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ET PROUESSE VOLUNT ET DELECTARE POET.K

Les modernes, plus soucieux de l'indépendance de Tart, le séparent complètement de la morale. J'admets que le théâtre ne soit pas chargé d'enseigner la morale. Mais si on ne lui demande pas de moraliser, encore faut-il qu'il ne démoralise pas, qu'il n'excite pas les femmes à l'adultère, les hommes au mépris du mariage, les jeunes gens au dédain de l'autorité paternelle, les ouvriers à la haine de la société. S'il ne veut pas être une école dé bonnes mœurs et de sagesse, il faut au moins qu'il ne soit pas une école de mauvaises mœurs et de vice et que le divertissement, qui est son bul, ne soit pas contraire à la morale ; ce n'est pas être trop exigeant que de demander aux auteurs dramatiques du goûl, du tact, du bon sens et de la décence.

(1) Ilaciue avait songé à ramener la tragédie des anciens et à traiter lo sujet d'Alcestc.

Pkoal. — Crime et suicide pass. 38

n94 LE CRIME ET LE SUICIDE PASSIONNELS

Ils ne sont pas tonus de composer leurs pièces uniquement pour la jeunesse : c'est aux parents à choisir celles que les enfants peuvent voir sans danger. Mais la morale du théâtre ne doit pas être contraire à la morale de la société.

Ainsi que le dit La Bruyère : « Il semble que le roman et la comédie pourraient être aussi utiles qu'ils sont nuisibles. » Combien il serait facile aux auteurs dramatiques de rendre le spectacle bienfaisant, en montrant à la foule la prééminence de la volonté et de la conscience sur les passions. Quel bien immense pourraient faire les auteurs dramatiques, s'ils voulaient répondre à ce besoin d'honneur et d'élévation morale qu'éprouvent les hommes réunis! Les hommes rassemblés au théâtre onl. en effet, plus de délicatesse morale que pris individuellement; les vicieux s'y indignent contre le vice ; les plus criminels désirent voir la vertu récompensée et le vice puni. Il serait donc très facile aux auteurs de se trouver d'accord avec les sentiments des spectateurs, en dépeignant le vice avec des couleurs qui le rendent odieux. Us aiment mieux flatter les mauvais instincts de la foule, en rendant la vertu ennuyeuse et le vice aimable ; ils ne se contentent pas de faire plaindre la femme adultère, ils veulent la rendre sympathique, aux dépens du mari ; ils ne se bornent pas à. attirer la pitié sur les accusés de crimes passionnels, ils prétendent nous les faire admirer.

J'avoue que je ne suis point frappé de la beauté du crime passionnel. Je ne vois rien de bien intéressant dans la fureur d'un homme qui veut imposer son amour par la violence, dans la colore d'une femme qui veut se faire aimer à coups de revolver. Comment peut-on trouver poétique le geste d'un homme qui plante son couteau dans la poitrine d'une jeune fille, qui repousse son amour ou qui veut reprendre sa liberté ? « Je ne me lasse pas de la beauté des méchants, disait ^ielzche; je suis bien heureux de contempler les merveilles qu'élabore la chaude couvaison

«les soleils brûlants : tigres, palmiers et serpents à sonnettes. Parmi les hommes aussi, il y a de belles portées de fauves, de magnifiques couvées de reptiles. » Admirer un homme, parce qu'il sait bieu rugir et bien tuer, c'est le considérer comme un bel animal féroce, dont on admire la fureur, les fortes dents et les griffes redoutables. En se plaçant uniquement au point de vue naturaliste ou esthétique, il est permis d'admirer la rage du tigre et de la trouver plus pittoresque que la douceur du mouton. Mais, pour admirer les hommes et les femmes, il n'est pas superflu de se placer au point de vue social. Si les auteurs dramatiques et les critiques s'étaient placés à ce point de vue, ils n'auraient pas trouvé si adorables les furies qui se vengent. On ne fait pas une société avec des assassins, avec des Oreste et des Othello, avec des ïlermione et des Médée. Il est possible que mes habitudes judiciaires aient affaibli mon admiration pour les fauves. Mais je trouve qu'ils sont mieux à leur place dans une prison que dans la société.

La poésie du crime passionnel, si complaisamment décrite par les auteurs dramatiques, ne résiste pas d'ailleurs à la prose de la police correctionnelle, à l'analyse des sentiments du criminel, qui balbutie le plus souvent de misérables excuses. Sur les bancs de la cour d'assises, le crime perd son auréole ; il y est moins poétique qu'au théâtre.

A l'époque où le romantisme embellissait le crime, un poète vigoureux, trop délaissé aujourd'hui, Népomucène Leminier, s'était élevé contre celle orgie de crimes littéraires :

<« La poésie, institutrice

« Des dogmes, des lois et des mœurs,

« Au vil crime, à sou noir supplice

« N'accorde point de lâches pleurs.

« Elle doit, en fille des temples,

« N'exalter que les beaux exemples,

« Qui seuls touchent les nobles cœurs.

59ô LE CRIME ET LE SUICIDE PASSIONNELS

« Quelle contagion étrange « Nous pousse à rouler <lans la fange '< Les couronnes des doctes sœurs î...

« C'est propager les mœurs vandales c Qu'exhumer, des vieilles annales, « Les monstres jadis trop fameux. »

Dans une société, où le goût du spectacle est général, où le peuple fréquente plus les cafés que les églises et forme sa morale au théâtre, il n'est pas bon que la scène fasse concurrence à la cour d'assises et remplisse l'esprit du peuple d'images sanglantes. Il ne faut pas lui faire voir trop de crimes, arrêter sa pensée sur trop de choses laides. Taine a judicieusement fait observer que l'impression qu'on en garde est mauvaise, que « les héros véritables » de la littérature sont les personnages accomplis et que les œuvres les plus parfaites au point de vue de l'art sont les œuvres les plus bienfaisantes au point de vue moral. Lui. qui dans sa jeunesse s'était montré indifférent aux conséquences malfaisantes des doctrines, il était devenu, dans son âge mûr, instruit par l'expérience, très préoccupé du mal que la littérature pouvait faire et il plaçait comme La Bruyère, le critérium du mérite littéraire dans le degré de bienfaisance. Théophile Gautier lui-même a dit : « Ce qui est honnête est si dramatique et si grand ! C'est à la chose honnête, à l'émotion vertueuse qu'il nous faudra revenir tôt ou tard, si nous voulons faire verser de justes larmes. Vous avez beau chercher l'intérêt dramatique dans les cris, dans les larmes, dans les réhabilitations posthumes du vice..., un sentiment calme et pur l'emportera toujours sur les plus habiles violences... Touchez-la hardiment cette noble corde du cœur de l'homme, et soudain vous la reconnaîtrez impérissable, éternelle, à ses toutes-puissantes vibrations1. »

Sachant par l'expérience judiciaire que les monstres

(1) Th. Gautier. Histoire de la lit ter. dramatique, t. V, p. 264.

littéraires peuvent produire des monstres de cour d'assises, en éveillant de mauvais instincts chez les jeunes spectateurs, je souhaite que les auteurs dramatiques mettent un peu plus souvent sur la scène des personnages, qui ne commettent ni crime ni suicide. Si le mérite de l'auteur dramatique consiste à donner de fortes émotions, je comprends que d'Alembert ait comparé la tragédie à l'exécution d'un criminel. Dans ce cas, d'ailleurs, le poète est éclipsé par le bourreau, car la guillotine donne des émotions encore plus fortes que le bourreau. Mais l'art dramatique ne doit pas consister seulement à émouvoir les spectateurs. Aristote, en disant que la tragédie a pour but d'exciter la pitié et la terreur, a trop restreint son domaine.

Je ne méconnais pas l'utilité qu'il y a à exciter la pitié dans l'àme des spectateurs. L'histoire raconte plusieurs faits, qui prouvent que le théâtre à ce point de vue est une école d'humanité. Lorsque Athènes fut prise par Lysandre, les vainqueurs se demandèrent s'il ne fallait pas raser la ville. Pendant qu'ils délibéraient, un musicien fit entendre les vers, où Euripide raconte l'abaissement d'Electre réduite par Egysthe à la condition des esclaves. Cette peinture du malheur émut les vainqueurs, qui renoncèrent à leur projet de destruction de la ville. Plutarque raconte que le tyran cruel de Phères, voyant jouer une tragédie, se sentit attendri par le malheur des héros de la pièce et s'empressa de sortir pour ne pas laisser voir son émotion ; il songea à punir l'auteur, « parce qu'il l'avoit amolly comme du fer s'amollit au feu1 ». Mais la tragédie peut éveiller d'autres sentiments que la pitié et la terreur ; elle doit exciter l'admiration, le pardon des injures, l'amour de la patrie, le dévouement, le sentiment religieux. Les tragédies d'Eschyle remplissaient les âmes des Grecs de la fureur de Mars, suivant l'expression d'Aris-

[i) Plutarque. De la fortune ou vertu d'Alexandre.

topliane, elles leur apprirent à vaincre les Perses. Avec Corneille, le théâtre devint une école de volonté, d'héroïsme, de grandeur dYime, de patriotisme. C'est surtout aux pièces de Corneille qu'on peut appliquer ce jugement de Napoléon I,:r sur Hector, pièce de Luce de Lancival : « C'est une pièce de quartier général, on irait mieux à l'ennemi, après l'avoir entendue. >• Kn composant K.st/œr et Alhalie. Itacine a. lui aussi, agrandi le domaine de la tragédie. Malheureusement après Corneille et Itacinc. le théâtre a continué à chercher le succès plutôt dans l'émotion que dans l'élévation des sentiments et des idées, il a abouti au drame romantique et au mélodrame, où les adultères, les viols, les meurtres passionnels sont entassés pour émouvoir les spectateurs. Le théâtre ne doit pas se contenter de représenter des suicides et des crimes passionnels. Ce n'est pas sortir de la vérité que peindre des hommes qui surmontent leurs passions; ce sont les Ames les plus vulgaires qui y cèdent, il y en a d'autres plus nobles qui leur résistent. Le spectacle des vices passionnels apprend à mépriser la nature humaine, il fait trouver les défaillances toutes naturelles et par suite excusables. Au contraire, la vue d'un héros, qui résiste à lu passion, communique son énergie aux spectateurs et leur apprend à l'imiter.

La peinture de lu vie passionnelle sans idéal ne convient pas à la foule ; elle a besoin de trouver au théâtre autre chose que les passions, que les appétits de la vie ordinaire; on doit s'adresser à sa raison : il faut lui faire entendre un langage plus noble que celui qu'elle parle, des sentiments plus élevés que ceux quelle éprouve; on doit nourrir le peuple de pensées supérieures à celles qui lui sont habituelles. Les héros de l'histoire, les grands caractères, sont plus intéressants que le> personnages vulgaires, qui nous racontent des histoires d'alcove ou de cour d'assises. A. Dumas (ils, qui a écrit beaucoup de drames d'alcove, avait compris à la (in de sa vie la nécesssité d'un autre

théâtre. « Par la comédie, par la tragédie, par le drame... inaugurons donc le théâtre utile, au risque d'entendre crier les apùtres de l'art pour l'art. » Deslouches avait déjà dit la même chose : « Je crois que l'art dramatique n'est estimable qu'autant qu'il a pour but d'instruire en divertissant. J'ai toujours eu pour maxime incontestable que, quelque amusante que puisse être une comédie, c'est un ouvrage imparfait et même dangereux, si l'auteur ne s'y propose pas de corriger les mœurs, de décrier le vice, de mettre la vertu dans un si beau jour qu'elle s'attire l'estime et la vénération publique. »

Il n'est pas nécessaire qu'une pièce soit immorale. pour être littéraire. Il faut moins de talent pour faire une pièce avec des grivoiseries et des paradoxes, qu'avec des idées justes et le respect des convenances. Le théâtre et la morale sont si peu incompatibles, que les meilleures pièces de notre temps, comme de tous les temps, écrites par E. Augier. J.Saudcau, Ponsard, Sardou. Dumas, Coppée, de Donner. Rostand, Drieux, etc., sont des œuvres saines et fortes.

On demande surtout à l'auteur dramatique de ne pas transformer le mal en bien ou le bien en mal et de se rappeler que les sophismes font encore plus de mal que les passions. « Malheur à vous qui dites que le mal est bien et que le bien est mal, qui donnez aux ténèbres le nom de lumière et à la lumière le nom de ténèbres, qui faites passer pour doux ce qui est amer et pour amer ce qui est doux. » [huit'.. C'est pervertir le peuple que de dire que l'amour c'est la vertu, l'adultère la soumission à la loi naturelle, que l'homme a droit au bonheur et à la vengeance.

Quand la loi divine et la loi humaine disent à l'homme : w Tu ne tueras pas, » il n'est pas permis à un auteur dramatique de dire au mari d'une femme adultère : « Tue-la, » et de dire à une femme délaissée par son amant : « Tue-le. » Puisque la société est instituée, pour remplacer la vengeance individuelle par la justice, le théâtre assume une

lourde responsabilité, quand il propose de remplacer la justice par la vengeance. Fausser l'esprit des spectateurs, leur apprendre que l'amour est l'égal de la vertu, qu'il est beau dans ses fureurs et ses crimes, c'est déchaîner les passions, c'est préparer des attentats.

» C'est pervertir les spectatrices que leur donner toujours la représentation dlun amour féminin sensuel, qu'il est impossible de maîtriser. Ce n'est pas en leur enseignant Tirrésistibilité de l'amour qu'on peut leur apprendre la chasteté. Kn leur faisant croire que l'instinct sexuel ne peut être contenu, le théâtre naturaliste n'a même pas l'excuse d'abriter cette croyance à la fatalité passionnelle derrière une vérité scientifique, car il n'y a pas un Iraité sérieux de physiologie, qui affirme cette irresponsabilité de la passion1. La femme n'est pas seulement un organisme, une matrice, elle est surtout une Ame, elle a aussi une conscience et une volonté, qui l'arrachent à la fatalité.

Pour ramener le bon goût et le bon sens sur la scène, la volonté des auteurs dramatiques ne suffit pas ; il y faut encore la collaboration du public. Si le public cesse d'aimer les vices et les crimes passionnels, les directeurs de théâtre cesseront de lui en donner. Dans tous les cas, les spectateurs ne doivent point oublier que les héros de théàlre, ne sont point des modèles à imiter, maits des sujets à observer, que Koxane, Médée, Hermione. Phèdre ne sont pas plus des modèles pour les femmes, que Pyrrhus, Oreste, Othello ne sont des modèles pour les hommes.

1 ) Dans un livre réeentsur 17//.>7<//(7«\»,//<7 .Paris. F. Alran . M. Ici)' Feré, médecin à llicèlrc, écrit les lignes suivantes, qui méritent d'autant plus d'être remarquées qu'elles émanent d'un savant déterministe: « délivre a pour but de mettre en lumière la nécessité du contrôle et de la responsabilité dans l'activité sexuelle, tant au point de vue de l'hygiène, qu'au point île vue de la morale. » i/Vc/V/ce.i M. le l)1 Féré ajoute que « c'est au nom de la psychologie des bêtes soumises à la folie du rut périodique, et non pas au nom de la psychologie de l'homme civilisé, qu'on ailirmc l'irrésistibilité des impulsions sexuelles » ip. 30j. Animal par ses organes, l'homme est libre par son esprit. Les sophismes littéraires ne sont souvent que des erreurs scientifiques.

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