IV PRÉFACE
J'espère aussi que celte étude du crime passionnel, qui s'impose au moraliste et au criminaliste, pourra intéresser le critique littéraire, qui se plaît à retrouver chez les grands poètes tragiques la peinture exacte des passions. Le but du théâtre étant le divertissement du spectateur par l'imitation de la vie et la représentation des passions, la peinture de l'amour, de ses égarements et de ses crimes est le principal objet du théâtre. Il y a peu de tragédies sans meurtre et sans suicide d'amour. Dans Andromaque par exemple, il y a un meurtre, celui de Pyrrhus, et deux suicides, ceux d'Oreste et d'Hermione. Dans Bajazet, il y a trois meurtres, ceux de Bajazet. deRoxane et d'Orcan et un suicide, celui d'Atalide. C'est « une tuerie ». La plupart des héros de théâtre sont des héros de cour d'assises. La littérature copie le crime passionnel, comme le crime passionnel copie la littérature. Pour savoir si la peinture littéraire du crime d'amour est fidèle, il n'est donc pas inutile de rapprocher les assassins amoureux du théâtre des assassins amoureux que juge la cour d'assises. En faisant la psychologie de la femme délaissée et vindicative, de l'amant jaloux qui tue, je me propose de rechercher si mes observations judiciaires concordent avec le caractère d'Hermione, de Roxane, de Phèdre, de Médée. de Cléopâtre, d'Oreste, de Pyrrhus, de Mithridate.
On a prétendu que nous n'avons pas à chercher la vérité psychologique dans la poésie dramatique : « N'apprendrons-nous jamais, écrit M. Stapfer, philistins que nous sommes, professeurs de morale et d'histoire, à goûter la poésie à l'état pur, dans son absurdité complète et sans mélange * ?» Le critique admire la poésie que Corneille a mise dans la composition du rôle de Cléopâtre, tout en trouvant que le caractère est faux, qu'il n'y a pas ombre de vérité humaine dans ce rôle. Je suis convaincu, au con-
(1) Stapfer. Shakespeare et tes Tragiques yrecs,p. 312, ouvrage couronné par l'Académie française.
PREFACR
traire, que la principale beauté du théâtre de Corneille et de Racine est dans la vérité psychologique des caractères. . Dans le cours de cette étude, j'aurai souvent l'occasion de montrer que la psychologie de Corneille est aussi fine que celle de Racine. Corneille n'est pas seulement un politique et un philosophe, c'est un psychologue des plus pénétrants. On ne lui accorde pas toute l'admiration qui lui est due, quand on se contente d'admirer la force de sa pensée et l'éclat de ses vers et qu'on se plaint de la froideur de ses peintures de l'amour. Corneille, qui avait l'âme héroïque, avait aussi le cœur le plus tendre, et cette tendresse il Ta mise dans ses tragédies : « Quelle plus grande tendresse. dit un bon juge, La Bruyère, que celle qui est répandue dans le Ciel, dans Polyeucte et dans les Horaces! » C'est à tort, selon moi, que les critiques littéraires et notamment M. Larroumet ont attribué exclusivement à Racine la peinture de l'amour passionné ; on la trouve aussi dans Corneille aussi précise, aussi fidèle, avec une analyse plus pénétrante peut-être. Racine n'est pas toujours aussi doux et tendre qu'on le croit et Corneille est plus tendre et passionné qu'on ne l'écrit. Il a fait un mariage d'amour, alors que Racine n'a fait qu'un mariage de raison; lui, le poète de la raison et de l'héroïsme, il a été moins raisonnable que Racine et n'a pas su se défendre de nouvelles passions à un âge avancé; il eut toujours « la tête renversée par l'amour ». Je montrerai par de nombreux exemples empruntés aux pièces peu connues de Corneille, que toutes les nuances, toutes les délicatesses, toutes les subtilités de la passion ont été décrites par Corneille avec une vérité, une précision admirables, que Racine n'a pas dépassées. Les cris d'amour, de colère et de vengeance que Corneille et Racine prêtent à leurs personnages, ne sont pas des mots d'auteurs, mais des cris « nature » ; ils sont si vrais, que je les ai souvent retrouvés dans la bouche des accusés de crimes passionnels. Par les rapprochements que j'établirai
VI PRKFACE
entre les drames littéraires et les drames judiciaires, on verra une fois de plus que la principale qualité du génie est la vérité psychologique. Après tous les commentaires qui ont été donnés sur le théâtre de Corneille et de Racine, j'ose espérer que ce commentaire par la cour d'assises ne manquera pas d'intérêt. On verra que la nature inspire à l'amant désespéré ou jaloux, h la femme délaissée, au mari outragé, qui n'ont aucune culture intellectuelle, des cris de passion, qui ont une étonnante ressemblance avec ceux d'Hermione, deMédée, de Roxane, de Phèdre, d'Oreste et d'Othello. Leurs cris de douleur et d'amour ont une forme plus simple, moins élégante, mais souvent aussi une expression plus saisissante et plus tragique, parée qu'ils ne sont pas noyés, comme dans les drames et les romans, dans des développements de rhétorique. J'en citerai de nombreux exemples qui montreront combien manque de justesse la critiqué adressée par Schlegel à Racine, quand il écrit : « La muse de Racine était la galanterie ; il n'a écrit la plupart de ses tragédies que pour y peindre des femmes aimables et surtout des femmes tendres. » La muse de Racine était l'amour, qui est toujours le même au fond chez les petits comme chez les grands ; ses héroïnes ne sont pas toujours des femmes aimables et tendres comme Bérénice, Aricie ; il y en a de violentes et de passionnées, en proie à toutes les fureurs de l'amour et de la jalousie, comme Hermione, Roxane, Phèdre.
Mais, à côté de la tragédie de Corneille et de Racine, qui est une école de psychologie, il y a une littérature sentimentale et sensuelle, qui, glorifiant la passion, le suicide et le crime passionnels, est une école de sensualité, de suicide et de crime passionnels. Je me propose de préciser sa responsabilité par le récit des suicides et des crimes littéraires, romantiques et naturalistes qu'elle a déterminés.