PAR LE ROMAN PASSIONNEL
« Songeons à cette épouvantable communication de crimes qui existe entre les hommes, complicité f conseil, exemple, approbation, mots terribles qu'il faudrait méditer sans cesse... Où sont les bornes de la responsabilité ? »
J. de Maistre.
(Soirées de Saint-Pétersbourg. 3« Entretien.)
Lorsqu'on assista en 1848 à la répétition des scènes de la révolution, un historien, en voyant défiler devant lui une parodie révolutionnaire, s'écria : « Voilà mon histoire de la Révolution qui passe. » En recherchant comme magistrat les causes des crimes passionnels, j'ai souvent eu aussi l'occasion de constater que ces crimes sont des imitations de romans, que c'est de la littérature en action.
En août 1881, la cour d'assises de la Seine a jugé le jeune Bernard, (ils de la concierge de M. L..., membre de l'Académie française ; ce jeune homme, la tête échauffée par la lecture des romans, avait voulu s'introduire la nuit dans la chambre de M,,c D..., petite-fille de son mailre, pour l'embrasser pendant sonsommeil. La mère de la petite-fille, qui couchait dans une chambre voisine, ayant été éveillée par le bruit de ses pas et s'étant levée, Bernard la frappa de plusieurs coups de couteau.
L'instruction révéla que ce jeune accusé restait couché une partie du jour, lisant des romans, des récits de crimes, des causes célèbres. On trouva dans sa chambre, YIdiote,
le Péché d'une Vierge, Y Assassinai (F une fille, le Crime de la comtesse, la collection du Tribunal illustré, et des poésies intitulées : les Visions, les Peines de cœur, la Renaissante de l'amour. Interrogé sur ses lectures, il répondit qu'il aimait beaucoup les récits d amour. On constata qu'il avait une grande répugnance pour les travaux manuels et que, lorsqu'il ne lisait pas de roman, il ne parlait que théâtre, actrices, etc., ou racontait l'amour qu'il éprouvait pour MUo D... L'année précédente, il avait volé un jupon appartenant à la petite fille et l'avait emporté dans sa chambre. Bernard qui n'avait pas été reconnu par Mrao 1)..., au moment de l'agression, fut obligé d'avouer sa culpabilité, mais il chercha à l'expliquer en disant qu'il avait agi dans un accès de somnambulisme, poussé [par une impulsion irrésistible. Cette allégation fut reconnue inexacte : Bernard n'était pas somnambule, quoi qu'il eût décrit exactement les phénomènes du somnambulisme ; « J'avais lu tout ça dans mes livres, » dit-il à M. le DrLassègue, qui l'examina et constata chez lui un tempérament très nerveux, un esprit à la fois ingénieux et très faible, une imagination surexcitée. C'est sur ces tempéraments nerveux, qui unissent une imagination surexcitée à un esprit faible, que les lectures romanesques exercent une impression considérable. Or beaucoup d'enfants, de jeunes gens présentent cette organisation physique et morale.
En 1886, la cour d'assises du Pas-de-Calais a jugé deux jeunes gens, fils do riches paysans de ce département, Henri et Clément Muchemblcd. L'imagination enflammée par des lectures romanesques. Clément s'éprit d'une jeune fille du voisinage du môme Age que lui; ayant eu une querelle avec elle, il résolut de se venger, et entretint son cousin de son projet. Les deux jeunes gens qui avaient beaucoup lu de romans, et qui se donnaient les noms de Cerf agile et de Grand serpent, qu'ils avaient empruntés à des ouvrages de Cooper, résolurent de tuer la jeune fille et de
partir ensuite pour l'Amérique, la patrie du Dernier des Mohicans. Ils achetèrent de grands couteaux, qu'ils portèrent pendant plusieurs jours dans des gaines de cuir, très fiers, dirent-ils, de se sentir armés. Ayant surpris la jeune fille dans un bois, ils la frappèrent de dix-sept coups de couteau.
L'instruction révéla qu'avant de partir pour ce guet-apens ces jeunes gens avaient rédigé, sous le titre Drame horrible le récit du crime qu'ils allaient commettre ; ils se disaient atteints de mélancolie, las de la vie et dégoûtés du monde, et après avoir raconté le meurtre de la jeune fille, ils décrivaient leur suicide.
En juillet 1881, la cour d'assises de la Seine a jugé le jeune Lemaitre, âgé de quinze ans, qui avait tué un petit enfant de six ans; il l'avait fait monter dans sa chambre, lui avait attaché les mains derrière le dos, l'avait étendu sur le lit, lui avait coupé la gorge et ouvert le ventre. Ce crime au premier abord, parait l'acte d'un fou; cependant, les Dra Motet et Legrand du Saullc, qui ont examiné ce jeune accusé, ne lui ont trouvé aucun signe de maladie mentale. M. le Dr Legrand du Saulle s'éleva dans son rapport contre « cette littérature qui familiarise le public avec le crime et fait une sorte de piédestal à ceux qui comparaissent devant la cour d'assises ». Le jeune Lemaîlre s'était nourri de cette littérature ; intelligent, il se fit remarquer à. l'école communale par sa facilité à apprendre, mais aussi par son orgueil ; il s'isolait de ses camarades pendant les récréations, et le soir il lisait dans sa chambre des romans, des drames judiciaires. A sa sortie de l'école, il courut les rues, les mauvais lieux; placé chez différents patrons, il les vola pour acheter des romans et aller au théâtre. Le président lui ayant demandé comment il passait ses journées, il répondit : « Je lisais beaucoup étendu sur mon lit ; je suis allé au théâtre où j'ai vu jouer les Chevaliers du brouillard ; je passais mon après-midi au jardin des plantes. J'emportais un livre : la Dame de Montsoreau ou les Orphelins du
Pont-Notre-Dame. » — Le président : « Quels théâtres fréquentiez-vous ?» — Lï accuse : « J'ai pris des fauteuils d'orchestre à l'Opéra-Comique, à l'Ambigu et au Chàtelet. Je choisissais toujours les meilleures places. »
Dans sa prison, il s'informa « si les journaux parlaient de lui et si on vendait sa photographie comme on avait vendu celle de Menesclou ». A l'audience, il prit une pose théâtrale, racontant son crime sans la moindre émotion, impassible, regardant le public. Il dit qu'une somnambule lui avait prédit une grande célébrité.
Les criminels qui se repentent avouent fréquemment qu'il faut attribuer leur criminalité à de mauvaises lectures. Le nommé A..., fils d'un capitaine des douanes, condamné à mort pour assassinat, disait : « Je veux montrer aux jeunes gens les causes qui m'ont perdu, leur faire voir comment, par une dégradation successive, je suis arrivé
jusqu'au pied de l'échafaud Jeunes débauchés, croyez
en la parole d'un mourant; j'ai commencé comme vous par n'être qu'un libertin, mais de chute en chute, je suis devenu assassin. Ce sont les mauvaises lectures qui m'ont perdu. » Tous les directeurs et aumôniers des prisons, tous les magistrats ont reçu des aveux semblaldes.
« C'est surtout la lecture des romans qui m'a conduit ici, disait le jeune Itosset, qui assassina la dame de comptoir de l'endroit où il servait... On m'avait cependant averti que ces livres pouvaient me faire du mal. mais je n'en croyais rien, c'est pourtant ce qui a fait presque tout mon mal. Ces livres-là me faisaient voir la vie tout autre qu'elle n'est réellement; je me créais des illusions impossibles. »
Lachaud, qui défendit Tropmann, faisant dans sa plaidoirie le portrait de l'accusé et recherchant les causes de sa criminalité, disait : « Il se perdait dans des lectures lâcheuses, dangereuses pour lui; les romans lugubres, ceux qui entassent le plus de misères et d'horreurs, il les préférait. Il disait h un témoin qu'il affectionnait la lecture du Juif
errant. » Tropmann avoua à Y abbé Crozes que la cause de sa profonde démoralisation était la lecture des romans. « A force de vivre dans ce monde imaginaire, il avait perdu la notion du juste, de l'honnête, et s'était pris d'une belle passion pour ces héros du bagne qui se refont une virginité en semant des bienfaits autour d'eux avec les dépouilles de leurs victimes, et qui meurent administrateurs d'un bureau de bienfaisance après s'être créé des rentes en jouant du couteau et du poison1. »
Dans l'affaire Gouffé, on constata que la lecture des romans avait beaucoup contribué à la dépravation de la fille Bompard.
Les romans judiciaires qui reproduisent le récit de crimes célèbres sont très populaires; ils sont publiés en feuilleton par les petits journaux à cinq centimes et pénètrent partout. Annoncés par de grandes affiches coloriées, qui représentent une scène de meurtre ou de débauche, ils familiarisent l'esprit des enfants, des jeunes filles et des femmes avec des idées et des images qu'il serait plus sage d'éloigner d'eux. Sur tous les murs de Paris, on voit des hommes assassinés, des enfants martyrisés, des femmes assistant à des scènes d'orgie. Toutes ces images se gravent dans le cerveau des passants.
Ceux qui connaissent l'impressionnabilité du cerveau de l'enfant, la puissance d'un choc moral produit sur lui, savent qu'une image lubrique peut troubler profondément l'enfant, surtout la jeune fille à l'époque de la puberté. J'ai signalé dans le précédent chapitre l'influence considérable deà premières lectures ; les premières images ont une influence encore plus profonde, elles impressionnent beaucoup plus que les paroles. Si Ton plaçait à l'école, dans les rues, de belles images représentant des sujets historiques, patriotiques, religieux et champêtres, on ferait
(1) Souvenirs de la petite et de la grande Roquette, t. H, p. 228.
passer dans l'esprit des enfants, sans effort, rien que par les yeux un enseignement véritablement moral. On laisse au contraire s'étaler sur tous les murs et aux vitrines des kiosques et des libraires, des images représentant des crimes de haine et des crimes de luxure, qui constituent de véritables attentats à la moralité et à la pudeur des enfants. Ces images se gravent dans leur cerveau et y laissent des traces ineffaçables ; elles souillent leur imagination et peuvent susciter des actes analogues.
On fait des romans, des drames, avec les crimes do Fualdès, du Courrier de Lyon, dcTropmann. La reproduction des crimes de Tropmann a donné de si beaux bénéfices à la presse, que le directeur d'un journal voulant associer ses rédacteurs à ces bénéfices, leur a donné un superbe repas, qui s'est terminé par un toast porté à Tropmann.
Dans l'exécution du crime, souvent l'assassin copie le procédé dont il a lu la description dans un roman. Le jeune Lemailrc, qui avait coupé la gorge à un enfant, disait : <( J'ai lu beaucoup de romans et dans l'un d'eux j'ai trouvé la description d'une scène que j'ai exécutée. » Assurément, la description d'une scène criminelle n'inspire pas à tout le monde le désir de la reproduire, mais cette suggestion se manifeste chez un certain nombre d'enfants, de jeunes filles, de jeunes gens impressionnables, dune constitution nerveuse et maladive. Dans une brochure sur Y obsession du meurtre, M. le Dr Ladame raconte qu'une femme tua ses enfants à la suite de la lecture d'un crime semblable, et que d'autres femmes impressionnées à leur tour par ce meurtre, étaient poursuivies par l'idée obsédante de tuer. M. le I)' Aubry raconte des faits semblables. Il y a une contagion du meurtre comme il y a une contagion de la folie, une contagion du suicide, une contagion de la lièvre politique. V. Hugo écrivant à Lamartine, le 7 septembre 1830, lui dit : « Dans ce tourbillon qui nous enveloppe et nous donne le vertige, il m'a été impossible de rallier trois pen-
sées de poésie et d'amitié. La fièvre prend toutes, les têtes, et il n'y a pas moyen de se murer contre les impressions du dehors ; la contagion est dans l'atmosphère ; elle vous gagne malgré vous. »
C'est à la suite de lectures romanesques queMlloLemoine, qui habitait avec sa mère un château dans le département d'Indre-et-Loire, devint la maîtresse de son cocher et tua avec sa mère l'enfant issu de ces relations. Ayant lu beaucoup de romans, notamment ceux de George Sand, où elle voyait de grandes dames aimer des subalternes, elle voulut faire comme elles et se donna à son cocher, disant qu'elle était heureuse de l'élever jusqu'à elle. On sait que dans Yalentine de G. Sand. le fils d'un paysan aime la fille d'une comtesse; dans André, c'est le fils d'un marquis qui aime et épouse une ouvrière. Dans le Compagnon du tour de France, Yseult de Villepreux veut épouser le menuisier Pierre lluguenin. — Au xvm° siècle, des romanciers et des poètes avaient aussi conseillé des mariages disproportionnés avec des servantes ou avec des ouvriers. J.-J. Rousseau avait épousé une servante; on sait combien ce mariage le rendit malheureux. Voltaire, dans Nanine, fait dire au comte :
« L'éclat vous plaît ; vous mettez la grandeur
« Dans les blasons, je la mets dans le cœur.
« L'homme de bien, modeste avec courage
« El la beauté spirituelle, sage,
« Sans biens, sans nom, sans tous ces titres vains
« Sont à mes yeux les premiers des humains. »
S'il est sago de mettre la grandeur dans le cœur plutôt que dans les blasons, il est moins sage de croire que le cœur se trouve plutôt chez une servante que chez une jeune fille bien élevée. Les romans faussent le jugement des lecteurs en conseillant aux jeunes gens de chercher leur femme à la cuisine, et aux jeunes filles de prendre leur fiancé à l'écurie ou à l'atelier. Déjà, dans YAstrée on avait vu de
414 LE CniME ET LE SUICIDE PASSIONNELS
grandes dames accepter l'amour de leurs inférieurs. « Gomment, Madame, dit Léonide à Galatée, voudriez-vous bien aimer un berger? Ne vous ressouvenez-vous pas qui vous êtes? — Si fait, Léonide. je m'en ressouviens, dit-elle; mais il faut aussi que vous sachiez que les bergers sont hommes aussi bien que les druides et les chevaliers. » Si Von voit des subalternes lever les yeux sur les filles de leurs maîtres et celles-ci ne point se scandaliser de l'audace du « ver de terre amoureux d'une étoile », c'est souvent à des lectures romanesques qu'il faut attribuer ces séductions. A l'audience, le président, s'adressant à M,,e L., lui dit : « Vous lisiez beaucoup, et des romans? » — L'accuser : « Quelquefois, en cachette de ma mère.» — Le président : « Vous avez dit à l'instruction que votre mère le savait. » — Lan user : « Mais non, monsieur ; elle savait quand je lisais le roman des feuilletons dans les journaux, mais je lui cachais les autres. » Amenée à expliquer comment elle avaitaccueilli l'amour de son cocher, elle répondit : « F. est le premier homme qui m'ait dit des mots d'amour;
j'ai eu le malheur d'y croire, et je me suis abandonnée
Après, j'ai été partagée entre la honte de m'ctre donnée à mon domestique et le bonheur d'avoir élevé jusqu'à moi un homme qui était, d'après les lois sociales, dans une position inférieure à la mienne. » Devenue grosse, elle ne fut pas affligée de ce scandale, espérant forcer sa mère à accepter l'union désirée avec son cocher. « C'était, dit-elle le seul moyen de finir mon roman. J'ai voulu faire le bonheur d'un homme, comme ma mère avait fait celui de mon père. » Mais sa mère, en apprenant la grossesse de sa fille, congédia le cocher, et après avoir vainement essayé de faire avorter sa tille, tua l'enfant quand il vint au monde.
Le procureur général, qui soutint l'accusation, et M. Lachaud qui présenta la défense, furent d'accord pour reconnaître que la jeune accusée avait été perdue par la
lecture des romans. « Je vois avec regret, dit le procureur général, le drame et le roman s'immiscer dans nos débats judiciaires. Dans une cause récente à la cour d'assises de Paris, il y avait aussi une jeune fille, tristement célèbre, qui avait à se défendre à la fois et d'un crime et dune passion qu'on disait sans frein. Pour prouver cette passion, et dans l'espoir sans doute d'intéresser et d'attendrir les juges, on lisait ses lettres, dont le style peignait la puissance de celte passion irrésistible. Eh bien ! ces lettres si passionnées, elles n'étaient pas de la jeune fille; elles les avait platement copiées dans un drame peu moral do noire époque. Comme sa devancière. Angelina Lemoine a copié, pour poétiser sa passion. »
J'ai souvent constaté dans des affaires criminelles que les libertins prêtent des romans aux jeunes filles qu'ils veulent séduire, et que par ce moyen, ils arrivent rapidement à leur but. Le 24 août 18<i0, la cour d'assises des Bouches-du-Rhône a jugé pour détournement de mineure le nommé Treuil, commis voyageur, marié, âgé de trentesept ans, qui avait enlevé une jeune fille appartenant à une honorable famille de Marseille. Pour préparer la séduction, 1* accusé lui avait fait lire des romans. — Vitalis, ancien libraire, qui fut condamné à mort et exécuté à Marseille, s'était perdu (il l'a avoué) et avait perdu sa complice, Marie Boyer, par la lecture assidue des romans. On trouva dans la chambre de Marie Boyer un grand nombre de romans, notamment Vierges Folies, Mlïc de Maitpin, Mœurs galantes à Marseille.
Les écrivains, qui dans leurs romans ont décrit les procédés de la séduction, n'ont pas manqué d'observer que les séducteurs se servent de lectures pour arriver à leur but. Dans le Disciple de M. Bourget, Hobert Greslou, voulant se faire aimer de Charlotte, a soin de lui faire des lectures sentimentales. Le jour où la jeune fille vient lui demander des conseils pour ses lectures, il comprend qu'il
la tient, comme un chasseur tient son gibier quand il l'a au bout du fusil : « moi aussi, dit-il, je tenais mon gibier humain au bout d'un fusil. En m'offrant de diriger ses lectures, Charlotte ne venait-elle pas se placer d'elle-même à ma portée ? » Et avec une habile perversité, il commence par lui faire lire des romans et des poésies qui la troubleront sans la choquer.
Les femmes corrompues, qui veulent perdre une amie honnête, lui prêtent des romans. « Les amies qui la latent et voudraient l'ébranler, dit Michelel, ne manquent pas de lui prêter en cachette quelque chose de Mmo Sand1. »
Iluct, évêque d'Avranches, pensait que la lecture des romans est nécessaire à la jeune fille, pour lui apprendre à distinguer l'amour vrai de celui qui ne Test pas. Mais il oubliait que la jeune fille ne lit pas un roman avec un esprit critique, que la peinture de l'amour la grise, qu'il trouble son cœur et exalte son imagination. Les aliénistes constatent que les passions erotiques peuvent même être éveillées par la lecture des romans, inoffensifs, instructifs pour un homme mûr, niais très dangereux pour les jeunes filles -.
Voici, par exemple, ce que je lis dans le Dictionnaire des sciences médicales de Dechambre, au mot Maladies nervnuses : « Qui ignore l'influence énervante des lectures erotiques, des spectacles et de certaines réunions mondaines, qui surexcitent prématurément les sens, passionnent l'imagination et jettent les jeunes personnes dans toutes les aberrations des rêveries romanesques, quand elles ne les précipitent pas dans I'hystéricisme. »
Parmi les livres susceptibles d'éveiller des idées erotiques, je ne crains pas de signaler les livres mystiques, où
(1) L'amour, p. 27o.
i2) V. Moreau (de Tours). Les aberrations du sens gëucsique. p. 176 ; Dr Magnan. Obsession criminelle morbide ; l)r Bourgeois, Les Passions.
l'amour de Dieu est assimilé à l'amour (Tua homme. Mgr Dupanloup les avait en horreur et demandait qu'on revint aux livres de piété écrits par Bossuet, Fénelon, Bourdaloue. Le mysticisme outré, comme la sentimentalité romanesque, cache beaucoup de sensualisme.
Les meilleurs romans, qui peuvent être lus sans danger par les femmes mariées, peuvent être dangereux pour les jeunes filles, parce qu'ils exaltent leur sentimentalité romanesque. J'ai entendu dire à un moraliste, qui avait l'esprit le plus fin, le plus judicieux, M. C. Martha, que Paul et Virginie était pour une jeune fille un livre plus dangereux peutêtre qu'un roman naturaliste. Ce n'est pas sans raison que G. Flaubert mentionne la lecture de Paul et Virginie, que fit Mm0 Bovary dans sa jeunesse, parmi les causes qui produisirent son exaltation romanesque et préparèrent sa chute. On peut supposer aussi que c'est pour hâter Téclosion de la passion dans le cœur de Graziella, que Lamartine lui fit lire Paul et Virginie. En effet, après cette lecture, « on eut dit qu'une révolution subite avait changé ce beau marbre en chair et en larmes. La jeune fille sentait son àme jusque-là dormante se révéler à elle dans l'àme de Virginie. Elle semblait avoir mûri de six ans dans celte demi-heure. » — M. le Dr Magnan a raconté que l'amoureux de M"* Van Zand, qui la poursuivit longtemps dé ses obsessions sentimentales et qui finit par se faire arrêter et se faire placer à l'asile Sainte-Anne, attribuait son exaltation romanesque à la lecture de Paul et Virginie. Une femme illustre, qui a écrit des romans célèbres, disait : « Je ne dissimulerai pas que les romans, môme les plus purs, font du mal ; ils nous ont trop appris ce qu'il y a de plus secret dans les sentiments. On ne peut plus rien éprouver sans se souvenir presque de l'avoir lu, et tous les voiles du cœur ont été déchirés. Les anciens n'auraient jamais fait ainsi de leur àme un sujet de fiction ; il leur restait un sanctuaire où même leur propre regard aurait craint de
Proal. — Grime et suicide pass. 27
pénétrer1. » La Fontaine, voulant excuser la gaieté de ses contes, disait non sans raison : « S'il y a quelque chose dans nos écrits qui puisse faire impression sur les âmes, ce n'est nullement la gaieté de ces contes ; elle passe légèrement. Je craindrais plutôt une douce mélancolie, où les romans les plus chastes et les plus modestes sont très capables de nous plonger et qui est une grande préparation pour l'amour2. »
C'est la lecture d'un roman qui perdit Francesca di Rimini : « Si tu as, dit-elle, un si grand désir de savoir qu'elle fut la première racine de notre amour, nous lisions un jour par passe-temps les aventures de Lancelot et comment il fut épris d'amour; nous étions seuls et sans aucune défiance. Plusieurs fois cette lecture fit nos yeux se chercher et notre visage changer de couleur... Le livr^ et celui qui l'écrivit furent pour nous un autre Gallehaut (entremetteur); ce jour-là nous ne lûmes pas davantage. » — C'est en faisant des lectures sentimentales avec Charlotte que Werther s'efforçait de toucher son cœur : « Oh ! mon ami. écrit Werther... combien de fois, au milieu d'un passage de quelque livre intéressant, mon cœur et celui de Lololte ont été d'intelligence! » C'est en lisant avec Werther quelques chants d'Ossian. que Charlotte fut sur le point de se livrer à lui, comme Francesca di Rimini. Cette lecture les attendrit ; Werther interrompit la lecture, jeta le livre; prit la main de Lolotte et l'inonda de ses pleurs. Lolotte s'appuyait sur l'autre bras et se couvrait les yeux de son mouchoir; leur agitation à l'un et à l'autre était extrême. Us sentaient leur propre misère dans la destinée de ces héros, ils la sentaient ensemble et leurs larmes se confondaient... Leurs joues brûlantes se louchèrent. Le monde entier disparut à leurs yeux ; il la prit dans ses bras, la serra contre son cœur... » Charlotte eut la force
(1) Mœc de Staël. l)e VAllemaijne, 2« partie, oh. xxvin.
(2) La Fontaine, Préface île la 2< édition des Contes.
de se ressaisir, elle courut dans sa chambre et en barricada la porte; mais il n'était que- temps.
Brantôme, qui n'est pas suspect d'austérité, dit, dans les Vies des dames galantes, qu'il serait fort riche, s'il avait autant; de centaines d'écus « qu'il y a eu de belles, tant du monde, que religieuses, que la lecture de YAmadis a perdues ». Il ajoute : « Combien de filles étudiantes se sont perdues lisant celte histoire (de Teresias) que je viens de dire et celle de Biblis de Conus et force autres pareilles escriles dans les Métamorphoses d'Ovide. »
Qui dira le nombre d'imitateurs qu'a fait l'histoire d'Héloïse et d'Abélard? Môme de leur vivant les jeunes gens les prenaient pour modèles ; « nos folies, écrit Abélard à Iléloïse, ontpénétré jusque dans les lieux les plus saints; notre liaison a scandalisé tout un royaume, on en lit le récit on s'y plaît ; nous sommes la consolation de la jeunesse qui s'égare comme nous; qui pèche après nous croit moins pécher. »
Les trois poètes latins qui ont appliqué leur talent à la peinture de l'amour, Ovide, Catulle, Properce, ont reconnu eux-mêmes le danger de leurs poésies erotiques. « Ne touchez pas aux poètes erotiques dit Ovide, dans Remédia amoris!... Qui peut lire impunément tes vers, ïibulle, ou les liens, chantre aimable que ta Cynthie seule inspira. » — Catulle, reconnaît que ses poésies ont des effets aphrodisiaques : « Mes vers, dit-il, sont piquants et enjoués, ils excitent le désir. » Properce dans la VIe élégie voue aux dieux infernaux celui qui le premier remplit les demeures des romains de peintures obscènes.
Oubliant la force du penchant à l'imitation, qui est si développé chez les jeunes gens et les femmes, surtout en France1, M. Jules Lemaître, qui est habituellement un psychologue si pénétrant, estime que l'influence du roman est nulle sur les femmes, que celles qui sont tombées
(I) César avait déjà observé que le penchant à l'imitation était très développé chez les Gaulois (Guerre des Gaules, liv. VII, en. xxii).
après avoir lu Indiana étaient mûres pour la chute et que peut-être sans cet ouvrage, elles seraient tombées plus bas '. Le célèbre critique oublie que les romans mûrissent les femmes. « Les chutes de l'àme sont longues, dit Nicole avec sa finesse et sa pénétration habituelles ; elles ont des préparations et des progrès; ce sont les représentations des passions vicieuses et les fausses maximes qui les embellissent, qui préparent progressivement la chute. » À. Dumas fils ne pense pas autrement que Nicole ; sur les causes de l'adultère de la femme il indique, à côté de la curiosité de la sensation déguisée sous le nom de sentiment, l'imagination « troublée par les mauvaises conversations, les mauvaises lectures et les mauvais exemples ». ( Visite de noce) .
Ovide avait exprimé la même pensée que M. Jules Lemaîtrc en disant : « Les vers d'amour ne corrompent que ceux qui sont déjà prêts pour la corruption. » Sans doute les poésies et les romans erotiques sont sans action sur les esprits solides, d'une raison robuste. Mais combien y a-t-il de ces esprits inaccessibles à la faiblesse? La plupart des jeunes gens, des femmes et même des hommes oscillent entre le bien et le mal ; mobiles, inconstants, ils changent de conduite et de sentiment suivant les personnes qu'ils fréquentent, les livres qu'ils lisent. les exemples qu'ils ont sous les yeux. « J'ai là-bas, dit Dante, une nièce qui a nom Alagia, et qui de soi est bonne, pourvu que l'exemple de notre maison ne la rende pas mauvaise. »
Il faut une certaine maturité desprit et une réelle force de caractère, pour réagir contre l'influence du milieu, de l'exemple et de la lecture. La fréquentation d'un auteur, comme la société habituelle d'une personne, tend à déterminer la ressemblance. Les jeunes gens et les femmes se font une àme semblable à celle des héros et des héroïnes
(1) Jules Leiiiailre. Les Contemporains, V série, p. 165.
de roman ; ils pensent, ils sentent comme eux, ils s'identifient avec eux. La jeune femme qui lit la Nouvelle Hélo'tse se croit aimée par Saint-Preux; les émotions qu'éprouve Julie, elle les ressent; les baisers qu'elle reçoit, elle les reçoit. Si elle lit Werther y elle s'identifie avec Charlotte et lui envie le bonheur d'être aimée par un homme capable de se tuer par désespoir d'amour. Si elle se passionne pour un héros romantique, qui rugit comme un lion et roucoule comme une colombe, il lui semble qu'elle entend ces rugissements et ces roucoulements qui la font frissonner.
Les jeunes gens, à leur tour, copient le héros de roman à la mode ; ils se font une àme semblable à la sienne. Suivant les romans du temps, ils aiment comme Saint-Preux ou comme Lovelace, comme Werlher ou comme Des Grieux. Après René, Adolphe elObermann, les salons furent pleins de jeunes gens rêveurs et mélancoliques, dégoûtés de la vie avant d'avoir vécu, de l'amour avant d'avoir aimé. Plus lard, après Anlony, ils ne rêvèrent qu'enlèvements et aventures romantiques.
Les lecteurs empruntent aux héros de roman leur langage, leurs sentiments, leurs goûts, leurs habitudes, leurs noms, leurs toilettes, jusqu'à leurs parfums favoris. Dans plusieurs affaires de séparation de corps, j'ai vu des têtes féminines tournées par l'imitation de Diana Vernon, l'héroïne d'un roman de Waller Scott, et qui voulaient comme elle chasser et monter à cheval, dédaignant les vertus domestiques et rêvant les aventures chevaleresques. Les poésies d'Ossian mirent à la modèles prénoms d'Oscar et de Malvina. Les romans de M1110 de Staël inspirèrent à beaucoup de femmes la pensée de donner à leurs enfants les prénoms de Delphine, de Corinne, d'Oswald.
La phtisie comme l'hypocondrie a été un mode littéraire. Tandis que Voltaire adressait des hymnes à la santé1, avec
(I) Poésie adressée au président Hunuult.
le romantisme il devint honteux de se bien porter. Sous Tinfluencc de la littérature romantique, il était de mode pour une femme d'être pâle. « comme un beau soir d'automne. » et pour un jeune homme, il était poétique d'être pâle comme un poitrinaire. L'un et l'autre auraient rougi d'avoir un visage frais et rosé *.
Le roman a mis à la mode des vêtements, des couleurs. Après Werther, les jeunes gens avaient adopté l'habit bleu de ciel et la culotte jaune que portait le héros du roman de Gœthe, quand il dansa la première fois avec Lolotte. Byron, aimanta avoir le cou dégagé, ne portait pas de cravatte ou la laissait dénouée; ses admirateurs fanatiques firent de même. Après d'Urfé, la couleur céladon a été à la mode. G. Sand avait fait aimer la couleur olivâtre, qu'elle avait donnée à une créole dans un roman.
Si le héros du roman, que lit la jeune fille, a les cheveux blonds, elle désire un mari blond; s'il est brun, elle le préfère brun. Mrac Laffarge raconte, dans ses mémoires, qu'ayant lu, étant jeune fille, un roman, dont le héros était sourd-muet, elle avait été assez folle pour désirer d'être aimée par un sourd-muel. « In roman écrit avec cœur, avec esprit, dit-elle, m'impressionna vivement. Dans ce livre rempli d'intérêt, le héros. Anatole, suit partout la femme qu'il aime, lui sauve la vie, l'entoure de l'amour le plus délical, le plus passionné, lui écrit, s'en fait aimer, sans chercher à s'approcher d'elle. Après cinq ou six cents pages, après qu'Anatole est adoré non seulement de celle qu'il aime, mais encore de celles qui le lisent, on découvre qu'il est sourd, qu'il est muet. » Pendant qu'elle lisait ce roman, M,n' Lalîarge, alors jeune fille, était suivie dans ses promenades par un jeune homme inconnu, qui ne pouvait lui exprimer son amour qu'à distance par des regards brûlants; aussitôt elle espéra que cet amoureux serait sourd-
(h C'Otait le conseil déjà donné par Ovide dans l'art d'aimer ! Valleal munis amans.
muet comme Anatole, elle désira cette infirmité, elle en chercha les [symptômes sur son visage, dans sa tristesse, dans ses yeux.
J'ai cité ce fait, pour montrer à quel point la jeune fille peut être impressionnée par des lectures romanesques. On comprend dès lors combien son esprit doit être frappé par ces livres, où l'amant est toujours beau, aimable, spirituel, distingué, tendre, passionné, élégant, tandis que le pauvre mari est peint sous les plus noires couleurs. Alors que l'amant a toutes les qualités, tous les mérites, toutes les distinctions, le mari est représenté laid, prosaïque, ennuyeux, occupé par son travail à pourvoir aux dépenses du ménage. Ces portraits si flatteurs de l'amant, ces caricatures si grotesques du mari préparent mal la jeune fille a comprendre la beauté du mariage et de la famille ; elles font rêver la femme mariée et incomprise de son mari à cet adorateur idéal, qui saura la comprendre, lui, et la consoler des vulgarités de l'amour conjugal. Un amour idéal avec un amant distingué, qui ressemblera à un héros de roman, voilà ce qu'il lui faut; elle l'appelle, elle le désire, elle en a la curiosité, elle veut le connaître enfin autrement que par l'imagination ; elle devient adultère par le rêve, en attendant qu'elle le devienne par le corps.
Comme dans les romans, l'amour est la seule occupation des personnages, les lectrices de romans sont choquées si leur mari ne passe pas tout son temps à les adorer, s'il se préoccupe de ses affaires. Au moindre désappointement, à la constatation du plus petit défaut chez le mari, elles trouvent qu'il ne ressemble pas à l'adorateur rôvé, qu'il est incapable d'une belle passion.
Tacite, faisant le tableau des mœurs romaines de l'empire, peignait « le Capitole lui-môme brûlé, par la main des citoyens, les choses saintes profanées, l'adultère dans les plus grandes familles ». Nous aussi, nous avons vu l'Hôlel de Ville de Paris brûlé, non par l'ennemi, mais
par la main des citoyens français, nous voyons les choses saintes profanées, la famille, la patrie, l'armée insultées, l'adultère progressant dans tous les rangs de la société. J'attribue en grande partie les progrès de l'adultère à la lecture des romans innombrables, qui font l'apologie de l'adultère. En faisant des femmes adultères des types de femmes poétiques, les romans font ce que faisaient les fictions mythologiques, qui divinisaient les passions. Dans une comédie de Térencc, un jeune débauché s'encourage au vice par l'exemple de Jupiter séduisant Danaé : « Quoi ! dit-il, ce que ce grand dieu a fait, moi faible mortel je ne le ferais pas? Oui, vraiment, je l'ai fait et de bon cœur. » L'adultère n'est plus un crime, puisqu'il est l'imitation de personnages divins. « Quel homme, dit avec raison Platon, ne se pardonnera le mal qu'il a fait, une fois qu'il sera persuadé que les héros font et ont fait les mêmes choses?... Ces raisons nous obligent à mettre une fin à toutes ces fictions, dans la crainte qu'elles ne donnent aux jeunes gens une trop grande facilité de faire le mal. » Malgré son admiration pour Homère, Platon est forcé de reconnaître que la peinture des amours de Jupiter n'est pas de nature à inspirer la sagesse aux jeunes gens. L'imitation du mal est beaucoup plus rapide que celle du bien. On ne se croit pas tenu d'imiter le bien, mais on s'autorise des mauvais exemples pour imiter le mal. « L'exemple de la chasteté d'Alexandre, dit Pascal, n'a pas tant fait de continents que celui de son ivrognerie a fait d'intempérants. Il n'est pas honteux de n'être pas aussi vertueux que lui; on semble excusable de n'être pas plus vicieux que lui. »
Comme les romanciers écrivent surtout pour les jeunes gens et les femmes (les maris et les parents n'ayant guère le temps de les lire et préférant l'histoire au roman), ils donnent toujours le vilain rôle aux parents et aux maris, pour plaire à leurs lecteurs favoris. Les parents sont des
Géronte et des Orgon, les maris des Sganarelle et des Dandin, bons à duper. Le père et le mari sont toujours des barbares dans les romans, quand ils veulent protéger leur fille contre la séduction et leur femme contre l'adultère. Lorsque Saint-Preux, abusant de l'hospitalité qui lui est donnée et de la confiance qui lui est témoignée, attend son élève, dans sa chambre, pour la déshonorer, il croit entendre du bruit et craignant de voir son entreprise manquer, il s'écrie : « Serait-ce ton barbare père ? » {Lettre 54.) Dans la préface de la Nouvelle Héloïse, J.-J. Rousseau ne cache pas qu'il a composé ce roman surtout pour les femmes et il les invite toutes, femmes honnêtes et femmes galantes, à le lire. « Ce recueil, dit-il, avec son ton gothique convient mieux aux femmes que les livres de philosophie; il peut même être utile à celles qui, dans une vie déréglée, ont conservé quelque amour pour l'honnêteté. » Il convient qu'une jeune fille est perdue, si elle lit une seule page de ce roman, mais il l'encourage aussitôt à continuer sa lecture : « puisqu'elle a commencé, qu'elle achève de lire ; elle n'a plus rien à risquer. » — J.-J. Rousseau qui, en composant la Nouvelle Héloïse pour les femmes, prétendait avoir écrit un livre de morale, constate cependant dans ses Confessions que la lecture de ce roman ne les avait guère moralisées; car, dit-il : « les femmes s'enivrèrent du livre et de l'auteur, au point qu'il y en avait peu, même dans les plus hauts rangs, dont je n'eusse fait la conquête, si je l'avais entrepris. » Lorsque Atala parut, Chaleaubriandfut, comme Rousseau, accablé d'hommages féminins, de déclarations d'amour.
Les femmes, qui tourmentent leur mari par des scènes de jalousie, puisent souvent leur exaltation dans les romans qui représentent des époux infidèles ; en voyant dans ces romans des maris tromper leur femme, elles s'imaginent aussitôt que le leur en fait autant. Dans son livre sur la Folie lucide, le Dr Trélat raconte qu'un mari, se plaignant à lui des scènes
do jalousie furieuse que sa femme lui faisait, attribuait celte jalousie à la lecture des romans : « une chose que j'avais toujours à lui reprocher, disait ce mari, c'était de trouver des romans dans chaque coin... elle se montait l'imagination par ces lectures. » — Le Dr Trélat cite aussi plusieurs cas, où la jalousie furieuse du mari a été excitée par la lecture des romans qui dépeignent l'adultère de la femme. Le mari enclin à la jalousie, en lisant les romans, où il voit la femme tromper son mari, se croit trompé comme lui. Les contes de Boccace et de La Fontaine, qui égaient les célibataires, rendent souvent les maris soucieux et mélancoliques. Une femme, dont le mari était devenu jaloux jusqu'à la fureur, disait que pendant deux jours elle avait vu les contes de Boccace entre les mains de son mari et que celui-ci les lisait continuellement.
En fournissant des excitants à la sensibilité et à l'imagination, et en ne donnant aucun aliment à la raison, le roman trouble, énerve les jeunes lecteurs et surtout les lectrices ; il les fait rôver et les empêche de penser, il les promène dans le pays des chimères, au lieu de leur développer le sens critique, le besoin d'exactitude et de précision, qui leur font si souvent défaut.
Dans son étude sur le procès Chorinski, le célèbre aliéniste Morel (de Rouen) raconte que cet accusé, brillant oflicier de l'armée autrichienne, qui avait empoisonné sa femme avec la complicité de l'élégante chanoinesse Julie d'Kbcrgegny, s'était faussé l'esprit par la lecture des romans passionnés. Le docteur étant allé le voir dans sa prison, l'accusé voulait lui raconter ses aventures qui dépassaient, dit-il, tout ce qu'il avait vu dans les romans excentriques, sa lecture de prédilection.
Pour un écrivain romanesque comme J.-J. Rousseau, qui unissait l'imagination la plus exaltée à un tempérament de feu et qui « adorait le sexe », suivant son expression, écrire un roman, c'est une manière indirecte d'aimer.
De môme, pour les jeunes gens et les femmes, à l'âge où l'amour est la préoccupation principale de l'esprit, lire un roman est une manière indirecte d'aimer. Les romans enivrent les jeunes gens, parce qu'ils font voltiger devant eux des fantômes gracieux, aux cheveux bruns ou blonds, aux yeux noirs ou bleus.
Le roman, j'en conviens, ne fait pas seulement les délices des jeunes gens et des femmes. « Auprès d'un humble feu et d'une lumière vacillante, dit Chateaubriand, certain de n'être point entendu, on s'attendrit sur les maux imaginaires des Clarisse, des Clémentine, des Héloïse, des Cécilia. Les romans sont les livres des malheureux ; ils nous nourrissent d'illusions, il est vrai ; mais, en sontils plus remplis que la vie? » L'évoque Huet disait que le paradis était assurément la lecture d'un roman dans une chaise longue. Saint François de Sales aimait beaucoup les romans de d'Urfé. Le philosophe Cousin se délectait à la lecture des romans de M"'1 Scudéry. Mais il y a romans cl romans. Nos romans ne ressemblent guère à ceux du xviic siècle, qui faisaient les délices de Huet et de saint François de Sales. Nos lectrices ont peu de ressemblance aussi avec les femmes du xvu° siècle, qui se nourissaient de Nicole et auraient voulu mettre en bouillon les serinons de Bourdaloue, pour mieux se les assimiler. La lecture des romans de M,,c Scudéry et de Mme de Lafayelte était un divertissement agréable et inoffensif, lorsque la solide raison des lectrices restait maîtresse de l'imagination, la folle du logis. Il n'en est plus de même aujourd'hui,, où dans les romans et dans la société, c'est l'imagination qui remporte sur la raison.
La littérature d'imagination a sa raison d'être, à la condition qu'on n'en fasse pas une nourriture exclusive. Il en est de la lecture des romans comme d'une liqueur, qui prise à petite dose, donne une excitation agréable et qui, prise à doses répétées, produit l'ivresse et devient un véri-
table poison. Il y a trop de romans ; nous en sommes inondés. Ceux qui pourraient les lire sans danger n'ont pas le temps de les lire, et ceux qui feraient mieux de lire autre chose ne lisent que cela. La plupart des lecteurs et des lectrices de romans sont étrangers à l'étude de l'histoire, de la philosophie et des sciences. Quel fléau que ces cabinets de lecture, où Ton ne donne à lire que des romans et lesquels ! Ces débits de littérature malsaine font autant de mal que les débits de boissons frelatées. Les jeunes filles, les jeunes gens et les femmes s'empoisonnent Tàrne. comme les ouvriers s'empoisonnent le corps avec l'alcool. L'intoxication littéraire par le mauvais roman est aussi funeste que l'intoxication alcoolique. Les poisons intellectuels tuent aussi sûrement que les poisons physiques. Il y a des romans qui, semblables à des aphrodisiaques, excitent les sens, enflamment le sang et agitent les nerfs. D'autres, en identifiant l'amour et la vertu, endorment la conscience, comme des narcotiques. D'autres encore, véritables pamphlets anti-sociaux, peuvent ôtrc comparés à des substances explosibles qui menacent de tout faire sauter. Il y a aussi des romans, qui, semblables à des acides corrosifs, détruisent lentement et sûrement les scrupules, les délicatesses de l'âme. Enfin, les doctrines fatalistes, qui pénètrent dans le roman, peuvent être comparées à des hachis intellectuels, qui excitent les sensations et endorment la volonté. Ceux qui écrivent les romans, et ceux qui les vendent, prétendent que les romans sont toujours inolïensifs ; pour eux ils sont même utiles, mais ils le sont moins pour les jeunes gens, dont ils faussent le jugement, troublent le cœur et exaltent l'imagination, et pour les jeunes filles, dont l'Ame, suivant l'expression de MicheleL peut être fanée, tannée, salie par ces lectures, qui lui enlèvent sa fraîcheur et sa pureté.
Les jeunes gens, les jeunes femmes, qui lisent beaucoup de romans, veulent en faire. Quand la Grande Made-
moiselle, dont l'esprit avait été exalté par la lecture des romans, s'éprit d'amour pour Lauzun, elle voulut faire un roman ; elle aimait à répéter les vers de la Suite du menteur sur les cœurs prédestinés l'un à l'autre par les ordres du ciel. Les victimes de l'amour sont souvent les victimes du roman.
Tout d'abord dans les romans, l'amour est la seule occupation des personnages ; l'obsession amoureuse, qui fait si souvent commettre mille extravagances dans la vie, est toujours représentée comme une vertu, comme la marque d'une grande àme, comme un droit. Qu'arrive-t-il i C'est que des lecteurs de romans veulent mettre ces sophismesen pratique. J'ai entendu des prévenus, poursuivis pour avoir frappé des femmes qui leur résistaient, revendiquer le droit à l'amour ; ils ne s'excusaient pas, ils accusaient la femme qui avait repoussé leurs tentatives de séduction. Le nommé H., ancien sous-officier, que j'ai eu à juger, avait remarqué une jolie épicière de Marseille, mariée et très honnête. Pendant quinze jours, il se rendit à son magasin pour faire différents achats, en réalité pour essayer de la séduire. Toujours repoussé et furieux de ses échecs, il insista pour avoir un rendez-vous ; sur le refus qui lui fut opposé, il prit un couteau et frappa la femme à la poitrine. Arrêté et confronté avec la victime, il répondit : « Je reconnais avoir frappé le témoin ; mais c'est la passion seule qui m'a fait commettre cet acte, j'étais furieux que cette femme repoussât loutes les propositions galantes que je lui faisais. » À l'audience, au lieu de chercher à s'excuser, il reprocha à la femme de n'avoir pas accepté le rendez-vous : « Cette femme, dit-il, aurait dû accepter le rendez-vous que je lui donnais. » Ce prévenu n'était que l'écho des écrivains qui ont inventé le droit à l% amour.
Deux écoles littéraires ont proclamé ce droit : l'école sensualiste ou naturaliste et l'école romantique. Se fon-
dant sur la prétendue irrésislibilé de l'amour physique, qui contraint les hommes à assurer la perpétuité de l'espèce, des écrivains sensualistes ont prétendu que les amants s'appartiennent de droit naturel. « Quand un homme et une femme ont l'un pour l'autre une passion violente, dit Chamforl. il me semble toujours que, quels que soient les obstacles qui les séparent, un mari, des parents, les deux amants sont l'un à l'autre de par la nature, qu'ils s'appartiennent de droit divin, malgré les lois et les conventions humaines. » Ce droit à l'amour et le droit à l'adultère sont admis par Scbopenhauer , comme une conséquence du devoir naturel de la reproduction. Le philosophe allemand prétend que les femmes sentent vaguement qu'en trahissant leur devoir envers l'individu, elles le remplissent d'autant mieux envers l'espèce, qui a des droits infiniment supérieurs1. Le mari qui s'indigne de l'infidélité de sa femme n'est qu'un égoïste uniquement préoccupé de ses intérêts individuels. Mais la passion, qui représente l'intérêt de l'espèce, l'emporte en justice sur l'égoïsme du mari. Si les spectateurs des drames passionnels sont si indulgents pour les excès de l'amour, c'est, parce que, selon Scliopenhauer, ils sentent que les desseins de l'espèce passent avant ceux de l'individu.
Stendhal, s'appropriant le sophisme de Chamfort, écrit aussi : « Une femme appartient de droit a l'homme qui l'aime et qu'elle aime plus que la vie. » Ce droit, c'est la nature qui le donne ; les lois de la société ne peuvent le supprimer. Stendhal appartient à l'école sensualisle du xvnr siècle-.
C'est en s'inspiranl de ces théories naturalistes, que
(I) Scliopenhauer. Pensera. Otlît. Alcan. p. 103, 123.
(2j Stendhal exprime ses propres sentiments clans le liottf/r «•/ le noir, <|iian<l il met ces paroles dans la bouche de Julien Sorel : « Jl n'y a point de droit naturel; en mot n'est qu'une antique niaiserie... Avant la loi il n'y a de naturel que la force du lion ou le besoin de lïlrc qui a faim, qui a froid, le besoin en un mol. >>
Michelet a demandé, môme pour les poissons, le droit à l'amour; il a réclamé le droit pour eux d'aimer avant d'être mis à la poêle : « Qu'ils aiment, après à la bonne heure! S'il faut les tuer, tuez-les. Mais que d'abord ils aient vécu \ »
Le Romantisme, malgré son lyrisme, aboutit aux mêmes conclusions que le naturalisme ; lui aussi avec des accents pathétiques qui recouvrent un grossier sensualisme, il réclame le droit à f amour, même le droit à l'adultère; il proclame que la passion doit être obéie, comme la voix de Dieu et Tordre de la nature, « qu'il n'y a pas de crime, là où il y a de l'amour sincère2 ». L'abbé Prévost avait commencé par faire de l'amour un droit; J.-J. Rousseau en fit un devoir, une vertu; le romantisme en fit une religion. Tous ces romanciers ont persuadé aux femmes qu'elles peuvent aimer sans être coupables, qu'elles ne font en cela que suivre les lois de la Nature. Aussi cette excuse tirée des lois de la Nature revient-elle souvent sous la plume ou dans la bouche des femmes adultères ; Mme Weiss, adultère et empoisonneuse de son mari, écrivait à son amant : « Les crimes contre la loi ne me gênent pas, seuls les crimes contre la nature me révoltent. Je suis une adoratrice de la nature ! » L'abbé Grégoire raconte que les abbés licencieux du xvin0 siècle invoquaient déjà eux aussi les lois de la Nature. La nature est l' ennemie de la morale et des lois ; c'est pour contenir la nature que les lois morales et sociales sont faites. Aussi les romans, qui ne reconnaissent pas d'autres droits que les droits de l'amour, recommandent-ils de suivre les lois de la nature.
Les anciens disaient : « Il y a un mari que le destin réserve à chaque femme5. » Le romantisme a dit : « Il y a une âme-sœur que la providence réserve à chaque
(I) Michelet. Lu Mer, p. 341.
(il (i. Sand. Jacques.
(3i Fragments dEuripide.
femme, et cette àme-sœur est rarement celle du mari. Si la femme la rencontre sous les trails d'un amant, elle lui appartient de droit. C'est Dieu lui-même qui commande l'amour, qui rapproche les amanls, qui les prédestine l'un à l'autre. La suprême Providence, qui est partout, en dépit des hommes, n'avait-elle pas présidé au rapprochement de Bénédicl et de Valentine ? » Si l'amour s'éteint, si le cœur est pris par une au Ire passion, c'est encore Dieu qui l'appelle ailleurs ; l'inconstance est donc la soumission à la volonté divine ! Lorsque G. Sand quitte Musset, pour contracter une autre liaison (hélas ! encore bien éphémère avec le Dr P.). elle s'écrie : « Oui, je peux encore aimer, ceux qui disent que non en ont menti. II n'y a que Dieu qui puisse me dire : « tu n'aimeras plus », et je sens bien qu'il ne la pas dit... Être heureuse un an et mourir. Je ne demande que cela à Dieu et à toi... Je veux t' aimer en dépit de tout et en dépit de moi-môme. Tu m'y as forcé, Dieu aussi Ta voulu1. » Les romantiques empruntent aux croisés leur cri : Dieu le veut. C'est Dieu qui veut que la femme passe d'un amant à un autre avec une extrême rapidité; chaque amant, à tour de rôle, lui apparaîtra grand comme un dieu, surtout s'il est fort comme Hercule.
De même que la dévotion mystique emprunte le langage de l'amour profane, la littérature romantique emprunte le langage de la dévotion mystique, pour traduire les sentiments de l'amour profane. Ce mysticisme romantique n'est qu'une forme voilée du sensualisme ; Sainte-Beuve en fait l'aveu dans Volupté : « Je me suis donné l'illusion mystique, dit-il, pour colorer et ennuager l'épicurisme. » Sa religiosité n'était qu'un raffinement de sensualisme. Dans cette langue mystique et sensuelle, la galanterie sexuelle est poétisée sous le nom de religion de l'amour;
(I) Maricton. lue histoire d'amour, p. 112.
les caprices des sens sont décorés du nom de caprices du cœur ; l'union physique est voilée sous le nom d'union des âmes; c'est une communion, un sacrement, donl l'amant est le prêtre. L'abandon de la femme entre les mains de son amant n'est point une faiblesse coupable, c'est un sacrifice sublime. Dans le Lys de la vallée de Balzac, « voici, dit Félix, la première, la sainte communion de l'amour. Oui, je viens de participer à vos douleurs, de m'unir à votre âme, comme nous nous unissons au Christ, en buvant la divine substance ». — D'après Ci. Sand, l'amour est « calqué sur l'amour que Jésus-Christ a ressenti et manifesté pour les hommes, c'est un effet de la charité divine, il obéit aux mêmes lois1 ». — Chez Lamarline, l'amour prend aussi le langage de la dévotion. C'est Dieu qui allume l'amour dans le cœur des amants. L'amour est une religion, c'est le chemin du ciel, c'esl lui qui fait croire à Dieu. L'amant est à genoux devant sa maîtresse, comme devant un autel; Dieu el elle se confondent si bien dans son esprit, qu'il ne les distingue plus; Dieu c'est elle, elle c'est Dieu; il adore la divinité à travers son image; il dit comme Tartuffe*:
« Et je n'ai pu vous voir parfaite créature,
« Sans admirer eu vous Fauteur de la nature. »
« 0 Amour ! s'écrie Raphaël... tu es le grand prêtre de ce monde, le révélateur de l'immortalité, le feu de l'autel. »
Dans la littérature romantique, l'amant invoque Dieu avant d'embrasser sa maîtresse ; après l'avoir embrassée, il le remercie d'avoir créé une créature aussi parfaite. Brizeux écrit :
« Aimer Dieu, n'est-ce pas aussi nourrir son âme « A l'humide baiser de quelque jeune femme ? « Dans cette femme aussi, n'est-ce point ici-bas, « Aimer visiblement le Dieu qu'on ne voit pas ? »
il) Lucrezia Floriani.
Proal. — Crime et suicide pass. 2H
Musset, malgré son esprit habituel, associe, lui aussi, 1; religion à l'amour et môme à la débauche : « Fussiez-vou: avec une courtisane, dit-il, vous accomplissez son gram œuvre... Ne retenez pas les prières qui vous viennent l la bouche, pendant le sacrifice ; ce sont là les autels où i veut être compris et adoré *. » 11 revient sans cesse à celh étrange comparaison :
« 0 femme, étrange objet de joie et de supplice !
« Mystérieux autel, où daus le sacrifice,
« On entend tour à tour blasphémer et prier. »
Ce langage n'est pas nouveau, c'est encore celui d( Tartuffe, qui emploie les mômes métaphores :
j . « J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
y. « Une dévotion à nulle autre pareille. »
Tartuffe se flatte de ne pas imiter les amoureux mondains,
« Dont la langue indiscrète, en qui Ton se confie, « Déshonore Yautel, où leur cœur sacrifie2. »
Celte religion de l'amour n'a pas été seulement chantée par des poètes et des romanciers, elle a. été aussi prôchée par un historien. Michelet, par les socialistes Fourier et Enfantin et par un philosophe, Renan. Dans son style naturaliste et mystique, Michelet fait tout à la fois de la femme une malade et un « autel », de L'amour une « communion ». ;< Qu'est-ce que la femme, dit-il, sinon notre temple vivant, noire sanctuaire, noire autel, où brûle la flamme de Dieu? » — Fourier, faisant aussi de l'amour une religion, regrette que les philosophes ne soient point
(i) La Confession d'un enfant du siècle.
(2) Molière semble avoir emprunté ce langage à Corneille, qui dit dans Théodore (acte V; :
f El je nai pas moins qu'elle à souffrir d'un supplice * Oui profane l'autel où j'ai fail sacrifice. »
établis prêtres et pontifes de ce culte. — Renan, écrit, à son tour, qu'on a tort de se plaindre de l'affaiblissement des croyances religieuses, car, dit-il, les croyances se transforment et on aura toujours la religion de l'amour. Dans cette religion de l'amour il y a aussi des sacrements, une communion, un sacerdoce. L'amant de 1\4Abesse de Jouarre est représenté comme un envoyé du ciel, comme un prêtre ; si la religieuse le repousse, elle offense Dieu ; en restant vertueuse, elle manque de noblesse ; « la vraie grandeur de la femme vous manquera, lui dit-on... le vrai dieu vous en voudra, si le dieu des moines est content... la vertu altière est chez la femme un vice: vous croyez entrer plus grande dans l'éternité avec votre attitude inflexible ; erreur, croyez-moi, moindre vous y serez. » L'abbesse cède pour être agréable h Dieu; son frère l'absout en disant: « Ce fut un sacrement et le plus auguste de tous que le mystère de cette nuit, où vous acceptâtes son amour une heure avant de mourir. »
Ce langage, plus étrange que celui de Tartuffe, fait sourire un homme sensé, mais il ne reste point inoffensi sur l'esprit des jeunes gens et des femmes; en confondant l'amour avec la vertu et la piété, il fausse leur esprit; or, la corruption du cœur est souvent le produit de la corruption de l'esprit: les sophismes, revêtus d'une forme brillante, sont les plus puissants agents de corruptions. Deux grands écrivains, qui ont semé beaucoup de sophismes dans leurs écrits, J.-J. Rousseau et G. Sand, ont été les premiers à reconnaître qu'un sophisme est souvent plus dangereux pour la société qu'un crime, parce qu'il peut enfanter un nombre infini de mauvaises actions. Dans la Nouvelle Héloïse, Claire dit à Julie : « Je hais les mauvaises maximes encore plus que les mauvaises actions1. »
(I) La nouvelle Héloïse, Ve partie, lettre XXXX. — Dans la 3« partie, la lettre XVI 11 est consacrée à la réfutation des sophismes qui excusent l'adultère.
G. Sand. déplorant les fautes, où l'avait entraînée son amour excessif <le l'indépendance, s'écriait : « Maudils soient les hommes et les livres qui m'y ont aidé par leurs sophismes1. »
Si elle a eu raison de maudire les sophismes des autres écrivains qui ont contribué à ses fautes, elle n'aurait point eu tort de regretter aussi les sophismes qu'elle a répandus dans ses propres romans. J'ai déjà cité plusieurs crimes, celui du Dr Bancal et celui de la demoiselle Lemoine, qui ont été en grande partie inspirés par la lecture de ses romans. Qui dira le nombre de femmes qui sont devenues adultères à la suite de la lecture d'Indiana. de Jacques. de Valentino. de Lélia? Ce n'est point un adultère honteux que décrit le romantisme, mais un adultère glorieux, qui marche la tète haute, avec une auréole romanesque, foulant aux pieds les préjugés étroits d'une société bourgeoise. Dans des romans qui sont des plaidoyers contre le mariage, G. Sand, écrit que, si la femme ne rencontre pas dans le mariage l'amour auquel elle a droit, elle peut le chercher ailleurs. Le droit à F adultère est une conséquence du droit à F amour. Il semble que G. Sand a emprunté cette théorie à Pierre Leroux, qui, dénaturant le caractère du pardon accordé dans l'Evangile à la femme adultère, à cause de son repentir, a écrit que ce pardon était la proclamation du droit à l'adultère dans une société mal faite : « Pourquoi, dit-il, Jésus pardonne-t-il à la femme pécheresse? Parce qu'elle a beaucoup aimé. Et pourquoi ne condamne-l-il pas la femme adultère? Parce que la nature de la femme est d'aimer et que la femme adultère avait le droit d'adultère dans une société d'adultère \ »
Si la femme a le droit d'être intidèle à son mari, elle a le devoir d'être fidèle à son amant : u ce qui constitue l'adultère, dit G. Sand dans Jacques, ce n'est pas l'heure
11) La véritable histoire de Etle et Lui, par M. de Lovenjoul. <2; lievue indépendante, août 1832.
qu'elle accorde à son amant, c'est la nuit qu'elle va passer ensuite dans les bras de son mari l. »
Si quelqu'un doit, ce'semble, douter de la légitimité de l'adultère, c'est le mari. Cependant, on voit, dans des romans, des maris pleins d'indulgence excuser l'infidélité de leurs femmes comme l'entraînement d'une destinée inévitable. Jacques de G. Sand est le type le plus accompli de ces maris débonnaires; il se tue pour ne pas gêner l'amour de sa femme et de son amant : « Ils ne sont pas coupables, dit-il, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime là où il y a de l'amour sincère. Us ont de l'égoïsmc et ils n'en valent peut-être que mieux. » {Lettre XCVI.) Afin que son suicide ne soit pas un sujet de chagrin et de reproche pour sa femme, il prend toutes sortes de précautions pour faire croire que sa mort doit être attribuée à un accident. La mansuétude de Jacques dépasse l'indulgence de Ménélas.
Un mari moins débonnaire pourrait objecter que sa femme lui a juré de lui être fidèle ; mais dans le roman de G. Sand, le mari sait que ce serment est sans valeur; c'est la société qui a obligé la femme à prêter ce serment ridicule ; il sait que la fidélité de la femme est une chose impossible, contre nature, une absurdité, une bassesse. Qui peut répondre de son cœur? C'est la nature qu'il faut accuser, c'est la société qu'il faut maudire. Loin de rougir de sa faiblesse, la femme a le droit d'en demander compte à la société. « Une seule littérature au monde, la romantique a honoré, magnifié, poétisé, glorifié, divinisé l'adultère \ »
Le roman moderne a encore favorisé l'adultère en lui fournissant l'excuse de la fatalité, J.-J. Rousseau n'était pas tombé dans cette faute; une des plus belles pages de
\i) Les anarchistes qui veulent supprimer le mariage cherchent des arguments dans les romans de G. Sand. Une brochure anarchiste qui vient de paraître pour dénoncer « l'immoralité du mariage », prend pour épigraphe cette citation de G. Sand : « Quelle chose stupide et misérable qu'un jour de noce ! »
(2) Brunetière. Revue des Deux-Mondes, l«r nov. 1892.
la Nouvelle Héloïse est celle où Saint-Preux raconte à Milord Edouard le combat intérieur de Julie à Meillerie; « cette aventure, écrit-il, m'a plus convaincu que tous les arguments de la liberté de l'homme et du mérite de la vertu ». C'est Gœlhe qui commença à faire de la passion une force irrésistible. L'auteur de Werther et de Faust était un disciple de Spinoza, il le reconnaît dans ses mémoires. C'est par lui que l'esprit fataliste s'est introduit dans la littérature romantique ; Mme de Staël avait très bien observé cette tendance fataliste des écrits de Gœthe : « On aperçoit dans ses écrits une philosophie dédaigneuse, qui dit au bien comme au mal : cela doit être puisque cela est. »
Depuis Stendhal jusqu'à M. Zola, romantiques ou naturalistes, presque tous les romanciers sont déterministes. Le mari de Mme Bovary, instruit de l'infidélité de sa femme, dit à son amant: « C'est la faute de la fatalité. » La fatalité de la passion est au fond des premiers romans de G. Sand. « Qu'ai-jc fait ici-bas de bon ou de mauvais? s'écrie Stenio dans Lélia..., j'ai obéi à l'organisation qui m'était donnée. » Si l'homme est obligé de cédera son organisation, s'il ne peut résister à la passion, la faute n'est pas à lui. « la faute est à Dieu qui permet à l'humanité de s'égarer ainsi, » dit Lélia qui est fataliste. Presque tous les héros de roman sont fatalistes. Dès que la nature parle, ils s'empressent d'écouler sa voix, parce qu'ils savent qu'ils ne peuvent faire autrement, ils cèdent à l'entraînement irrésistible de leur cœur et de leur tempérament.
Dans les romans de Stendhal, de Balzac, de Mérimée, de Flaubert, d'Alexandre Dumas fils, de M. Zola, on retrouve celte théorie corruptrice de la fatalité. D'après ces romanciers, il n'y a plus que des fatalités physiologiques ; l'adultère n'est plus qu'une question d'occasion, de canapé, de circonstance. Le cœur et surtout le tempérament ont des exigences subites, qui ne laissent plus subsister la respon-
sabilité morale. Les héros de roman sont victimes de leurs nerfs, de leur sang, ils ne s'appartiennent plus, ils appartiennent à la passion qui les dévore, à l'appétit qui les domine. La fatalité les écrase ; la passion est chez eux aussi irrésistible que la faim et la soif. Dans ces romans sensuels et déterministes, les plus grandes faiblesses sont déterminées par les plus petites causes physiques, par un orage, par de l'électricité en l'air, par des senteurs pénétrantes. Oh ! les odeurs, les parfums, quel rôle ils jouent dans le récit des faiblesses féminines ! L'analyse et l'influence des odeurs occupent une grande place dans les poésies de Baudelaire et les romans de M. Zola. Baudelaire est le poète, M. Zola est le romancier des sensations de l'odorat . Et ce ne sont pas toujours les parfums délicats qui sont par eux analysés.
Stendhal n'explique l'homme que par la physiologie. Sa philosophie estcelle d'Helvétius, ded'IIolbach, deLaMettrie, qui faisaient découler toutes les facultés de la sensibilité. L?àme pour lui c'est le tempérament; « il n'y a pas de moral ». A ses yeux, le libre arbitre est un non-sens1. Le but de la vie est la recherche des sensations. L'amour n'est qu'une sensation. Lorsque Mlle de la Mole, dans Rouge et Noir, se rend compte de l'amour qu'elle éprouve pour Julien, que voit-elle dans cet amour? des sensations. « J'ai le bonheur d'aimer, se dit-elle un jour, avec un transport de joie incroyable ; j'aime, j'aime, c'est clair ! A mon âge, une fille jeune, belle, spirituelle, où peut-elle trouver des sensations , si ce n'est dans l'amour2 ? » — « De sa vie, une sensation purement agréable n'avait aussi profondément ému Mm0 de Rénal. » — Julien ne se représente son amour pour M,le de Mole que comme le moyen de goûter les plaisirs les plus vifs, que la civilisation la plus élégante a réunis en elle. — Sensualiste, Stendhal est déterministe. D'après
(1) De Vamour. ch. v. — Voir aussi l'Art et tu vie de Stendhal, p. 406.
(2) Le Roitf/e et le noir, ch. xu.
lui, la femme est incapable de vertu ; sa résistance n'est qu'une comédie; quand elle se plaint d'avoir été violée, elle ment. Combien déjeunes gens pervertis par ces sophismes, qui sont des erreurs psychologiques, ont voulu mettre en pratique celte théorie de la séduction et ont abouti au crime ! Quoi qu'en dise Stendhal, il y a des femmes qui résistent si bien, qu'elles aiment mieux se laisser assassiner que de céder. On trouve de ces femmes jusque chez les sauvages '. J'ai vu des cas où la jeune fille violée s'était évanouie de douleur et de honte. Je ne puis raconter toutes les affaires de viol, que j'ai connues comme magistrat; je me bornerai à en citer deux : une jeune fille de dix-huit ans, s'étant embarquée à (iaëte pour se rendre à Marseille, fut violée pendant la traversée par le second. Pour sauver son camarade, le capitaine avait fait jurer aux matelots de garder le silence et à la jeune fille de ne pas révéler le crime dont elle avait été victime. — Dans une autre affaire, une dame, qui avait été l'objet d'une tentative de viol, en avait conçu une si violente indignation contre son agresseur, qu'elle le tua quelques jours après. Ce fait me rappelle l'héroïsme de la femme d'un chef gaulois, qui violée par un centurion romain le fit assassiner; avant d'embrasser son mari, elle jeta à ses pieds la tète du centurion -. — Des femmes résistent si bien, que la justice constate qu'elles sont couvertes de lésions et d'ecchymoses. D'ailleurs, les accusés de viol avouent quelquefois. L'histoire est pleine de récits de suicides de femmes qui se sont tuées pour échapper au viol ou à la honte.
L'influence de Stendhal sur la littérature contemporaine cl sur les mœurs publiques a été considérable et mauvaise ; elle dure encore. Balzac, Mérimée, Tainc, Bourget,
■ li Livingslonc. Exploration du Ztitnbèzr, p. 1Ô3. — Camcron. A travers l'Afrique. Documents sur la fondation de l'œurre anti-esclavagiste, p. 58.
i2)Cc fait est raconté par Tite-Livc,LXXXVIII. S 2t. et par Valèrc Maxime LVI, rh. i, n" 2.
CONTAGION DU CRIMK PAR LK KOMAN 441
Zola * ont été mordus par la psychologie de ce romancier et l'ont imitée. M. Bourget lui a emprunté l'expression « état d'âme », dont il fait un si grand usage. Toutefois, malgré son admiration pour l'écrivain, il reconnaît qu'il a vu le liouge et le Noir « produire sur certains cerveaux do jeunes gens l'eflct d'une intoxication inguérissable 2 ». Il en a guéri, lui, mais combien d'autres en sont restés mortellement atteints, n'ayant pu éliminer de leur esprit le poison de ses sophismes ! Parmi les causes qui ont amené la corruption de l'esprit et du cœur de Robert Greslou, M. Bourget mentionne l'influence du Rouge et Noir.
Les romans de Balzac, comme ceux de Stendhal, sont sensualistes et déterministes. Lui aussi a mis beaucoup de mauvaise physiologie dans ses livres. Dans la Physiologie du mariage, il s'inspire de Broussais et recommande l'emploi des cataplasmes et l'application de sangsues, pour rendre la femme vertueuse. Si Balzac pense que la vertu des femmes dépend d'une application de sangsues, c'est qu'il les croit privées de libre arbitre3.
Il y a aussi une philosophie sensualiste et déterministe dans Mérimée. C'est sa croyance à la fatalité de la passion et du tempérament qui lui fait raconter avec une froide ironie les explosions de la férocité et de la lubricité de la bute humaine.
Appartenant à une famille de médecins, Flaubert n'explique le moral que par le physique; il ne croit pas que l'homme puisse réagir contre les influences physiologiques. Ses héros et ses héroïnes de roman sont des jouets de la fatalité physiologique.
ilj Balzac disait do la Chartreuse de Parme que «-'était un livre où le sublime éclate à chaque page. Stendhal a été le maître de Mérimée qui a écrit sur lui une notice très élogieuse. Taine qui a emprunté à Stendhal sa théorie de la race, du milieu et du moment, l'appelle « le plus grand psychologue du siècle et des siècles précédents ». — « C'est notre père à tous, comme Balzac, » écrit M. Zola.
(2) Bourget. Essais de psychologie contemp., p. 309.
i3j Physiologie du mariage, p. 129.
Disciple et neveu de Flaubert, Guy de Maupassant croit aussi à la fatalité physiologique. L'amour qu'il décrit c'est surtout l'amour physique; il explique l'adultère delà femme par des causes physiologiques.
C'est encore l'homme physiologique que M. Zola étudie dans ses romans. Sa pensée se révèle jusque dans les titres de plusieurs de ses livres. Dans la Bête Humaine, il s'est fait le disciple de M. le Dr Lombroso. Dans les Rougon- Macquart, il s'est inspiré du Dr Prosper Lucas, qui a écrit un très remarquable traité sur l'hérédité. Seulement, tandis que le Dr Lucas concilie l'hérédité avec la liberté morale, M. Zola rejette la liberté1. Considérés exclusivement au point de vue physiologique, les hommes cl les femmes ne sont plus des êtres moraux, libres et responsables, ce sont des mâles et des femelles ; leurs enfants sont des petits. Aussi ces expressions reviennent-elles souvent sous la plume du romancier naturaliste.
On s'étonnera peut-être que je cite G. Sand parmi les romanciers qui croient à la fatalité des passions et à la toutepuissance de l'hérédité physiologique. Cependant, lorsqu'elle raconte ses faiblesses dans les Mémoires de ma vie, elle cherche pour elle-même des excuses dans l'hérédité, en racontant les fautes de sa mère.
11 semble que le grave problème de la liberté morale et de sa conciliation avec l'hérédité physiologique devrait être absent de ces œuvres légères, qui ne sont écrites que pour amuser. Cependant, comme les idées, les préoccupations d'une époque pénètrent partout, et que le problème du libre arbitre préoccupe beaucoup la société contemporaine, on le trouve dans les romans, au théâtre, même dans les journaux et ce sujet si grave, si complexe, si important, n'est pas toujours traité parles hommes les plus compétents.
A. Dumas fils, qui a le souci des questions morales et
«I» Dans Cosinopolis, M. Bourget exagère aussi le rôle de l'hérédité dans le suicide en croyant que la forme du suicide est héréditaire (p. 449).
sociales, en cherche un peu trop la solution dans la physiologie ; il en fait l'aveu dans la préface de Y Ami des femmes. Plusieurs de ses livres sont dédiés à des médecins. Il croit peu à la liberté ; il pense que la vertu et le vice sont dans le sang, que l'éducation ne peut rien contre la fatalité physiologique. Dans Y A/faire Clemenceau, le héros de ce roman prétend trouver une justification dans la transmission d'un sang porté à l'amour sensuel. M. A.Dumasestpersuadé qu'il y a des êtres fatalement pervers et qu'on doit les abattre dans un coin« comme des chiens enragés». La justice transformée en abattoir, le juge en boucher, le glaive de la justice changé en couteau, c'est la théorie déterministe en droit criminel. A. Dumas se plaît à montrer la bête dans l'homme, [Visite de noces), et dans la femme (la Femme de Claude). Lisez le portrait qu'il fait de la femme sensuelle, on croirait lire le portrait de la femme criminelle parle Dr Lombroso. Il aime à déshabiller la femme, à laver son linge sale en public, à montrer ses dessous, à expliquer par la physiologie, l'amour, la jalousie, l'adultère. Il termine le portrait de ltf femme sensuelle par ces mots : « Voilà l'animal. »
La physiologie a conduit le roman naturaliste à la pathologie, à la peinture de la folie alcoolique, de Tépilepsie, de l'hystérie, études extrêmement intéressantes, quand elles sontfaites par des savants compétents, par les Drâ Charcot, Magnan, Féré. Motet, Brouardel, Garnier, Dejerine. Ballet, Brissaud, etc., mais études sans valeur scientifique, quand elles sont faites dans des romans fantaisistes, en dehors de la clinique, de l'observation directe des malades. Mais si la prétention du roman de faire de la physiologie et de la pathologie mentales ne peut profiter k la science, elle peut troubler la conscience des lecteurs, en généralisant des exceptions, et en représentant comme des vérités scientifiques de simples hypothèses, qui sont rejetées parles savants les plus autorisés. C'est ainsi que la théorie du criminel-né du Dr Lombroso, que M. Zola a reproduite
dans la Bête humaine, est condamnée par MM. Tropinard, Manouvrier et Magnan. Pendant que les romanciers prétendent que la science condamne la responsabilité morale, les plus grands savants, Pasteur. Claude Bernard, J.-B. Dumas, Chevreul. Armand Gautier, etc.. croient à la liberté humaine, qu'ils savent concilier avec l'hérédité.
Des romanciers, atteints de maladies nerveuses, les ont cultivées, pour mieux les décrire, et parce qu'ils étaient malades, ils ont cru l'humanité malade, incapable de maîtriser ses passions, livrée à la fatalité de ses instincts.
L'idée de la fatalité a fait de tels progrès, qu'un romancier, M. Henry Rabusson, dans le roman d'un fataliste, publié récemment par la Revue des Deux-Mondes, a fait du principal personnage un magistrat déterministe. Ce magistrat se rend compte de l'opposition qui existe entre ses théories et ses fonctions, et je ne le contredirai pas lorsqu'il porte sur lui-même le jugement suivant : « Je serai toujours un mauvais magistral. »
Aujourd'hui, lorsque des romanciers étrangers veulent imiter les romans français, ils ne manquent pas d'introduire le sensualisme et le déterminisme dans leurs livres ; c'est ce qu'a fait, par exemple, le hollandais Couperus dans son roman intitulé la Destinée.
L'influence exercée par le roman physiologiste et déterministe est malsaine. Quelle excuse pour toutes les faiblesses que le déterminisme ! Quel encouragement pour tous les vices ! Quelle oreille commode pour les violents, les débauchés, les adultères que la croyance à la fatalité ! Avec la croyance à la responsabilité, le père, indigné de l'inconduite de son fils, peut lui dire comme le père de don Juan : « Ah! quelle bassesse est la vôtre! Ne rougissezvous pas de mériter si peu votre naissance ? » Devant ces reproches, qu'il sait mérités, don Juan ne trouve à répondre à son père que cette grossière insolence : « Monsieur, si
vous étiez assis, vous en seriez mieux pour parler. » Mais s'il avait connu les théories déterministes, que le roman aujourd'hui propage partout, il n'aurait pas manqué de répondre à son père : « Vous me reprochez la séduction et l'abandon d'Elvire, le meurtre du commandeur, mais ignorez-vous que les savants nous apprennent aujourd'hui, au nom de la physiologie, de la biologie, de l'anthropologie, de la sociologie, que le meurtre et les autres crimes sont des phénomènes naturels ou des phénomènes sociaux, qui ne se distinguent pas des phénomènes physiques ? Ce n'est pas le père qui a le droit de reprocher au fils sa conduite, c'est le fils qui a le droit de reprocher à son père les penchants vicieux qu'il lui a transmis. Le coupable, c'est vous, mon père. Lisez les savants et les romanciers célèbres qui vulgarisent leurs théories, ils vous diront que le crime est héréditaire, que les passions sont fatales, que le fils est une victime de son père, que « la faute n'en est <( pas à lui ; (que) la faute en est à ses parents qui lui ont « transmis un sang vicieux1 », que le fils est la résultante de ses aïeux, de sa nourrice, de son régime, de sa nourriture, de ses vêtements2. Vous le voyez, mon père, ce n'est pas à moi de rougir de ma conduite, c'est vous qui devez en avoir honte, ou plutôt la science vous dispense de rougir et d'avoir des remords. »
Au moyen âge, on appelait les filles de mauvaises mœurs « des filles de petit gouvernement ». Comment les parents empêcheront-ils leurs enfants de devenir des « filles de petit gouvernement », s'ils leur laissent lire les romans qui enseignent la fatalité des passions et l'hérédité du crime? La femme, dont l'esprit sera perverti par ces théories, pourra prendre un amant et empoisonner son mari en disant comme cette héroïne du roman de M. Octave Feuillet : « Je rêvais de grandes amours, je rêvais une
(I; Georges Henard. L'homme est-il libre! :2i Molcschott. Circulation de la vie, t. 11.
existence de luxe, de plaisirs, d'élégance, au milieu de fêtes mondaines. Je sentais que j'avais reçu du hasard tous les dons qui pouvaient me faire jouir de tout cela avec plénitude... et il fallait y renoncer à jamais! Une occasion s'est présentée, j'ai aimé cet homme et j'ai compris que, s'il était libre, il m'épouserait, et alors... j'ai fait ce que j'ai fait! Un crime ! Mais c'est un mot!... En réalité, le code de la morale humaine n'est plus aujourd'hui qu'une page blanche, où chacun écrit ce qu'il veut, suivant son intelligence et son tempérament. Il n'y a plus que des catéchismes individuels. Le mien est celui-là même que la nature me prêche par son exemple : elle élimine avec un égoïsme impassible tout ce qui la gêne ; elle supprime tout ce qui fait obstacle à son but; elle écrase le faible pour faire place au fort... Relisez votre Darwin, mon oncle1. »
On connaît par les crimes d'Abbadie et de Lebiez le danger de ces théories darwinistes. que des savants veulent appliquer sans discernement à la société humaine, comme aux sociétés animales. J'ai déjà signalé l'influence du darwinisme sur ces deux assassins dans mon livre sur le Crime et la Peine; je n'y reviens pas. Voici de nouveaux crimes commis sous cette influence. J'ai vu, il y a quelques années, juger par la cour d'assises des Bouchesdu-Rhône et condamner à mort pour assassinat le nommé Cornou, qui avait fait assurer sur la vie sa jeune domestique et l'avait tuée pour toucher le montant de l'assuraçce, 100 000 francs. Cet accusé, ancien conducteur de tramwrays, avait lu avec passion un très grand nombre de livres de philosophie darwiniste. Transportant dans la vie sociale les lois zoologiques du darwinisme, il était convaincu que la société, comme la nature, était régie par les lois de la lutte pour la vie et de la sélection. Après sa condamna-
(I) O. Feuillet. La Morte, p. 234.
tion, visité dans sa prison par le pasteur protestant, il lui dit qu'il avait voulu mettre en pratique ces doctrines et qu'il avait été vaincu dans la lutte pour la vie. qu'il avait eu à soutenir. « Je comprends, lui dit-il, que la société plus forte que moi me frappe, je suis un vaincu de la vie. » Déjà à l'audience, au moment où la condamnation à mort fut prononcée, je le vis s'approcher de l'avocat général et lui dire : « Sans rancune! Monsieur l'avocat général. Nous avons lutté, vous l'avez emporté ; sans rancune. » Lorsque le pasteur, voulant réveiller le remords, lui parla de sa conscience, l'accusé lui répondit : « La conscience! Ce n'est que le produit de l'éducation et de l'hérédité. » — « Mais, ajouta le pasteur, n'avez-vous donc pas conscience du hien et du mal ? » — « Le bien et le mal, répliqua le condamné, ne sont que des notions relatives ; ce qui est hien en France, est mal en Chine, et ce qui est mal ici est hien là-bas. » Intelligent et très vaniteux, il aimait à faire étalage de ses lectures, qui l'avaient perdu. La vanité littéraire éclatait dans toutes ses paroles. Avant le jugement il disait : « Mon avocat et moi nous avons préparé un système de défense qui est irréfutable. » Après la condamnation, tout en voulant bien rendre justice au talent de son avocat, il regrettait de n'avoir pas donné lecture des notes qu'il avait préparées, convaincu qu'elles auraient produit un plus grand effet. Lorsque son pourvoi fut rejeté et qu'il comprit que l'arrêt de mort serait exécuté, il menaça de faire une scène le jour où il serait conduit à l'échafaud, en ajoutant : « On en parlera dans les annales judiciaires. »
Le procès de l'anarchiste Ravachol a fourni une nouvelle preuve de la rapidité avec laquelle pénètrent chez les ouvriers les théories darwinistes de la lutte pour la vie et de la sélection. Le président dit à l'accusé : « II y a eu chez vous préméditation. Vous avez dit dans*votre interrogatoire du 9 juin : « Je veux arriver et triompher de tous
4i8 LE CRIME ET LE SUICIDE PASSIONNELS
« les obstacles. L'ermite a été l'obstacle ; je l'ai supprimé. »> — L'accusé répondit : « Oui. monsieur, c'est bien cela. » Le Président : « Vous avez revu ensuite ce cocher quelques jours après, le 26 juin, et vous avez pris à nouveau sa voiture; que vouliez-vous faire"? » — Ravachol : « Je voulais voir s'il avait dit quelque chose à la justice; s'il avait parlé, j'avais un poignard, j'avais un revolver, mon intention était de le supprimer. » — Le Président : « Alors, vous supprimez les gens qui vous gênent, comme ça, facilement? » — Ravachol : « Oui, c'est une nécessité pour nous, c'est une nécessité de la vie, et de celle de tout le monde. » Toutes les réponses de l'accusé révélèrent une corruption de l'esprit égale à la perversité des sentiments ; sa dépravation intellectuelle venait évidemment de ses lectures. Le Président lui ayant dit : « Vous assassinez pour satisfaire vos passions ; que voulez- vous que la société puisse attendre d'un homme manifestant de pareils sentiments? » — « C'est moi. répondit l'accusé, qui ai à attendre de la société ; elle doit me soutenir, et il n'est pas extraordinaire qu'on emploie tous les moyens pour ôtre heureux, puisqu'elle délaisse les citoyens... Tout cela, voyez-vous, c'est la faille à la société ; c'est un phénomène qui se manifeste, et qui est le résultat de cette situation des travailleurs qui meurent de faim, au milieu de la richesse qu'ils ont produite. » Le phénomène dont parle l'accusé c'est l'assassinat d'un vieillard, qu'il avait lue pour voler. Voici dans quels termes Ravachol raconta l'assassinat : « J'ai mis la main sur sa bouche ; la mort ne venant pas assez vile, je lui ai enfoncé mon mouchoir entre les dents... Puis, comme il se débattait encore, je suis monté sur le lit. j'ai appuyé mon genou sur la poitrine ; il est mort bientôt. » L'accusé ne manifesta aucun remords; il avait tué parce qu'il avait besoin d'argent, c'était la faute à la société qui ne l'avait pas fait riche et heureux; « si j'ai lue, dit-il encore, c'est pour satisfaire mes besoins person-
nels ». Ces besoins personnels étaient nombreux, ils comprenaient une bonne chère, peu de travail et le luxe de plusieurs maîtresses. L'accusé mettait en pratique la théorie socialiste : à chacun suivant ses besoins. Cette théorie est un écho des systèmes philosophiques du xvme siècle, qui nient le droit en le fondant sur le besoin. Ilelvétius fait dériver le droit du désir d'être heureux, Destutt de Tracy, du besoin, Volney, de Y instinct de conservation, Hobbes, de la force, d'Holbach, de Yutililé générale. Ces théories sont enseignées aujourd'hui avec plus de brutalité et de cynisme par des philosophes allemands, Stirner et Nietzsche, qui font l'apologie de Tégoïsme. On en trouve l'écho dans les romans qui, enseignent la culture du moi passionnel, un « égotisme » raffiné.
Les sophismes des philosophes arrivent au peuple par le roman et les journaux avec une rapidité incroyable. Les romanciers naturalistes propagent les doctrines des philosophes sensualistes et matérialistes. Stendhal est un disciple de d'Holbach et d'IIelvétius ; Th. Gaulier, un admirateur de l'attraction passionnelle de Fourier. La doctrine qui se dégage d'un grand nombre de romans est que le plaisir est le but de la vie. E. Sue décrit avec complaisance les sept péchés capitaux. Un autre romancier, Th. Gautier, regrette qu'il n'y ait que sept péchés capitaux et propose de donner un prix Montyon à celui qui inventera une jouissance nouvelle.
Le roman naturaliste n'a pas fait moins de mal en répandant dans le peuple des doctrines excessives sur la fatalité physiologique, sur l'hérédité du vice et du crime, en confondant l'hérédité des tendances avec l'hérédité des actes, et en oubliant que les tendances héréditaires peuvent être combattues par l'éducation, la volonté et le sentiment religieux. Ces redoutables questions de fatalité, d'hérédité, d'atavisme, d'irresponsabilité, sont si bien agitées par les romanciers, que M. le Dr Lombroso se console de ne pas
Proal. — Grime et suicide pass. 29
obtenir l'adhésion des savants en disant qu'il a celle de plusieurs romanciers et en particulier de M. Zola1. Qu'on ne dise donc pas que les spéculations métaphysiques ne présentent aucun danger en France, ainsi que le croient à tort tant de philosophes: « Chez les Allemands, dit M. Bersol. rien n'est moins innocent qu'un système de métaphysique; ils ont la naïveté de pratiquer ce qu'ils croient...; mais nous ne sommes pas le moins du monde Allemands. Ici la pensée est une chose, la pratique en est une autre*. » Je ne partage pas cette opinion : en France, autant qu'en Allemagne, et plus encore peut-être, il y a des hommes qui mettent leurs actes d'accord avec leurs doctrines. Il est bien rare qu'un communiste ne soit pas athée, matérialiste et fataliste. A toutes les époques, les faux systèmes philosophiques ont produit des conséquences criminelles. En 1847, par exemple, le jury de la Seine a jugé une association de communistes matérialistes, c'est le titre qu'ils se donnaient. Leur but était la suppression de la propriété par le vol, l'incendie et l'assassinat.
Les rcstitutionnaires complètent le sophisme de Proudhon : « la propriété, c'est le vol. » en ajoutant : « le vol, c'est la restitution. »
Les anarchistes dénient à la société le droit de juger, parce qu'ils sont matérialistes et fatalistes. Vaillant s'adressant aux jurés leur a dit : « Quelle que soit la peine dont vous me frappiez, peu m'importe, car regardant cette assemblée, avec les yeux de la raison, je ne puis m'empôcher de vous voir, atomes perdus dans la matière, raisonnant parce que vous possédez un prolongement de la moelle épinière, vouloir vous reconnaître le droit de juger vos semblables3. »
L'anarchiste Ktiévanl devant le jury de Seine-et-Oise
il) l)r Lombroso. Les Applications de Vanthrup. criminelle. i2) Bersot. Essais de philosophie et de morale, t. I. p. MO. (3) Gazette des tribunaux, il janvier 189i.
donna lecture d'un factum, où il niait la responsabilité morale, et ce factum a élé répandu à profusion par ses compagnons dans les cercles ouvriers.
Taine avait cru, lui aussi, pendant longtemps, que les théories métaphysiques étaient inoffensives, mais dans les dernières années de sa vie, éclairé par l'expérience, il avait l'habitude de dire : « Je n'aurais dû écrire en philosophie qu'en latin pour les initiés ; on risque trop de faire du mal aux autres1. » Si Taine reconnaît qu'on peut faire du mal aux autres avec des livres de philosophie, quel mal ne doivent pas produire des romans, où l'homme est représenté comme un animal irresponsable ! Sans doute, il y a une bote dans l'homme et il faut s'en souvenir pour la museler. Mais rien n'est plus dangereux que d'étaler les vilains côtés de l'homme, sans lui montrer ce qui fait sa grandeur. Si l'homme se croit une bêle irresponsable, il agira en bète. Si, au contraire, il a une haute idée de sa nature et de sa destinée, s'il a le sentiment de sa responsabilité, il se respectera, il aura peur de se dégrader et de ressembler aux animaux.
Les romanciers naturalistes qui aiment à railler les croyances spirilualistes, répètent volontiers le mot de Pascal : qui veut faire l'ange, fait la bête. Il est vrai que l'aspiration à un idéal trop élevé n'empêche pas les défaillances. Toutefois celui qui, après avoir fait l'ange, fait la bêle, a du moins fait l'ange pendant quelque temps ; s'il tombe, il regrette son ancienne élévation et aspire à y remonter. Mais celui qui se croit une nature purement animale ne cherche pas à s'élever, il s'endort dans la boue, il n'a pas de réveil. Le roman qui animalise l'homme le dégrade ; en lui enlevant le sentiment de sa dignité, il le corrompt.
Malheureusement, les romans physiologistes et déter-
(1) Les Débats du 6 mars 1893, article de M. de Vogué sur Taisne.
ministes ont pénétré partout et propagé jusque dans les campagnes une conception avilissante de la nature humaine. Leur influence se fait sentir chez les paysans, comme chez les ouvriers. On me citait dernièrement ce mot d'un paysan provençal : « Un paysan, disait-il, est une machine, qui ouvre la terre pour y mettre du fumier, en attendant qu'il s'y couche, pour devenir lui-même du fumier. » Pendant longtemps on a opposé à la corruption des grandes villes l'innocence des campagnes. Mais avec la diffusion des romans naturalistes et de la presse révolutionnaire, avec les progrès de l'alcoolisme et du matérialisme, la corruption des paysans sera bientôt plus grande que celle des ouvriers, si elle ne Test déjà. Les passions brutales ne trouvant plus de contrepoids dans les croyances religieuses, étant encouragées, au contraire, par les romans qui assimilent l'homme à la bête, produiront effectivement de véritables brutes. Le goût de la pornographie, les habitudes de débauche crapuleuse se sont développés dans les campagnes. Des parents chantent des chansons obscènes devant leurs enfants. Un de mes amis disait à un paysan marié et père de famille, qui se faisait un jeu de corrompre les jeunes filles : « Vous avez vousmême une fille ; si on venait vous la débaucher, cela vous ferait-il plaisir? » — « Non, assurément, répliqua le paysan, mais, bah ! pourvu qu'elle ne me fît pas d'enfant ! » Si les crimes contre les mœurs sont plus fréquents à la campagne qu'autrefois, je crois qu'on peut l'attribuer en partie à l'influence des romans pornographiques. La provocation à la débauche conduit à l'amour stérile, aux pratiques abortives, aux attentats à la pudeur et même à l'infanticide. Les avortements deviennent de plus en plus fréquents. La pratique des avortements devient une industrie lucrative pour beaucoup de sages-femmes et même pour quelques médecins. On a vu dans de nombreux procès criminels et notamment dans celui des docteurs Boileux et la
Jarrige que les amants conduisent leurs maîtresses chez l'avorteur aussi facilement que chez le dentiste. La maîtresse prend de plus en plus l'habitude de supprimer la grossesse, non seulement pour éviter les charges de la maternité, mais pour conserver sa beauté « pour épargner à son ventre quelques rides ». Ntinc uterum vitiat quœ vult formosa videri. (Ovide).
Les journaux révolutionnaires et anarchistes propagent les romans naturalistes en les donnant en feuilletons. Il y ' a, entre leurs doctrines et les romans qui animalisent .l'homme, une étroite affinité. Lorsque l'assassin anarchiste Anquillo fut exécuté, on l'autorisa à dire yn mot, il lança le nom de Germinal, c'est le titre d'un roman de M. Zola. Qu'est-ce que l'humanité? dit Backounine, c'est l'animalité douée de la faculté d'abstraction ou de généralisation... La loi souveraine de l'animal, c'est le besoin ; celte loi produit la lutte pour la vie... Toutes les espèces animales ne vivent que de destruction... L'histoire de l'humanité n'est autre chose que la continuation et le développement de ce combat animal pour la vie. » Si la cruauté prend chez les anarchistes des proportions inconnues jusqu'ici, c'est parce qu'ils veulent se conduire, conformément à ces théories zoologiques, comme des animaux n'ayant de loi que le besoin. Les journaux révolutionnaires répandent les romans, où l'homme est assimilé à la bête, parce qu'ils savent qu'avec ces doctrines on déchaîne la bête humaine et qu'on fait des révoltés. Ils savent aussi qu'on affaiblit tous les bons sentiments, l'amour de la patrie et l'amour de la famille, en propageant le goût de l'obscénité. Les mauvais livres font les mauvaises mœurs, et les mauvaises mœurs font les mauvais soldats. Les révolutionnaires ont toujours favorisé la débauche. Dostoiewski, qui a connu de près les agitateurs russes, prête, dans un de ses romans à Verkhovenski, le langage suivant : « Nous favoriserons l'ivrognerie... une débauche sans exemple
454 le grime: kt le suicide passionnels
jusqu'ici. Il nous faut une convulsion. A nous les chefs du mouvement à ramener. »>
La pornographie est devenue un métier lucratif, A ré tin disait qu'avec un cahier de papier et une plume il pouvait gagner 3 000 écus par an. Arétin a des imitateurs, qui gagnent encore plus que lui à faire le même métier. Il s'est produit dans la littérature, dans le journalisme, un retour à la grave lure, comme au xviu* siècle. Dans une société épicurienne, où le plaisir est la principale affaire, les livres qui ont le plus de succès sont ceux qui flattent le goût de la grivoiserie. Un nombre prodigieux de livres, de revues, de journaux grivois sont répandus dans toutes les classes de la société, et sont distribués aux jeunes gens à la porte des lycées, aux jeunes ouvrières à la sortie de l'atelier, aux voyageurs dans les gares, aux passants dans les kiosques. Des libraires publient des « bibliothèques choisies » dont les volumes sont choisis parmi les ouvrages obscènes. « Cette bibliothèque choisie, » dit M. J. Lemaltre, est une drôle de collection. Par la modicité de son prix elle s'adresse surtout au public populaire. Or, je parcours la liste des ouvrages déjà parus. Sur 33 volumes, il y en a 18 qui sont ou tout bonnement obscènes, ou fortement polissons et grivois. Les Dames r/alantes de Brantôme, les Mémoires de Casanova, les saloperies de Grécourt (et presque tout le reste est à l'avenant), voilà la pâture que des entrepreneurs de librairie offrent aux ouvriers, aux jeunes modistes, aux petits commis et aux potaches '. » Il y a même des romans, que je ne veux pas citer, qui enseignent au peuple les mœurs malthusiennes et les vices contre nature. Les libraires mettent à leur étalage la Pucelle de Voltaire et autres livres orduriers, pour tenter les jeunes gens. Au mois d'août 181)7 la 8" chambre du tribunal correctionnel de
ili J. Lemaitre. Impressions de théâtre. 7« série, p. OH.
CONTACilON DU CRIMK PAR LK ROMAN 455
la Seine, dont je faisais partie, a jugé un jeune ouvrier qui avait volé à l'étalage d'un libraire la Pucellc do Voltaire, dont le titre l'avait tenté. Les hommes d'un âge mûr, d'un tempérament froid peuvent lire sans danger les poésies erotiques de Voltaire, d'Ovide, de Catulle, de Martial, pour y chercher des traits d'esprit et de mœurs ; l'âge, le tempérament les protègent. Il leur arrive, dit Bayle, « ce qui arrive aux médecins et aux chirurgiens, qui à force de manier des ulcères et de se trouver exposés à de mauvaises odeurs se font une habitude de n'en être point incommodés ». Mais il est aussi difficile aux jeunes gens de ne pas se laisser corrompre par des romans et des poésies erotiques que d'être dans le feu sans se brûler.
A quoi servent les efforts que font les parents pour écarter les images obscènes des yeux et de la pensée de leurs enfants, si ces images s'étalent dans la rue ? Toutes les leçons des professeurs, tous les conseils des parents demeurent stériles, si les enfants trouvent dans la rue des excitations malsaines. La société a le devoir de protéger la jeunesse en écartant d'elle toutes les causes de corruption ; elle manque à ce devoir quand elle ne seconde pas les efforts des pères de famille. S'adressant au père de famille, Juvénal disait : « Que rien de ce qui peut blesser les yeux, les oreilles ne pénètre aux logis qu'habite l'enfance... Eh quoi ! misérable, tu t'agites dans la crainte que ton vestibule, sali par l'ordure d'un chien n'offusque à son arrivée les yeux d'un ami, que ton portique ne se montre souillé de boue... et tu ne t'inquiètes point que ta maison s'offre aux regards de ton fils pure de toute souillure, exempte de tous vices? » Ne peut-on pas adresser aussi ces fortes paroles aux représentants de la société et leur dire : « Eh quoi ! vous faites enlever avec le plus grand soin les immondices des rues, et vous laissez aux vitrines des magasins de librairie, de photo-
graphie, des kiosques, des bibliothèques des gares, des livres et des journaux, dont le titre seul est ordurier ; vous laissez chanter dans les cafés des chansons qui salissent l'esprit. Vous vous efforcez d'assainir les rues, de supprimer les causes qui vicient l'air, et vous laissez respirer à l'âme des jeunes gens une atmosphère empoisonnée. Pourquoi n'avez-vous pas pour l'àme la même sollicitude que pour le corps 1 Si l'air moral que respirent les jeunes gens est sain, il leur donnera de la force, de la santé; s'il est vicié, il les empoisonnera. La salubrité morale est aussi importante que la salubrité physique. Les journaux révolutionnaires ne sont pas les seuls à ! mettre les mauvais romans à la portée des jeunes gens
! eldes ouvriers, des journaux, qui se disent conservateurs,
j publient souvent des romans-feuilletons, qui ébranlent la
I société par leurs sophismes et qui propagent les mau-
? vaises mœurs par leurs descriptions naturalistes.
■ Je viens de montrer que les mauvais instincts de l'homme
|i trouvent un encouragement dans les doctrines matéria-
j| listes et fatalistes et que le crime peut en sortir. Le dis-
|j ciple, dans le roman de M. Bourget, a donc bien raison
d'écrire à son maître, qui lui a enseigné le matérialisme et l'irresponsabilité : « Il existe de vous, le maître illustre, à moi, votre élève, accusé du crime le plus infàr^e, un lien que les hommes ne sauraient comprendre, que vous ignoi rez vous-même, et que je sens, moi, aussi étroit qu'ini-
{ brisable. J'ai vécu avec votre pensée et de votre pensée si
!: passionnément, si complètement, à l'époque la plus déci-
j sive de mon existence. » Dans ces cas cependant, le crime
!■ n'a pas été glorifié. Il me reste à montrer que la litlé-
! rature d'imagination, après avoir poétisé la maladie, la
j mort, le suicide, l'adultère, Tégoïsme, en est venue à
;• glorifier le crime, comme les anarchistes.
La glorification du crime a été la grande aberration de la littérature romantique. J.-J. Rousseau disait qu'il « ne
saurait concevoir quel plaisir on peut prendre à imaginer et à composer le personnage d'un scélérat..., à lui prêter l'éclat le plus imposant ». Ce plaisir-là a été celui des romantiques.
Cette glorification du crime était encore un plagiat des littératures anglaise et allemande, qui avaient mis les brigands et les corsaires à la mode. « En Allemagne, dit Gœthe, on se grisait de toutes les manières de vin, de bière, d'amour et de rêves sanglanls. » Schiller était dans cette ivresse de jeunesse et de pensée, quand il composa les Brigands, qui firent naître en Allemagne et en France un grand nombre de drames, dont les héros étaient des bandits. « On comprimait ma pensée, dit Schiller; elle fit explosion par la création d'un monstre (le chef des brigands), qui n'a jamais existé dans le monde. Ma seule excuse c'est que j'ai voulu peindre les hommes deux ans avant de les connaître. » Alfred de Musset a imité les Brigands de Schiller, dans la Coupe et les lèvres. V. Hugo, à son tour, a transformé les bandits en héros et n'a plus vu de scélérats que parmi les rois, les prêtres et les ministres. Les romantiques prêtèrent des vertus admirables aux assassins, aux courtisanes, aux brigands et aux laquais ; ils firent des monstres. « Les monstres sont à la mode, disait G. Sand, faisons des monstres. » — « Elle pondait ses romans avec une facilité presque égale à la mienne, dit Musset, choisissant les sujets les plus dramatiques, des parricides, des rapts, des meurtres et même jusqu'à des filouteries. » — « A cette époque, dit G. Sand elle-même, on faisait les choses les plus étranges en littérature. Les excentricités du génie de V. Hugo avaient enivré la jeunesse... On ne trouvait pas Chateaubriand assez romantique... On cherchait des titres impossibles, des sujets dégoûtants f. »
(I) G. Saml. Histoire de ma vie, 4e partie, ch. xv.
458 LK CRMB KT LK SUICIDK PASSIONNELS
Les romantiques allèrent chercher les hommes « énergiques » dans les prisons. G. Sand vit dans les habitués du bagne des hommes « pleins de puissance ». Tremnor, l'assassin de sa maîtresse, est dépeint dans Lé/ ta comme un homme supérieur, Alexandre Dumas accumule les forfaits dans ses romans et ses drames ; « c'est une gageure de scélératesse, une gasconnade patriarcale de crimes ! » .
Dans cette littérature, rien ne parait beau comme un coup de poignard ; on a le culte du poignard. Charles de Rémusat, qui était cependant un homme d'esprit et de goût, appréciant à cette époque le dénoùment d'Etni/ia Ga/otti, où Ton voit un père tuer sa fille qui s'était laissé séduire, s'écriait avec admiration : « C'est un beau coup de poignard ! » Les héros romantiques ont toujours un poignard à la main ; ils le portent comme un ornement, quand ils ne s'en servent pas. Anlony se sert d'un poignard en guise de cachet. Dans Christine, Sentinelli emploie un poignard, pour élargir une agrafe. Les héroïnes de Byron portent des poignards comme des corsaires. Balzac se lamente parce que les Parisiens suspendent le poignard comme une curiosité à un clou doré; il aimerait mieux qu'on le portât à la ceinture et qu'on sut s'en servir.
Les monstres littéraires, les brigands, les assassins, les empoisonneuses poétisés par le roman ont créé des monstres judiciaires, des brigands qui ont assassiné, comme Lacenaire, et des femmes adultères qui ont empoisonné leur mari, comme Mme Laflarge. Les crimes de Lacenaire et de Mmo Laflarge sont des crimes romantiques. Les gâteaux, que cette femme fit manger à son mari, étaient saupoudrés d'arsenic et de romantisme. Il suffit de lire ses mémoires, pour voir qu'elle n'était qu'un écho des
«Il W'eiss.
romans de Mme Sand; elle avoue qu'elle avait lu ses romans avec enthousiasme, notamment Indiana. Ces lectures avaient développé en elle une telle exaltation romanesque, qu'elle refusa d'épouser un jeune homme qui s'était présenté avant M. Laffarge, parce qu'il avait déclaré son amour d'une façon si convenable, qu'il lui avait été impossible de la poétiser ; elle voulait être aimée, adorée follement. Le mariage, au surplus, lui semblait prosaïque, elle chercha à l'ajourner tant qu'elle put. Quand elle fut mariée, elle eut pour son mari le mépris qu'une héroïne de roman ne manque pas d'éprouver, en accusant la société d'avoir inventé la servitude du mariage. Ne pouvant surmonter le dégoût que lui inspirait son mari, elle mit en pratique le conseil, qu'elle avait lu si souvent en prose et en vers :
« Tu peux tuer cet homme avec tranquillité. »
En effet, dans le roman et le drame romantiques, la femme adultère et son amant ne rêvent que le meurtre du mari : « Oh ! si vous saviez, dit Antony, combien de fois en pensant à cet homme, je me suis endormi la main sur mon poignard... et j'ai rêvé de grève et d'échafaud...
Devoirs et vertu, vains mots Un meurtre peut vous
rendre veuve... Je puis le prendre sur moi, le meurtre! Il y a un crime entre vous et moi. soit, je le commettrai. » — Dans la Femme de trente ans de Balzac, lord Grenville dit à Mrae d'Anglemont : « J'ai plusieurs fois calculé trop habilement les moyens de tuer cet homme (le mari), pour pouvoir toujours y résister, si je restais auprès de vous, » ce à quoi la femme répond avec la même tranquillité : « J'ai eu la même pensée. »
Si, après un premier crime, il en faut un second, le héros romantique n'hésite pas à le commettre ; il n'y a que le premier crime qui coule, ou plutôt il ne coûte guère et le second encore moins : « Avoir commis, pour te possé-
(1er, rapt, violence et adultère, et pour te conserver, hésiter devant un nouveau crime? Perdre mon âme pour
si peu... Non, non, tu es à moi... Je t'emporte. Malheur à qui m'arrôle! »
Le romantisme avait commencé par l'apologie du suicide ; il ne tarda pas à y ajouter la glorification de l'assassinat. Werther se tue pour ne pas tuer Albert, Antony ne se tue pas, malgré sa tristesse, mais il tue Adèle. Le drame d'A. Dumas enflamma l'imagination des jeunes gens et des femmes, et de même que Werther avait créé le Werthérisme, Antony produisit YAntoninisme.
Dans la littérature romantique, les amants qui se contentent de l'adultère et qui reculent devant le meurtre du mari, sont honteux de leur faiblesse, mais ils s'en dédommagent en rafraîchissant leur esprit par l'idée du meurtre qu'ils caressent : « Si parfois, dit l'un d'eux, je rafraîchis mon âme par l'idée d'un crime, vol ou assassinai et les deux ensemble, je me trouve incapable de le commettre, en réalité. La comtesse est un admirable monstre qui demanderait grâce et n'est pas Othello qui veut. »
Les esprits cultivés ne lisent plus aujourd'hui les romans d'E. Sue; mais on les a beaucoup lus autrefois, quand le Journal des Débats les a publiés ; le peuple les lit encore avec avidité, les ouvriers et les ouvrières les dévorent. Or, les lecteurs y trouvent à chaque page cette idée que « pour une grande, une frénétique passion, une passion chaude et ardente, il faut le crime ».
L'écrivain qui a le plus admiré le crime passionnel, c'est Stendhal, dont j'ai déjà parlé, et dont je suis encore obligé de parler. Ce romancier, qui méprisait l'humanité et qui traitait son père de « vilain scélérat », lorsqu'il ne lui envoyait pas assez d'argent, professait pour le crime passionnel la plus vive admiration. Le but de la vie, pour lui, c'est le plaisir; le bonheur n'est que dans la satisfaction des passions et « l'énergie » ne se trouve que dans le crime
passionnel. Il a résumé sa vie dans ces mots : « J'ai écrit, j'ai aimé, j'ai vécu. »
A l'occasion d'un crime passionnel, commis en 1699 par la femme d'un conseiller au parlement d'Aix, des dames défièrent l'abbé Gastaud, avocat à ce parlement, de faire l'oraison funèbre de l'accusée. L'abbé releva le défi; les dames l'enfermèrent dans une chambre en lui disant qu'on ne lui rendrait la liberté que lorsque l'oraison funèbre serait terminée ; l'abbé en sortit avec une harangue, où il faisait une peinture séduisante de la femme qui avait commis un crime d'amour, de sa grandeur d'âme, de la force de ses passions, de la fermeté avec laquelle elle avait conçu, préparé son crime pendant trois ans. Cet éloge de l'énergie amoureuse qui n'était qu'un jeu d'esprit, un amusement de société, est devenu, depuis Stendhal, une théorie littéraire. Aux yeux de ces amateurs d'énergie, l'amour qui ne va pas jusqu'au crime n'est pas un véritable amour; s'il n'est pas une fièvre, une fureur, une frénésie homicide, c'est un amour sans force, sans beauté ; mais s'il va jusqu'au crime, oh ! alors il est beau, il est grand, il est admirable. Les meurtres par jalousie ravissent Stendhal : « Cette nuit, dit-il dans ses Promenades dans Rome, il y a eu deux assassinats. Un boucher presque enfant a poignardé son rival... L'autre assassinat a eu lieu près de Saint-Pierre, parmi les Transtévérins ; c'est aussi un mauvais quartier, dit-on, superbe à mes yeux; il y a de l'énergie, c'est-à-dire la qualité qui manque le plus au xixe siècle. » Stendhal méprise la France, parce que de son temps les crimes passionnels y étaient rares ; il n'aime passes compatriotes, parce qu'ils ne savent pas tuer et se tuer par amour. « A peine, s'écrie-t-il avec douleur, si les journaux nous racontent chaque année l'histoire de cinq ou six Othello ; les Français, en perfectionnant leur façon de vivre, arrivent à la délicatesse et à l'élégance, mais ils perdent l'énergie. A Rome, au contraire, point de gêne,
point de contrainte, point de ces façons convenues dont la science s'appelle ailleurs usage du monde ou môme décence et vertu. » A Rome, on sait haïr un rival ; à Rome on sait se venger. A Rome un mari sait tuer sans façon l'amant de sa femme ; « voilà pourquoi Rome l'emporte sur toute l'Italie ! ». En France les hommes du monde ne savent pas se mettre en colère et se venger; à peine, si les hommes du peuple se donnent quelques coups de poing; les Romains, eux, savent donner des coups de couteau. Dès qu'un coup de couteau est donné par un Romain, môme pour un motif étranger à l'amour, l'admiration de Stendhal pour « l'énergie » du meurtrier n'a plus de bornes ; il ne songe pas un instant aux souffrances de la victime et de sa famille; toutes ses sympathies vont à l'assassin. La vue du sang ne lui déplaisait pas. Un jour ayant vu tuer d'un coup de couteau une jeune ouvrière de Civitta-Vecchia, il fut frappé du superbe effet pittoresque, que produisait « la belle couleur du sang sur des bas bien tirés et une jambe bien faite ».
Pendant qu'il s'affligeait de l'infériorité de la France à l'égard de l'Italie en matière de coups de couteau, un crime passionnel fut commis dans les Pyrénées par un ouvrier ébéniste ; Stendhal le salua par un cri d'enthousiasme ; il écrivit que « l'assassin avait plus d'àme à lui seul que tous les poètes de l'époque ensemble, et plus d'esprit que la plupart de ces messieurs ». Ces poètes qui, d'après Stendhal, avaient moins d'àme et moins d'esprit que l'assassin, s'appelaient Delavignc, Lamartine et V. Hugo. L'assassin cependant était un vulgaire criminel qui, blessé de l'indifférence que sa maîtresse lui- témoignait, lui tira d'abord un coup de revolver et lui coupa
il) Chateaubriand, qui a longtemps habit» Rome, dit cependant dans ses Mémoires <Voutre-tombe,n que les aventures tragiques d'amour ont cessé de remplir la vie des grandes dames romaines ». — Taine qui a visité l'Italie, a mieux compris que Stendhal le caractère de « l'énergie » italienne ; c'est, dit-il, « l'aptitude aux actions violentes et dangereuses... la colère avec le sang leur monte aux yeux et ils rentrent à l'instant dans la férocité primitive ; ce sont de vrais sauvages ». (Voyage en Italie^ t, I, p. 315.)
ensuite le cou. On va voir par le récit de son crime qu'il fit aux assises que ce violent était aussi un faible d'esprit : « Alors, dit-il (sur le refus de Thérèse de sortir avec lui )? je lui tire un coup de pistolet et je la manque ; je la saisis par le bras et lui dis : « retourne-toi. » en môme temps je lui lire un second coup ; elle tombe et le mouchoir de la tôle lui couvre les yeux. Je veux me détruire... Cependant, avant de tirer, j'observe qu'il n'y a pas de sang près du corps de Thérèse, je me dis à moi-même : ne serait-elle qu'étourdie?... Je relève le mouchoir qui couvrait les yeux de Thérèse, ils étaient ouverts. Je me dis : Oh! je suis perdu maintenant, et toi tu me survivras pointe rirr dv ma mort! Non, ce n'est pas juste. Je l'avouerai, je prends mon couteau, l'arme des lâches, je n'en avais pas d'autre et je lui coupe le cou. Je me faisais horreur à moi-même... Je lui couvris la figure pour ne pas la voir... Ensuite, par un sentiment naturel d'ordre et de propreté, j'essuie mon couteau, le referme et le remets dans ma poche ; puis je me tire dans la bouche un coup de pistolet qui, à mon ir^su, n'était chargé qu'à poudre. » Ce vulgaire criminel était un déséquilibré, voisin du délire de persécution ; c'est la peur des railleries de sa maîtresse qui en fait un fou furieux; aux yeux de Stendhal, c'est un modèle « d'énergie et de délicatesse ».
Ce n'est pas seulement l'assassin par jalousie qui excite l'admiration de Stendhal ; le voleur lui plail aussi : « Quand je suis arrêté par des voleurs, dit-il, ...je me sens une grande colère contre le gouvernement et le curé de l'endroit. Quant au voleur, il me plaît, s'il est énergique, car il m'amuse'. »
Ce que Stendhal appelle énergie, c'est le déchaînement de la cruauté et de la sensualité, c'est la violence de la passion n'écoutant plus la raison. Dès que la passion se
il) Citation empruntée au livre intitulé : Larl et la vie de Stendhal. ,». 400.
contient, que la raison intervient pour régler la sensibilité, « l'énergie » s'en va. Si une jeune fille refuse de quitter la maison paternelle et de se déshonorer en fuyant avec un amant, Stendhal écrit « qu elle n'a pas eu assez de caractère pour prendre la fuite avec lui ». Pour avoir du caractère, il faut que la jeune fille perde le sentiment de l'honneur et de la pudeur1.
Le paradoxe de Stendhal sur la beauté du crime passionnel a été repris, cultivé et agrandi par les plus célèbres écrivains de l'école romantique : on le retrouve aujourd'hui dans des romans de M. M. Barres. M. Barrés adore l'Espagne, parce qu'on y a « la plus violente vie nerveuse qu'il ait été donné à l'homme de vivre », parce qu'on y respire aux courses de taureaux « la force enivrante qui s'exhale du carnage », parce que l'Espagnol sait être à la fois exalté et féroce, mystique et cruel, et qu'il « a envie de voir du sang, de mordre, de déchirer2 ». M. M. Barrés, on le voit, imite Stendhal, mais Stendhal lui-même copiait Saint-Evremond. Toujours le plagiat. O imitatores servum pecus. Au xvne siècle, Saint-Evremond se plaignait déjà qu'on ne sût pas aimer en France avec la même énergie qu'en Espagne ; il vantait les fureurs, les emportements de l'amour espagnol ; il trouvait que l'amour en France était trop raisonnable : « Quoique l'amour, disaitil, n'ait jamais des mesures bien réglées en quelque pays que ce soit, j'ose dire qu'il n'y a rien de fort extravagant en France ni dans la manière dont on le fait, ni dans les événements ordinaires qu'il y produit. Ce qu'on appelle une belle passion a de la peine même à se sauver du ridicule... En Espagne, on ne vil que pour aimer. »
il) On a cependant placé dans une collection des grands écrivains français, dédiée à la jeunesse, ce romancier qui dit dans la deuxième préface de l'amour : » Je n'écris que pour cent lecteurs... point hypocri.os, point montti.r. « Je ne puis comprendre comment on appelle « professeur d'énergie » un écrivain, qui passe sou temps à analyser ses sensations et qui m«-t le but de la vie dans la recherche du plaisir.
ii» M. Barrés, husawj, de la volupté et delà mort.
Ne vivre que pour aimer, rendre l'amour extravagant et criminel, tel est l'idéal de ces théoriciens littéraires du crime passionnel, qui n'ont d'admiration que pour les passions frénétiques et pour les pays où les mœurs sont sensuelles et cruelles. Ces écrivains se contentent de rêver le crime passionnel et d'en savourer les jouissances par l'imagination; ils se gardent bien de le commettre eux-mêmes, mais ils le font commettre aux autres.
Après les romanciers et les auteurs dramatiques qui ont célébré la beauté du crime passionnel, sont venus les historiens romanesques de la Révolution qui ont glorifié le crime politique, les massacres de la Terreur, puis les admirateurs de la Commune, et des « beaux gestes » des anarchistes lançant les bombes. Le crime de droit commun a été aussi excusé; Dostoieski fait dire dans un de ses romans à un membre des sociétés secrètes de Russie : « Le crime n'est pas une folie, comme le veut Littré, mais une idée saine, presque un devoir, à tout le moins une noble protestation. » On a fait admirer au peuple des romans et des drames, où l'assassin a de l'honneur, le voleur de l'esprit et la courtisane de la pudeur. Lacenaire a fait école; il admirait l'énergie de l'assassin; « tout assassin, disait-il, est courageux; » lui aussi a fait des disciples ; il a eu des admirateurs et surtout des admiratrices ; un certain nombre de femmes lui écrivirent pour lui exprimer leur admiration dans des lettres passionnées. Ce fait s'est encore reproduit pour Pranzini. On voit par ces exemples combien sont dangereux les romans qui poétisent les criminels, qui leur prêtent de l'esprit et une grandeur tragique.
La peinture du meurtre est surtout dangereuse quand elle est associée à la peinture de la volupté. Cette association des images sanglantes et voluptueuses, qui constitue le sadisme, a été décrite avec complaisance par un
Proal. — Crime et suicide pass. 30
certain nombre d'écrivains, qui ont ainsi propagé cette perversion sexuelle. On sait que chez certains individus, la volupté provoque la cruauté et réciproquement ; les images voluptueuses éveillent les images sanglantes et les images sanglantes éveillent les idées voluptueuses. Les princes très enclins à la débauche ont été des princes cruels. On a constaté que des soldats, après la bataille, au moment du pillage, éprouvaient de violents appétits sexuels. Je ne serais pas éloigné de croire que la vue du sang, répandu dans les combats du cirque, éveillait chez les Romains des excitations voluptueuses. Les médecins, qui ont étudié les perversions sexuelles, ont constaté que les débauchés se représentent volontiers des femmes baignées de sang. Le docteur KralTt-Ebing, professeur de psychiatrie à l'Université de Vienne, cite plusieurs cas, empruntés à sa clientèle, qui montrent la connexité qui existe entre la volupté et le penchant à verser ou à voir couler le sang. Il cite un jeune homme « dont l'imagination était toujours hantée par des idées sanguinaires qui entretenaient en lui des émotions voluptueuses... Souvent d'autres fantaisies cruelles l'obsédaient. Ainsi, par exemple, il se représentait dans le rôle d'un tyran qui fait mitrailler le peuple. Par une obsession de son imagination, il se dépeignait les scènes qui se passeraient si l'ennemi envahissait une ville, s'il violait, torturait et enlevait les vierges1. » Je crois que cet état d'esprit existait chez quelques poètes, notamment chez Baudelaire, Musset et Byron, qui se plaisaient à écrire des poèmes funèbres et voluptueux, où les meurtres succèdent à des scènes d'amour. Les poèmes de Byron sont remplis de descriptions de batailles suivies d'enlèvement de femmes ; c'est pour aiguillonner la volupté qu'il la fait précéder d'une tuerie. Dans les premières poésies de Musset, les coups de poignard et
(!) Vsychojmlhiu sermilts. |». *»X.
de pistolet alternent avec les baisers. Baudelaire va plus loin ; il dit dans la préface de son livre :
« Si le viol, le poison, le poignard, l'incendie
« N'ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
« Le canevas banal de nos piteux destins,
« C'est que notre âme. hélas! n'est pas assez hardie... »
On sait que des débauchés étranglent quelquefois les femmes dont ils ont abusé, non pas seulement pour se soustraire à la justice en supprimant le témoin, mais parce qu'ils éprouvent une sensation très agréable à les étrangler. Le nommé Verzeni. qui avait étranglé plusieurs femmes après les avoir violées, disait que ces meurtres lui causaient « une sensation extrêmement voluptueuse » ; à peine avait-il touché ses victimes au cou qu'il éprouvait des sensations sexuelles '. Il est probable que Vacher et les autres étrangleurs de femmes étaient dans ce cas. On dirait que Baudelaire a été obsédé par celte image de la femme égorgée et il a composé sur ce sujet une pièce intitulée : Une Martyre !
« Dans une chambre tiède où, comme en une serre,
« L'air est dangereux et fatal,...
« Un cadavre sans tête épanche, comme un fleuve,
« Sur l'oreiller désaltéré, « Un sang rouge et vivant... »
Baudelaire termine la pièce en se demandant si l'assassin a pu enfin assouvir son besoin de sensations voluptueuses :
« L'homme vindicatif, que tu n'as pu vivant,
« Malgré tant d'amour, assouvir, « Gombla-t-il sur ta chair inerte et complaisante
« L'immensité de son désir? »
Taine raconte que Byron dit un jour : « Je serais curieux d'éprouver les sensations qu'un homme doit avoir, quand il vient de commettre un assassinat2. » Dans un roman de
il) Psychopaihiu se.rualis, p. 89.
i2l Histoire tle ht liltvr. anf/l/tisr, éd. in-tf", t. III, p. lï.Yï.
*G8 LK CIUMR KT LK SlICIDE PASSIONNELS
Dosloiewski, RaskohvikofT veut aussi se procurer les sensations d'un assassin. Toujours le plagiat! Il n'y a pas d'excentricité littéraire qui ne se copie d'une littérature à l'autre. Les idées saines se communiquent difficilement, mais la contagion des extravagances se fait toujours avec rapidité. La littérature d'imagination a si bien propagé le goût des sensations perverses, que dans le procès de l'étudiant Cli..., un témoin est venu raconter qu'il avait entendu l'accusé exprimer le môme désir que Byron : « Je voudrais me donner les sensations d'un assassin. » En se rappelant la blessure sans gravité que l'accusé s'était faite à la joue, au lieu de se viser à la tempe, le cinquième coup «le revolver, qui était resté chargé, qu'il s'était abstenu de tirer, on esl porté à croire qu'il a voulu tuer sa victime après l'avoir déshonorée, pour se donner des sensations littéraires et perverses, pour mêler la mort à l'amour, comme le font les héros de roman '.
La vanité littéraire se môle au sensualisme le plus pervers dans tous les actes de ce crime passionnel. Avant de tuer M1"" C..., Ch... lui lit des vers qu'il a faits pour elle. Après le meurtre, il est fier de celte aventure romanesque, dont il espère utiliser le souvenir dans un roman psychologique. Iji de ses amis du quartier latin lui écrit : « Tu parles de fierté, oh! oui, tu peux et lu dois en avoir... Ecris-nous... Mets-nous au courant de Ion état d'àme... Tous, toutes, tout le quartier esl avec toi, pour toi... Tu
(!) Le ûo uvril 1K98 deux étudiants étrangers l'un bulgare, l'autre russe habitant le quartier des écoles a Paris, se sont tiré un coup de revolver .* le premier est mort, le second a survécu à ses blessures et a déclaré que c'était pour avoir une sensation nouvelle qu'il avait tenté de se suicider ; ces étranges paroles, qui dénotent à quel point la littérature, qui pousse les jeunes gens à la recherche et à l'analyse des sensations, détraque les cerveaux, m'ont été rapportées par le secrétaire du commissaire de police du Yal-de-Gràce, qui s'était occupé de l'affaire. Ce commissaire de police m'a dit qu'il était effrayé du nombre toujours croissant des suicides au quartier latin et qu'il avait observé que ceux qui s'asphyxient se plaisent à décrire leurs sensations dans les plus petits détails. On a trouvé chez l'étudiant russe un carnet rempli de maximes de Schopenhauer, de Spinoza et d'autres philosophes.
seras grand homme, va mon grand cœur, après avoir été grand souffreur (tu vois que je néologise) ; tu nous feras de la littérature, comme tu la comprends. »
Faire de la littérature avec le meurtre de la femme qu'il a assassinée, une femme mariée, mère de trois jeunes enfants, est le sentiment qui remplit le cœur de ce jeune assassin littéraire et de ses amis. On va devenir célèbre en mettant en roman un beau crime d'amour, qu'on a commis. On va utiliser une aventure amoureuse, pour en faire de la copie.
Les massacreurs de cœurs féminins, dévorés parla vanité, n'éprouvent aucune répugnance à faire au public leurs confessions amoureuses, et même à faire les confessions des autres. Les romanciers les plus illustres n'ont pas échappé à ce travers. J.-J. Rousseau a composé la Nouvelle Hèloïse avec le souvenir de son amour pour Mmo d'Houdelot, qu'il a rendu public dans ses Confessions. Gœthe a divulgué dans Werther sa liaison avec Charlotte Buff et Kestner, ce qui faisait dire à un ami de ce dernier « qu'il est dangereux d'avoir un ami pour auteur ». Dans René, Chateaubriand n'a pas craint de raconter l'amour incestueux de sa sœur Amélie. Notre grand Lamartine, qui à un merveilleux génie poétique unissait un bon sens, rare chez les poètes, n'a pas su se préserver de ces indiscrétions peu délicates ; il s'est plu à rappeler dans Graziella l'amour et le désespoir de la jeune Napolitaine qu'il avait délaissée, et dans Raphaël l'amour de Julie *. Abélard, qui était un romantique du moyen âge, n'avait pas résisté non plus à la vanité de chanter ses amours avec Héloïse, au risque de la déshonorer et d'attirer sur elle la colère de son oncle. Combien celte vanité littéraire et cette exhibition de sa personne diffèrent de la simplicité, de la modestie, du tact des écrivains du xvif siècle, qui ne parlent jamais d'eux-mêmes !
(I) Dans la préface des Souvelles confidences, Lamartine a noblement reconnu sa faute et déclaré qu'il n'avait écrit ces volumes que pour payer ses dettes.
Les héros de cour d'assises imitent la vanité littéraire des héros de roman et des romanciers ; eux aussi écrivent leurs mémoires. Dans le dossier de l'assassin Vitalis, ancien libraire, j ai trouvé une multitude d'écrits intitulés : Pensées pour elle. A des dissertations contre la vie religieuse, Vitalis joint des déclarations d'amour adressées à la jeune Glle, qu'il voulait épouser, écrites dans un style enflammé, écho de ses lectures romanesques : « Ingrate créature, écrit-il, lu n'as pas voulu régner sur un cœur qui t aimait, qui pour un seul mot de ta bouche, un seul regard de tes yeux, aurait tout sacrifié, ses parents, son avenir, sa vie entière, ne vivant que pour toi, ne respirant que pour toi, ne pensant qu'à toi, toujours à toi. » Cet assassin lettré avait écrit aussi la biographie de la femme qu'il avait tuée, la mère de la jeune fille, et l'avait terminée par ces mots : « C'est le résumé de la femme du xix° siècle. » — Mmc Lafarge avait publié ses Mémoires et ses Heures de prison. — Dans le dossier de Marie Bière, on trouve six pièces de vers composées par elle. — Clotilde Andral, une ancienne ingénue du Palais-Royal, qui vitriola son amant, ne manqua pas de rédiger ses Mémoires. — La veuve Gras avait aussi des prétentions littéraires; elle composa dans sa prison un long poème d'amour pour l'amant qu'elle avait aveuglé. — Les amants de Montmorency. qu'Alfred de Vigny a célébrés dans une « élévation », avaient écrit des vers avant de mourir, dans l'auberge où ils prirent leur dernier repas, elc.
Les malfaiteurs vulgaires, qui tirent vanité de leurs crimes, se contentent de dire : « On parlera de moi dans les journaux. » Les malfaiteurs lettrés associent la littérature à leurs crimes et cherchent la célébrité par les deux moyens réunis. « Vous ne sauriez croire, disait Lacenaire, combien, avant d'avoir la tùle coupée, je voudrais laisser quelques pages dignes de moi... Vous le voyez, je suis un grand misérable, eh bien ! vous n'avez pas d'idée combien
de fois j'ai rêvé un triomphe sur la scène. » Il avait composé dans ce but un drame et un vaudeville. Il avait aussi rêvé la gloire de l'éloquence, et, avant de commettre des assassinats, il en avait imaginé dans sa jeunesse, afin d'improviser la défense des assassins. Il était flatté des égards qu'on avait pour lui à la prison : « Avril (son complice) est bien moins choyé que moi, disait-il, je parie que c'est parce qu'il ne fait pas de vers et que j'en fais, moi, d'assez passables. MM. les avocats du barreau de Paris, ont été fort polis pour moi, ils m'ont complimenté. » Les théories de Lacenaire sur la fatalité du crime ont eu encore plus de succès que ses poésies. On sait que des criminalistes célèbres ont voulu substituer à la doctrine de la responsabilité celle de la fatalité physiologique et qu'ils ont affirmé l'existence du criminel-né, en disant : « On naît voleur et assassin, comme on naît poète1. » Ils ont, à leur insu, reproduit la théorie de Lacenaire, qui avait dit dans les mêmes termes : « Je suis né assassin, comme on naît poète, comme Avril est né coquin, comme Papavoine est né fou2. »
L'assassin Morisset n'ayant pu parvenir à la notoriété par les poésies et les romans, qu'il avait composés, chercha aussi l'illustration dans le crime ; il avait le culte de Lacenaire : « C'est, disait-il, un homme splendide, une puissante individualité... Finirai-je comme lui? Quand j'interroge fortement ma conscience, elle me répond : « C'est pos- « sible. » Poète, voleur, assassin, la gradation est singulière. Et j'ai dit tout bas... bien bas : j'ai déjà fait la moitié du chemin. »
Les auteurs des crimes passionnels, qui sont souvent de grands lecteurs de romans, se font remarquer par leurs prétentions littéraires ; ils composent des vers, où ils font allusion à des faveurs qu'ils n'ont pas reçues, ou bien ils se vengent du dédain qui leur est témoigné par des poésies
il) Dr Lonibroso, Dr Maudsley.
(2) Lacenaire après sa condamnation, p. 54.
satiriques. Dans leur correspondance, ils développent volontiers la thèse du droit à V amour, qu'ils ont empruntée à quelque roman. Le nommé Fojicou, qui a été jugé, il y a quelques années par la cour d'assises des Bouches-du- Rhône, voulant séduire une jeune femme mariée, qui le repoussait, disait : « Quand on aime une femme, il faut que cette femme soit à vous. » Les jeunes gens qui se suicident avec leurs maîtresses, écrivent souvent avec beaucoup de détails l'histoire de leurs amours. J'ai lu plusieurs de ces récits très circonstanciés. On voit que, la tête farcie de lectures romanesques, ils éprouvent le besoin d'écrire un roman dramatique. L'un d'eux avait eu la singulière idée d'adresser à sa mère un carnet volumineux contenant le récit très détaillé de ses amours; sans se rendre compte de l'inconvenance de ses confidences, il dépeignait à sa mère le bonheur qu'il avait éprouvé à posséder sa maltresse quelques heures avant de mourir avec elle.
On observe souvent aussi, chez les auteurs de crimes passionnels et mômes chez les assassins ordinaires, une grande affectation de sensibilité, qu'ils ont empruntée à leurs lectures. On sait que c'est J.-J. Rousseau qui a mis la sensibilité à la mode, parce qu'il était lui-même extrêmement sensible ; il s'attendrissait et pleurait avec une extrême facilité ; presque à chaque page de ses confessions, il parle de ses larmes et de ses sanglots; dans le second dialogue, il dit lui-même : « Quant à la sensibilité morale, je n'ai connu aucun homme qui en fut autant subjugué. » Il se croyait très vertueux, parce qu'il parlait de la vertu avec attendrissement ; il confondait la verlu avec l'amour de la vertu. On a cru/depuis J.-J. Rousseau, qu'il suffisait d'être sensible, pour être vertueux; on a tiré vanité de la sensibilité comme de la verlu. Necker, qui avait subi, comme tous ses contemporains, l'influence de son compatriote, disait : « Je ne demande pas s'il y a un but moral dans le roman, dans le conte, qui vient de me faire verser tant de
larmes, car on ne peut m'émouvoir sans me rendre meilleur1. » La facilité à éprouver des émotions et à verser des larmes ne prouve pas la bonté. J.-J. Rousseau, qui ne pouvait parler des enfants qu'avec la plus vive émotion, a mis les siens à l'hôpital. Mme de Luxembourg, qui s'était fait remarquer par son extrême sensibilité, avait fait mourir sa belle-fille à petit feu. Le sentimental Bernardin de Sauit- Pierre était un assez vilain homme. La sensibilité n'est pas la vraie pitié. A l'époque de la révolution, des hommes qui pleuraient au théâtre sur des malheurs imaginaires, regardaient avec indifférence tomber les têtes sous la main du bourreau. A force de verser des larmes sur des malheurs chimériques, il n'en reste plus pour en verser sur des malheurs réels. 11 n'est pas rare d'entendre des assassins parler de leur sensibilité. Hermione disait d'elle-même : « Hermione est sensible, Orcste a des vertus. »
Voici ce que je lis dans des lettres écrites par un assassin, quia été exécuté; il reconnaît qu'il est impossible de trouver un crime plus horrible que le sien, mais il essaie de trouver une atténuation dans les souffrances morales, que la victime lui a fait endurer : « Celui-là seul, dit-il, peut les comprendre, qui, a souffert comme moi et qui, comme moi, a une nature juste et un cœur sensible. » Et comme il prétendait qu'il avait été poussé au crime par sa maîtresse, il ajoutait qu'il s'était dévoué pour l'objet aimé, pour son idole, qu'il avait sacrifié sa vie pour elle. « Le bonheur de celle qu'on aime, disait-il, donne autant de bonheur que ses peines et ses souffrances vous font souffrir; quel est l'homme, qui, voyant souffrir une femme qu'il aime, ne ferait pas tout son possible pour l'en délivrer? » Cet assassin, qui avait plongé un couteau de cuisine dans la poitrine d'une femme, qui avait ensuite cherché à étrangler sa victime en lui cassant les dents, ne parlait que d'amour dans
(1) Manuscrit de M. Neckcr sur l'attendrissement, p. 43.
474 LE CMME ET LE Sl'KUDE PASSIONNELS
ses écrits : « La vie de l'homme, écrivait-il, doit être une vie d'amour. Gomment être heureux si on ne pense qu'à soi?... La voix impérieuse de la nature nous dit : Aime, Dieu est amour ; si tu veux le connaître, aime. Ce n'est que par l'amour que tu pourras le comprendre. Ce mot résume tout. » Cet assassin écrivait à la mère de la jeune fille qu'il voulait épouser : « Vous m'avez vu suffoqué par les larmes vous demander en grâce ou la vie ou la mort, me traîner à vos genoux et les arroser de mes larmes, vous supplier enfin de me permettre d'aimer Marie ou de mourir de douleur.... Vous rappelez- vous le soir où je vous demandais la main de Marie? Nous nous promenions, vous étiez appuyée sur mon bras, comme une mère qui a besoin de l'appui de son fils; vous me parliez de Marie, j'étais heureux, j'éprouvais une joie indicible; quand la brise remuait parfois quelques feuilles, j'aurais voulu l'arnMer, afin de ne rien perdre de ces douces paroles qui me parlaient de ma bien-aimée... Pour voir si j'aimais Marie, vous me disiez qu'elle voulait se faire religieuse ; je sentais alors un frisson me parcourir tout le corps; dans ma fureur, j'aurais voulu anéantir tous les couvents. »
Mrae AVeiss, qui empoisonna son mari, était aussi une femme sensible ; elle dit que la musique la fait « cxquisement vibrer », qu'elle adore l'heure du crépuscule, qu'elle se sent « élevée et perdue en contemplant la nuit étoilée ». — Tacite raconte que Messaline était tout à la fois très sensible et cruelle; quand elle voulut faire périr Asiaticus, elle assista à son interrogatoire dans l'appartement de Claude et ne put s'empêcher de verser quelques larmes en entendant sa défense. Elle sortit pour les essuyer, mais en môme temps elle recommanda à Vilellius de ne pas le laisser échapper1. — D'après Plutarque, le tyran de Phères, qui entendait sans émotion les cris des infortunés qu'il faisait égorger, allait
<li Tacite. Annales XI, § I.
CONTAGION DU CRIMK PAit LE HOMAN 475
pleurer au théâtre sur les malheurs de Priam et d'Androînaque. — Pendant la Révolution, on vit le môme mélange de sensibilité et de cruauté chez Robespierre et plusieurs membres de la Commune de Paris; ils étaient sensibles pour les bûtes et cruels pour les hommes.
L'assassin Morisset, grand lecteur de romans et admirateur de Lacenaire, écrivait : « J'avais comme lui de grands élans de sensibilité et je ne voyais jamais sans émotion un veau conduit à l'abattoir ou un chien lancé dans la Loire. » On entend dire souvent : qui n'aime pas les bêtes n'aime pas les gens. Ce proverbe est vrai, en ce sens que celui qui maltraite les bêtes ne peut être bon pour les personnes, mais il n'est pas vrai en ce sens qu'il suffit d'aimer les bêtes pour être bon. Il ne suffit pas d'aimer les bêtes , comme des sœurs , pour avoir une belle Ame. M. Zola, qui a écrit un article sur l'amour des bêtes, a raconté que cet article lui avait valu de touchants témoignages de sympathie d'un grand nombre de belles dames. Mais cejs dames ignoraient qu'on observe souvent, chez des assassins cruels, un amour passionné pour les bêles !. Un assassin, qui avait tué deux femmes à Marseille, et qui fut exécuté, aimait tendrement un perroquet; on m'a raconté que le jour de l'exécution, il demanda la faveur d'aller à l'échafaud avec son perroquet. Lacenaire n'a jamais pleuré que sur la mort d'un chat : « Moi, qui n'ai jamais pleuré auprès du corps d'aucune de mes victimes, disait-il, je me suis senti sufibqué à la vue d'un malheureux chat, que j'ai si cruellement assassiné. Expliquez cela, messieurs les philosophes. » — La veuve Gras, qui commit un crime si atroce, recueillait les oiseaux blessés. — Les femmes
(l) On observe souvent aussi la zoophilie chez les neurasthéniques, chez les hystériques, chez les aliénés. Ils refusent de manger de la viande, non point par hygiène mais par amour pour les animaux. J'ai vu à Sainte- Anne une jeune fille refusant de prendre du lait, parce que c'était une nourriture animale. L'amour excessif des animaux est un signe de déséquilibre intellectuel, de dégénérescence, c'est un symptôme de sensibilité maladive.
galantes qui aiment peu leur famille, aiment en général, beaucoup les botes. Ovide nous raconte que sa maîtresse aimait beaucoup un perroquet. Juvénal nous dit que Cyntbie était inconsolable de la mort d'un passereau. Il n'est pas rare de voir des femmes brutaliser leurs enfants et soigner leurs chats avec sollicitude. — J'ai observé le cas d'une mère qui maltraitait ses enfants et choyait sept chiens ; elle privait les enfants de nourriture, pour augmenter la ration des chiens. Juvénal cite des femmes romaines, qui auraient sacrifié leur mari, pour sauver leur petit chien favori. Je crois qu'on trouverait encore de ces femmes à Paris. De beaux yeux féminins, qui se mouillent de larmes à la mort d'un chien, d'un chat ou d'un oiseau, restent secs à la mort d'un époux.
« La mort d'un passereau leur fait verser des larmes1 »... « Il n'aurait pas marché sur une mouche à terre, « Mais s'il lavait trouvée à diner dans un verre, « Il aurait assommé cinq ou six de ses gens2. »
Il ne suffit donc pas d'être sensible et d'aimer les botes pour avoir l'àme tendre. L'étudiant Ch. qui avait une sensibilité excessive, accepta le sacrifice de la vie de M,lc G. ; il resla indifférent à la douleur que cette mort devait causer au mari et aux enfants, à la honte que ce scandale devait jeter sur une famille honorable. Cette sensibilité maladive, il ne la tenait pas seulement de son tempérament, il la devait beaucoup à ses lectures. « Je lus prodigieusement dit-il. les poètes surtout » ; il lut aussi passionnément les romanciers; « je pleurai sur Oùermatut, sur toé... Ma seule intelligence avait dévoré en moi le charbon de ma volonté. Plus j'ai pensé, plus je me suis senti déséquilibré. » Ces lectures des romanciers et des poètes avaient exalté sans mesure sa sensibilité et son imagination, lors-
(I. Gilbert.
<l2) Alfred de Musset.
qu'il s'adonna à la lecture des romans d'analyse de Stendhal, de Balzac, de M. Bourget. A celle école littéraire, l'accusé contracta le besoin de la sensation et dô l'analyse à outrance ; il se regarda vivre comme un héros de roman psychologique, analysant ses sentiments, ses émotions ; il composa un roman sur la dispersion infinitésimale du cœur. Ce besoin de sensation et d'analyse à outrance, qui dessèche le cœur et brûle le cerveau, acheva le détraquement de ses nerfs et de son imagination ; il était mûr pour le suicide, pour le crime ou pour la folie ; « j'avais peur de la folie, dit-il ; un jour, je me sentis irrésistiblement porté à saisir un couteau placé sur un billot, je dus m'enfuir. J'élais devenu un pathologique ».
M. Bourget s'est d'abord élevé contre la prétention d'attribuer à la littérature et particulièrement au roman d'analyse une part de responsabilité dans la perversité intellectuelle et morale de l'accusé de Constanline : « Il est facile, a-t-il dit, de rendre la littérature responsable de la maladie morale, élaborée dans celle àme par ce travail de dix années, et la malveillance n'y a pas manqué, comme si la littérature avait jamais eu la moindre action sur des âmes non préparées 4. » — « Hé, Monsieur, disait déjà Stendhal en 1850, à propos de ce problème de la moralité littéraire, un livre est un miroir qui se promène sur une grande roule. Tantôt il reflète à nos yeux l'azur des cieux, tantôt la fange du bourbier de la route. El l'homme qui porte le miroir dans sa holte sera par vous accusé d'être immoral! Son miroir montre la fange et vous accusez le miroir!
(I) Préface de M. P. Bourget en tête des Causes criminelles de 1888 par Bataille, L'objection de M. Bourget n'étant que la reproduction de celle d'Ovide et de M. Jules Lemaitre. à laquelle j'ai déjà répondu, je crois inutile de répéter ici cette réponse qui se trouve p. 420, 406. M. Bourget a luimême constaté dans plusieurs de ses romans que les lectures peuvent exercer une grande influence, puisqu'il attribue la corruption d'esprit de plusieurs de ses héros à la littérature ; c'est ainsi que, dans Crime d'amour, il fait dire à un personnage : « La vie de collège et la littérature moderne m'ont souillé la pensée avant que je n'eusse vécu. Cette même littérature m'a détaché de la religion à quinze ans. »
Accusez bien plutôt le grand chemin où est le bourbier et plus encore l'inspecteur des routes, qui laisse l'eau croupir et le bourbier se former1.
Tout d'abord, on peut répondre à Stendhal et à M. Bourget que c'est rabaisser la littérature que d'en faire un miroir, qui reproduit sans discernement l'azur des cieux et la fange du bourbier. Le miroir ne choisit pas, l'écrivain doit choisir; le miroir reflète, il ne pense pas. Parce qu'il y a de la boue dans le cœur humain, faut-il que le romancier, comme un miroir, reproduise cette boue - ?
L'analyse à outrance est particulièrement dangereuse pour les jeunes gens qui ont besoin d'action, d'enthousiasme et de croyances généreuses. Il n'est pas bon de vivre trop replié sur soi-m^me, dans l'analyse de ses sentiments et de ses sensations. Cette culture du moi. qui est si fort à la mode aujourd'hui, produit Tégoïsme, un égoïsme féroce, la sécheresse du cœur, le gortt des émotions violentes et le mépris de la moralité.
L'analyse à outrance développe la sensibilité et la rend maladive; à trop s'observer on devient nerveux, impressionnable, on devient l'esclave de ses impressions ; « on devient à force de s'étudier, au lieu de s'endurcir, une sorte d'écorché moral et sensitif, blessé à la moindre impression, sans défense, sans enveloppe, tout saignant" »; on perd la plus belle des qualités, l'énergie virile, et on se fait une Ame féminine. « Quand la nature t'a donné une Ame virile,
il' Stendhal. Lo nnuje el Ir unir. ch. xux.
■î) La littérature est moins le « miroir » de la société que l'expression <le ses aspirations, de ses regrets, «le ses espérances. Les pastorales de Kontenelle. de Horiun. de (iesner, n'expriment pas les mœurs du xvm* siècle, mais ses aspirations. Les colonels du théâtre de Scribe traduisent bien l'état d'esprit de la France. <pii. vivant sous un prince pacifique, regrettait les émotions de la guerre et admirait les soldats de la Révolution et de l'Kmpire. Pendant le règne de la bourgeoisie, éclatent les drames romantiques, qui s'inspirent des drames de la Révolution et font naître le désir de nouveaux drames révolutionnaires. La littérature n'est donc pas seulement une image des uueurs. elle provoque les changements dans les idées, les sentiments, (die contribue donc puissamment à faire les mœurs.
■ :»■ hlrcs rt snittilittHs, par les frères dcf.ionrmirt.
tu affectes de ressembler à une femme, » disait Euripide1.
Chenedollé, qui avait pris l'habitude de s'analyser et de noter ses moindres impressions, avait remarqué qu'il n'est pas bon à l'homme de trop s'observer, de trop se livrer à sa pensée et à sa douleur : « il dévore alors son propre cœur, disait-il, et il se tue ou devient fou. » Pour combattre ce danger, il se mit pendant trois mois à bêcher la terre toul le jour; « ce n'était que par ce moyen que je pouvais rendre un peu de repos h mon imagination malade et sortie des voies de la nature ». — Dans l'article qu'il écrivit sur le suicide de Sautelet, Armand Carrel disait que son ami était doué au plus haut degré de la faculté d'analyser promptcment et finement ce qu'il éprouvait, et de fouiller dans les replis du cœur des autres; il ajoutait quïl était animé d'une très vive curiosité, du désir de faire l'expérience de tout dans la vie. — « J. Stuart-Mill soutenait que la réflexion sur soi et le progrès de l'analyse psychologique ont une force dissolvante qui, avec la désillusion de la trop grande clarté, amène la tristesse. On voit trop le jeu de ses propres ressorts et le fond de ses sentiments. » (Guyou, Clrréligion de f Avenir.)
L'étudiant Ch... avait si bien compris les dangers de l'analyse à outrance qu'après sa condamnation, réfléchissant dans sa prison sur les causes qui l'avaient perdu, il disait : « Je me promis que si je devenais père, je préserverais mes enfants de l'analyse. » M. Bourget constate lui-môme, dans la préface que j'ai déjà citée, que l'accusé de Constanline « fut la victime de ce dangereux esprit d'analyse qui va s'exaspérant chez certains nouveaux venus jusqu'à tout ravager dans leur cœur ». Sans doute, « cette littérature morbide ne prend pas fort sur les âmes saines, » ainsi que le dit Michelet, qui regrette « de voir en ce siècle tant de génie usé dans ce triste genre du roman, employé à scruter
(li Euripide. Fragments, t. Il, p. 371.
nos plaies, à les aigrir1. » Mais combien y a-t-il d'âmes robustes, inaccessibles aux mauvaises influences? Michelet trouve lui-même que la jeune femme qui a été « au premier âge mûrie. gAtée, piquée du ver mystique et de l'équivoque religieuse », n'est plus une Ame saine, qu'elle est préparée au roman.
L'influence du roman d'analyse est non moins manifeste chez MmoWeiss que chez l'étudiant Ch... Cette femme qui avait voulu, de concert avec son amant, l'ingénieur R..., empoisonner son mari, se plut après sa condamnation à raconter sa vie et son crime, à analyser son moi, les variations de son moi, ses états d'Ame : « M. R..., écrivait-elle, avait fait naître en moi une femme que j'ignorais, une femme violemment passionnée, passivement soumise; il a bouleversé mon existence, mais il a bouleversé aussi mon être intime tout entier... J'aiaiméM. R..., comme le maître de ma pensée, de mon intelligence, de mon corps, de toutes les fibres de mon être, comme un maître adoré dans lequel je m'annihilais tout entière. » Dans la correspondance de l'accusée, saisie par la justice, on trouva l'indication des romans d'analyse qu'elle lisait : « J'ai lu Cruelle Enigme, disait-elle; c'est exactement la même histoire que Cœur de femme. L'amour sensuel et l'amour intellectuel inspirés en môme temps à la même femme par deux hommes différents. Je ne vois pas trop l'énigme là dedans ; si l'un est
ils Michelet. L\[moui\ p. 275. — l). Xisard a <'\pi-iiii<: le même regret que Michelet : « Ce qui se dépense d'imagination, d'esprit et de style dans ^«•s témérités ingénieuses. Inunn-rail peut-être à la gloire de la France, si tout, ii coup elle prenait en dégoût les romans et qu'elle renvoyât toutes ces pluiiio à des u'uvivs plus dignes de la nation qui tient le sceptre des choses de l'esprit '. » Les anciens préféraient l'histoire au roman ; l'histoire de la vie publique leur paraissait plus intéressante, que la peinture d»» la vie privée. Ils trouvaient plus de prolit et plus de plaisir à lire la vie des grands capitaines, des philosophes, des législateurs qu'à lire l'histoire d'une servante amoureuse ou d'un débauché.
M n'y a eu «pie deux romanciers chez les Romains. Pétrone et Apulée, et ce ne sont pas des écrivains très recommandahles. Nous en comptons des milliers. Le peuple s'intéresse plus à l'histoire du Juif-Lrrant ou do Rocambole qu'à l'histoire de son pays.
(I) l>. Xisard. Histoire de ta Litt»:r. Française^ t. IV, p. o7«i.
l'amant et ne sait pas être le mâle, l'autre au contraire... » Analysant son amour, elle écrit à son amant qu'il est à la fois intellectuel et sensuel : « Mon corps ne peut pas vivre sans ton corps. » — Dans sa prison, elle écrivit aussi beaucoup. Parlant de son mari qui. malgré son crime, continuait à l'aimer, elle disait : « Il a eu pitié de moi, car mieux que personne il sait que la femme, qui s'est manifestée en moi pendant cette année, n'a pas été celle qui a rendu son foyer heureux pendant cinq ans1. » S'cxeitant au suicide par la pensée que sa mort délivrera son mari et ses enfants de la flétrissure de sa détention, elle s'étonne de ses hésitations, de son désir de vivre, « et lâchement, écrit-elle, je me dérobe, je me mets au travail qui m'enlève la conscience du moi et stupidement je reste ». Le suicide, s'écriait-elle, est la force de ceux qui n'en ont plus, l'espoir de ceux qui n'en ont plus; c'est le sublime courage des vaincus; « je n'ai plus de chez moi, plus de mari, plus d'ilme ; je n'appartiens qu'à la mort. Mes deux morts me tirent (elle venait de perdre une petite fille qu'on lui avait laissée), et je ne peux pas! je ne veux pas! Aide-moi, Mort, par pitié, aidemoi ! Viens, viens, viens ! » Après avoir vainement essayé de s'étrangler pendant sa détention préventive, elle s'einpoisonna, pendant la nuit qui suivit sa condamnation, avec de la strychnine, enveloppée dans une feuille de papier à cigarette, cachée dans l'ourlet de son mouchoir.
Le roman d'analyse est utile, comme un examen de conscience, pour apprendre à l'homme à se connaître, mais à la double condition de ne pas se plaire uniquement à sonder toute la misère des cœurs faibles et corrompus, et de ne pas étaler le vice avec une parfaite inditlerence. 11 est dangereux d'apprendre à l'homme à se mépriser et à se croire l'esclave de son tempérament ; il n'est pas bon d'élu-
<l) Et. on cll'et, son mari a déclaré à l'audience que pendant les premières années de son mariage elle avait été une épouse dévouée, pieuse, lisant la BimV tous les matins.
Phoal. — Crime et suicide pass. 31
dier la nature humaine avec une curiosité perverse et malicieuse, en négligeant ses beaux côtés. Le romancier d'analyse s'applique surtout ;i abaisser l'homme et à faire une étude approfondie des causes de la séduction de la femme et de la corruption de l'homme. Ce genre de roman, tel qu'il est pratiqué, n'est au fond que la continuation des romans du xviu° siècle, de Crébillon et de Laclos, docteurs de libertinage. M. Bourget, en effet, cite comme des modèles d'analyse les Liaisons dangereuses1, le Rouge et le Noir, où des roués enseignent l'art de la séduction, eiMHe deMaupin* où est décrit un amour contre nature. La véritable psychologie, elle est dans les Pensées de Pascal, dans les Maximes de la Rochefoucauld, dans les Caractères de La Bruyère, dans les comédies de Molière, dans les sermons de Bossuet et de Bourdaloue ; ce n'est pas cette science du cœur humain qui fait l'objet du roman d'analyse ; ce qui l'intéresse c'est la psychologie de l'amour ; cette psychologie se trouve bien plus dans les tragédies de Corneille, de Racine, dans les comédies de Marivaux, dans les romans de Mmode Lafayelte que dans les romans licencieux du xvmL siècle et du xix* siècle. Chez les femmes les plus passionnées de Racine, l'amour est décrit avec décence avant la faute; chez les romanciers contemporains il est analysé avant, pendant et après la chute, sans aucune réserve.
Dans la Semaine littéraire de Genève du 30 octobre 1898, M. Philippe Godet, qui a vu de près, comme professeur et comme ami, beaucoup de jeunes gens, écrit que tel roman psychologique (que je m'abstiens de citer) a fait un mal irréparable à de jeunes lecteurs; « c'est, dit-il, une réalité dont j'ai les preuves en mains ! Tel livre exquis a amdncelé des ruines et je les ai vues. » Assurément, il y a des romans psychologiques, qui par l'élévation de la pensée, par la délicatesse des sentiments, font plus de bien que de mal;
(1) Préface de Terre promise.
CONTAGION hV CRIME PAR LE ROMAN 483
rien n'est plus beau et plus moral que la Princesse tir Clèves de Mmo de Lafayette ; plusieurs romans d'Octave Feuillet, Monsieur de Camors, Sibylle, la Morte, sont tout à la fois des œuvres d'art et des œuvres saines ; on peut encore ranger dans cette catégorie les derniers romans de M. P. Bourgel, la Terre promise, Cosmopolis. Mais on ne peut en dire autant des romans antérieurs, Crime d'amour. Mensonges, Cruelle Enigme, où la sensualité se déguise sous le nom de sensibilité. Les héros et les héroïnes de ces romans vivent à la merci de leurs sensations ; « tout cela, c'est de grandes saletés, » comme le dit l'abbé Taconet dans Mensonges. C'est J.-J. Rousseau qui a appris aux romanciers à masquer la sensualité sous la sentimentalité, à poétiser la sensibilité, Avant l'abbé Taconet, Bourdaloue avait vu où mène souvent la sensibilité : « La sensibilité du cœur, dit-il, n'est point un crime en elle-même, mais c'est le principe de bien des crimes ; car aisément elle se change en sensualité !. »
C'est le crime de l'étudiant Ch. .., perverti par ses lectures, qui a éveillé chez M. P. Bourget le sentiment de la responsabilité littéraire et opéré la transformation morale, qui éclate dans ses dernières œuvres. C'est à l'accusé de Constantine qu'il pense qnand il dit dans ses Sensations et Italie page 58 : « Nos analystes s'ingénient à démontrer la complexité changeante du moi2, ce qu'un pauvre enfant, auquel je ne saurais penser sans une réelle émotion appelait la dispersion infinitésimale du cœur; » (c'est le titre que Ch... avait donné à un roman d'analyse. C'est en songeant au mal que font les doctrines qui ruinent les croyances morales, que M. Bourget a écrit la belle préface du Disciple.
(1) Bourdaloue. De la charité chrétienne et des amitiés humaines.
(2) M. Bourget est au nombre de ces analystes qui à l'unité, à l'identité du moi ont substitué la multiplicité du moi ; cette dernière doctrine, qui lui paraît l'affirmation d'une grande vérité psychologique, est, À mon sens, une grande erreur psychologique et une doctrine qui détruit la responsabilité morale.
La question de responsabilité le préoccupe de plus en plus ; responsabilité de l'écrivain envers ses lecteurs, responsabilité du père envers l'enfant naturel, responsabilité de l'homme qui a vécu dans le libertinage à l'égard dune fiancée pure et sans tache, toutes ces responsabilités sont affirmées dans ses derniers romans.
On voit par les nombreux exemples que j'ai cités ce qu'il faut penser de l'opinion de ceux qui disent que le roman calomnie la société sans la pervertir1. Oui, le roman calomnie souvent la société; il la représente plus mauvaise qu'elle ne l'est. Môme au xvm° siècle, la société était moins corrompue que le roman. Aujourd'hui encore notre société vaut mieux que la peinture qui en est faite dans la plupart des romans ; ces romans la calomnient auprès des peuples étrangers, qui, nous jugeant d'après les romans, ont de nos mœurs une opinion peu favorable. Les étrangers oublient que le roman exagère les vices de la société, pour divertir les lecteurs, et parce que le vice se prête mieux que la vertu à des effets pittoresques. Cette peinture du vice calomnie la société, mais elle la pervertit en mémo temps, parce qu'elle en suggère l'imitation.
Stendhal revendique pour le romancier le droit de peindre la fange des bourbiers. De la fange à l'ordure il n'y a qu'un pas, et ce pas a été franchi souvent. Est-il bien nécessaire que le romancier concentre son observation sur les choses laides et répugnantes? Est-ce que le beau n'est pas aussi réel que le laid ? Pourquoi ne pas faire dans un roman une place à la poésie, au gracieux, aux sentiments purs? La réalité fangeuse et criminelle n'est pas toute la vérité. Le mérite et le charme d'un roman ne tiennent pas à la peinture des obscénités et des crimes et à l'emploi des mots grossiers. C'est un manque de goût et de sens inoral de ne chercher ses observations
il- (aivilIi«r-FU;urv.
que chez les débauchés, les criminels, les ivrognes, les prostituées et les femmes .adultères. Il est dangereux de s'attacher à la reproduction des scènes de luxure et de cruauté, de peur d'en suggérer l'imitation. H y a dans l'homme une bote lubrique et cruelle, dont les instincts pervers sont endormis par l'éducation, mais toujours prêts à se réveiller par l'imitation des mauvais exemples.
Le romancier allègue qu'il corrige les mœurs, en montrant le vice dans toute sa laideur. On ne demande pas au romancier d'enseigner la morale, on lui demande seulement de ne pas étaler le vice. Toutes les exhibitions et, peintures ne sont pas bonnes à faire; il y a des maladies morales, qu'il n'est pas plus prudent d'étaler dans les livres que dans la rue. Croit-on corriger les mœurs en étalant le vice? Ne sait-on pas qu'on excite la lubricité par des tableaux lubriques? Que dirait-on d'un médecin qui ferait respirer à ses malades un air vicié, pour leur apprendre le prix d'un air pur?
Le roman n'est pas toujours l'image fidèle de la société, parce qu'il peint souvent des caractères exceptionnels. La sœur et le frère, qui s'aiment comme René et Amélie d'un amour incestueux, sont des êtres exceptionnels. Le jeune homme qui, étant épris d'une femme mariée qu'il ne peut séduire, se tue de désespoir, comme Werther, est un personnage d'exception. Exceptionnel aussi est le jeune débauché, paresseux et orgueilleux, qui se suicide comme Rolla. La Demi-Vierge et la Femme de trente ans ne représentent pas non plus les mœurs générales des jeunes filles et des femmes de trente ans. Le roman, en un mot, se plaît à décrire des exceptions romanesques, psychologiques, physiologiques et même pathologiques ; M. Bourget fait un mérite au roman d'analyse de « raconter les situations d'exception, les caractères singuliers ' ». Or, qu'arrive-t-il ?
y\) Bourget. Terre promue. Préface.
En répandant dans le public des types exceptionnels, des caractères singuliers, le roman les généralise, parce qu'il en provoque l'imitation ; il fait des René, des Amélies, des Werther, des demi-vierges, des femmes de trente ans.
Quand ils ne peignent pas des êtres exceptionnels, les romanciers se peignent eux-mêmes, et comme ils sont souvent des êtres singuliers, ils propagent par leurs écrits leurs singularités. Balzac disait à G. Sand : « J'aime aussi les êtres exceptionnels. J'en suis un. » Baudelaire, Murger et tant d'autres sont des personnages singuliers, dont les lecteurs imitent les défauts, les qualités étant plus difficiles à imiter. En poétisant la vie de bohème, Murger a fait des bohèmes, comme Baudelaire a fait des débauchés et Balzac des affamés d'or et de plaisirs. « Ah ! sous les pas de ce géant, dit Vallès, en parlant de Balzac, dont il a constaté l'influence sur les réfraclaires, que de consciences écrasées, que de boue, que de sang ! Gomme il a fait Irarailler les juges et pleurer les mères ! Combien se sont perdus, ont coulé, qui agitaient au-dessus du bourbier où ils allaient mourir une page arrachée à quelque volume de la comédie humaine i ! » Les types littéraires de Balzac ont servi de modèles à une foule de jeunes ambitieux qui. étant venus chercher forlune à Paris, se sont précipités dans les aventures de la Commune, pour y jouer un rôle et assouvir leurs convoitises. Ce sont les romans de Balzac qui aujourd'hui encore allument chez les jeunes gens cet amour immodéré du plaisir, de la fortune et du pouvoir, qui les pousse à chercher dans les intrigues de la politique el de l'amour un moyen de s'élever et de s'enrichir.
S'ils ne sont pas singuliers par leur caractère naturel, l'orgueil pousse souvent encore les romanciers à se singulariser pour ne pas ressembler au commun des mortels,
(1) J. Valh's. Les Réfraclaires, p. 181 .
même dans leurs vêtements et la coupe de leurs cheveux. Il est agréable de se singulariser surtout dans les sociétés, où règne l'égalité ; on trouve artistique de ne pas ressembler à un « bourgeois », et cette originalité est recherchée aux dépens du bon sens, qui est trouvé trop prosaïque. On ne peut donc pas dire dans ces différents cas, que le roman est irresponsable, comme n'étant que le miroir fidèle de la société, puisqu'il propage des singularités et met à la mode des types exceptionnels. Les romanciers et les poètes qui créent ces types exceptionnels sont eux-mêmes les premiers à les copier ; après avoir créé le Corsaire, Byron a voulu l'imiter ; après avoir imaginé Rolla, Musset Ta pris pour modèle.
Si le romancier se contente d'être un « miroir », son devoir est de ne pas embellir des actes déshonorants. Le roman n'est plus l'image fidèle de la société, lorsqu'il poétise l'adultère, le crime passionnel, qui sont punis par la société comme des actes coupables et délictueux. Il crée un état d'esprit inquiétant pour la sécurité publique en persuadant aux jeunes gens et aux femmes que l'amour est l'égal de la vertu, qu'il a des droits supérieurs à ceux de la loi, que le véritable amour va jusqu'au crime, que le meurtre passionnel est la marque d'une grande âme. Nos actions dépendent beaucoup de nos idées. Celui qui pense que la pauvreté est le plus grand des maux est plus enclin à s'enrichir même par une indélicatesse que celui qui a une opinion contraire. Tacite raconte que Asinius, petit-fils de Pollion, l'ami de Virgile et d'Horace, supposa un testament avec quelques chevaliers romains, et il explique son crime, en disant « qu'il avait eu le tort de considérer la pauvreté comme le plus grand des maux1 ». De même, la femme mariée, qui se laisse persuader par un roman que l'amour est le plus grand des biens, et qu'il lui est permis
(1) Tacite. Annales, liv. Xl\\ §40.
de le chercher en dehors du mariage, cette femme est bien près d'oublier ses devoirs. Dès lors, le romancier qui a poussé ses lectrices à l'adultère a une part de responsabilité dans les fautes des femmes, qui ont été grisées par ses sophismes ? Le romancier, qui, par ses paradoxes sur la beauté du crime passionnel a perverti l'esprit d'un lecteur et l'a poussé au crime, me parait moralement complice du meurtre qu'il a fait commettre.
Les écrivains, qui propagent des paradoxes anti-sociaux n'aiment pas, je le sais, entendre proclamer leur responsabilité ; après avoir tout attaqué, la famille, la justice, le sentiment religieux, ils réclament pour eux le privilège de l'irresponsabilité. Mais les magistrats, qui retrouvent dans la bouche des accusés les sophismes littéraires, qui les ont perdus, sont effrayés du mal qu'on peut faire avec la plume ou la parole. Dans L'affaire Weiss, par exemple, on a vu l'ingénieur 11... réclamer à sa maîtresse l'empoisonnement de son mari comme la seule preuve indiscutable de son amour. Après avoir longtemps reculé devant ce crime, Mmc Weiss ne s'y décida que pour ne pas refuser à son amant la preuve d'amour qu'il exigeait. Après sa condamnation, se rendant compte du mal que lui avaient fait les sophismes. qui sont répandus dans les romans, et par lesquels on avait perverti son esprit, elle écrivit, dans ses notes autobiographiques, que son crime était « erreur et non méchanceté » et qu' « elle avait été aveuglée par des sophismes subtils ' ».
Le roman croit encore échapper à la responsabilité, en disant qu'une œuvre littéraire écrite avec talent n'est jamais malfaisante. « Dès qu'un écrivain a du talent, dit M. Zola, j'estime que tout lui est permis... pour moi il n'y a d'œuvres obcènes que les œuvres mal pensées et mal exécutées-. » Le talent ne supprime pas la responsabilité,
■ li Arc/lires cl'anl/trop. criminelle, 1891, p. 4*27. (2; Zola. Documents littéraires ,2 'éd. p. 38(».
il ne fait que l'aggraver. Dira-t-on que la Pucelle de Voltaire n'est pas une œuvre obscène, parce qu'elle est écrite avec talent? Dans un roman, comme dans toute œuvre d'art, il y a deux choses : la forme et le fond ; la forme peut être fine, délicate et le fond très pervers; on peut donner à boire un breuvage empoisonné dans une coupe ciselée avec art. Il y a des romanciers qui ont beaucoup de talent, et peu de sens moral. Les artistes de la Renaissance qui avaient au plus haut degré le sens esthétique, manquaient souvent de sens moral ; il y avait parmi eux des assassins, des voleurs, des faux-monnayeurs. Les artistes italiens n'étaient pas les seuls à avoir des casiers judiciaires très chargés ; les belges, les flamands, les hollandais, qui venaient à Rome prenaient les mœurs des italiens. Le sens esthétique ne se confond donc pas avec le sens moral. Le talent ne fait que rendre plus dangereux le roman, dont l'inspiration est malsaine. Une obscénité grossière révoltera un esprit délicat; une perversité élégante le corrompra, à son insu. « Le grossier, que vous en ôlez, ferait horreur, si on le montrait; et l'adresse de le cacher ne fait qu'y attirer les volontés d'une manière plus délicate, et qui n'en est que plus périlleuse, lorsqu'elle paraît plus déguisée. » (Bossuet.) Le talent n'est donc pas une excuse, r/est une aggravation. Le romancier est soumis à la loi inorale comme le commun des mortels, môme quand il a ou qu'il se croit avoir beaucoup de talent ; il ne lui est pas permis d'en faire un emploi nuisible à la société. S'il ne veut pas travailler pour le prix Monlyon, il doit tout au moins ne pas travailler pour la morgue et la cour d'assises.
Des romanciers objectent que le souci de la morale coupe les ailes à leur imagination. Le respect de soimùme et des autres, le souci de la responsabilité, ne coupent les ailes qu'à ceux qui n'en ont pas. L'art ne perd rien h respecter la morale. Le talent grandit quand l'dme
s'élève ; il décline, quand elle se dégrade. « Le vers se sent toujours des bassesses du cœur ». Le slyle c'est l'homme. Delacroix écrit dans son journal : « Pense au grand Michel-Ange, nourris-toi des grandes et sévères beautés, qui nourrissent l'âme. » C'est le conseil que Boileau adressait aux poètes :
« Aimez donc la vertu, uourrissez-en votre âme. »
11 y a un étroit rapport entre la vie de l'auteur et ses œuvres. L'œuvre reflète le caractère de l'écrivain. Les paradoxes littéraires sont souvent les conséquences d'une vie paradoxale. La rectitude de la vie contribue à la rectitude de l'esprit. Il y a un lien étroit entre la beauté littéraire et la beauté de l'âme de l'écrivain. Le talent lient plus qu'on ne le croit à l'élévation des sentiments. La grande supériorité littéraire du roman de Mmo de La Fayette sur le roman de J.-J. Rousseau vient de sa supériorité morale. Si on trouve dans la Nouvelle Hvloïse tant de pages regrettables, à côté de belles pages, c'est à un défaut de délicatesse morale qu'il faut attribuer les erreurs de l'écrivain. Le goût c'est le dégoût de ce qui est bas et grossier, c'est le choix du beau et du délicat. « L'art, dit A. Comte, doit surtout développer en nous le sentiment de la perfection... Le vrai goût suppose toujours un vif dégoût *. »
J'accorde que l'art n'est pas chargé d'enseigner la inorale, mais il est tenu de ne pas l'outrager, de ne pas encourager le crime passionnel par ses sophismes. Le meilleur préservatif du crime, c'est la réprobation ; on s'abstient d'un acte représenté comme déshonorant. Mais si les romanciers excusent, glorifient môme un acte immoral, ils en facilitent l'accomplissement, en pervertissant l'âme des lecteurs. Combien serait moins lourde leur
fli A. Comte. Catéchisme positiviste, p. 178.
responsabilité, s'ils s'abstenaient de peindre des adultères vertueuses, des courtisanes chastes, des débauchés mystiques, s'ils cessaient d'appeler le mariage une tyrannie, la fidélité conjugale une absurdité, l'adultère l'obéissance aux lois de la nature !
Gœthe prétend que le livre ne peut avoir une influencé plus contraire à la morale, que la vie elle-même, qui présente tous les jours des exemples d'immoralité. Mais les exemples, que présentent les romans, sont bien autrement dangereux que ceux que présente la vie, puisqu'ils sont idéalisés et souvent accompagnés de fausses maximes.
Le moraliste ne souhaite pas la suppression complète de la physiologie dans le roman, car il en faut, pour faire une œuvre vraie ; il y a de la physiologie chez les plus grands poètes classiques, même chez les anciens, dans Virgile, dans Homère, dans Lucrèce. Homère décrit les blessures avec une grande exactitude. Le célèbre chirurgien Malgaignc a écrit deux intéressantes dissertations sur Yanatomie et la physiologie d'Homère, . où il montre la parfaite exactitude de ses descriptions physiologiques. Le poème de la Nature contient la peinture physiologique de l'amour. Assurément, la littérature exige la connaissance exacte de l'homme et par suite la connaissance du corps comme celle de l'Ame1. Un écrivain ne doit pas ignorer l'influence du climat, de la race, du tempérament, du sexe, de l'âge, de l'hérédité. Mais il ne doit pas oublier qu'il y a dans l'homme autre chose que des nerfs, du sang, un ventre et un bas-ventre. Toutes ces comparaisons de l'homme à une plante, à une bête, à une machine, qui reviennent sans cesse dans les romans, depuis que Stendhal les a mises à la mode, et qui sont données comme des nouveautés physiologiques devant
il; Le Dr Mcnicrc, professeur agrégé de la faculté de médecine de Paris a écrit un livre sur Cicéron médecin et un autre intitulé : Eludes médicales sur les Poêles latins. — Les poètes latins donnaient à Minerve l'épithète de Aiedica.
régénérer le roman, sont des vieilleries qui datent de plusieurs milliers d'années. On s'en était déjà moqué dans Panliquilé : « Quel nom donner à ces systèmes? disait Hermios... moi que tout à l'heure on pulvérisait en atomes... on fait de moi une bêle... Enlîn survient Empédocle, qui me transforme en une plante1. » En faisant de ses personnages des hommes doués de conscience et de volonté et non des plantes et des botes asservies à leurs instincts, en rétablissant dans le roman la lutte si dramatique entre le devoir et la passion, non seulement l'écrivain ne sera plus exposé à encourager le crime passionnel en lui donnant l'excuse de la fatalité physiologique, mais il rendra son roman plus littéraire, plus émouvant.
Puisque les romanciers aujourd'hui étudient les traités de médecine et de physiologie, dont l'étude est nécessaire pour la connaissance de l'homme, qu'ils se rappellent que le grand enseignement qui résulte de ces éludes est la connaissance de la fragilité humaine. La médecine enseigne que non seulement la^ chair est faible dans l'homme, mais que la raison est fragile, que peu de chose suffit pour la troubler et l'égarer, que l'écrivain ayant le sentiment de sa responsabilité envers les jeunes gens, les femmes, les hommes du peuple, doit leur éviter toute excitation malsaine, toute parole malfaisante, tout sujet de scandale. Gœthe n'était pas de cet avis ; « même pour un enfant, disait-il, il n'est pas nécessaire de trop s'inquiéter de l'action qu'un livre ou une pièce de IhétUrc exerce sur lui2 »>. J'estime au contraire, qu'on ne saurait trop s'en inquiéter. V. Hugos, qui a toujours eu le respect de l'enfant, était mieux inspiré que Gœthe. lorsqu'il disait : « Poètes, ayez toujours un but moral devant les yeux. N'oubliez jamais que par hasard des enfants peuvent vous lire. Ayez pitié des tètes blondes. On
(li IMutanpie. Dérision des philosophes païens.
(2j Entretiens d'Evkcemunn. p. 2»»8.
'H V. IIu*ro, Lit 1er. et philo, mêlées, p. li.
doit encore plus de respect à la jeunesse qu'à la vieillesse. »
L'absence de toute mauvaise intention ne suffît pas pour empêcher un livre d'être malfaisant et pour rendre l'écrivain irresponsable du mal qu'il a fait. Il y a en littérature, comme en droit pénal, des délits d'homicides volontaires et des délits d'homicides par imprudence. Tuer un homme par négligence, par inobservation des règlements, c'est une faute que la loi punit à bon droit. L'absence d'intention criminelle n'exclut pas la responsabilité morale, ni même la responsabilité pénale. L'homme qui vit en société a le devoir de se préoccuper des conséquences de ses actes, et il commet une faute, s'il cause la mort d'un de ses concitoyens par sa négligence. J'ai eu à juger un propriétaire qui, pour conserver son vin, y ajouta une substance nuisible qui empoisonna ceux qui le burent; il n'avait pas eu l'intention de les tuer et cependant il fut condamné pour homicide involontaire. De même l'écrivain, qui môle à ses récils des sophismes qui faussent l'esprit et qui conduisent ses lecteurs au suicide, à l'adultère ou à un crime, commet une faute dont il est responsable. Lorsque le Disciple de M. Bourget commet un crime, qui est la conséquence logique de l'enseignement du maître, celui ci est moralement responsable du crime qu'il a fait commettre, et la mère du disciple a le droit de reprocher au maître sa culpabilité. Les romanciers ne sont pas toujours seuls responsables des conséquences de leurs écrits. Souvent les coupables ce sont les maîtres et les parents qui font lire, ou qui laissent lire aux jeunes gens des romans, qui n'ont pas été écrits pour eux. Lorsqu'un enfant se blesse avec un fusil, que ses parents lui laissent manier, ce n'est pas l'armurier qui est responsable de l'accident, ce sont les parents qui sont imprudents. La nourriture morale doit être appropriée à l'esprit, comme le doit être la nourriture physique à l'estomac. Tel aliment convient à l'estomac d'un adulte et ne
494 LE CRIME ET LR SUICIDK PASSIONNELS
convient pas à l'estomac d'un enfant. Vn verre de liqueur, qui facilite la digestion d'un homme fait, troublera celle d'un enfant. Le jeune homme supporte le vin, mais aux enfants il faut du lait.
Je me demande si des professeurs, entraînés par leur admiration pour le talent d'Ovide, de Tibulle, de Properce, ne sont pas quelquefois imprudents en s'exlasiant sans mesure, devant des jeunes gens, sur une poésie qui enseigne l'art d'aimer, de s'amuser, de boire, de courtiser toutes les femmes, môme les servantes, qui idéalise non seulement l'amour physique , mais encore l'amour unisexuel. Dans une étude sur Ovide, après avoir célébré les mérites de Y Art d'aimer, un critique littéraire s'écrie en s 'adressant aux jeunes gens : « Écoutez le maître et le suivez f. » J'ai entendu faire des cours à la Sorbonne, devant des jeunes filles, sur les Contes Ae La Fontaine et de Boccace. Non erat hic lotus. Les professeurs, qui sont cependant des hommes d'esprit, des membres de l'Institut, auraient du se rappeler ce passage de La Bruyère : « il y a parler bien, parler juste et parler à propos. » C'est pécher contre ce dernier genre que de traiter des sujets scabreux devant des jeunes filles, qui viennent chercher un enseignement à la Sorbonne ; elles ont mieux à faire que de lire les Contes de Boccace et de La Fontaine. J'ai vu fréquemment, dans des procès civils et criminels, que des jeunes femmes et des jeunes gens avaient été perdus par la lecture des poètes et des romanciers erotiques. Dans le procès de M. et M,nc S..., M' Belolaud lit connaître que la jeune femme avait été corrompue par la lecture de Y Art d'aimer d'Ovide et par Mademoiselle de Maupin, roman de Th. Gautier2. La lecture des romans et des poésies erotiques donne aux jeunes gens le goût de la débauche et cette précocité prépare le terrain soit pour le suicide, soit pour le crime passionnel.
(li Ktudc de J. Janin sur Ovide en tète de YArl d'aimer, p. 02. (2) Bataille. Causes criminelles de 1880, p. 85.
Les gamins de quinze à dix-huit ans. qui éprouvent de violents chagrins d'amour ou de jalousie, à l'âge où ils devraient faire des parties de barre, ne sont pas assez forts pour maîtriser la passion. S'ils ont conservé quelque retenue, n'étant pas capables de supporter leurs chagrins d'amour, ils se tuent. Si, au contraire, ils se laissent entraîner par leur amour pour des femmes indignes, ils voleront pour contenter leurs caprices et finiront par l'assassinat. C'était le cas, par exemple, du jeune Ducret, qui appartenait à une famille très honorable ; à treize ans, il commença à lire beaucoup de romans et de poésies erotiques ; il s'éprit d'une jeune fille et passa son temps à composer des poésies sentimentales; à dix-sept ans il partit pour Bruxelles, afin de revoir la jeune fille qu'il aimait. Expulsé, il revint à pied à Paris ; puis il retourna à Bruxelles afin de revoir la jeune fille; pour se procurer de l'argent il lit de la contrebande, mendia, vola son patron. Un nouvel amour pour une autre jeune fille s'empara de lui; n'étant pas aimé, il en éprouva un si violent chagrin qu'il tenta de s'empoisonner. Pour s'étourdir, il se livra à la débauche, fréquenta les bals publics, s'adonna à la boisson. Ayant perdu sa place, dans un moment d'ivresse, il étrangla une vieille femme pour la voler; pris de remords, il abandonna les valeurs et vint se livrer à la police. On trouva sur lui, copiée de sa main, la belle pièce de vers de V. Hugo sur la Conscience ; c'est cette poésie, qui semble lui avoir dicté sa dernière démarche, ses aveux spontanés, ses remords. Si les tribunaux ont à juger un nombre toujours croissant de jeunes voleurs et de jeunes assassins, c'est en partie à la précocité de la débauche qu'il faut l'attribuer. J'ai eu à juger pour excitation de mineurs à la débauche un jeune bachelier, qui tenait un bar, où il recevait les mineures ; il avait pour maîtresse une femme divorcée, fille d'un officier supérieur, qui avait été élevée à Saint- Denis.
WG LK CRIME Kï I.K SWGIUE PASSIONNELS
Si les professeurs, qui se préoccupent plus de la forme que du fond des écrivains, comprenaient mieux la nécessité de ne pas séparer la culture de l'esprit de l'éducation à donner à lïune des jeunes gens, ils leur épargneraient bien des sottises et à leurs parents bien des chagrins. Le moindre barbarisme des élèves les fait bondir. Qu'ils gardent la intime indignation contre les écarts de langage des écrivains, qui font de la littérature une excitation à la sensualité.
Les lectures erotiques amènent la précocité sexuelle. Or, au point de vue de la morale, comme au point de vue de la santé, il y a intérêt à retarder les manifestations de Tinslinct sexuel. La continence est une réserve de force. La précocité des passions détruit la force physique et la force morale ; elle diminue l'activité intellectuelle, affaiblit le sentiment de la famille, augmente Tégoïsme. Le jeune débauché, indifférent pour ses parents, insensible à l'honneur, peut devenir capable de toutes les indélicatesses, de toutes les bassesses, pour satisfaire ses passions.
La responsabilité du romancier ne fait pas disparaître non plus celle du lecteur. l..Tnc des règles les plus importantes de la vie momie est le choix des lectures ; elles doivent être appropriées à l'âge, au sexe, au tempérament et à l'éducation des lecteurs. Tel livre, qui sera inoffensif pour une personne, sera très dangereux pour une autre. Montesquieu, surprenant sa tille en train de lire les Lr/lres Persanes lui dit : «« Laissez cela, c'est un livre de ma jeunesse qui n'est pas fait pour la votre. » Les mêmes livres ne font pas la même impression sur tous les lecteurs. Les romans qui charment l'esprit d'un homme miir. sans le troubler, agiteront le muir dune jeune femme et troubleront sa raison. Le même roman passionné, qui sera iuoffensif pour deux époux d'un âge mur. qui leur sera même utile en réchauffant leur imagination engourdie, sera nuisible à un jeune homme, en jetant de l'huile
sur le feu de sçs passions. L'impression produite par les livres varie suivanl nos dispositions intérieures ; ils doivent donc être appropriées à ces dispositions. Le môme livre, qui fera du mal à tel moment, pourra faire du bien à tel autre. La lecture des romans produit encore des effets différents, suivant qu'elle est faite avec mesure, par un esprit occupé à des éludes sérieuses, qui n'y cherche qu'un délassement passager, ou suivant qu'elle devient la la nourriture habituelle des jeunes gens. La lecture habituelle des livres d'imagination, qui ne donnent que des émotions, des sensations, des impressions, n'apprend aux jeunes gens ni à penser, ni à agir. L'âge modifie encore l'influence des livres. Tel roman qui ennuie à l'âge mûr, enflamme l'imagination d'un jeune homme. En 1803, Napoléon I,r trouvait J.-J. Rousseau ennuyeux; dans sa jeunesse, la Nouvelle Heloïse lui avait tourné la tète. C'est après une lecture de J.-J. Rousseau qu'en mai 1806, à Valence, il prit la vie en dégoût et souhaita de mourir1. Werther paraissait très ennuyeux à La Harpe et à Geoffroy. Ce dernier écrivait en juin 1812 : « Il y a un roman, allemand, qui paraissait autrefois propre à faire tourner quelques jeunes cervelles... Mais il est si diffus, si chargé d'inutilités et de niaiseries, qu'il n'a plus aujourd'hui d'autres effets que de faire mourir non d'amour, mais d'ennui. » Or, on a vu par les exemples, que j'ai déjà cités au chapitre précédent que, pendant les années qui suivirent l'appréciation de Geoffroy, Werther continua à faire mourir des jeunes gens non d'ennui, mais d'amour et de désespoir.
C'est une faute pour un jeune homme et une jeune fille, dont la sensibilité et l'imagination sont plus développées que la raison, de ne chercher dans les lectures qu'un aliment à la sensibilité et à l'imagination. Mais que
(lj Chuquet. La Jeunesse de Napoléon, p. 15. Piioai.. — Crime et suicide pass. 32
penser des hommes politiques qui fondent des bibliothèques populaires, dans un intérêt électoral, et qui, pour attirer les lecteurs et gagner des électeurs, placent des romans licencieux à côté des livres de propagande politique? J'ai vu des jeunes gens, des jeunes filles de quinze à seize ans, venir chercher ces livres. Que penser aussi de ces bibliothèques municipales, où les influences politiques font entrer comme administrateurs des agents électoraux peu lettrés, qui emploient les fonds à Tachât de romans pornographiques et autorisent les collégiens à venir les lire?
Le public a aussi une part de responsabilité dans le dévergondage littéraire. S'il est léger, il suscite des écrivains légers. Les romanciers pornographiques, seraient moins nombreux, si le public ne les lisait pas, s'il leur préférait une littérature sérieuse. « Je pourrais écrire des choses sérieuses, dit Martial, mais je préfère celles qui amusent ; c'est ta faute, ami lecteur, toi qui lis et chantes mes vers dans toutes les rues de Rome. »