « Mourir, hélas ! mourir ! aller où tous sont allés et où tous iront un jour ! Redevenir le rien que j'étais avant de naître à la vie et à la douleur vivante ! » Dans la note qu'il a publiée sur Byron, Walter Scott le dépeint : « triste, mélancolique, souriant au dehors, déchiré au dedans, et laissant pénétrer une ombre de tristesse jusque dans les accès de sa joie la plus folle. » Alfred de Musset l'appelle « Lui, le grand inspiré de la mélancolie ». Je ne veux point nier les beaux côtés de cette mélancolie ;

« Les cris du désespoir sont ses plus doux concerts ; »

mais il est impossible de ne pas reconnaître que les causes de cette mélancolie ne sont pas toutes impersonnelles et d'un ordre élevé, que son désespoir est fait en grande partie d'orgueil froissé par les critiques, de son irritabilité d'enfant gâté qui se plaint de ne pouvoir satisfaire tous ses caprices, de sa soif de jouissances jamais apaisée, de l'amertume qu'il trouve dans les plaisirs, de l'hostilité que lui montre la société où il vil et qui le force à s'expatrier, de ses déceptions politiques et surtoul de l'humiliation qu'il éprouvait à traîner son pied bot. Walter Scott, après avoir lu Child Harold disait : « Poème de grand mérite, mais qui ne donne pas une bonne opinion du cœur ni de la morale de l'écrivain. Le vice devrait être un peu plus modeste et il faut une impudence presque aussi grande que

[ij Maufred.

les talents du noble lord pour demander gravement qu'on le plaigne de l'ennui et du dégoût, qu'il a gagnés dans la société de ses compagnons de table et de ses maîtresses. » Fatigué de la vie, dévoré par l'ennui, Byron, on le sait chercha une mort héroïque; il ne voulut pas du suicide, il désira la fin du soldat ainsi qu'il le dit dans de beaux vers composés quelques jours avant sa mort :

« Si la vie a perdu pour toi ses plus doux charmes, « Qui t'oblige à porter ce douloureux fardeau? « Le champ d'honaeur est là, va chercher sous les armes « Un glorieux tombeau1. »

« Ainsi, vécut et finit ce malheureux grand homme, dit Taine ; la maladie du siècle n'a pas eu de plus illustre proie. Autour de lui comme une hécatombe, gisent les autres, blessés par la grandeur de leurs facultés et l'intempérance de leurs désirs, les uns éteints dans la stupeur et l'ivresse, les autres usés par le plaisir ou le travail, ceux-ci précipités dans la folie ou le suicide, ceux-là rabattus 4ans l'impuissance ou couchés dans la maladie. »

Il y avait beaucoup de mise en scène dans la mélancolie de Byron, beaucoup d'imitation littéraire ; grand admirateur de Gœlhe, il avait voulu fondre en lui les deux types de Faust et de Méphistophélès. Il se donna un caractère donjuanesque et satanique, doutant de tout, se moquant de tout. Si j'écrivais une étude purement littéraire, j'aurais à montrer les beaux côtés de ce génie poétique, mais dans un travail, où je recherche l'action de la littérature d'imagination sur les mœurs, je suis obligé de constater que l'influence de Byron sur les jeunes gens n'a pas été salutaire. Passant sa vie à rechercher des émotions voluptueuses et lugubres, il a été le véritable inspirateur de ce culte du moi, qui a trouvé tant de disciples en littérature, tant d'imitateurs dans la société ; il a présenté le doute et la perverti i Traduction de B. Laroche.

Proal. — Crime et suicide pass. 22

site comme des signes de supériorité intellectuelle, le mépris de l'humanité et de la vie comme le résultat de l'expérience. Les jeunes gens, les femmes, les poètes, tous ceux qui vivent par l'imagination s'enthousiasmèrent de Byron ; les jeunes gens le prirent pour modèle jusque dans ses vêtements; les poètes l'imitèrent. Après Lara, Childeïlarold, Manfred on vit une foule d'écrivains byroniser, comme on en avait vu iverthcriser après le roman de Gœthe. Byron se plaignit de cet esprit d'imitation; « ce qui ruinera notre gloire, écrivit-il à Moore, c'est l'admiration et l'imitation... L'écueil de la génération prochaine sera le nombre des modèles et la facilité d'imitation. » Le byronisme devient une mode littéraire et passa dans les mœurs.

Lamartine. George Sand, Alfred de Musset subirent l'influence de Byron. La lecture du Corsaire, de Lara, de Manfred fit sur Lamartine une profonde impression ; elle ébranla son imagination. « Je devins ivre de celle poésie dit-il.... ce fut un second Ossian pour moi. » Il écrivit le dernier chant du pèlerinage d'Harold et Musset lui dil :

<( Vous avez la Lara, Manfred et le Corsaire, « Et vous avez écrit sans essuyer vos pleurs ; « Le souffle de Byron vous soulevait de terre, « L'écho de son génie en vous avait gémi. »

Dans une de ses plus belles Méditation*, Lamartine tout en admirant le génie de Byron, protesta contre son scepticisme et ses blasphèmes, mais il n'élail pas encore arrivé à celte religieuse résignation, quand il fut atteint lui aussi du dégoût de la vie et du désir de mourir dans des circonstances que je raconterai dans un instant. — G. Sand fut encore plus impressionnée que Lamartine par les poésies pessimistes de Byron. — Alfred de Musset a subi lui aussi celte influence, bien qu'il ait protesté contre ce reproche d'imitation :

« On m'a dit Tan passé que j'imitais Byron

« Vous qui me connaissez, vous savez bien que non ;

« Je hais comme la mort l'état de plagiaire,

« Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre. »

Musset boit bien dans son verre ; le verre est joli, mais ce qu'il y verse, c'est effectivement un breuvage byronien, tout au moins dans ses premières poésies, avec de l'esprit parisien. Franck, Rolla sont des parents de Manfred.

Parmi les causes psychologiques de la mélancolie qui conduit au suicide, il faut encore mentionner l'abus de l'analyse, l'abus de la réflexion. « J'ai pensé trop longtemps et trop profondément, dit Byron, jusqu'à ce que mon cerveau travaillant et bouillonnant dans son propre tourbillon devint un gouffre de flamme et de fantaisie. » Stenio s'adressant à Lélia, lui dit. « Ne personnifiez-vous pas avec votre beauté et votre tristesse, avec votre ennui et votre scepticisme, l'excès de douleur produit par la pensée? » C'est un sophisme de dire avec J.-J. Rousseau que l'homme qui pense est un animal dépravé. La pensée est le plus noble attribut de l'homme, la principale cause de sa supériorité sur les animaux. C'est l'homme qui ne pense pas qui est un animal, c'est un idiot ou un imbécile. Mais, s'il faut penser, il faut agir aussi et celui qui s'absorbe dans ses pensées perd peu à peu le goût de l'action et de la vie, il se croit supérieur parce qu'il dédaigne les devoirs pratiques ; sa misanthropie vient uniquement de son orgueil. Le père Souël avait donc bien raison de dire à René : Je vois un jeune homme entêté de chimères à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de la société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est point, Monsieur, un homme supérieur parce qu'on aperçoit le monde sous un jour odieux. On ne hait les hommes et la vie que faute de voir assez loin. Etendez un peu plus votre regard et vous serez bientôt convaincu que tous ces maux dont vous vous plaignez sont de purs néants. » Le jour

où le mélancolique rêveur a un vrai chagrin, qui le délivre de ses souffrances imaginaires, il ne songe plus à se suicider. « Chose étrange, dit René, je n'avais plus envie de mourir depuis que j'étais réellement malheureux. Mon chagrin était devenu une occupation qui remplissait tous mes moments. » A l'abus des réflexions il faut joindre l'abus des lectures, qui donnent une expérience anticipée et dissipent trop tôt les illusions de la jeunesse. « Le grand nombre d'exemples qu'on a sous les yeux, dit Chateaubriand, la multitude de livres qui traitent de l'homme et de ses sentiments rendent habile sans expérience. On est détrompé avant d'avoir joui ; il reste encore des désirs et Ton n'a plus d'illusions... On habite avec un cœur plein un monde vide et. sans avoir usé de rien, on est désabusé de tout1. » En proie à ce dégoût de la vie, le jeune homme recherche la solitude et perd son énergie dans d'inutiles rêveries.

Il est impossible de savoir combien de jeunes gens furent victimes des romans de Gœthe et de Chateaubriand et des poésies de Byron.

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »

du mal du siècle ; les uns comme Mole, de Tocqueville, guérirent par la politique, d'autres, comme Ampère, par la science, d'autres, comme Ballanche et Senancourt, par la foi; l'élude, le travail, l'exercice d'une profession, les croyances sont les meilleurs préservatifs contre la mélancolie. Mais chez les âmes d'artistes, qui se nourrissent le rêveries, sans trouver une diversion dans des occupations extérieures, la mélancolie fit plus de ravages. Sous l'influence de Werther de René et des poésies de Byron, le plus grand poète du xix° siècle, Lamartine, et le plus illustre romancier, G. Sand, furent atteints d'une sombre

(1) Chateaubriand, Le génie du chistianisme, 2° partie, liv. III, ch. îx.

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mélancolie qui les poussa jusqu'à une tentative de suicide. « Je me souviens, dit Lamartine, d'avoir lu et relu Werther dans ma première jeunesse, et les impressions que ces lectures ont faites sur moi ne se sont jamais ni affacées ni refroidies. La mélancolie des grandes passions s'est inoculée en moi parce livre1. » Comme Gœlhe, il s'enthousiasma aussi d'Ossian, qui avait troublé toutes les imaginations de l'époque, même celle de Napoléon. Lamartine le célébra dans Jocelyn :

« Ossian ! Ossian ! lorsque plus jeune encore « Je rêvais des brouillards et des monts d'Inistore « Quand tes vers dans le cœur et la harpe à la main « Je m'enfonçais l'hiver dans des bois sans chemin. »

De la littérature cet amour d'Ossian était aussi passé dans la peinture ; on ne peignait que des hommes et des femmes mélancoliques tenant une harpe au bord des torrents et soupirant au milieu des bruyères. Lamartine emprunta h Ossian son amour des bois, de la solitude, qui lui a inspiré plusieurs de ses belles Méditations et Harmonies. Le vide de l'existence qu'il menait à la campagne, l'impossibilité d'y trouver un aliment pour son cœur et son activité, la lecture des grands écrivains mélancoliques, l'ennui qui le dévorait le jetèrent dans une profonde tristesse, ainsi qu'il le dit lui-même : « La compression de ma vie morale dans cette aridité et cet isolement, l'intensité de ma pensée creusant sans cesse en moi le vide de mon existence, les palpitations de mon cœur brûlant sans aliment réel et se révoltant contre les dures privations d'air, de lumière et d'amour dont j'étais altéré, finirent par me mutiler, par me consumer jusque dans mon corps et par me donner des langueurs, des spasmes, des abattements, des dégoûts de vivre, des envies de mourir, que je pris pour des maladies du corps et qui n'étaient que la maladie de mon àme. »

(1) Lamartine, Entrelien CXXI, p. 9.

Lamartine était dans cette situation d'esprit, lorsqu'il rencontra en Savoie Elvire, dont il s'éprit. Cette femme, qui était plus âgée que lui, craignant de perdre bientôt son amour, n'étant retenue par aucune croyance religieuse, proposa à Lamartine de mourir ensemble et le poète des Méditations et des Harmonies céda à celte folle suggestion, comme un esprit faible. Pendant qu'il faisait avec Elvire une promenade sur le lac du Bourget, celle-ci lui dit : « Oh! mourons; oui, mourons... Voilà des vagues pures, limpides, profondes, muettes, qui nous préparent une couche de sable, où nul ne viendra nous réveiller pour nous dire : Partons... oh! mourons dans cette ivresse de rame et de la nature, qui ne nous fera sentir de la mort que sa volupté... oh! mourons et étouffons cet avenir douteux et sinistre dans ce dernier soupir, qui n'aura du moins sur nos lèvres que la saveur sans mélange de la complète réunion. » Ces paroles produisirent sur le grand poète une si profonde impression qu'il lui répondit : « Mourons ! » A cet effet, il enlaça les cordes d'un filet de pécheur huit fois autour du corps de la jeune femme et du sien, « étroitement unis comme dans un linceul ; » il la souleva pour la précipiter avec lui dans les Ilots, mais au moment où il preuait son élan, il s'aperçut que l'excès des émotions lui avait fait perdre connaissance ; cette vue le tira de son égarement et lui fit abandonner son projet.

Celte résolution de Lamartine de se jeter dans les flots du lac du Bourget avec la femme dont il était épris semble une réminiscence de la Nouvelle Jic/oïse ; Saint-Preux lui aussi est tenté de se précipiter dans les flots du lac de Genève avec Mmo de Walmar, pour y finir la vie dans ses bras. Lamartine était dans une fausse situation comme Saint Preux; Elvire était mariée comme Julie, elle ne se trouvait que momentanément éloignée de son mari, qui devait la rappeler auprès de lui dans quelques semaines. A la fin de sa vie. qui fut si cruellement éprouvée, Lamar-

Une eut encore plusieurs fois la pensée du suicide, mais il en fut détourné par ses croyances : « je serais mort déjà mille fois de la mort de Galon, si j'étais de la religion de Calon, mais je n'en suis pas; j'adore Dieu dans ses desseins... Mourir c'est fuir. On ne fuit pas. » Amélie avait dit de même à René pour l'engager à vivre : « Pour un homme de votre caractère, il est si aisé de mourir ! Croyezen voire sœur, il est plus difficile de vivre. »

On voit par les faits que j'ai empruntés à la vie de Lamartine, de Byron, de Chateaubriand et de Goethe, que l'imitation littéraire a joué un grand rôle dans leur mélancolie et même dans les tentatives de suicide de plusieurs d'entre eux. Les deux femmes, qui ont rivalisé de lalent avec ces grands écrivains, Mmo de Staël et George Sand, ont éprouvé aussi, dans leur jeunesse, l'attrait du suicide, sous l'influence de lectures mélancoliques. Très enthousiaste de Werther, Mme de Staël lit l'apologie du suicide dans le chapitre îv de son livre sur Y Influence des passions sur le bonheur ; elle y développa cette idée que l'homme ne doit pas survivre, à la perle de l'amour : « il n'y a, dit-elle, que les hommes capables de se tuer qui puissent avec quelque ombre de sagesse tenter celte grande route de bonheur... Les âmes passionnées, qui s'abandonnent à leur nature, ont besoin d'envisager celte ressource pour ne pas se dépraver dans le malheur et plus encore peut-être au milieu des efforts qu'elles tentent pour l'éviter. » George Sand puisa à son tour dans la lecture des romans et des poésies mélancoliques le dégoût de la vie et le désir de la mort; elle a écrit que l'homme est supérieur aux animaux parce qu'il peut se tuer. « Je lus lient, dit-elle, et j'en fus singulièrement affectée. » Je me sentis écrasée parle dégoût de la vie... Je pris par l'imagination tous les maux de l'àme décrits dans ce poème désolé. Byron vint tout aussitôt porter un coup encore plus rude à ma pauvre cervelle... Hamlet et Jacques de Shakespeare m'achevèrent... Ma mélancolie

34 i LE CRIME ET LE SUICIDE PASSIONNELS

devint donc de la tristesse et ma tristesse de la douleur. Delà au dégoût de la vie et au désir de la mort il n'y a qu'un pas... J'arrivai à une maladie morale très grave : l'attrait du suicide. »

La pensée du suicide devint chez G. Sand une idée fixe, obsédante, qui, dit-elle elle-même, « frisait par moments la monomanie. » L'eau l'attirait par un charme mystérieux ; elle suivait le bord d'une rivière, s'arrêtait devant les endroits profonds, en se disant avec une gaieté fébrile : ce Comme ce serait aisé ! Je n'aurais qu'un pas à faire. » La vue de l'eau la magnétisait ; « le phénomène nerveux, car je ne puis définir autrement la chose, était si prononcé, que je ne touchais pas seulement la margelle d'un puits sans un tressaillement fort pénible à diriger en sens contraire. » Après avoir longtemps lutté contre celte obsession du suicide, elle s'en croyait délivrée, lorsqu'un jour elle fut obligée de traverser un gué à cheval ; au beau milieu, elle fut prise du vertige de la mort et poussa brusquement son cheval à un endroit profond, pour s'y noyer, avec un rire nerveux et une joie délirante. Mais le cheval l'emporta vers la rive et la sauva malgré elle ; elle en fut quille pour un bain. Cette immersion passagère dans la rivière la débarrassa de l'obssession de la noyade, mais l'attrait du suicide persista sous d'autres formes. Tantôt elle avait une étrange émolion en maniant des armes et en chargeant des pistolets, tantôt les fioles de laudanum, qu'elle touchait sans cesse pour préparer des lotions h sa grand'mère, lui donnaient de nouveaux vertiges. Elle finit par se guérir de sa manie par un peu plus de repos et par la lecture des classiques grecs et latins l. La guérison cependant ne fut pas définitive, car après sa rupture avec Alfred de Musset, elle fut de nouveau hantée par l'idée du suicide. M. Rocheblave, qui a publié le journal de G. Sand et ses lettres à

(1) Histoire de ma vie, 4e partie, ch. vi.

CONTAGION DU SUICIDE PAR LA LITTÉRATURE 3ii>

Musset et à Sainte-Beuve, dit que sa correspondance fournit de ces idées de suicide des preuves multiples et d'une singulière précision. Si elle ne céda pas à cette tentation, c'est parce qu'elle passa du scepticisme absolu, où elle était tombée dans sa jeunesse, après une première période de mysticisme, à la croyance en Dieu et à une vie future ; elle le dit elle-même dans l'histoire de sa vie : « Depuis que je n'ai plus ces doutes amers, où la pensée dangereuse du néant arrive à être une volupté irrésistible, depuis que cet éternel repos, dont j'ai parlé tout à l'heure, m'est démontré illusoire, depuis enfin que je crois à une éternelle activité au-delà de cette vie, la pensée du suicide n'est plus que passagère et facilement vaincue par la réflexion i » Un grand nombre de romans de G. Sand portent la trace de ces idées de suicide. Les suicides abondent dans ses livres : suicides d'amants, suicides de maris, suicides de femmes libres, suicides de femmes mariées, suicides de servantes. Slenio se tue, Juliette, dans Leone Leoni, se jette par la fenêtre. Jacques se donne la mort. Le genre de suicide que G. Sand prêle à ses héros de roman, c'est le suicide par submersion, qu'elle avait choisi pour elle-même. Dans Lé lia , Sténio se précipite dans un lac. Dans Indiana, Noun, la femme de chambre, se suicide3 et Indiana, à son tour, à force de songer au suicide de Noun, se fait du suicide « une sorte de volupté tentatrice » ; elle va se jeter dans une rivière, mais elle est sauvée par Ralph qui la retire de l'eau. Plus tard, Ralph lui-même a l'imagination hantée par l'idée du suicide ; il propose à Indiana de mourir avec lui ; il lui demande si elle n'a pas de préférence pour un genre de suicide autre que la submersion ; quant à lui, il ne connaît pas de lieu où le suicide soit plus beau que dans

(i) G. Saod. Histoire de ma vie, 5a partie, ch. vin, p. 300.

(2) La scène qui précède le suicide de Noun impressionna profondément Alfred de Musset. La Revue des Deux-Mondes du 1M nov. 1878 a publié des vers qu'il composa après la lecture de cette scène.

une cascade. Indiana accepte en mettant sa main dans celle de Ralph en signe de pacte ; ils partent et font un long voyage pour aller se noyer dans les eaux d'une cascade. De toutes les peintures, celle du double suicide est peutêtre la plus dangereuse de toutes, elle enflamme l'imagination romanesque des jeunes gens et des femmes toujours prêts à admirer et à imiter les actes et les sentiments qui sortent de la banalité. Indiana n'a pas seulement fait des femmes adultères, mais a suggéré à des amants l'idée de mourir ensemble. C'est dans la lecture des romans de G. Sand et surtout iï Indiana que le Dr Bancal puisa la folle idée de se suicider avec sa maîtresse, une femme mariée. On trouva sur lui un album, où il avait copié des . extraits de romans et notamment le passage $ Indiana, où Ralph exprime le désir du mourir avec la personne qu'il aime. Le docteur, qui tenta de se suicider après avoir tué sa maîtresse, fut traduit devant la cour d'assises ; le compte rendu des débats a été publié dans la Gazette des tribunaux ; de l'étude que j'en ai faite, il résulte avec la dernière évidence que ce double suicide, ou plus exactement ce meurtre, suivi dune tentative de suicide, est une copie A' Indiana. jusque dans les détails. Ainsi, de même qu'Indiana serre la main de Ralph en signe de pacte, quand elle accepte le projet de mourir avec lui, AI1110 X. serre la main à Bancal en signe d'acceptation ; elle veut se voir mourir de la main du docteur. Dans le roman de G. Sand, les deux héros associent l'amour et le mysticisme ; au moment de se donner la mort, Ralph exprime des pensées religieuses : « Cette heure suprême, dit-il à Indiana, est celle du recueillement et de la prière. L'action que nous allons commettre n'étant pas le résultat d'une crise d'égarement momentané, mais le but raisonné d'une détermination prise dans un sentiment de piété calme et réfléchie, il importe que nous y apportions le recueillement d'un catholique devant les sacrements de son église. » Cette association

de l'amour et du mysticisme était une imitation de la littérature allemande et des suicides allemands. Dancal et Mmo X..., copiant Indiana, imitèrent aussi son langage mystique. Bancal écrivit à sa mère : « Je vois l'éternité s'ouvrir devant moi avec autant de calme et de bonheur que si j'assistais à un de ces beaux spectacles de la nature dont j'ai pu jouir quelquefois. » Le ministère public et le défenseur de l'accusé furent d'accord pour reconnaître que la première cause de ce crime devait être attribuée au dévergondage d'idées et de sentiments que Bancal avait puisés dans la lecture des romans appartenant à l'école romantique. L'acte d'accusation disait que la tôle de Bancal avait été troublée par « cette littérature frénétique, où le dégoût de la vie active, le mépris des devoirs, ordinaires, la négation des simples et modestes vertus sont exaltés comme autant de témoignages d'une organisation forte et privilégiée. » Le défenseur de Bancal chercha l'atténuation de la responsabilité de l'accusé dans la responsabilité de la littérature romantique : « Si je cherche, dit-il, la source de ce dévergondage d'idées, ne sera-t-elle pas dans le romantisme, dans ces livres antisociaux, dans ces représentations dramatiques, qui égarent l'imagination ? » Le désir de mourir ensemble, éprouvé par des amants menacés d'une séparation, qui est pour eux plus cruelle que la mort, est un sentiment qui a ses racines dans le cœur de l'homme. On le trouve dans Plaute. « Puissionsnous expirer ensemble î » disent, dans une pièce du poète latin, deux amants au moment où ils vont se séparer. Ce vœu de mourir ensemble est même quelquefois exprimé par des amants mélancoliques qui n'ont pas la crainte de la séparation. L'amour partagé n'est pas toujours gai.

« Medio de fonte leporum, « Surgit amari aliquid >»,

dit Lucrèce (1. IV, 8, 1127). Il y a des hommes qui ont

l'amour mélancolique de même que d'autres ont le vin triste. Cette mélancolie sentimentale chère aux romanciers et aux poètes romantiques *, se retrouve chez Tibulle, mais elle est devenue une véritable maladie de l'imagination chez les romantiques. « Au temps des erreurs de la jeunesse, dit Chateaubriand dans ses Mémoires <T Outre- tombe, j'ai souvent souhaité de ne pas survivre au bonheur ; il y avait dans le premier succès un degré de félicité qui me faisait aspirer à la destruction. »

Le suicide par amour, qui était rare chez les anciens, était considéré par eux comme un acte de faiblesse et de désespoir; c'est ainsi qu'il est décrit par Sophocle, Euripide, Virgile. Dans Antigone, Hémon se tue sur le tombeau de sa fiancée, sans maudire ni les dieux, ni la société; son père lui reproche durement sa faiblesse. Dans Y Enéide, Didon se donne la mort sous l'empire de la douleur et du désespoir qui l'accablent. Avec Werther, avec les romans <Ie l'école romantique, le suicide devient raisonneur et philosophique, il est exalté, ennobli comme un acte sublime, comme une marque de supériorité morale ; les amants revendiquent le droit de se tuer, ils font l'apologie du suicide. « Quand la vie d'un homme est nuisible à quelquesuns, à charge à lui-môme, inutile à tous, dit Jacques de G. Sand, le suicide est un acte légitime. » « Partons ensemble, dit Ralph à Indiana. Retournons à Dieu... Le Dieu que nous adorons toi et moi n'a pas destiné l'homme à tant de misères, sans lui donner l'instinct de s'y soustraire; et ce qui fait, à mon avis, la principale supériorité de l'homme sur la brute c'est de comprendre où est le remède à tous ses maux. Ce remède c'est le suicide. »

Ces sophismes se retrouvent dans les romans d'E. Sue, de Frédéric Soulié, qui ont eu et qui ont encore beaucoup de lecteurs. Le suicide est dépeint comme le dénoûment

(1) On la retrouve aussi chez Leconte de Lisle et Sully-Prudhommc.

logique d'un drame d'amour. Même chez des romanciers secs et froids, comme Stendhal, le héros du roman agile Tidée du suicide avec complaisance et se grise de cette image. « Plusieurs fois, dit Fauteur de Rouge et noir, l'idée du suicide s'offrit à lui. Cette image était pleine de charme ; c'était un repos délicieux ! ». Il semble à ces romanciers que l'amour est inséparable du suicide, qu'un héros de roman doit se tuer quand l'amour lui manque, que l'amour est le seul but et le seul devoir de la vie, que le suicide est un droit et une dernière volupté.

Avec Chatterton, le suicide d'amour se combina avec la haine contre la société et la vanité littéraire. « J'ai le droit de mourir, dit le héros d'Alfred de Vigny... Je le jure devant vous et je le soutiendrai devant Dieu. » Lamartine, qui était très lié avec Alfred de Vigny, raconte que l'auteur de Chatterton regretta plus tard d'avoir composé ce drame 2 ; « il ne se pardonna cette glorieuse faute qu'après l'avoir courageusement expiée. Les grands poètes doivent surveiller leur sujet. Werther avait fait des suicides de fantaisie. Chatterton fit des suicides de septicisme. » Sans parler des déclamations furieuses contre la société contenues dans ce drame, quelle funeste impression a dû produire sur les jeunes spectateurs cette invocation à la mort : « 0 Mort, ange de délivrance, que ta paix est douce ! J'avais bien raison de t'adorer, mais je n'avais pas la force de te conquérir... Si l'on savait ! Si l'on savait ce

bonheur que j'ai on n'hésiterai pas si longtemps. » Et

pour bien peindre ce bonheur de mourir, Chatterton donne à son visage une expression de recueillement et de béatitude \

(1) Le rouge et le noir, ch. xux. — « Je fus préserve du suicide, dit Stendhal, par la curiosité politique et sans doute, par la crainte de me faire du mal. »

(2) Lamartine, Entretien XCV, p. 329.

(3) A. Barbier raconte que l'auteur de Chatterton, qui peint si vivement le bonheur de mourir, avait personnellement la terreur de la mort, que la

Les romanciers et les poètes ont si souvent décrit le bonheur de mourir avec la personne aimée, que par la représentation de ce prétendu bonheur ils ont provoqué des doubles suicides. « Mourir avec une personne aimée était depuis longtemps le rêve de mon imagination », disait le docteur Bancal, dont j'ai raconté le crime. En célébrant le suicide de deux amants qui se tuèrent à Montmorency,

« Qui passèrent deux jours d'amour et d'harmonie, » De chants et de baisers, de voix, de lèvre unie, « De regrets confondus, de soupirs bienheureux, « Qui furent deux moments et deux siècles pour eux. »

Alfred de Vigny ne se doutait pas que celte peinture viendrait, un demi-siècle après, exalter l'imagination d'un jeune étudiant, et cependant voici un fait qui ne permet pas d'en douter.

Le 25 janvier 1888, un jeune homme de vingt-trois ans et une femme de trente ans, mariée et mère de plusieurs enfants, descendaient de voiture devant la porte d'une villa des environs de Constantine. Deux heures après, on entendit deux détonations suivies de deux nouvelles détonations et d'un grand cri. Des voisins accourus à ce cri, pénétrèrent dans la villa et se trouvèrent en présence d'un spectacle affreux : à moitié déshabillé, appuyé contre un canapé, près du lit, se trouvait le jeune homme, blessé d'un coup de feu à la joue, rendant le sang par la bouche, tenant encore à la main un revolver à cinq coups, dont quatre avaient été tirés. Il était secoué par un tremblement ner-

veille de sa mort il criait a ses amis qui étaient venus le voir : « Ne me laissez pas mourir. » Alfred de Vifrny est certainement un poète d'un noble caractère. Son pessimisme ne tient pas seulement à des chagrins personnels, il sentait profondément le néant de la vie, la cruauté de la nature, le mal physique et moral qui accable l'humanité. Mais à ces causes irénérales de pessimisme vinrent s'ajouter des causes personnelles, la pauvreté, la trahison d'une femme, des déceptions d'ambition, qui le firent cruellement souffrir ; s'il a écrit le drame antisocial de Chatterton, c'est a la suite du dépit que lui causa la Révolution de 1830, qui l'obligea à se démettre de s.on emploi.

veux général el demandait une arme ou du poison pour en finir, pleurant, criant, appelant : « Madeleine ! Madeleine ! »

En face de lui, sur le lit était étendue la jeune femme morte, la tempe droite traversée de deux balles. L'expression de sa physionomie était calme, comme celle d'une personne endormie ; l'œil n'offrait pas la fixité et la terreur qu'on observe presque toujours dans le cas de mort vio lente.

Le jeune homme était un étudiant en droit, intelligent, instruit, sur le compte duquel M. P. Dourget et M. Funck- Brenlano ont donné de bons renseignements. « Je le vois encore, a dit M. Dourget, ce jeune homme aux yeux brillants, à la physionomie si mobile, si intelligent, tel qu'il entrait dans mon cabinet de travail il y a deux ans. Il m'apportait des essais de critique, des fragments de nouvelles, où se devinait l'espérance d'un beau talent. » Mais des lectures décousues, fiévreuses, mal dirigées, avaient mis le désordre dans son esprit. Après avoir eu dans sa première jeunesse des sentiments religieux exaltés, il tomba dans le scepticisme le plus absolu. Mêlant à l'étude des philosophes positivistes la lecture passionnée des poètes, il devint tout à la fois sceptique et exalté, romanesque et pessimiste. Le néant moral où il était tombé, l'accabla de tristesse et lui inspira des pensées de suicide. Ne croyant plus à rien, ne cherchant que des émotions pour les goûter et les analyser, il perdit, dans ses rêveries et ses analyses physiologiques et psychologiques, la santé de l'àme, la justesse de l'esprit et l'énergie de la volonté. Seules, l'imagination et la sensibilité restèrent chez lui ardentes, avides d'émotions.

C'est dans cette situation d'esprit qu'il rencontra Mme X..., honnête mère de famille jusque-là, mais romanesque; il s'appliqua, comme un héros de roman psychologique, à faire vibrer en elle les cordes de la passion, il y réussit; puis, après avoir commencé parla curiosité, il finit

par se laisser prendre à ce jeu et se laissa gagner par l'amour qu'il avait allumé. Alors il proposa à Mme X... de fuir avec lui; ce départ n'ayant pu avoir lieu, ils formèrent le projet de mourir ensemble.

Lorsque le président des assises lui représenta tout l'odieux de sa conduite, l'accusé lui répondit que le double suicide par amour n'était pas déshonorant, mais héroïque : « Quand la passion est extrême, dit-il, elle se divinise ellemême... je lui avais dit souvent qu'on admirait les Amants d'Alfred de Vigny, qui étaient morts ensemble, que ce serait une grande beauté de mourir comme cela, qu'on nous admirerait. jXous arrivâmes à considérer noire mort comme divinisée par notre passion même. » — « La seule chose qui me désole, disait-elle, c'est le déshonneur. » — « On nous admirera, m'écriai-je. » C'est par ce sophisme puisé dans les romans et les drames que l'étudiant se pervertit et pervertit cette malheureuse femme.

Depuis la Nouvelle Héloïse, la passion est glorifiée, divinisée dans les romans et dans les drames ; l'amour est dépeint comme une vertu, les amants se croient d'autant plus vertueux qu'ils sont plus passionnés.

Mmc de Slaël a dit que J.-J. Rousseau a fait une passion de la vertu; il serait plus exact de dire qu'il a fait une vertu de la passion. Disciple de Jean-Jacques. M",p de Slaël admire la passion comme une vertu ; elle fait de L'amour un devoir, un sublime sacrifice ; dans Delphine, elle fait dire au héros du roman : « Ton véritable devoir, c'est de m'aimer... crois-moi, il y a de la vertu dans l'amour, il y en a même dans le sacrifice entier de soi-même à son amant, que tu condamnes avec tant de force. Dans ses Lettres sur les écrits de J.-J. Itousseau, Mme de Staël dit elle aussi que les vertus naissent de l'amour ; « quand l'objet de son culte est vertueux, on en arrive bientôt à le devenir soi-même ».

Dans les romans de G. Sand, dès qu'on aime on est grand, même quand l'amour est coupable aux yeux de la

société. Dans la préface de la Dame aux Camélias, A. Dumas écrit : « Je ne nie pas qu'il n'y ait de ces passions irrésistibles, fatales, qu'aucune loi ne peut combattre, qu'aucun raisonnement ne peut vaincre. L'amour à cette puissance est presque l'égal de lav vertu. »

L'étudiant de Constantine raconta à l'audience que Mmo X... lui demanda de mourir avec lui, quand elle aperçut la crosse d'un revolver qui sortait de sa poche, et qu'il avait acheté pour se tuer. On trouve dans la Femme de trente ans de Balzac une situation analogue : « Vous vouliez vous tuer chez moi? demanda Mmo d'Anglemont à lord Greuville. » — « Non ; pas seul, » dit-il d'une voix douce. — « Eh, quoi ! mon mari peut-être? » — « Non, non, s'écria-t-il d'une voix étouffée. Mais rassurez-vous, mon fatal projet s'est évanoui. Lorsque je suis entré, quand je vous ai vue, alors je me suis senti le courage de me taire, de mourir seul. » Julie se leva, se jeta dans les bras d'Arthur, qui, malgré les sanglots de sa maîtresse, distingua deux paroles pleines de passion : « connaître le bonheur et mourir, dit-elle, eh bien! oui1. »

Dans le drame d'A. Dumas, Anlony dit de même : « Je veux que les derniers battements de nos cœurs se répondent, que nos derniers soupirs se confondent. Comprends-tu ? une mort douce comme un sommeil, une mort plus heureuse que toute une vie ? » Et Adèle répond : « Oh ! oui, cette mort avec toi! l'éternité dans tes bras ! oh! tue-moi par pitié. »

Dans Christine, A. Dumas fait dire encore au héros du drame :

« Que je serais heureux si j'expirais ainsi; « Si je pouvais mourir alors que je la touche « D'un poison lentement épuisé sur ta bouche : « Et passer dans tes bras et les yeux sur tes yeux, « Du sommeil à la mort et de la terre aux cieux. »

(1) Autre rapprochement : l'héroïne du drame judiciaire et l'héroïne du Proal. — Crime et suicide pass. 23

Le drame à'Hernani iinit par un double suicide. Dona Sol s'empoisonne et passe à Hernani la fiole de poison à moitié vidée en lui disant :

« Ne te plains pas de moi, je t'ai gardé ta part1... « Je suis bien pâle, dis pour une fiancée ? « Calme-toi, je suis mieux. — Vers des clartés nouvelles « Nous allons tout à l'heure ensemble ouvrir nos ailes. « Partons d'un vol égal vers un monde meilleur. »

Surexcités par ces paroles brûlantes qui divinisent la passion et le suicide, les jeunes gens et les femmes cèdent plus souvent qu'autrefois à l'attrait de la mort, ils sont littéralement grisés par ces romans et ces drames qui leur donnent le goût de la mort. Autrefois, les doubles suicides étaient rares dans le Midi ; ils sont devenus fréquents. J'ai observé trois doubles suicides & Marseille dans l'espace de quelques semaines, et j'ai constaté que la principale cause était r exaltation terrible produite par des lectures romanesques. Dans un de ces cas, la jeune femme ayant survécu à sa blessure, j'ai pu l'interroger ; je lui demandai si elle ne lisait pas beaucoup de romans ; elle me répondit en souriant, comme une personne qui voit sa pensée devinée, que son amant s'en abreuvait. Dans un autre cas, les deux amants étaient morts, mais la mère du jeune homme ma raconté que son fils lisait chaque jour un nouveau roman, et fréquentait assidûment le théâtre. Le drame lyrique de Lucie qu'il avait entendu trois fois de suite, l'avait grisé ; pendant les trois derniers mois qui précédèrent son suicide, sa mère l'entendit chanter constamment les passages de l'opéra relatifs au suicide de Lucie et au suicide d'Edgar.

drame littéraire, ont le même âge, trente aus. Dans l'instruction, un ami de l'accusé dit que celui-ci avait été très impressionné par la lecture du roman de Balzac, la Femme de trente uns.

(1) Joseph Ghénier. dans un de ses drames, fait dire à une femme, dont l'amant vient de boire du poison :

• Pour ton ElUakclh tu n*u rien rvaerve. •

Autrefois, le jeune homme qui mourait avec sa fiancée la respectait en général. Lorsqu'on jugea, en 1838, le nommé Ferrand, ûgé de dix-huit ans, qui, ayant voulu mourir avec la jeune fille qu'il aimait, la tua et se manqua, on constata que la jeune fille était vierge. Aujourd'hui on fait plus rarement la même constatation.

Les jeunes débauchés qui finissent par le suicide ne sont pas seulement victimes de leurs passions, ils sont souvent aussi victimes des romans et des poésies, qui font une peinture séduisante du suicide après une orgie. Des poètes de grand talent, en effet, Byron, Alfred de Musset, Baudelaire, ont célébré le suicide après une orgie. La beauté de la débauche a été chantée par Byron, quiyivait à Venise en Don Juan. La mort, qui ne devrait éveiller que des pensées sérieuses, est môlée par lui à des scènes d'orgie. Il aimait à boire dans un crâne de mort et badinait avec la mort comme avec l'amour.

A l'exemple de Byron, Alfred de Musset continua à inôler dans ses poésies l'amour et l'impiété avec le meurtre et le suicide. Don Paez, après avoir tué un rival, s'empoisonne avec sa maîtresse et meurt dans ses bras ; la pièce se termine par la négation de toute croyance. Dans Portia, Dalté tue le mari de sa maîtresse, pousse du pied le cadavre et va se promener en gondole avec celle qu'il aime. Rolla, après une vie de débauche, s'empoisonne et meurt dans une orgie. M. P. Bourget a décrit dans le Disciple la fascination exercée sur les jeunes gens par cette poésie qui idéalise l'orgie et l'incrédulité.

Musset avait bien vu le lien qui existe entre l'incrédulité, la débauche et le suicide ; il avait souffert de l'éducation antireligieuse qu'il avait reçue, et il en avait démontré les ravages sur l'àme de la jeunesse dans la Confession dun enfant du siècle ; il avait fait ses premières lectures dans les romans licencieux du xviue siècle qui lui avaient appris la débauche et l'incrédulité. « Je les dévorai, dit-il

avec une amertume et une tristesse sans bornes, le cœur

brisé et le sourire aux lèvres Oui. vous avez raison, leur

disais-je, vous seuls, osez dire que rien n'est vrai que la débauche, l'hypocrisie, la corruption. Soyez mes amis.... « Qui osera jamais, dit-il, raconter ce qui se passait alors dans les collèges"? Les hommes doutaient de tout, les jeunes gens nièrent tout. Ce fut comme une dénégation de toutes choses du ciel et de la terre, qu'on peut nommer désenchantement ou si Ton veut désespérance. » Musset a souffert plus qu'on ne croit de cette désespérance. Sans doute, c'est à la suite de l'infidélité de sa maîtresse, que ne pouvant plus croire à l'amour, il a pris la vie et la société en dégoût, mais ce n'est pas là la seule cause de sa tristesse. Les jeunes gens qui lisent ses poésies n'y voient que les cris d'amour; les hommes mûrs y découvrent une douleur plus noble causée par la perte de la foi. Dans un très grand nombre de pages, le poète signale comme un mal profond la croyance envolée.

« Uue croix en poussière et le désert aux cieux *. »

Il n'a pas seulement maudit Voltaire dans Rolla, il a maudit Gœthe et Byron, il leur a reproché d'avoir tué l'espérance ; il s'écrie : « Pardonnez-moi, ô grands poètes, qui êtes maintenant un peu de cendre et reposez sous la terre ! pardonnez-moi, vous qui êtes des demi-dieux et je ne suis qu'un enfant qui souffre. Mais, en écrivant tout ceci, je ne puis m'empècher de vous maudire. » 11 maudit Byron et cependant il l'imita, car il l'avoua lui-môme : « mon plus grand défaut était l'imitation de tout ce qui me frappait, non pas par sa beauté, mais par son étrangeté2 ».

M. Faguet et J. Lemaitre ne comprennent pas que Mus-

(I) M. J. Lemaitre constate que les prêtres aiment Musset, je l'ai moimême constaté. Un saint prêtre de beaucoup de bon sens, qui avait lu à soixante ans Musset pour la première fois, m'a dit qu'il en avait étO charmé*

(2j La confession d'un enfant du siècle, 2» partie, ch. iv.

set reproche à Voltaire le suicide de Rolla : « Quelque opinion, dit M. Faguet, qu'on puisse avoir des doctrines des Encyclopédistes, ils ont ici trop beau jeu à répondre qu'ils ne sont responsables que des erreurs des gens d'esprit et non des malheurs des purs niais1. » Rolla, un pur niais ! Musset dit de lui :

« C'était un noble cœur, naïf comme l'enfance, « Bon comme la pitié, grand comme l'espérance... « Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe...

Assurément voilà bien des éloges auxquels je ne souscris pas. Mais Rolla n'était pas un pur niais, c'était un orgueilleux débauché, à qui Musset a prêté son imagination et sa sensibilité.

Musset n'a pas tort de reprocher à l'incrédulité de conduire à la débauche et ensuite au suicide ; il a dit lui-même que la débauche a été « la première conclusion des principes de mort », qu'il avait reçus, delà désespérance , qu'il avait puisée dans « une littérature cadavéreuse et infecte ». Il avait raison aussi dans son apostrophe à Voltaire de dire :

« Penses- tu cependant que, si quelque croyance,

« Si le plus léger fil le retenait encor

« Il viendrait sur ce lit prostituer la mort ?...

Tous ceux qui ont étudié les causes du suicide, médecins et magistrats, savent que les croyances préservent du suicide2. Rolla se demande pourquoi il va mourir :

« Vous qui volez là-bas, légères hirondelles 3 « Dites-moi, dites-moi pourquoi vais-je mourir? « Oh ! l'affreux suicide ! oh ! si j'avais des ailes « Par ce beau ciel si pur je voudrais les ouvrir. »

(1) Faguet. Études littéraires sur le xix« siècle, p. 2G9.

(2) V. Dictionnaire des Sciences Médicales de Dechainbre v9 Suicide. — Nouveau dictionnaire de médecine de Jaccond v° Suicide. — Les médecins athées, matérialistes, reconnaissent eux-mêmes comme un fait indiscutable que le sentiment religieux est le meilleur préservatif du suicide.

(3) Ces vers semblent l'écho d'un souvenir personnel : Musset raconte que dans un moment de désespoir il ouvrit la fenêtre et eu regardant le ciel il s'écria : « Est-ce donc vrai que tu es vide?... Comme je restais les

Il voudrait s'élever à la foi, mais la débauche lui a cassé les ailes.

Rolla a fait école ; ce suicide fictif a provoqué un grand nombre de suicides réels ; j'en ai constaté plusieurs calqués sur celui du héros de Musset.

Rolla se tue parce qu'il est ruiné, parce qu'il est trop paresseux et trop orgueilleux pour travailler et parce qu'il ne croit à rien.

a Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste

« On n'est pas assez fou pour se faire trappiste ;

« Mais on fait comme Escoussc, on allume un réchaud. »

Des paresseux se livrent à la débauche, en disant qu'ils se tueront quand ils n'auront plus d'argent. En voici un exemple : un jeune homme, qui vivait avec sa maîtresse, se suicide ; la femme interrogée sur les causes du suicide répond : « J'étais placée à Sens, dans une maison de tolérance, où j'ai connu le nommé C..., qui vient de se suicider. C... m'a retirée de la maison de tolérance et m'a conduite à Paris, où nous sommes descendus à l'hôtel. C... qui ne voulait pas travailler m'a dit à plusieurs reprises que lorsqu'il aurait épuisé ses ressources, il se brûlerait la cervelle ; c'est ce qu'il a fait. » Ce suicide paraît calqué sur celui de Rolla.

En voici un autre, qui montre encore mieux l'influence de la littérature poétisant le suicide. Eu janvier 1885, on relevait dans une rue de Sainl-Elienne un jeune homme, Tony Auray, qui s'était jeté du second étage d'un hôtel ; il ne s'était fait qu'une foulure, mais avant de se précipiter par la fenêtre, il s'était tiré un coup de revolver dans la bouche et s'était frappé la poitrine avec un canne à épée. Dans sa chambre on trouva une jeune fille Agée de quinze ans, étendue morte sur le lit, la lôte brisée à coups de revolver; elle avait été frappée pendant son sommeil. Le

bras étendus et les yeux perdus dans l'espace, une hirondelle poussa un cri plaintif. »

jeune homme interrogé déclara que sa maîtresse et lui avaient voulu se suicider, qu'ils avaient été attirés vers la mort « par une sorte de poésie ». A l'audience il répéta cette déclaration : « Je ne puis pas, dit-il, faire comprendre le sentiment de poésie qui nous a poussés à désirer la mort, ces choses-là se sentent et ne s'expliquent pas. » L'accusé était un étudiant en pharmacie, qui avait pris la vie en dégoût et qui avait formé le projet de mourir, après avoir été aimé d'une femme qui, suivant son expression, fût tout à lui et qui n'eût jamais été qu'à lui. Ayant recueilli la modeste succession de son père, il vint à Lyon, rencontra au théâtre la fille d'un ouvrier, que son père avait eu l'imprudence d'y conduire ; pour la séduire, il se fît passer pour un fils de famille 1res riche, la poursuivit de sesobsessions pendant quelques jours, et finit par la décider à quitter la maison paternelle. Après avoir pendant quelques mois mené avec elle, à Paris, une vie de plaisirs, et après que ses ressources furent épuisées, il voulut se tuer et tuer sa maîtresse, pour qu'elle n'appartînt pas à un autre.

Les débauchés se tuent facilement, ils parlent en riant de leur projet « de se faire sauter le caisson ». Rien ne les retient, ils sont sceptiques comme llolla, ils ne croient à rien, ils n'aiment pas leurs parents, ils appellent leur père le « vieux » ; ils trouvent qu'il ne leur donne pas assez d'argent, ils souhaitent sa mort pour hériter. Don Juan dit à son père : « Eh ! mourez le plus tôt que vous pourrez. » J'ai entendu un père dire de son fils débauché : « Il voulait me planter un couteau dans le dos. » Aucun bon sentiment ne peut détourner le débauché de l'idée du suicide. En outre, l'abus des plaisirs inspire le dégoût de la vie. Deux jeunes accusés, à peine âgés de quinze ans, qui avaient déjà mené une vie de débauche, avouaient que l'abus des plaisirs leur avait inspiré le dégoût de la vie1.

(1) Gazette des tribunaux, 23 septembre 1886.

Le débauché est encore poussé au suicide par la paresse et l'orgueil; il n'aime pas le travail, il trouve qu'il n'a pas dans la société une situation en rapport avec son mérite, et si dans celte situation d'esprit il se laisse griser par une peinture poétique du non-être, il est entraîné vers le suicide. C'était le cas de Tony Auray, débauché, paresseux, déçu dans ses projets d'ambition, trop orgueilleux pour travailler, qui forme le projet de se tuer, après avoir dissipé son patrimoine et avoir bien joui de la vie, comme Rolla;

« Il prit trois bourses d'or et durant trois années,

« Il vécut au soleil sans se douter des lois...

« Le monde souriait en le regardant faire,

« Et lui qui le faisait, disait à l'ordinaire,

u Qu'il se ferait sauter quand il n'aurait plus rien. »

Tony Auray ne mit pas trois ans pour dissiper son petit

patrimoine ; quelques mois lui suffirent. Le héros de

Musset veut :

« Ressaisir la vie c Au manteau virginal d'un enfant de quinze ans. »

C'est également une jeune fille de quinze ans, que Tony Auray séduit et enlève à son père. Alfred de Musset fait de Rolla un sceptique ; son apostrophe à Voltaire n'est pas un hors-d'œuvre. Tony Auray aussi ne croyait à rien.

Ces suicides de débauchés se sont produits aussi dans l'antiquité ; les lettrés de la décadence romaine les trouvaient poétiques et les propageaient par leurs exemples. Pendant que les disciples de Sénèque se donnaient la mort à la façon de Zenon en lisant un traité de morale ou en causant de philosophie avec leurs amis, les disciples d'Épicure se donnaient la mort après une orgie. L'excès des jouissances, la fin des plaisirs, la peur de la souffrance, conduisent au suicide comme la mélancolie. Le souverain bien consistant pour les Épicuriens dans la volupté, lors-

(1) Byron écrivait ù Venise : « J'userai la mine de nia jeunesse jusqu'au dernier filon de son métal. Et après... bonsoir ! J'ai vécu et je suij content. »

que ce bien venait à leur manquer, ils se tuaienl. A l'époque de Cléopàtre, à Alexandrie, il s'était môme formé une société de co-mourants ou d'inséparables dans la mort ; ils épuisaient dans des orgies tous les plaisirs de la vie ; puis quand la lassitude arrivait, ils se donnaient la mort. — Ces suicides de débauche littéraire se renouvelèrent chez les Romains de la décadence. Pétrone, le poète le plus licencieux de la cour de Néron, quitta la vie, quand il craignit de ne plus plaire à l'empereur; c'était l'arbitre des élégances et des plaisirs; « il donnait le jour au sommeil, la nuit aux devoirs de la société et aux plaisirs » ; ayant excité la jalousie des autres courtisans parce qu'il les surpassait dans l'art des voluptés, il fut dénoncé ; craignant de perdre la faveur de l'Empereur et ne voulant pas « porter 'plus loin ce poids de crainte et d'espérance », il se coupa les veines, le genre de mort le plus commun alors, et attendit la mort en se faisant réciter des chansons agréables, des poésies légères.

La grivoiserie a toujours été un des côtés de l'esprit gaulois et en particulier de l'esprit parisien ; elle était gaie avec Brantôme, Marot, Rabelais, Régnier, La Fontaine, Voltaire, Diderot, Désaugiers, Béranger; elle est devenue mélancolique et a tourné à la débauche dans la littérature contemporaine. Des poètes ont cru s'approprier le génie de Byron et de Musset, en donnant des airs de philosophie à la débauche et en affichant un goût morbide pour les scènes voluptueuses et sanglantes. Les titres seuls des poésies de Baudelaire, l Amour et le crâne, la Fontaine de sang, un Voyage à Cythère, le Vin de l'assassin, etc., suffisent pour indiquer ce goût pour les histoires de sang et de débauche. Il intitulait avec raison ses poésies les Fleurs du mal, car ce sont des fleurs maladives. Pour lui,

« La débauche et la mort sont deux aimables filles. » Au moyen âge, la mort était aussi un sujet de poésie et

jusqu'à Rolla, ont perdu peu à peu tout caractère d'élévation et se sont avilies. On comprend qullamlet soit profondément triste après le meurtre de son père et le mariage de sa mère avec l'assassin, qu'il soit bouleversé par ces terribles révélations, que, sous le poids de la souffrance, il éprouve des hallucinations et qu'en simulant la folie pour venger son père, il devienne fou. Mais Werler et René n'ont pas les mêmes raisons pour être las de la vie ; leurs chagrins ne viennent que de leurs déceptions et de leurs rêveries amoureuses. Avec Chatterton, le chagrin d'amour n'est plus la seule cause du suicide, il se mêle à des sentiments de haine contre la société et d'orgueil littéraire froissé. Avec Rolla, c'est la fin d'une vie de débauche.

En embellissant la débauche, la vie de bohème, le roman et la poésie ont fait des débauchés, des bohèmes, qui, en croyant aller à la gloire par le café et les mauvais lieux, sont allés à la misère, à la maladie, à l'hôpital et à la morgue. A force d'entendre célébrer le goût de l'orgie et l'amour de la paresse comme des goûts artistiques, ennemis de l'esprit « bourgeois », ces prétendus artistes finissent mal : ils croient aller au bonheur par une vie de débauche, trouver l'élégance dans la recherche des sensations et la verve dans les excitations de l'ivresse. Ils trouvent seulement, suivant les expressions de Lucrèce, « une vie courbée sous un joug ignominieux, une fortune détruite, la dette rongeuse, les devoirs oubliés, un honneur malade et chancelant1 ». j'ajoute une santé altérée, un esprit troublé, un cœur desséché et triste jusqu'au désir de la mort. L'infortuné poète qui a, lui aussi, cherché l'ivresse dans un grand nombre de « flacons », y a laissé son génie :

« J'ai perdu ma force et ma vie « Et mes amis et ma gaité ; « J'ai perdu jusqu'à la fierté, a Qui faisait croire à mon génie. »

(1) Lucrèce, liv. IV, p. 1115 et suivantes.

Il a maudit la débauche dont il ne sut pas se défendre.

« Ah ! malheur à celui qui laisse la débauche

« Planter le premier clou sous sa mamelle gauche ! »

et c'est en parlant de la prostituée qu'il a dit :

« Deux anges destructeurs marchent à son coté, « Doux et cruels tous deux, la mort, la volupté. »

Les jeunes gens trop enclins à croire à la poésie de la débauche et de la paresse et à l'efficacité des boissons alcooliques pour donner l'inspiration littéraire, se rappelleront aussi avec profit les regrets que Baudelaire a exprimés dans ses Œuvres posthumes sur le mauvais emploi de son temps et l'usage trop fréquent des excitants.

Les femmes commencent à se suicider comme les hommes; ordinairement si peureuses, elles n'ont plus peur de la mort; celle-ci les attire, l'idée du repos éternel leur sourit. Des femmes jeunes quittent la vie, après avoir dîné gaiement avec des amies ; elles se communiquent leur projet, font ensemble leurs préparatifs, vont acheter le charbon en même temps que les provisions nécessaires à leur dernier repas et se mettent à table en chantant et en riant. Je lis dans un procès-verbal de suicide, que la concierge fut obligée de se lever la nuit pour imposer silence à des femmes qui soupaient et chantaient à deux heures du matin ; le lendemain « les chants avaient cessé », elle les trouva mortes : elles s'étaient asphyxiées.

La vanité littéraire se mêle souvent aux mobiles qui poussent au suicide. A l'occasion du suicide du poète qui se tua avec une femme mariée en 1811, à Postdam, Mme de Staël fait cette judicieuse réflexion qui s'applique à plus d'un suicide : << Cet homme n'a-t-il pas l'air d'un auteur sans génie qui veut produire avec une catastrophe terrible les effets auxquels il ne peut atteindre en poésie. » Le suicide passionnel est souvent un suicide théâtral, les déses-

pérés répètent comme des acteurs le rôle qu'ils vont jouer. La mort de la dame P. ayant été très longue à venir, près de sept heures, Bancal décrivit heure par heure, tous les incidents de l'agonie de la victime et les sensations qu'il avait luimême éprouvées. Avant de tuer M1"0 X..., l'étudiant Ch. lui lut des vers qu'il avait faits pour elle. Avant de se donner la mort, Werther lit une tragédie de Lessing. Escousse, auteur d'un drame joué à la Porte Saint-Martin, organise son suicide avec Lebras, comme un drame qu'ils vont faire ; il avait déjà collaboré avec son ami à un mélodrame joué à laGaité; il l'invita à se rendre au lieu fixé pour leur suicide, comme il l'aurait invité à une représentation théâtrale. « Je t'attends à onze heures et demie, lui dit-il, le rideau sera levé l ; arrive afin que nous précipitions le dénouement. » Avant de collaborer à ce drame funèbre, il avait préparé pour les journaux la note suivante : « Je désire que les journaux qui annonceront ma mort ajoutent cette déclaration à leur article : « Escousse s'est tué parce « qu'il ne sentait pas sa place ici, parce que la force lui « manquait à chaque pas qu'il faisait en avant ou en arrière, ce parce que l'amour de la gloire ne dominait pas assez son « àme, si aine il y a ». Il avait aussi préparé depuis quelque temps, en vue de sa mort, certains vers qu'il voulut faire passer pour improvisés au moment du suicide ; on les retrouva plus tard dans de vieux papiers, couverts Je ratures et de corrections ; les voici :

« Adieu, trop inféconde terre.

« Fléaux humains, soleils glacés !

« Gomme un fantôme solitaire, « Inaperçu j'aurai passé ; a Adieu, palmes immortelles, « Vrai songe d'une âme de feu, « L'air manquait, j'ai fermé mes ailes, « Adieu. »

(1)11 semble que cette expression est une réminiscence de Werther, qui dit : « On lève le rideau, on passe de l'autre côté, voilà tout. »

En divinisant la passion, la débauche, la culture du moi, la recherche des sensations raffinées et le scepticisme, la littérature a propagé le goût de la mort, car tous les sentiments égoïstes sont impuisants à rattacher l'homme à la vie. La mélancolie rêveuse et sentimentale du romantisme est devenue encore plus amère et plus sombre chez les écrivains qui ont suivi, chez Flaubert, Leconte de Lisle, P. Loti, Mmo Ackerman, parce qu'elle n'est plus consolée par aucune croyance et parce qu'elle est accrue par un sentiment profond des tristesses et des souffrances de la vie. L'impression qui reste de la lecture de ces écrivains pessimistes est que la vie ne mérite pas d être vécue, et j'ai retrouvé ce mépris de la vie dans des lettres d'étudiants et de professeurs. Ii y a peu de temps, un professeur avant de se suicider, écrivit les lignes suivantes.: « Je meurs volontairement, car j'estime que la vie ne vaut pas la peine qu'on se donne pour essayer de la gagner. Le temps de fumer une cigarette et tout est liai. La vie vaut-elle une bonne cigarette ? » Lorsque des professeurs ont cette idée de la vie, il ne faut point s'étonner que des élèves la partagent : « Je désire être enterré civilement, écrit un gamin de seize ans. Je meurs athée, n'ayant jamais cru à un Dieu, et refusant de croire à la vie éternelle. Après la mort, le néant. » (Février 1897.) Au fond du désespoir qui conduit au suicide, il y a cette idée que la vie est mauvaise, que le nonètre est préférable. C'est cette idée qui pousse aujourd'hui tant de parents qui se suicident à faire mourir leurs enfants avec eux. La conception pessimiste de la vie peut se concilier avec l'amour des plaisirs. Schopenhauer conciliait très bien le pessimisme avec la recherche de la volupté. Mais d'autres pessimistes, convaincus que la vie ne mérite pas d'être vécue, la suppriment. A la suite de la lecture des ouvrages de Schopenhauer, Mainlaender devint pessimiste et se pendit le 31 mars 1876.

Tout livre qui exprime le mépris de la vie et qui vante

les avantages de la mort peut inspirée le dégoût de la vie et le désir de la mort. Le philosophe Hegésias prouvait si éloquemment que la vie est mauvaise, « que le roi Ptolémée, dit-on, lui défendit de traiter cette matière dans ses leçons publiques à cause que plusieurs de ses auditeurs se donnaient la mort ». (Cicéron, Tusculancs. 1. I, § 34.) Le même fait est raconté par Plutarque [de l'amour et charité naturelle) et par Valère Maxime (1. VIII, ch. îx, § 3). Au fond de la pensée du suicidé, il y a une comparaison entre les avantages de la vie et les avantages de la mort et cette conclusion que les derniers sont plus grands que les premiers. Toute conception pessimiste de la vie, qui n'est pas accompagnée de la croyance en Dieu et à une vie future, produit le désespoir et conduit au suicide. Le devoir de Técrivain est donc de faire aimer la vie et non de la faire mépriser, et pour faire aimer la vie il doit lui donner un but moral.

Le suicide ne fait pas seulement des victimes chez les esprits cultivés. En rendant romanesques les filles du peuple, les ouvrières, les domestiques, les romans leur inspirent le dégoût de leur modeste situation, et de là au dégoût de la vie il n'y a qu'un pas. En lisant les romans, elles font des rêves irréalisables, elles rêvent, elles aussi, d'être des héroïnes à leur tour, elles sont humiliées de servir, ou de vivre avec des parents grossiers, et, quand elles ne tournent pas mal, elles se suicident. On ne saurait croire combien il y a de bonnes mélancoliques et d'ouvrières dévorées par le spleen. Les blanchisseuses, les filles de cordonnier n'échappent pas au mal du siècle. « Ma fille, disait un cordonnier à un commissaire de police, qui l'interrogeait sur les causes de son suicide, ma fille lisait beaucoup et ces lectures lui donnaient des pensées tristes. Elle enviait le sort de ceux qui ne sont plus. Elle considérait la mort comme une délivrance, bien qu'elle n'eût pas à se plaindre de l'existence. Nous sommes dans une situa-

tion aisée; elle était excellente ouvrière et gagnait largement sa vie. » Ce pauvre père, tout en constatant que la lecture des romans donnait à sa fille des idées tristes, ne pouvait pas s'expliquer pourquoi elle s'était tiré un coup de revolver en se couchant; il ne comprenait pas qu'elle souffrait de n'être que la fille d'un cordonnier.

Tout s'est démocratisé, même le suicide. Saint-Marc Girardin a dit dans son Cours de littérature dramatique : « Le suicide n'est pas la maladie des simples de cœur et d'esprit, c'est la maladie des raffinés et des philosophes. M. Garo dans ses Études morales, a dit la même chose. Ils se sont trompés tous les deux. C'est une erreur de croire que le suicide est la maladie des raffinés et des philosophes, c'est aussi la maladie des artisans, des cochers, des serruriers, des charpentiers, des maçons, etc. Je connais très peu de suicides de philosophes contemporains. On prétend qu'il y a beaucoup de suicides parmi les personnes qui exercent les professions libérales. J'ai toujours constaté le contraire. Les suicides d'avocats, de magistrats, d'ingénieurs, de prêtres sont très rares. En 1896, à Paris sur 1519 suicides, je n'en vois que 7 commis par des personnes exerçant les professions libérales; quelquesuns (j'ai lu les procès-verbaux) ont été déterminés par la maladie et la folie ; un avocat s'est suicidé de chagrin parce qu'il a été obligé de placer sa femme devenue folle, dans une maison de santé. Les suicides d'ouvriers, de filles du peuple, de jeunes employés, de domestiques sont, au contraire, très fréquents. Le suicide n'est plus comme autrefois, au début du siècle, un mal aristocratique ; il est devenu un démocratique, avec la diffusion des romans. En voici quelques exemples :

Une jeune domestique s'asphyxie, après avoir écrit: « Je m'ennuie terriblement sur cette terre. La vie est sombre et inutile. Je me tue pour échapper à ses déboires. » — Une autre jeune fille, âgée de dix-huit ans, se jette sous

Proal. — Crime et suicide pass. 24

les roues de la machine d'un train, qui lui écrase les deux jambes, sans la tuer. Interrogée sur le mobile de son suicide, elle répond : « J'ai voulu me tuer parce que j'en ai assez de la vie ; elle est trop triste. » — Dans un grand nombre de procès-verbaux constatant des suicides de jeunes bonnes, qui se sont pendues, asphyxiées ou noyées, je lis qu'elles trouvaient humiliant de servir, que la vie leur pesait, qu'elles avaient annoncé plusieurs fois l'intention de se tuer ; elles font leurs adieux à leurs parents, à leurs amies avec des phrases sentimentales, qu'elles ont puisées dans des lectures romanesques. Une jeune bonne à tout faire, que le service ennuyait, quitte ses maîtres et se prépare au suicide, en écrivant une longue lettre à son père, pour le charger de distribuer des souvenirs à ses parents et à ses amis ; elle termine sa lettre par les lignes suivantes : « Je ne demande qu'une chose, mon cher père, c'est que tu me donnes des fleurs surina tombe et sur mon cercueil. J'aurais bien voulu en avoir pour mourir, mais comme je ne voulais pas être vue dans le quartier, je me suis privée de ce dernier plaisir. »

Le 2 novembre 1893. à G heures du matin, le nommé Nizolli. jeune ouvrier italien, Agé de vingt ans, coupeur chez un fabricant de chaussures à Marseille, (ils d'une institutrice, tenta de se suicider; un témoin accouru au bruit des détonations, le trouva habillé sur son lit, blessé de quatre balles de revolver ; il avait une blessure à la région du sternum, deux au-dessous du sein gauche et une quatrième dans la région de l'aine. C'était un ouvrier laborieux, d'une conduite régulière, affectueux pour ses parents Sa journée de travail achevée, il consacrait sa soirée à la lecture des romanciers et des poètes; il se privait de sommeil pour les lire. Sa tante, institutrice à Marseille, m'a raconté que ces lectures lui avaient donné une grande exaltation, le dégoût de la vie et la haine de la société. On trouva dans sa chambre des pièces de vers

qu'il avait composées et deux lettres qu'il avait écrites. Dans une de ces lettres adressée à sa tante, il lui demandait pardon de la peine qu'il allait lui donner, la priait de ne pas le blâmer et lui disait que la petite somme qu'il laissait et qu'elle trouverait dans son porte-monnaie lui servirait « à passer la barque à Caron ». Dans l'autre lettre adressée à ses parents, il donnait les motifs de son suicide. La voici :

« Mes chers parents.

« Les livres ont causé ma perte. Puisque l'homme doit glisser dans la boue, pourquoi lui faire connailre les hautes cimes? Pourquoi lui faire espérer une vie pleine d'enchantement?

« Que les livres soient maudits ! ah ! si les faiseurs de romans savaient le mal qu'ils fout ! Dès mon jeune âge, j'ai cru possible une vie consacrée au vrai et au bien, j'ai rêvé une existence de roman. Maintenant, dégoûté, épuisé, je vois que je ne puis atteindre la chimère que mon jeune cerveau s'était proposée pour but; maintenant il m'est impossible de glisser dans la boue. Et puisque L'homme est une brute ayant des instincts plus bas que tout autre animal, pui*que la vie est un enfer, je désire .me reposer dans la tombe. Pardonnezmoi la douleur que je vais vous causer. Je ne voudrais pas vous la donner, mais je n'ai que vingt ans et la vie m'est à charge.

a Je vous baise les mains.

« Adieu pour toujours. »

Ce jeune Italien survécut à celte tentative de suicide. À sa sortie de l'hôpital, où il fut guéri de ses blessures, il vendit tous ses romans, qu'il avait pris en horreur, en employa le prix à l'achat d'une bicyclette et partit pour l'Amérique.

Appelée à expliquer la cause du suicide de son fils, apprenti doreur sur cuir, âgé de seize ans, sa mère disait à la police : « Notre fils était sombre et nous disait qu'il s'ennuyait à l'atelier ; il s'irritait à la moindre observation. Il y a deux jours, il se mit en colère et nous dit qu'on ne le verrait plus dans huit jours. Il lisait beaucoup de romans ; ces lectures lui auront probablement troublé le cerveau. Hier soir, il est rentré de son travail plus sombre

que d'habitude. Après le dîner, il est entré dans sa chambre. Nous avons cru qu'il allait chercher un livre, mais un instant après nous avons entendu une détonation ; nous nous sommes précipités dans la chambre et nous avons trouvé notre (ils étendu à terre la tempe droite trouée. » Il était arrivé à ces jeunes ouvriers, qui travaillaient sur le cuir1 ce qui advint à Don Quichotte, dont l'esprit fut troublé par la lecture des livres de chevalerie. « Notre hidalgo s'enfonça si bien dans sa lecture, qu'il passait le jour à lire, depuis le malin jusqu'au soir et la nuit depuis le soir jusqu'au matin ; et ainsi à force de lire et de veiller il se dessécha le cerveau de manière qu'il vint à perdre l'esprit. Son imagination se remplit de tout ce qu'il lisait dans les livres : enchantements, querelles, défis, batailles, blessures, déclarations d'amour, disgrâces. » Pour supprimer la cause de la folie de Don Quichotte, on brûla ses livres ; pour recouvrer la raison, le jeune Italien vendit ses romans, acheta une bicyclette et partit pour rAmérique. Lorsque les parents d'un jeune homme constatent que leur fils a des idées noires qui le portent au suicide , ils doivent s'enquérir de ses lectures, rechercher s'il ne lit pas des romans ou des poésies mélancoliques, romanesques, et dans ce cas fermer sa bibliothèque et lui donner la clé des champs. Un voyage suffirait, dans bien des cas, à rendre la santé et la raison au jeune mélancolique. Mais les parents, absorbés par leurs occupations, ne savent pas trouver la cause de la tristesse de leur enfant, et un jour, à leur profonde stupeur, ils apprennent qu'il s'est suicidé, comme ce libraire de Paris, qui, en février 1895, a trouvé son fils, âgé de dix-sept ans, la tète trouée par une balle. Interrogé sur la cause de ce suicide, le pauvre père répondit au commis-

(I) Les ouvriers cordonniers ont en général des opinions politiques et sociales très avancées ; j'attribue cette révolte contre la société à la disproportion qui existe entre leur état et celui qu'ils ambitionnent ; les métiers sédentaires, en outre, provoquent les rêveries dangereuses.

saire de police : « Mon fils, qui ne nous a jamais quittés, avait tout ce qu'il fallait pour être heureux ; mais c'était un mélancolique, il avait le spleen. »

Assurément, tous les jeunes gens qui se suicident n'imitent pas Werther et ne copient pas Jndiana. Plusieurs d'entre eux ne connaissent même pas les noms de Gœthe et de G. Sand ; ils sont poussés au suicide par le seul effet des passions ou de leur tempérament névropathique. Mais d'autres, se trouvant dans la même situation que Werther, sont tellement impressionnés par la lecture du roman, qu'ils sont entraînés à imiter le suicide du héros du roman. A côté des suicides physiologiques et psychiques, il y a des suicides littéraires, déterminés par une sentimentalité maladive, puisée dans les romans qui font une apologie, une peinture séduisante du suicide. Le drame de Roméo et Juliette est aussi de nature à inspirer à un jeune homme le désir de ne pas survivre à la jeune fille qu'il aurait voulu épouser. La littérature a si hien propagé cette idée que deux amants doivent mourir ensemble lorsqu'ils ne peuvent vivre ensemble, que M. Saint-Marc Girardin approuve le suicide de Roméo : « Qui de nous, dit-il, pourrait se résigner à voir Roméo survivre à Juliette ou Juliette à Roméo? » La littérature a encore contribué h propager la folie du suicide en représentant la mort volontaire non seulement comme un acte poétique mais religieux. « Je vais rejoindre mon père, ton père, dit Werther; je porterai mes douleurs au pied de son trône et il me consolera jusqu'à ton arrivée; alors, je volerai à ta rencontre, je te saisirai et je resterai uni à toi, en présence de l'Eternel, dans des baisers sans fin. »

La littérature serait mieux inspirée, si elle ne donnait pas aux hommes le mépris de la vie et le goût de la mort. La raison humaine est assez fragile, pour ne pas l'ébranler par des sophismes qui excusent le suicide. La vie offre assez

de tristesses, pour que les romanciers et les poètes n'en augmentent pas l'intensité par la suggestion d'une mélancolie maladive ou précoce. Leur rôle n'est pas de faire des désespérés à vingt ans, d'ajouter aux souffrances réelles des tristesses imaginaires et d'avancer l'âge de la mélancolie. Dire aux jeunes gens que la vie ne mérite pas d'être vécue, c'est leur enlever leurs illusions, c'est en faire des pleurards inutiles, et comme le mépris de la vie finit souvent par l'épieurisme c'est aussi en faire des épicuriens.

On n'a pas à adresser ce reproche à la littérature classique. On n'a jamais songé à rendre Corneille, Molière, La Fontaine, Boileau et Racine responsables du suicide de leurs lecteurs. Tandis que les plus célèbres romantiques. Chateaubriand, Lamartine. George Sand, Alfred de Musset, Sainte-Beuve, Th. Gautier, etc., ont tenté de se suicider pu ont été obsédés par l'idée du suicide, aucun écrivain classique n'a éprouvé cette tentation ou du moins n'y a succombé. Il est vrai que Molière, Boileau et Chapelain eurent un jour la folle pensée de se jeter dans la Seine, mais c'était à la suite d'un diner trop arrosé, qui leur lit perdre accidentellement la raison. Voltaire a contesté celte anecdote, mais on n'en peut douter, car elle a été racontée par Racine fils, dans les mémoires qu'il a écrits sur son père : « Ce fameux souper, dit-il, quoique peu croyable, est très vrai. Mou père, heureusement, n'en était [>as. Le sage Boileau, qui y était, y perdit la raison connue les autres. Le vin ayant jeté tous les convives dans la morale la plus sévère, leurs réflexions sur les misères de la vie et sur cette maxime des anciens. « que le premier bonheur est de « ne pas naître, et le second de mourir promptement », leur firent prendre l'héroïque résolution d'aller sur-le-champ se jeter dans la rivière. Ils y allaient et ils n'étaient pas loin ; Molière leur représenta qu'une si belle action ne devait pas être ensevelie dans les ténèbres de la nuit et qu'elle méritai l d'être faite en plein jour. Ils s'arrêtèrent et se dirent

en se regardant les uns les autres : « Il a raison. » A quoi Chapelle ajouta : « Oui, messieurs, ne nous noyons que « demain matin, et en attendant allons boire le vin qui nous « reste. » Le jour suivant changea leurs idées et ils jugèrent à propos de supporter encore les misères de la vie1. » A part cette folie de jeunesse, qui prouve encore l'influence des réminiscences littéraires pendant l'ivresse, nos grands écrivains classiques n'ont jamais eu la tentation du suicide. On n'en trouve pas non plus l'apologie chez Virgile qui place aux Enfers ceux qui ont attenté à leur vie :

« Là sont ces insensés qui d'un bras téméraire a Ont cherché dans la mort un secours volontaire ; o Qui n'ont pu supporter, faibles et furieux, « Le fardeau de la vie imposé par les dieux 2. »

Ce qui caractérise les écrivains classiques, c'est le bon sens, la haute raison, l'équilibre des facultés. Ces grands esprils sont de bons esprits, des génies sains, bien équilibrés, d'une santé morale, robuste. Ils ne manquaient pas de sensibilité et d'imagination, comme l'ont prétendu les romantiques. Qui a eu le cœur plus tendre que Racine ? Qui a possédé une plus belle imagination que Corneille? Pascal, et Bossuet lui-môme, ne sont-ils pas aussi remarquables par la puissance de leur imagination que par la profondeur de leur sensibilité ? Ne sont-ils pas tout ensemble poètes, orateurs et philosophes? Qui refusera la plus gracieuse imagination cl la sensibilité la plus exquise à La Fontaine et à Fénelon ? Mais ces grands écrivains se défiaient de la sensibilité et de l'imagination, ils les soumettaient au contrôle de la raison. Boileau ne se lassait pas de dire aux poètes :

« Aimez donc la raison... »

(1) Andricux a fait sur oc souper une comédie intitulée : Molièr* avec ses amis; il a fait assiscr La Fontaine à ce souper, mais La Fontaine n'y était pas.

(2) Traduction île Voltaire.

Un de ses amis, l'ayant un jour trouvé absorbé par la recherche (Tune rime, lui proposa d'aller chercher un dictionnaire de rimes. « Non, non, s'écria Boileau, cherchezmoi plutôt le dictionnaire de la raison » ; il élait plus soucieux de la justesse de la pensée que de la sonorité des mots, de la richesse de la rime. Combien de poètes et de romanciers modernes font exactement le contraire : « Tant pis pour le sens ! disait Flaubert, le rythme avant tout ! » Corneille, Descartes, Pascal, étaient si épris de la raison, qu'ils la mettaient jusque dans l'amour : « L'amour et la raison, disait Pascal, n'est qu'une môme chose. » Aujourd'hui, on dit non seulement que l'amour et la déraison c'est la même chose, mais que l'amour se prouve par le suicide et même par le crime, qu'on ne sait pas aimer si on ne se tue pas ou si on ne tue pas. Le bon sens, qui semble à présent une qualité vulgaire, était avant tout recherché par les grands écrivains du xvne siècle, qui disaient que le bon sens est le maUre de la vie humaine et que l'imagination est la folle du logis.

« Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime, »

disait Boileau. Corneille se félicitait dans la préface d'Ol/io/t de mettre de la justesse dans la conduite des personnages et du bon sens dans leurs raisonnements. A cette école, les jeunes gens et les femmes du xvne siècle apprenaient à aimer la raison et à se défier des entraînements de la sensibilité et de l'imagination. Les suicides passionnels étaient rares à cette époque. Quand les femmes avaient des chagrins d'amour, elles entraient au couvent et ne songeaient pas à se jeter dans la Seine. Elles se réconfortaient en allant aux sermons de Bourdaloue et de Bossuet. La solidité de la raison exerçait sur les princes la même fascination que la grâce et la beauté. C'est par sa sagesse et la rectitude de son esprit que Mme de Maintenon séduisit Louis XIV : on sait qu'il lui demandait son avis en ces

termes : « Qu'en pense votre solidité ? » Au xvne siècle, on aimait le bon sens plus que l'esprit; les grands écrivains de l'antiquité faisaient de môme ; il y a plus d'esprit dans Ovide et Martial que dans Virgile et Lucrèce. Louis XIV lui-même préférait le bons sens à l'esprit ; le bel esprit chimérique de Fénelon lui faisait peur. Aujourd'hui, à combien de livres et de pièces de théâtre peut-on appliquer ce vers de Gresset :

« De l'esprit, si l'on veut, mais pas le sens commun ! »

Oublieux du conseil de Boileau qui avait dit : « Il faut même en chanson du bon sens et de Fart, »

la littérature moderne, qui n'aime pas Boileau, amis beaucoup d'art dans ses romans et ses drames, mais moins de bons sens.

Or, si,

« Raison sans sel est fade nourriture, « Sel sans raison n'est solide pâture1. »

Le xvme siècle, quoique devenu sensualiste en théorie et en pratique, était resté fidèle en littérature à l'amour de la raison. Un critique ayant reproché à Gresset de manquer d'esprit, celui-ci, qui cependant n'en manquait pas, lui répondit : « J'aime mieux manquer d'esprit que de bon sens. » Aujourd'hui on aimerait mieux manquer de bon sens que d'esprit ; l'écrivain raisonnable est considéré comme un être vulgaire, médiocre ; c'est un esprit « bourgeois », c'est un « philistin » ; des romanciers souhaitent à leurs lecteurs un petit grain de folie et font tout ce qu'ils peuvent pour le leur donner. Quel amour du bons sens, au contraire, chez Voltaire, Buffon, d'Alembert, Montesquieu ! J. Chénier parlait comme Boileau :

(1) J.-B. Rousseau.

« Qu'est-ce que vertu ? Raison mise en pratique. « Valeur? Raison produite avec édat.

« Esprit? Raison qui finement s'exprime, « Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat, « Et le génie est la raison sublime. »

Aujourd'hui, d'après de nouvelles théories, le génie est une névrose, la vertu est une névrose, les hommes de talent et les saints sont des dégénérés, des hystériques, des neurasthéniques, des épilepliques. Autrefois, on recherchait la santé de l'esprit comme celle du corps, mens $a?ta in corpore sano. A présent, on tire gloire de la maladie nerveuse, des écarts de l'imagination, des excès de la sensibilité.

A l'école des écrivains classiques des xvir" et xviu° siècles, qui sont des esprits sains et sensés, à l'exception de J.-J. Rousseau, les écrivains ne courent pas le risque de se fausser le jugement par l'apologie du suicide passionnel ; à leur contact la raison se fortifie, la sensibilité se modère, l'imagination ne s'exalte pas. J.-J. Rousseau est le seul des grands écrivains du xvmc siècle qui approuve le suicide ; on pourrait objecter que l'apologie qu'il en fait dans la Nouvelle Héloïse est suivie d'une réfutation ; mais dans une lettre écrite à Voltaire, à l'occasion de son poème sur le désastre de Lisbonne, il admet que l'homme a le droit de se tuer. D'Holbach est aussi de cet avis dans son livre sur le Système de la nature. Mais le suicide est condamné par Voltaire [Dictionnaire Philosophique vu Caton par les Encyclopédistes et par Montesquieu. Ce dernier, il est vrai, en avait fait l'apologie dans les Lettres Persanes [Lettre 7(i). mais il l'a condamné dans Y Esprit des Lois (1. XIV, eh. x) ; il admet même que la loi llétrisse le suicide, sauf en Angleterre, où il croit que ce genre de mort est l'ellet d'une maladie produite par le climat.

Non seulement les écrivains classiques ne suggèrent pas la tentation du suicide, mais ils en guérissent, comme je l'ai montré par l'exemple de G. Sand. Mais, à partir de

J.-J. Rousseau, la littérature a changé de caractère ; l'imagination et la sensibilité l'ont emporté sur la raison dans le roman et la poésie ' ; sensibilité excessive, imagination maladive, esprit faux, voilà J.-J. Llousseau et la littérature qui s'est inspirée de lui. Les écrivains les plus célèbres du xjxc siècle, Chateaubriand, G. Sand, V. Hugo, ont trop d'imagination et pas assez de bon sens. Leur style est trop imagé ; ils ont quelquefois des images superbes, mais souvent d'autres de mauvais goût. Sainte-Beuve raconte que Bernardin do Saint-Pierre, interrogé sur Chateaubriand, avait répondu qu'il avait l'imagination trop forte2. Sans doute, l'imagination et la sensibilité sont de belles facultés, ce sont les premières conditions du poète, du romancier ; il faut sentir profondément pour émouvoir les lecteurs et les spectateurs. Mais l'exagération de la sensibilité et l'exaltation de l'imagination sans le contrôle de la raison allèrent la santé littéraire comme la santé physique. Pour s'en convaincre, il suffit de visiter les asiles d'aliénés et de lire les traités des docteurs Magnan, Dagonnet, Bail, Féré, sur les causes des maladies mentales. Avant eux, un théologien (les théologiens se rencontrent souvent avec les aliénistes;, Malebranche, avait signalé le danger d'une imagination excessive dans la Recherche de la Vérité : « Ce n'est pas un défaul, écrit-il, que d'avoir le cerveau propre pour imaginer fortement les choses et recevoir distinctement des images très distinctes et très vives des objets les moins

(1) Ces réflexions ne s'appliquent point aux historiens, aux moralistes, aux critiques littéraires, aux philosophes du xi.v siècle. Nous avons eu des historiens de premier ordre : A Thierry, Guizot. Ihiers, Mignet, Michelet lui-même malgré de nombreux écarts d'imagination, peuvent rivaliser avec les historiens de l'antiquité. Cousin, Itoyer-Collard, Jouifroy, Caro, J. Simon sont des philosophes d'un grand mérite. Nos critiques littéraires, Villeuiain, Sainte-Beuve, 1). Nisard. Saint-Marc Girardin, Caro. Patin, Boissier, J. Lemaitre, Brunetière. Faguet. Larroumet sont non moins remarquables par la finesse de leurs observations morales (pie par la justesse de leurs jugements littéraires. Chez tous ces écrivains, l'imagination et la sensibilité sont contrôlées par la raison ; un seul, Michelet, en se laissant emporter par son imagination a gâté son grand talent.

(2) Chateaubriand et son groupe, p. 203.

considérables... Mais lorsque l'imagination domine sur l'âme et que, sans attendre les ordres de la volonté, ces images s'impriment par la disposition du cerveau et pair l'action des objets... Il est visible que c'est une très mauvaise qualité et une espèce de folie. » Les imaginatifs ne voient pas les choses telles qu'elles sont, ils les exagèrent, ils les grossissent, et, par suite, ils ne les apprécient pas avec justesse ; ils sont sujets à des illusions, à des visions, à des hallucinations ; ce sont des gens inquiets, agités, instables, excentriques, irritables, genus xrritabile vatum ; ils manquent de pondération, d'équilibre, de jugement.

La santé littéraire, comme la santé physique, est dans l'équilibre des facultés ; elle exige l'accord de l'imagination et de la raison, de la sensibilité et du goût. Cet accord des facultés se trouve dans la littérature classique, il n'existe pas dans la littérature romantique, qui se distingue par la prédominance de l'imagination et de la sensibilité sur la raison. Aussi Goethe disait-il : « J'appelle classique tout ce qui est sain, et romantique tout ce qui est malade. »

Le romantisme mit sa gloire à se mettre en désaccord avec le sens commun ; il rechercha l'exceptionnel, le bizarre, il poétisa la mélancolie, la phtisie, le suicide et le crime passionnels. Dans sa notice sur Gérard de Nerval, qui devint fou et se pendit aux barreaux d'un soupirail de la vieille lanterne, Th. Gautier raconte que ses extravagances paraissaient toutes naturelles aux romantiques, ses amis : « En ces jours d'excentricité littéraire, dit-il, parmi les originalités, les paroxysmes et les outrances volontaires ou involontaires, il était bien difficile de paraître extravagant ; toute folie semblait plausible et le plus sage d'entre nous eût paru digne des petiles-maisons. » Th. Gautier, qui finit par l'épicurisme, commença lui-môme par le pessimisme ; dans sa jeunesse son imagination malade a désiré

« Dans l'immobilité savourer lentement

« Comme un philtre endormeur l'anéantissement. »

Il aspira au non-èlre comme un disciple de Boudha, comme un précurseur de Schopenhauer ; il écrivit la comédie de la mort, ne se plaisant que dans les images lugubres et leur associant, comme il arrive souvent en pareil cas, des images voluptueuses. A vingt ans, il en était venu, dit-il, « à ce degré de blasement de n'être plus chatouillé que par le bizarre et le difficile ' »; il aimait déjà la littérature épicée, faisandée, décadente, il la préférait à la littérature saine, il avait contracté des goûts morbides, en vivant dans le milieu le plus pur : « Je me pourrissais, dit-il, petit à petit sans qu'il y parût rien, comme une nèfle sur de la paille ; au sein de cette famille honnête, pieuse, sainte, j'étais paresseux à un degré de dépravation horrible. »

Sainte-Beuve, qui devint plus tard un joyeux épicurien comme Th. Gautier, commença lui aussi par être un disciple de Werther, « un Werther carabin et jacobin, » suivant l'expression de M. Guizot. Avant de devenir le critique si fin et si sensé des Causeries du Lundi et des Nouveaux Lundis, il fut le poète malade, dont il a décrit la maladie dans le livre intitulé : Vie, poésie et pensées de* Joseph Déforme. « Son âme, dit-il, n'offre plus désormais qu'un inconcevable chaos où des monstrueuses imaginations, de fraîches réminiscences, des fantaisies criminelles, de grandes pensées avortées, de sages prévoyances suivies d'aclions folles, des élans pieux après des blasphèmes, jouent et s'agitent confusément sur un fond de désespoir. » Rappelant plus tard cette période romantique, Sainte-Beuve a porté le jugement suivant sur cette école qui avait appris l'art de gémir, de se lamenter et de désespérer à vingt ans : « Dans cette école, dont j'ai été depuis la fin de 1827 jusqu'en juillet 1830, personne n'avait de jugement, ni Hugo, ni Vigny, ni Nodier, ni les Deschamps ; je fis un peu comme

(I) Mademoiselle de Maupin, ch. v.

eux durant ce temps, je mis mon jugement dans ma poche et me livrai à ma fantaisie. »

Le défaut de goût, si fréquent chez les romantiques, n'est qu'un défaut de jugement. N'est-ce pas un défaut de goût et de jugement de la part de Chateaubriand de raconter la passion incestueuse de sa sœur, de la part de Lamartine de décrire dans tous ses détails la beauté physique de sa mère? Le débordement de confessions, qui a inondé depuis J.-J. Rousseau la littérature, n'indique-t-elle pas un manque de tact, de jugement ? « Si c'est un défaut de parler souvent de soi, c'est une eiïronlerie ou plutôt une espèce de folie que se louer à tous moments. » (Male-

RKANCIIE.)

Non seulement les écrivains romantiques, malgré le grand talent et le génie de quelques-uns, manquèrent de jugement, mais plusieurs furent atteints de maladies nerveuses et môme des maladies mentales. J.-J. Rousseau, qui a élé le véritable promoteur du mouvement romantique, avait le délire des persécutions, surtout pendant les dernières années de sa vie. Plusieurs de ses ouvrages portent des traces manifestes de folie; Voltaire l'avait remarqué. Quand Rousseau publia la Profession de foi du vicaire savoyard, qui est un de ses meilleurs ouvrages, Voltaire étonné et charmé s'écria : « Oh ! Rousseau, tu écris comme un fou et tu agis comme un méchant, mais tu viens de parler comme un sage et comme un juste. Lisez, mes amis et saluons la vérité et la morale partout où elles éclatent, môme dans la méchanceté et la démence. » La folie de J.-J. Rousseau a été décrite par le Dr Môbius, le Dr Châtelain, le Dr Krafft-Ebing l ; il n'est plus permis d'en douter.

(1) V. aussi l'article «le M. Brunctière sur la Folie de J.-J. liuusseau (Heuue des Deux-Mondes, 1*' février 18'JO). Sainte-Beuve a cru à tort que J.-J. llnusscau s'était suicidé dans un accès de folie. [Chateaubriand et son groupe, p. 107.} Rousseau est mort d'une attaque d'apoplexie séreuse.

J.-J. Rousseau n'a pas été le seul écrivain romantique atteint de maladie mentale, Byron, qui avait lui aussi un si beau génie, n'était pas non plus un esprit bien équilibré. Taine dit qu'il était à moitié fou. Jeune, il se battait avec sa mère, et tous les deux, après une querelle terrible, couraient chez le pharmacien pour savoir si l'autre n'était pas venu acheter du poison pour se tuer. Un jour, il prit un couteau sur la table pour s'en frapper la poitrine ; il fallut le lui arracher. Sa femme le crut fou et le fit examiner par les médecins ; lui-même avait peur de périr, comme Swift, par la tète. Dans une lettre de 1811 il écrit : « Je crois que je (inirai par devenir fou. » Stendhal, qui connut Byron et vécut plusieurs semaines avec lui assure qu'à cerlains jours il était réellement fou.

Assurément, je ne prétends pas que tous les écrivains romantiques étaient atteints de folie ; mais malgré mon admiration pour le génie de quelques-uns, je suis obligé de constater qu'il y avait chez plusieurs une maladie de l'imagination et de la sensibilité qui les prédisposait au suicide. Chez Chateaubriand, qui rappelle J.-J. Rousseau par tant de cotés, l'imagination et la sensibilité étaient malades ; il tenta de se suicider dans sa jeunesse. — G. Saud avait des troubles de la sensibilité et de la volonté ; elle le dit elle-même : « J'étais, je suis peut-ôtre encore d'une sensibilité excessive et que la raison ne gouverne pas, surtout dans le moment de la crise. » Dans plusieurs pages de C Histoire de ma Vie, on trouve des traces d'un véritable désordre intellectuel. Jeune fille, elle avait des hallucinations, elle s'était créée l'image d'un dieu fictif appelé Corambo, elle l'adorait comme un être réel et lui rendait un véritable culte sur un autel rustique. Elle fut obsédée pendant de longues années par l'idée du suicide ; j'ai raconté comment elle tenta de se noyer. M. le Dr Brissaud, professeur à la faculté de médecine de Paris, qui a fait une étude spéciale des maladies mentales et des maladies ner-

*M tK OIUMK ET LE SUICIDE PASSIONNELS

wm»o*% «yoo qui je me suis entretenu de l'état psychique \U* i«. Sand, m'a affirmé l'exislence d'une maladie ner- \ouî*o ohox elle, en me donnant des détails que je ne crois im* devoir reproduire par respect pour la femme et son

IttMiio.

Alfred de Musset, malgré son beau talent, n'a pas été épargné par la maladie nerveuse, voisine par moments de la folie. La Nuit de décembre me porte à croire qu'il a eu des hallucinations, et le phénomène nerveux connu sous le nom de dédoublement du moi :

a Du temps que j'étais écolier,

« Devant ma table vint s'asseoir

« Un pauvre enfant vêtu de noir,

o Qui me ressemblait comme un frère »... »

Il semble que c'est aussi à la suite d'un retour sur luimême que Musset a dit :

« Mais n'est-il pas une heure dans la vie, « Où le génie humain rencontre la folie ?

{La coupe et les lèvres.)

A plusieurs époques de sa vie il fut tenté de se suicider. Dans la Confession d'un enfant du siècle, il raconte qu'il a eu envie de tuer sa maîtresse et de se tuer, qu'il avait placé un couteau de table Sous l'oreiller. Dans sa Lettre à Lamartine, il dit qu'il a posé deux fois le fer sur son sein nu. Plusieurs fois il voulut se suicider avec G. Sand : « Si tu renonces à la vie, lui écrit-il, rappelle-toi le serment que tu m'as fait ; ne meurs pas sans moi. » Dans une lettre de G. Sand au Dr Pagello, la compagne du poète écrit qu'elle craint pour la raison d'Alfred de Musset ; « qu'une fois, il y a trois mois il a été comme fou toute la nuit, qu'il voyait des fantômes autour de lui, qu'à présent, il se plaint d'un mal sans nom et sans cause, qu'il se dit près de mourir ou

\\) D'après le I)r Moreau de Tours ce phénomène nerveux se serait pro duit aussi chez Gœthe : il aurait aperçu un jour sa propre image venant à lire.

de devenir fou. » Musset était doué d'une organisation nerveuse si fine, si féminine, qu'elle menaçait de se briser, au contact d'un chagrin d'amour; il était, dit-il, d'une nature si impressionnable, que la vue d'une femme le faisait trembler; il a eu des crises nerveuses très graves. Il avait si bien conscience du défaut d'énergie qui le caractérise, qu'il a dit lui-môme de ses poésies :

« Mes premiers vers sont d'un enfant *,

« Les seconds d'un adolescent,

« Les derniers à peine d'un homme. »

Moins nerveux qu'Alfred de Musset, unissant au plus beau génie lyrique, beaucoup de bon sens, même en politique 2, Lamartine avait été cependant si impressionnable dans sa jeunesse, qu'il avait songé plusieurs fois à se suicider. Lorsqu'il fui mis en pension à Lyon, « l'impression fut si vive et si triste, écrit-il, que les idées de suicide dont je n'avais jamais entendu parler m'assaillirent avec force. Je me souviens d4avoir passé des jours et des nuits à chercher par quel moyen je pourrais m'arracher une vie que je ne pouvais plus supporter3 ». Il dit de Raphaël, qui n'était autre que lui, qu'il avait « une sensibilité si exquise quelle en était presque maladive ».

A l'époque où Sainte-Beuve publiait les poésies de Joseph Delorme, Lamartine a dit de lui : « C'était un jeune homme pâle, blond, frêle, sensible jusqu'à la maladie, poète jusqu'aux larmes. » Sainte-Beuve avait eu aussi la pensée de se

(1) Musset nVst pas le seul poêle qui ait eu un caractère d'enfant. Le caractère des poètes, dont l'imagination et la sensibilité ne sont pas contrebalancées par la raison, ressemble au caractère enfantin des feuiiiies nerveuses. (Joppée dit de Verlaine qu'il a toujours été un enfant. (Préface de Coppéc en tète des Poésies choisies de Vrrlaine).

(2) Avant M. Thiers, Lamartine avait montré dans ses Entretiens que l'unité italienne produirait l'unité allemande et quelle serait fatale à la France.

(}\) Lamartine. Les Confidences, liv. VI. Proal. — Crime et suicide pass. 23

suicider par la submersion, comme Lamartine et G. Sand :

« En me promenant là, je me suis dit souvent :

« Pour qui veut se noyer la place est bien choisie ;

« On n'aurait qu'à venir un jour de fantaisie,

« A cacher ses habits au pied de ce bouleau,

« Et, comme pour un bain, à descendre dans l'eau. »

V. Hugo n'a pas été obsédé comme les autres grands poètes du xix° siècle par l'idée du suicide, malgré sa prodigieuse imagination, qui grossissait toutes choses, et qui nuisait à la justesse de la pensée ; il a été protégé contre cette manie par la vie de famille et l'amour de ses enfants. Cependant, dans une ode du livre V, il semble qu'il a eu lui aussi l'intention de mourir à la suite d'un chagrin d'amour :

« Tu m'oublieras dans les plaisirs, « Je me souviendrai dans la tombe. »

Les romanciers célèbres du xix" siècle ne sont pas moins sensibles, émotifs, que les poètes. On sait par les mémoires ravissants de Mme Octave Feuillet à quel point son mari était nerveux1. Ce sont presque toujours des femmes nerveuses qu'il peint dans ses romans. Si l'histoire de ses héroïnes se termine souvent par le suicide, ce n'est point, ainsi que le dit M. Brunetièrc, parce que le suicide « est la plus haute manifestation de la volonté humaine », c'est parce que les femmes nerveuses, incapables de supporter les chagrins d'amour, se tuent par une impulsion subite, imprévue, qui laisse peu de place à la volonté réfléchie. Dans certains cas assez rares, le suicide peut être « la plus haute manifestation de la volonté humaine », mais chez les femmes nerveuses, c'est au contraire, la manifestation de la faiblesse de la volonté et de la surexcitation maladive des

(I l.'n aiii«Ie ni.il vrillant de J. Jiinin « lui causa d<; véritables désordres dans la santé ». L'érhirr de la lielle au Huis (formant a faillit le tuer ». La vin* de la hexti'Htr a"** rml.r de Itubens l'impressionna si fort qu'elle faillit le l'aire tomber dciuotion et lui donna «les hallucinations. Il disait que la vue dune haute montagne lui pesait sur le cerveau.

nerfs, c'est souvent un acte irréfléchi, presque automatique \ Aussi, malgré la décence, l'élégance de la forme des romans d'Octave Feuillet, je ne crois pas que la raison de ses lectrices soit fortifiée par la peinture séduisante de ces détraquées qui se suicident par des chagrins d'amour. Le peintre de ces passions furieuses et désespérées, qui cependant était au fond, comme Racine, un moraliste chrétien, fait trop admirer les mondaines follement amoureuses, qui cachent sous des dehors aristocratiques des passions très vulgaires. Aussi je crois que c'est à tort qu'on l'appelle le Musset des familles; il serait plus exact de l'appeler le Racine du roman. C'est la môme élégance de style la même peinture des femmes passionnées, les mêmes dénouements par le crime et le suicide tragiques. Les romanciers naturalistes ne sont pas moins nerveux, en général, que le romancier idéaliste que je viens de citer. Guy de Maupassant a dit de G. Flaubert : « Vibrant toujours, impressionnable aussi, il se comparait à un écorehé, que le moindre contact fait tressaillir de douleur... Il en arrivait parfois à un tel degré d'exaspération qu'il aurait voulu détruire la race humaine. » On sait à quel point étaient nerveux les frères de Goncourt et Alphonse Daudcf. « Notre œuvre écrit l'un des frères de Concourt, et c'est peut-être son originalité durement payée, repose sur la maladie nerveuse... Les critiques pourront dire tout ce qu'ils voudront, ils ne pourront pas nous empêcher mon frère et moi d'être les saint Jean-Baptiste de la sensibilité moderne. [Journal des Goncourt. t. VI.) Dans son étude médico-psychologique sur M. E. Zola, M. le Dr Toulouse écrit : « Il existe donc un certain déséquilibre nerveux, une émolivité exagérée, réellement morbide, qui provoque, sous l'influence d'excitations minimes, des réactions désordonnées et douloureuses2. » Maxime du Camp

(I) Dr Magnan. Les Dêyênérés, p. lii.

(ù) l)r Toulouse. Emile Zola, p, 166.

nous a appris que Flaubert était épileplique. Le neveu de ce dernier, G. de Maupassant, qui a tenté de se suicider, est mort de paralysie générale, c'est-à-dire d'une maladie mentale, et qu'il ne faut pas confondre avec les paralysies résultant d'hémorragies cérébrales.

Je ne crois pas. ainsi que l'ont prétendu quelques physiologistes, le Dp Moreau (de Tours), le Dr Lombroso, M. Jules Soury, M. MaxNordau, le Dr Charles Richet, que le génie soit une névrose ou une forme de l'épilepsie. D'après eux Thomme de génie est un malade, un anormal, un épileptique ; « il est bien rare, dit M. Richet, qu'en étudiant de près la vie d'un très grand nombre d'hommes supérieurs, on ne trouve dans leur organisme mental et dans leurs procédés intellectuels quelque chose de défectueux, de morbide, de pathologique, par quoi ils se rapprochent des aliénés Jamais je ne conseillerai à une femme d'épouser

le fils d'un homme de génie Le grand et puissant génie

des inventeurs, des découvreurs semeurs d'idées et créateurs ne concorde pas avec une santé intellectuelle irréprochable... Dans les formes de l'intelligence qui sont propres aux aliénés, on rencontre certains caractères psychologiques communs aux fous et aux hommes de génie \ » M. Jules Soury dans son traité sur le système nerveux central, p. 225, ouvrage plus remarquable par lérudition que par l'observation, va jusqu'à écrire cette énormilé : « que tout ce qui a été fait de grand sur la terre et à parler simplement peut-être tout est l'œuvre de ces dégénérés épilepliques ou vésaniques. » Sans doute, ainsi que me le disait M. le Dr Magnan 2. il y a eu des génies épileptiques comme il y a eu des génies rhumatisants, goutteux ou tuberculeux. Mais jamais l'épilepsie n'a produit le génie.

M) Préface de M. Charles Hichct en tête «le L'homme du yénie par le l)r Lombroso.

(2) C'est M. le I)1 Magnan qui au congrès d'anthropologie criminelle de Paris a démontré par l.-s faits la fausseté de la théorie de M. Lombroso sur les caractères physiques du criminel.

Les asiles d'aliénés sonl remplis d'épileptiques. mais on n'observe poinl d'hommes de génie parmi eux. Il est vrai qu'il y a des génies peu équilibrés, même des idiots savants, des dér/énérés supérieurs, que M. le Dr Magnan a décrits dans ses Recherches sur les centres nerveux, 2e série p. 248. Ces dégénérés supérieurs, ces génies peu équilibrés ont des aptitudes extraordinaires, limitées à un art, à une science et présentent des lacunes énormes tout au point de vue moral qu'au point de vue intellectuel. Mais, s'il y a des génies maladifs par suite de l'exagération d'une faculté, il suffit de penser aux grands écrivains classiques, grecs, latins et français, pour savoir qu'il y a des génies sains, bien. équilibrés ; il suffit aussi de songer aux savants les plus illustres qui ont cultivé les lettres et la philosophie, à Hippocrate, à Aristote. à Leibniz, h Bufibn, à Cuvier, à Flourens, à J.-B. Dumas, à Claude Bernard, à J. Bertrand, h Pasteur (malgré son irritabilité provoquée par les injustes critiques dont il était l'objet). Seulement je suis obligé de reconnaître que, parmi les poètes et les romanciers du xix( siècle, il y en a un certain nombre qui ont plus brillé par l'éclat de l'imagination que par la justesse de la pensée. Une raison solide ne manquait pas à Lamartine (malgré son extrême sensibilité), à Béranger, à E. Augier, à Ponsard, à Jules Sandeau, à Laprade, à Aulran, qui ne rougissaient pas d'appartenir à Y école du bon sens ; elle ne manque pas davantage, parmi les contemporains, h MM. Legouvé, Coppée. Sully-Prud'homme, Sardou, de Bornier, Theuriet, René Bazin, etc. Mais, comme la raison et le bon goût ne sont guère contagieux, ou qu'ils le sont beaucoup moins que la passion et l'imagination désordonnée, je suis obligé de constater que les écrivains judicieux exercent sur les lecteurs moins d'influence que les écrivains passionnés.

Sans prétendre que le talenl du poète et du romancier est le résultat unique d'une organisation nerveuse, il est certain que le nervosisme joue un grand rôle chez les

hommes d'imagination . Cette sensibilité physique et morale, qui est tout au moins une des conditions de leur talent, les porte à grossir les impressions reçues, à exagérer les souffrances de la vie. Je n'irai point jusqu'à dire avec Lamartine :

« La sensibilité fait tout notre génie. »

Mais je dirai qu'elle contribue beaucoup au genre poétique et qu'elle fait dos poètes les privilégiés de Ja douleur ;

« ... Tout génie est martyr...

« Nos pleurs et notre sang sont l'huile de la lampe

« Que Dieu nous fait porter «levant le genre humain !. »

S'il est vrai qu'à raconter ses maux souvent on les soulage, souvent aussi on les grossit et on les aigrit quand on a l'imagination excessive et la sensibilité douloureuse. Les poètesj les romanciers, et en général, les artistes se plaignent très vivement des misères de la vie, parce qu'ils les sentent plus profondément que les autres; ce sont des sensitives. Dans un procès-verbal constatant, il y a quatre ans, le suicide d'un poète, je lis la déclaration suivante d'un voisin : « il m'a toujours paru très exalté : il me parlait souvent avec animation des misères de la vie ; mais je considérais ses plaintes comme l'expression d'un esprit porté à la poésie. » Ayant des sens plus délicats que les autres hommes, étant plus.sy;?,v/7//.s, \)\\\s'una(/inatifs, plus impressionnables, les poètes, les artistes souffrent beaucoup plus; cette sensibilité qui est une des conditions de leur talent, est le tourment de leur vie, lorsqu'ils ne savent pas la modérer par le jugement. En outre, cédant au plaisir de développer exclusivement la faculté, qui est la cause de leur supériorité, ils perdent l'équilibre, l'harmonie des facultés. Or, dès qu'une faculté s'exagère, elle amène l'irritabilité et les troubles nerveux. « Tout ce qui est excessif est défaut,

(1; Lamartine Premières méditations, liv. XXX.

dit Lamartine avec une précision scientifique remarquable ; tout ce qui n'est pas harmonie est désordre dans notre organisation... S'il y avait égalité, équilibre, harmonie entre toutes leurs facultés ; si la sensibilité était contrebalancée parla raison, l'imagination par la justesse, l'enthousiasme parle bon sens... ces hommes puissants dans une seule aptitude deviendraient puissants dans toutes, et leur supériorité spéciale, qui fait leur malheur, se changerait en une supériorité universelle, qui forait la gloire de Thumanité \ »

Il v a dans l'homme et surtout dans la femme une ten-

dance à se plaindre, à accuser le sort, à maudire la vie qui, en effet, est souvent très douloureuse. La religion et la philosophie spiritualiste. qui sont des écoles de bon sens, apprennent la résignation. « Bienheureux ceux qui souffrent, disent-elles, parce qu'ils seront un jour consolés.» Mais les jeunes gens et les femmes, qui oublient les consolations religieuses, pour se nourrir de poésies et de romans mélancoliques, perdent bien vite la résignation. Ces poésies et ces romans flattent ce que Platon appelle « la partie de notre àme altérée de pleurs et de Jamentations qui voudrait s'en rassasier 2 ». Cette partie pleureuse de notre àme, il faut la tenir en bride, ne pas la tenir trop longtemps spectatrice des pleurs et des lamentations des poètes, car « les sentiments d'autrui deviennent infailliblement les nôtres, et après avoir entretenu et fortifié notre sensibilité par la vue des maux d'autrui, il est bien difficile de les modérer dans les nôtres». La poésie mélancolique du xixe siècle a tué te résignation et augmenté beaucoup le nombre des suicides. Le meilleur moyen de modérer ses chagrins, c'est de ne pas s'y appesantir, de sortir de soimême, de tâcher de penser à autre chose, de ne pas

(1) Lamartine. En/relien XCII sur le Tasse.

(2) Platon. La llép., liv. X.

trop s'absorber dans la contemplation des tristesses de la vie et dans la lecture des poètes pessimistes, qui d'ailleurs, tout en affectant dans leurs écrits un sombre désespoir, ne dédaignent pas les plaisirs de la vie, comme le joyeux pessimiste Schopenhauer.

Les maladies de l'imagination et de la sensibilité étant essentiellement contagieuses, qui ne voit que les jeunes gens et les femmes, déjà si impressionnables par nature, deviennent encore plus nerveux au contact d'écrivains, qui ont un excès d'imagination et de sensibilité et qui sont prédisposés par leur constitution particulière à des troubles névropatbiques ? Il est impossible de composer un livre d'histoire, de philosophie, de morale, de critique littéraire sans un jugement sain. Mais ce qui est impossible à un historien, à un philosophe, à un moraliste, à un critique, est possible à un poète et un romancier. L'imagination et la sensibilité peuvent être très développées pendant que le jugement est très affaibli, et comme le poète et le romancier ont surtout besoin d'imagination et de sensibilité, ils peuvent conserver leur talent, môme quand ils ont perdu la raison. Chez eux, la raison peut s'altérer, sans que le talent diminue. Pour ne citer que les morts, Le Tasse, J.-J. Rousseau, E. Pou, Gérard de Nerval. Maupassant ont été des écrivains remarquables, pendant qu'ils étaient atteints de troubles cérébraux. L'atrophie de la raison n'empêche pas le poète et le romancier d'imaginer, et de sentir très vivement, par suite, d'impressionner fortement les lecteurs. Bien plus, il semble que chez quelques écrivains l'imagination prend mieux son essor, à mesure que le jugement s'affaiblit. Dans les Confissions de J.-J. Rousseau, dans ses Dialogues, dans les Hè certes cl un promeneur solitaire, on trouve des pages ravissantes à côté d'autres qui révèlent le délire des persécutions. « Il y avait longtemps sans doute que l'équilibre mental était dérangé chez Gérard, écrit Th. Gautier, avant qu'aucun de nous s'en fût

aperçu. Cela était d'autant plus difficile à deviner, que jamais style ne fut plus clair, plus limpide, plus raisonnable en un mot, que celui de Gérard. Môme lorsque la maladie eut atteint incontestablement son cerveau, il conserva intactes toutes les qualités de son intelligence. Aucune faute, aucune erreur, aucune incorrection ne trahit le désordre de ses facultés intellectuelles. Jusqu'au bout il resta impeccable. Il put cacher ainsi longtemps un état que nul ne soupçonnait. Quelques propos étranges nous faisaient bien ouvrir de grands yeux, mais il les expliquait d'une façon si ingénieuse, si savante el si profonde, que notre admiration pour lui en augmentait. » De môme que la fièvre donne un éclat plus vif aux yeux, la névropalhie donne plus de brillant à l'imagination et à la sensibilité du romancier, elle rend son récit plus coloré, plus animé, elle lui permet d'exercer une influence plus vive sur les lecteurs éblouis el émus.

Puisque chez le romancier et le poète, le talent peut s'allier avec la maladie nerveuse et même avec la maladie mentale \ on comprend combien la lecture des livres d'imagination, quand elle devient exclusive, est dangereuse pour les jeunes gens et pour les femmes qui ne lisent pas autre chose; la sensibilité excessive, quelquefois maladive de l'écrivain se communique aux lecteurs. Pour un lecteur instruit, qui connaît les maladies de l'esprit, le caractère morbide des écrivains névropathes éclate dans leurs œuvres; les jeunes lecteurs ne l'aperçoivent pas et en subissent l'influence, car c'est par l'imagination et la sensibilité que la littérature agit sur eux. Un écrivain exalté les exalte. Une imagination enflammée les enflamme. Une sensibilité toujours émue les émeut et les met en feu. D'où vient

(1) Chez les musiciens, les troubles nerveux et cérébraux sont encore plus fréquents, parce que leur talent a une origine encore plus sensuelle. Schumann fut atteint de lypéiiianie et tenta de se suicider ; Paganini mourut d'une paralysie générale. Chopin était d'une nervosité maladive. J'ai connu le médecin aliénée de Rouen qui soignait Gounod.

39i LE CRIME ET LE SUICIDE PASSIONNELS

Tinfluence prodigieuse que J.-J. Rousseau a exercée sur ses innombrables lecteurs, sinon du caractère passionné de ses écrits? « Je ne sus jamais écrire que par passion, » disait-il lui-même. La sagesse ennuie la plupart des hommes; le bon sens les endort, tandis que le paradoxe et la passion les transportent.

A l'école do J.-J. Rousseau et de ses disciples, la littérature est devenue passionnée. Pour un grand nombre de romanciers et de poètes, penser c'est sentir, écrire c'est noter des sensations ; comme Manfred de Byron, ils croient élargir le domaine de leur pensée en augmentant leurs sensations; ils disent avec lui : « une sensation nouvelle s'est révélée à moi ; elle a élargi le domaine de mes pensées. » G. Sand copiant Manfred fait dire à Lélia : « J'agrandissais de jour en jour ma puissance, j'exaltais sans mesure ma sensibilité. » Au xvne siècle et même au xvin0, on faisait des recueils de pensées, de maximes, de considérations ; Pascal écrivait ses Pensées. La Rochefoucauld ses Maximes, La Bruyère ses Caractères, Vauvenargues ses Réflexions et Maximes, Duclos ses Considéra* lions sur les mn>urs. Aujourd'hui on écrit des recueils de sensations. Les romans, les poésies sont des analyses de sensations. On n'écrit plus de méditation*. A l'exception de M. Sully-Prudhomme, qui compose des poèmes philosophiques, les penseurs sont rares chez les poètes. Des livres de critique littéraire, de voyages et môme d'histoire ne sont plus que des livres d'impressions, de sensations. Il y a des livres intitulés : Idées et Sensations par les frères de fîoncourl, Sensations df histoire par Barbey d'Aurevilly, Sensations d'Oxford. Sensations d'Italie par P. Bourget, Sensations de littérature et <Tarl par Byvanck. Un critique, qui a cependant le don de l'observation morale et qui pourrait continuer la tradition de nos grands moralistes, M. J. Lemaitre, cédant à la mode du jour, nous donne des impressions de théâtre. Il semble que le rôle de l'écrivain n'est

plus de faire penser mais de faire sentir. Ce n'est plus à la raison qu'il s adresse, mais aux sens et à l'imagination. La sensation se substitue au sentiment, l'image à l'idée. La littérature devient de la peinture, de la musique, de la photographie. « J'aurais décrit Sodome très volontiers et la Tour de Babel avec enthousiasme, dit Th. Gauthier. Je ne travaille pas pour le prix Montyon et mon cerveau fait du mieux qu'il peut son métier de chambre noire !. » Les romanciers et les poètes décrivent toutes les sensations, et particulièrement celles de l'amour physique et de l'odorat.

Après la littérature impressionniste sont venues la peinture impressionniste y la justice impressionniste des jurés et la politique impressionniste des députés. On a écrit les sensations d'un juré, on pourrait aussi écrire les sensations d'un député, car de môme que le jury juge sur des impressions d'audience, la chambre maintient ou renverse les ministères sur des impressions de séance. Ecrivains, peintres, jurés et députés se livrent à leurs impressions sans les contrôler par la raison. Paris est devenu impressionnable et sensible comme une femme nerveuse. Pour un grand nombre de personnes qui se croient chrétiennes, le sentiment religieux lui-même n'est qu'un besoin d'émotions religieuses, et même dans certaines apologies du christianisme on trouve plutôt des impressions esthétiques et mystiques que des arguments et des raisons.

Pour accroître leur sensibilité, on voit des écrivains l'exalter par l'ivresse. Ce moyen était déjà pratiqué dans l'antiquité. « Le poète Œschylus, dit Plutarque, composoit ses tragédies en beuvant, quand il estoit bien eschauflë du vin. Et Lampias notre grand-père, se montroit plus éloquent, plus aigu et plus riche en inventions quand il avait beu 2. » Pour exciter leur verve, des romanciers et des

(1) Th. Gautier. par-E. llergerat.

(2) Plutarque. l>es propos de table.

poètes contemporains ont eu recours non seulement au vin, mais à l'alcool, à l'absinthe, à l'opium, au haschisch. Hoffman avait des hallucinations, qu'il provoquait par des excitants et qui lui servaient à écrire ses Contes fantastiques. « Sa poésie était une maladie, » a dit de lui H. Heine qui était lui-même un névropathe, atteint d'ataxie locomotrice, E. Poë buvait pour surexciter son imagination, pour trouver des visions, des hallucinations favorables à la composition de ses Histoires extraordinaires. On le ramassa dans la rue, en proie au delirium tremens, on le transporta à l'hôpital, où il mourut. Baudelaire qui le prit pour modèle et le traduisit, chercha l'inspiration dans l'opium et le haschisch, et mourut d'une paralysie générale. En 1845, il s'était formé à Paris le club des Hascliidins, fréquenté par des littérateurs à la recherche des hallucinations. M. le DT M. de Fleury, qui a personnellement connu Guy de Maupassant, nous apprend que ce romancier s'était livré longtemps à l'abus des excitants artificiels de la pensée, alors que plus que tout autre il aurait dû s'en abstenir, ayant plusieurs aliénés parmi ses ascendants '. Le docteur l'ayant félicité du talent avec lequel il avait décrit la jalousie dans son roman Pierre et Jean, l'écrivain lui répondit qu'il n'en avait pas écrit une ligne sans s'enivrer avec de l'éther. Maupassant a utilisé ses hallucinations de l'ouïe dans Sur feau, et ses hallucinations de la vue dans Hurla.

Assurément il ne suffit pas de boire du café, de l'alcool et de l'éther pour avoir du talent. Mais dans les œuvres qui n'exigent que de l'imagination et de la sensibilité, la tentation est grande de demander aux excitants un surcroît d'imagination et de sensibilité.

Sans doute, ces habitudes d'excitation artificielle ne sont pas générales, mais elles sont moins rares qu'on ne le croit. On voit aussi des romanciers cultiver leurs passions pour

(I) Maurice de Fleury. Inlrod. à la médecine de l'esprit, p. 138, Paris, F. Alcun.

les analyser, et même entretenir leurs maladies nerveuses pour y chercher des observations. Un écrivain distingué, M. M. Barres, propose d'emprunter à des hardiesses d'hygiène ou de pharmacie « des moyens nouveaux pour développer, aiguiser la sensibilité, afin d'arriver à l'adoration du moi ». Ce qu'il redoute aussi, c'est de toucher la limite des sensations dont il est susceptible et de rester ainsi éloigné de Dieu, qui est pour lui « la somme des émotions ayant conscience d'elles-mêmes1 ».

Il ne faut point s'étonner si, à l'école de ces romanciers qui comptent d'innombrables lecteurs, la raison baisse2. Chez des écrivains qui ont une imagination et une sensibilité remarquables, le jugement est si faible que les uns croient au spiritisme et aux tables tournantes, que d'autres consultent des somnambules et des chiromanciens ; il en est qui ne croient pas à Dieu, mais qui croient au diable; dupes de leur imagination, crédules comme des enfants et de femmes illettrées, plusieurs voient des présages de bonheur ou de malheur dans les faits les plus insignifiants. Th. Gaulier, par exemple, raconte que Gérard de Nerval fut bouleversé par la rencontre d'un escarbot pareil à ces scarabées égyptiens qui portent le globe sur la tète, etc.

Il est dangereux de prendre pour guides des esprits mal équilibrés, d'un jugement peu solide, de préférer le roman à Thistoire, la littérature décadente à la philosophie et à la science3. Un penseur, un savant, ne trouve pas dans les excitants artificiels un surcroît de pénétralion. Ni le café,

(1) M. Barrés. L'homme libre, p. 54, 157.

(2) Les aliénistes constatent même que la lecture «les romans peut produire le délire mélancolique chez les femmes en contribuant à porter le désordre dans leur imagination et à troubler leurs facultés mentales et affectives. \Xouveuu Dictionnaire de Médecine de Jaccond v° Lypémanie.)

(3) Un certain nombre d'écrivains décadents présentent les phénomènes névropathiques d'audition colorée et de goût auditif ; les sons leur donnent des sensations de couleur, les sensations du goût leur font éprouver des sons. Les décadents trouvent que la langue française a été façonnée par des écrivains trop bien portants et qu'il est nécessaire qu'elle soit remaniée par des écrivains névropathes.

ni l'alcool, ni l'opium n'ont aidé M. Guizot à écrire Y Histoire de la civilisation, ni M. Thiers à composer l'Histoire du consulat et de r cm pire. Leur talent, c'est un bon sens supérieur, c'est la raison la plus haute, éclairée par l'expérience des hommes et des choses.

Dans les écrits que laissent les suicidés à la suite des chagrins d'amour, j'ai fréquemment observé des réminiscences littéraires, attestant la lecture assidue de poésies et romans qui exaltent l'imagination. Voici, par exemple, une lettre que j'emprunte à un procès- verbal, conslalant le - suicide d'une femme de chambre : « Mon bien-aimé, avant de te connaître, ma jeunesse était comme une morte, ensevelie dans un profond cercueil, scellée sous le poids de mes douleurs; ton amour l'a réveillée et l'a fait sortir du tombeau. Oh ! ma jeunesse, je t'avais mal ensevelie. » Ces accents lyriques, qu'on est un peu étonné de trouver sous la plume d'une femme de chambre, dénotent que sa pauvre tôle avait été tournée par la lecture dc'Musset et de Murger qui lavaient grisée ; son suicide est une imitation littéraire, comme son slyle.

Oue d'exaltations romanesques, qui Unissent mal. sont communiquées aux pauvres lilles du peuple par ces romans, ces feuilletons, ces poésies, où reviennent à chaque page ces mots éblouissants : amour, ivresse, passion, volupté, bonheur! Klre aimée d'un jeune homme élégant, distingué, comme un héros de roman, devient pour les jeunes ouvrières, lectrices de feuilletons, un besoin comme pour les jeunes lilles du monde. Leur attention se détourne do l'ouvrier qui pourrait les épouser, parce qu'il a les vêlements sales, les mains calleuses, le visage noirci par la, poussière et le charbon de l'usine. Les romans créent chez ces pauvres lilles un état d'esprit romanesque, chimérique qui les perd, parce qu'ils ne leur parlent jamais de la beauté de la vie de famille, des joies du ménage, du travail en commun; au lieu de poétiser les humbles, les Ira-

vailleurs, les écrivains, à l'exception de Coppéc, de René Bazin, préfèrent idéaliser le libertinage des oisifs, des mondains. La chute et le suicide sont au bout de ces rùves chimériques d'amour, de luxe et de bonheur.

Si le nombre des suicides a tant augmenté depuis cent ans, c'est en partie parce que le nombre des lecteurs de romans s'est beaucoup accru. Autrefois, les romanciers écrivaient pour un petit nombre de lecleurs. Aujourd'hui, les romans pénètrent partout, dans l'atelier comme au salon, dans la mansarde comme au boudoir. Je viens de lire, dans un procès-verbal de suicide, qu'une vieille femme voulant laisser un souvenir à une voisine, lui fit cadeau, avant de s'asphyxier, d'un gros paquet de feuilletons pour sa fille . Joli cadeau! J'ai entendu dernièrement une paysanne dire à son mari qui allait à la ville : « Apportemoi Crime d'amour. >> Pour lire son feuilleton, la cuisinière laisse brûler son dîner, la femme de chambre néglige son repassage, la mère de famille oublie son ménage. Chaque année, chaque mois on voil éclore des centaines, des milliers de nouveaux romans, pendant qu'on réédite les anciens. Il n'y a pas de journal sans feuilleton ; il n'y a pas de revue sans roman, et Dieu sait s'il y a des journatfx et «les revues. C'est le feuilleton qui faille succès du journal, c'est le roman qui fait la vogue de la revue. Il y a môme des journaux et des revues qui publient plusieurs feuilletons plusieurs romans à la fois.

On sait que les suicides sont beaucoup plus rares à la campagne que dans les villes. Une des causes de cette différence vient de ce que les femmes de la campagne lisent peu de romans, tandis que les femmes des grandes villes en lisent beaucoup. Dans un rapport adressé au ministre de l'intérieur, le préfet du Léman constatant, en 18 1:2, que « la mélancolie est bien plus fréquente à (ienève que partout ailleurs » en Suisse, en attribuait la principale cause à la lecture exagérée des romans que J.-J. Rousseau avait

mis à la mode1. En ne voulant pas travailler pour le prix Montyon, les romanciers travaillent pour la Morgue. Avec cette passion de chercher des descriptions pittoresques partout, ils ont tout décrit, tout embelli, l'adultère, la débauche, l'ivrognerie, les mœurs infâmes, la séduction, le suicide et le crime passionnels; ils ont tout poétisé, excepté la santé, le travail, l'amour conjugal et la famille.

Tout en reconnaissant que Werther avait déterminé un grand nombre de suicides, Gœlhe prétendait qu'on ne doit pas rendre l'écrivain responsable « parce qu'un de ses ouvrages, mal entendu par des intelligences bornées, a tout au plus purgé le monde d'une douzaine de sots et de vauriens, incapables de rien faire de mieux que d'éteindre complètement le faible reste de leur pauvre lumière2 ». Ce dédain olympien pour les lecteurs de Wertlur qui se sont donné la mort, ne me parait pas une réponse satisfaisante. Tout d'abord, le suicide n'est pas toujours une marque de sottise et de faiblesse d'esprit, puisque Chateaubriand, Lamartine, G. Sand et Gœthe lui-môme ont lente do se suicider. En outre, s'il était permis aux écrivains de purger le monde des intelligences bornées et d'éteindre la vie des esprits peu éclairés, quelles hécatombes, grand Dieu î on autoriserait!

Pour se soustraire à la responsabilité de son livre, Goethe disait encore à lord Bristol, qui le lui reprochait avec vivacité : « Si vous parlez ainsi du pauvre Werther, quel ton prendrez-vous contre les grands hommes qui, d'un trait de plume, envoient en campagne cent mille hommes dont quatre-vingt mille s'égorgeront et s'exciteront mutuellement au meurtre, à l'incendie et au pillage? » Sans méconnaître la responsabilité des hommes de guerre, comment

'. I) La folie de J.-J. Huusseau, par le I)r (ihulcluin, p. 151. (2) Entretien de Gœthe et U'Eckennun, p. 267.

peut-on comparer aux morts glorieuses des soldats défendant la patrie, le drapeau, les suicides sans but, sans utilité, de jeunes amoureux qui ont des peines de cœur 1

M. P. Bourget, qui avait d'abord contesté l'influence de la littérature sur les mœurs, se rendant mieux compte de la responsabilité de l'écrivain depuis le double suicide passionnel de C... et de Mrao G... dont j'ai parlé plus haut, a montré le mal que les livres peuvent faire aux jeunes gens, dans l'admirable roman du Disciple, qui n'est autre chose que l'histoire de C... Cette responsabilité de l'écrivain est affirmée par lui dans ses derniers romans, avec une émotion profonde et un souci de l'avenir de la jeunesse, qui montrent combien il a été effrayé de la part de responsabilité, qui remonte à la littérature dans le crime d'amour de l'étudiant de Gonstantine : « Ces grands écrivains que vous enviez, fait-il dire à l'abbé Taconnet dans Mensonr/es^ songez-vous quelquefois à la tragique responsabilité qu'ils ont prise en propageant leur misère intime?... Croyez- vous que, dans le coup de pistolet que vient de se tirer René, il n'y ait pas eu un peu de l'influence de ces deux apologies du suicide ( Werther et Rolla) ? Savez-vous que c'est une chose effrayante de penser que Gœlhe est mort, que Musset est mort, et que leur œuvre peut encore mettre une arme dans la main d'un enfant qui souttre. » La responsabilité de l'écrivain s'étend en effet dans le temps et dans l'espace. Ce n'est pas seulement de son vivant qu'il agit sur l'esprit des lecteurs ; son influence lui survit defunclm loquilur; elle ne se fait pas sentir uniquement dans son entourage, elle se répand au loin dans les contrées les plus reculées. Avec la facilité des communications, avec la multiplicité des bibliothèques et des cabinets de lecture, avec les innombrables revues et journaux à 5 centimes qui paraissent et qui publient tous un ou plusieurs feuilletons, les sophismes arrivent au peuple au fond des campagnes, à l'extrémité du monde, avec la plus grande rapidité. Proal. — Crime et suicide pass. 26

S'il m'était permis d'ajouter quelques conseils à ceux que Fauteur du Disciple donne aux jeunes gens, je leur dirais : le travail littéraire, isolé de l'action, peut devenir un danger s'il est mal dirigé, si les lectures sont faites au hasard et s'adressent plus particulièrement à la sensibilité et à Timagination, qui sont souvent déréglées à votre âge. C'est la raison et la volonté qu'il faut avant tout développer en vous ; pour cela gardez-vous de la littérature maladive. Si vous voulez conserver l'esprit droit et le cœur sain, n'abusez pas de la lecture des romans et des recueils de poésies, écrits souvent par des esprits déséquilibrés. Fuyez le naturalisme physiologique et le naturalisme mystique, la rêverie associée au sensualisme et l'idéalisme sceptique; aimez le bon sens, la santé de l'esprit, l'équilibre des facultés et pour cela revenez aux anciens et aux grands écrivains du xviic siècle, esprits sains et solides.

Revenez aux anciens. Vous ne les connaissez encore que par quelques versions de passages tronqués, dont le souvenir associé à celui de vos études n'est pas resté très agréable. Reprenez à présent dans leur texte entier Eschyle, Sophocle, Euripide, Platon, Xénophon, Aristote, Plutarque dans la délicieuse traduction d'Amyot. Relisez Virgile, Lucrèce, Horace. Cicéron. Sénèque, Tacite, avec les commentaires de MM. Hoissier, Patin. Gréard, Berger, Nisard, Martha, et vous serez étonnés du plaisir et du profit que vous trouverez à les relire. Si à la suite de quelque chagrin d'amour l'idée du suicide traverse votre esprit, rappelez-vous qu'une femme, George Sand, s'est guérie de la tentation du suicide par la lecture des classiques grecs et latins.

Aimez la poésie, mais celle qui a plus souci de l'élévation et de la justesse de la pensée que de la sonorité des mots et de l'éclat des images; préférez l'or au clinquant. A la poésie erotique et mystique préférez celle qui élève l'âme, la poésie philosophique et religieuse. N'oubliez pas que nos

plus grands poètes sont encore ceux du xvne siècle, Corneille, Racine, Molière et La Fontaine ; lisez-les, relisezles, on ne s'en lasse jamais. Ne lisez pas sans réserve les poètes et les romanciers pessimistes du xix° siècle qui, doués d'une sensibilité excessive et d'une imagination maladive, sentent trop fortement les tristesses et les douleurs de la vie et les expriment avec des cris déchirants, qui tuent la résignation. La lecture de ces désespérés rend la vie douloureuse. Pour aimer la vie ou tout au moins pour la supporter, les lectures qui donnent le courage et l'espérance sont nécessaires.

Ne dédaignez pas les moralistes. Je sais qu'on les aime peu à votre âge et qu'on en réserve la lecture pour la vieillesse. Mais, que ce nom de moralistes ne vous effraye pas; ils sont d'un commerce plein de charme. Vous n'éprouverez jamais une minute d'ennui avec Montaigne, Pascal, La Bruyère, La Rochefoucauld, Vauvenargues, Jôubert. Montaigne est délicieux comme Plutarquc, Pascal est émouvant, La Bruyère est ravissant, Joubert est charmant Parmi les contemporains, vous avez des critiques littéraires, qui sont au fond des moralistes pleins d'esprit et de bon sens; D. Nisard, Saint-Marc Girardin,Bersot, àme tendre, caractère antique, Caro si odieusement calomnié, J. Lemaitre, Brunetière.

Lisez aussi les historiens, qui sont presque tous des esprits bien pondérés. Quels génies merveilleusement équilibrés que Tacite, Bossuet, Montesquieu ! L'histoire a le mérite de nous faire sortir de nous-mêmes, de nous faire oublier nos chagrins, de nous transporter dans le passé, de nous intéresser aux souffrances, aux progrès de l'humanité.

Dans la société de ces esprits d'élite vous ne serez pas exposés à prendre « le mal du siècle » ; vous fortifierez votre raison et votre volonté. Eux aussi ont connu la tristesse, dans ce qu'elle a de noble; eux aussi ont éprouvé de la pitié pour les souffrances de l'humanité et surtout pour

ses infirmités morales; eux aussi, malgré leur foi religieuse ou philosophique, étaient effrayés par les mystères de la vie. Que valent les déclamations de Werther et de René, tourmentés parle désir sexuel, à côté des cris mélancoliques de Pascal et de Jouffroy? Qui a mieux compati aux souffrances du peuple que Racine et Fénelon, qui se sont exposés à la disgrâce, pour les signaler à Louis XIV? Qui a mieux connu que Bossuet la vanité des choses humaines ? Qui a plus éprouvé de pitié pour les animaux que La Fontaine et qui a mieux senti que lui le charme de la solitude ? Ces grands esprits, qui étaient des esprits sensés, ne se révoltaient pas contre Dieu, qui a fait la vie si courte et si remplie de misères. S'ils avaient des chagrins d'amour, ils ne songeaient pas à se tuer, comme ces mélancoliques amoureux qui se brûlent la cervelle, lorsqu'ils ne peuvent pas séduire la femme de leur ami ; ils savaient qu'il y a des souffrances plus nobles et plus poignantes que celles qui sont causées par L'indifférence d'une femme ou parle désir inassouvi de la passion :

« Les beaux chagrins que les chagrins d'amour,

« Nous passons tous par là, c'est l'affaire d'un jour *. »

Ne prenez pas trop au sérieux la mélancolie des poètes et des romanciers modernes; elle est souvent plus littéraire que réelle, l'origine de leur désespoir est quelquefois une déception d'amour ou d'orgueil. Kien n'est plus noble que la mélancolie d'un penseur, d'un Lamartine, d'un Alfred de Vigny, d'un Sully Prud'homme. La mélancolie et le désespoir d'un poète trompé par sa maîtresse ont moins de noblesse. D'ailleurs, les grandes douleurs sont muettes, elles ne s'étalent pas devant le public. Rappelez-vous que beaucoup de ces poètes mélancoliques, qui poétissent et conseillent le suicide aux autres, étaient de joyeux compati) V. Uugo : Hun-Mas.

gnons, qui laissaient la mélancolie dans leurs livres, que leur misanlhropie ne s'étendait pas aux femmes, que lorsque dans leurs vers ils les haïssaient, ils les aimaient particulièrement dans la vie de chaque jour1. Pendant que les lecteurs naïfs de Werther se brûlaient la cervelle, Gœthe se consolait d'un premier chagrin d'amour en donnant successivement son cœur à Frédérique, à Lili Schœnemann, à Christiane Vulpins, à Minna Herzlieb. N'oubliez pas que les chantres du suicide ont souvent peur de la mort, de môme que les poètes les plus belliqueux dans leurs vers sont souvent les hommes les plus pacifiques dans leur vie2. Les écrivains sont les premiers à railleries lecteurs qui imitent les personnages de leurs romans et qui se tuent comme eux. Si la mélancolie vous paraît poétique, allez visiter dans les asiles les pauvres malades qui ont perdu la raison à la suite de chagrins d'amour qui ont tenté de se suicider, pour se soustraire aux souffrances de la vie ; vous verrez que la sombre mélancolie est une véritable maladie mentale, une déchéance qui n'a rien de poétique, que la gaîté ou tout au moins la résignation sont des signes d'énergie et des conditions de santé pour l'esprit, comme pour le corps.

Suivez enfin le conseil que la sœur de René lui donnait : « Cherchez quelque occupation... Peut-ôtre trouverez-vous dans le mariage un soulagement à vos ennuis. Une femme et des enfants occuperaient vos jours. »

Pour bien préciser le degré de la responsabilité qui incombe à la littérature dans la fréquence des suicides, il me reste à répondre à une objection que je prévois. Tous

(1) C'est ce que Sophocle disait déjà d'Euripide dans des termes un peu crus que le lecteur trouvera dans le dictionnaire de Baylc v«, Euripide.

(2) Un ami de Déranger raconte que ce poète, qui chanta les guerres de Napoléon 1er et trouva les Bourbons trop pacifiques, s'était soustrait au service militaire et avait trompé les gendarmes grâce à une calvitie très précoce. [Vie de Déranger par Paul Boiteau, p. 38.) Dumas, père qui prête à Antony un air fatal, un regard sombre, un langage désespéré, n'avait rien de fatal, de sombre, de désespéré, dans sa personne et dans sa vie.

ceux qui lisent des romans, des poésies, des drames qui glorifient le suicide ne se suicident pas ; donc, me dira-t-on, ce n'est pas cette lecture qui peut déterminer le suicide par imitation. Sans doute, le suicide littéraire n'est pas déterminé uniquement par l'imitation du livre; il faut, en outre, chez le lecteur, une prédisposition physiologique. Bien que je sois très convaincu de l'existence du libre arbitre, pour des raisons que je n'ai pas à développer ici *, je crois aussi à l'influence considérable du tempérament. Tous ceux qui souffrent de la misère, qui ont des déceptions d'ambition, des chagrins d'amour, ne se donnent pas la mort. La misère, les déceptions, les chagrins ne suffisent pas pour déterminer la mort volontaire ; il faut, en outre, un tempérament sur lequel ces causes viennent agir. A moins qu'il ne s'agisse d'un cas de folie, une prédisposition physiologique, isolée d'une cause extérieure, ne suffit pas pour déterminer le suicide; une cause extérieure sans un tempérament prédisposé est également insuffisante. C'est la réunion d'une cause extérieure, misère, jalousie, etc., et d'une prédisposition physiologique, qui amène le suicide. Il en est de môme pour les maladies physiques. Tous ceux qui sont envahis par les mômes microbes ne meurent pas; les uns résistent, pendant que les autres succombent. Les microbes ne tuent que ceux dont l'organisme ne peut pas lutter. Cependant on ne dira pas que les microbes sont inoffeusifs, parce que certains organismes ont résisté. De môme des esprits, plus sensés que d'autres, résistent à la lecture de Werther, de lirnr, des drames et des romans qui font l'apologie du suicide on ne peut pourtant pas dire que ces livres sont inotlensifs. Je crois avoir établi par des documents probants qu'ils ont déterminé, chez des lecteurs prédisposés, un assez grand nombre de morts volontaires.

(1) Je les ai indiquées dans mon livre le Crime el la Peine.

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