‹ Le crime et le suicide passionnelsChapitre 3 sur 34 · BÉRÉNICE · texte numérisé non relu

BÉRÉNICE

Si les poètes ont raison de représenter l'amour heureux sous les traits d'une belle et jeune femme, pleine de vie et de joie, les criminalistes peuvent représenter non moins fidèlement l'amour malheureux sous les traits d'une Parque tenant les ciseaux ou d'une Furie brandissant un poignard. En effet, on se noie par amour, on se pend par amour, on s'asphyxie par amour, on se brûle la cervelle par amour. On devient fou par amour, on meurt d'un chagrin d'amour. Et quand les amants malheureux ne se tuent pas, ne meurent pas de chagrin ou ne deviennent pas fous, il n'est pas rare de les voir tuer la personne aimée. Qui comptera les tasses de poison, les coups de poignard et les coups de revolver que l'amour a fait donner, les bols de vitriol qu'il a fait jeter, les nœuds coulants qu'il a formés ?

Ce n'est pas un recueil de crimes passionnels que je me propose de composer, c'est la psychologie de l'amoureux criminel, de la femme délaissée, de l'assassin par jalousie, du meurtrier par honneur, du suicidé par amour contrarié, que je veux écrire. Celle étude n'est que le résumé des observations que j'ai faites à l'audience ou dans mon cabinet de juge d'instruction et de procureur de la république, en interrogeant les accusés des crimes passionnels, en étudiant leur caractère, la cause de leurs égarements, en lisant les écrits que laissent les suicidés par amour ou que les assassins composent pour leur défense.

Le suicide et le crime passionnels soulèvent de nombreux problèmes de psychologie et de responsabilité. Que

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de questions fait naître l'étude des passions qui conduisent tant de milliers d'hommes et de femmes, de jeunes gens et de jeunes filles à la folie, au suicide et au crime !

D'où vient que ceux qui s'aiment se haïssent, que les amants deviennent l'un pour l'autre des ennemis implacables, qu'ils passent si rapidement de l'amour à la haine, des transports de la tendresse la plus exaltée aux fureurs de la colère la plus violente? Comment se fait-il qu'un sentiment si tendre devienne si .cruel et fasse commettre tant de meurtres, tant d'empoisonnements, tant de strangulations et d'horribles blessures? D'où vient la cruaufé de l'amour et la férocité de la jalousie? Pourquoi l'amant jaloux f rappe-t-il la femme qu'il adore ? Pourquoi perce-t-il de coups de poignards la poitrine sur laquelle il s'est reposé et défigure-t-il le visage qu'il vient de couvrir de baisers? Pourquoi la femme délaissée brùle-t-elle les yeux qui lui ont inspiré l'amour et perce-t-elle à coups de revolver le cœur dont elle était heureuse de sentir les battements sous sa main? Comment se fait-il que l'amour devienne si haineux, qu'il mette le couteau ou le revolver à la main des amants et des époux qui, après s'être juré une affection éternelle, s'égorgent au foyer familial et jusque dans le lit conjugal ? Pourquoi cette passion, qui peut faire des héros, fait-elle si souvent des biches et des assassins ?

Pourquoi enfin l'amour non partagé rend-il l'homme si malheureux, qu'il se donne la mort ? Doù vient que des amants, qui pourraient vivre ensemble, préfèrent mourir ensemble ?

Tels sont les principaux problèmes psychologiques, que je me propose d'étudier. Il me semble qu'il y a quelque utilité à rechercher pourquoi l'amour qui doit servir de fondement à la famille et à la société, devient si souvent une force malfaisante, destructrice de la famille et de la société.

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