CHAPITRE PHEMIER
« Ariane ma sœur, de quel aiuour blessée
a Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée? »>
On voit rarement des enfanls mourir Je chagrin, se lucr de désespoir ou devenir fous à la mort de leurs parents, que personne cependant ne pourra remplacer. La douleur causée par la mort des enfants et des époux ne détermine aussi qu'un petit nombre de suicides et de cas de folie. En 1890, par exemple, il n'y a eu, en France, que 67 suicides déterminés par la perte d'enfants, de conjoints et d'ascendants. Le nombre des suicides causés par l'amour contrarié et la jalousie est bien autrement considérable; il est de 500 environ par an.
A ce chiffre de morts volontaires, il faut ajouter un nombre important de morts lentes et de cas de folie produits par des chagrins d'amour. À la suite d'un amour non partagé pour une femme qu'ils ne connaissent que depuis peu de temps, qu'ils auraient peut-être bientôt haïe, s'ils l'avaient épousée, qu'en tout cas ils pouvaient remplacer, on voit des amants malheureux tomber dans un étal de langueur, de dépression, qui compromet leur santé et leur raison. Leur physionomie exprime la tristesse, un profond abattement ; leurs regards, indifférents à ce qui les entoure, Proal. — Crime et suicide pass. i
sont fixes, tournés vers le ciel ou abaissés sur la terre ; ils parlent peu, mangent peu, et dorment moins encore. Cet état Je prostration, qui produit un ralentissement de la nutrition, les conduit à l'amaigrissement. Amnon, fils de David, dit la Bible, conçut une passion si violente pour sa belle-sœur Thamar. « que cet amour le rendit malade » : il ne mangeait plus, il maigrissait. Cel abattement, Racine le décrit dans Phèdre, qui ne prend plus ni sommeil, ni nourriture, cherche les ténèbres et l'isolement pour pleurer plus à son aise :
Je ne me soutiens plus, mes forces m'abandonnent,
dit-elle. Sa nourrice qui l'observe constate avec effroi quelle meurt dans ses bras d'un mal qu'elle lui cache et qui est le mal d'amour; car ce mal, dont on aime à rire, peut cependant faire mourir. Le chagriu d'amour est, en effet, quelquefois mortel, surtout pour la jeune fille. Lorsque des parents qui remarquent sa profonde tristesse, lui en demandent la cause, elle répond « qu'elle a un chagrin mortel ». Cette épithète n'est point une métaphore ; c'est l'expression exacte de ce qu'elle sent, elle comprend que le chagrin qui la ronge la conduit pas à pas à la mort. Tous les chagrins peuvent tuer, mais surtout les chagrins d'amour. L'amour n'est donc pas un jeu ; on ne badine pas avec lui.
Ce n'est pas seulement l'amour sensuel, tel que Phèdre l'éprouve, qui produit cet abattement. L'amour le plus pur, s'il est sans espoir de retour, ou contrarié par les parents, peut produire le moine désespoir chez la jeune fille la plus chaste. Beaucoup de maladies de langueur, suivies de mort, n'ont pas d'autre origine qu'un amour malheureux. Dans sa notice sur Millevoye, de Pongerville raconte que le poète demanda en mariage une jeune parente, dont il élait très épris et dont il était aimé. Le père repoussa sa demande, malgré les supplications de sa fille, ne voulant pas la marier à un poète sans fortune. Le cœur de la jeune
LK St'ICIDR PASSIONNKL :i
fille se brisa de douleur; elle languit el mourut. Celte morl, qui accabla de chagrin Millevoye. fut la première cause de sa mélancolie. Alfred de Musset, qui avait une nature féminine, a bien compris celle influence du chagrin sur le cœur delà jeune fille :
<■ Savcz-vous ce que c'est qu'un cœur tic jeune fille ?
c Ce qu'il faut pour briser ce fragile roseau,
« Qui ploie et qui se couche au plus léger fardeau ? »
Plus l'àme est pure et tendre, plus le désespoir est à craindre chez la jeune fille, lorsqu'elle est délaissée par son fiancé ou que ses parents s'opposent à son union avec lui. Frappée au cœur, elle reste étourdie, atterrée, anéantie par la douleur; tout son être, qui a besoin d'aimer et d'être aimé, est brisé. Si, à la place de l'homme adoré que dans sa candeur et ses illusions elle avait paré des plus séduisantes qualités, elle voit surgir un homme au cœur dur et sec, qui l'abandonne, le coup est si rude, qu'il peut lui enlever la vie ou la raison ; elle meurt d'amour et de chagrin, comme Ariane.
Le jeune homme, dont l'amour est contrarié ou non partagé, éprouve la même souffrance: il devient sombre, pensif, taciturne; il n'a plus son air habituel. Une mère racontait qu'après avoir passé la soirée avec son fils chez des amis elle le vit en sortant si triste, si préoccupé, qu'elle le suivit en tremblant, craignant un malheur; tout à coup, son fils, après l'avoir embrassée, la repoussa en lui disant : « Adieu, mère, laisse-moi », et sortant un pistolet de sa poche, il se tira un coup qui le tua.
Absorbé dans ses pensées, l'amant malheureux perd le goût du travail : s'il est ouvrier, il néglige 3011 métier ; s'il a l'esprit cultivé, il perd le goût de l'étude. Les poètes ces fidèles observateurs de la nature humaine, ont noté ce trait de caractère. Dans l'idylle des Moissonneurs de Théocrite, un berger dit à son ami : « Qu'as-tu donc? tu ne
sais plus faire un sillon, comme tu savais autrefois ; tu ne sais plus faucher le blé. » L'autre lui répondit : « Je n'ai plus môme le courage d'ensemencer le champ qui est devant ma porte. » — La même observation est faite par Virgile dans les Eglogues et dans Y Enéide : « Ah ! Corydon, malheureux Corydon, quel délire s'est emparé de toi ! Ta vigne demeure à demi taillée sur ces ormes couverts de feuilles. Que ne vas-tu travailler ? » (Eglogue IL) — Didon ne dort plus, ne s'occupe plus de ses travaux habituels, quand elle voit qu'Enée songe à l'abandonner ; elle néglige la surveillance de son armée, la construction de ses palais. — Werther fait sur lui-même la même observation : « C'est une fatalité, Guillaume, toute mon activité a dégénéré en une indolence inquiète. Je ne saurais rester oisif et il m'est impossible de rien faire. » [Lettre XXXVIII.) Après sa rupture avec G. Sand, Alfred de Musset veut se remettre au travail, mais il n'en a plus la force ; il ne peut plus penser qu'à l'inlidèle, dont l'image est gravée dans son souvenir, dans sa chair, dans son àme; ne pouvant plus travailler, il s'abandonne à sa douleur, il se mange le cœur; il regarde le sang couler de sa blessure, il ne se nourrit que de pensées amères, de souvenirs doux et cruels, il meurt d'amour ; il devient indifférent à la vie. à la gloire, il laisse éteindre son génie. J'emprunte à quelques procédures criminelles des observations de même nature. Un père, dont la fille âgée de . seize ans, avait quitté la maison pour suivre un jeune homme, que ses parents refusaient de lui donner, disait à l'instruction : « Ma fille n'avait plus la tète à son ouvrage ; elle est bonne ouvrière et cependant elle était obligée de recommencer son travail. » — Un patron disait de son ouvrier qui finit par se suicider : « Il ne pouvait plus travailler. Le voyant pensif, soucieux, je fus frappé de son air sombre et je lui demandai à quoi il pensait; il me répondit : « Je pense à elle. » J'ai observé le cas d'un jeune amoureux qui, ne
pouvant plus travailler par suite de l'idée fixe qui le paralysait, se vit refuser la jeune fille qu'il avait demandée en mariage : les parents de la jeune fille le prirent pour un paresseux incorrigible et le congédièrent, alors que son seul tort était d'être trop amoureux. De désespoir il se suicida. — v Je ne puis plus travailler, écrit un autre ouvrier qui avait des chagrins d'amour, j'ai la tète à moitié folle ; il me faut quitter mon travail. » — Une jeune ouvrière, qui s'est suicidée dernièrement à Marseille avec un jeune homme qu'elle voulait épouser, parce que la mère de celui-ci s'opposait à son mariage, avait frappé ses compagnes par son air rêveur, distrait, concentré. L'une de ses amies me disait d'elle : « Elle était absorbée dans ses pensées ; si on lui parlait, elle faisait effort pour répondre et semblait sortir d'un rêve ; quand elle trouvait dans un journal le récit d'un suicide de jeune fille, elle s'écriait : « Celle-là est heureuse ! » La mort n'effraie plus la jeune fille qui souffre d'un amour contrarié ou non partagé ; oc dirait môme qu'elle l'attire.
L'amour en effet désire la mort, quand il ne peut satisfaire son besoin d'union, de fusion complète, de vie commune. Je lis dans une lettre d'adieux écrite à son père par un étudiant, désespéré de l'infidélité de sa maîtresse, que la mort l'attirait, l'appelait, qu'elle avait pour lui un attrait invincible. Corneille a fait celte observation :
« L'amour au désespoir ne peut craindre la mort ;
« Dans un pareil naufrage, elle ouvre un heureux port * » .
Cette souffrance de l'amour malheureux vient d'un impérieux besoin d'union qui n'est pas satisfait. L'amour est nnitif de sa nature, dit saint Thomas : il tend à l'union la plus étroite, il veut la possession la plus complète, la plus durable, une union éternelle. Les amants ne veulent faire
(I) La Toison d'Or, acte III, scène V.
0 LR CRIME ET LE Sl'ICIDE PASSIONNELS
qu'un ; lui voudrait être elle, elle voudrait être lui. « L'aimé est dans l'aimant dit encore saint Thomas, et l'aimant est dans l'aimé. Le corps, le cœur et lame de chacun d'eux éprouvent le besoin de s'absorber et de se fondre dans le corps, le cœur et lame de l'autre. » Personne n'a décrit avec plus de vérité et de hardiesse que Bossuet ce besoin d'union : « Dans le transport de l'amour humain, dit-il, qui ne se sait qu'on se mange, qu'on se dévore, qu'on voudrait s'incorporer en toutes manières, et, comme disait ce poète1, enlever jusqu'avec les dents ce qu'on aime, pour lo posséder, pour s'en nourrir, pour s'y unir, pour en vivre2. » Lorsque ce besoin d'union n'est pas salisfait, les amants se sentent incomplets, ils souffrent de la séparation.
« Séparer les amants, c'est déjà les punir, » a dit Corneille. Platon a expliqué cette souffrance de l'amour séparé de l'objet aimé par un mythe, qui renferme un grand sens psychologique. Il dit que l'homme avait d'abord été créé androgyne, c'est-à-dire réunissant en lui les deux sexes qui plus lard furent séparés, et que chaque moitié cherche à reconquérir l'autre moitié dont elle est séparée. L'amour est la poursuite de la partie de nous-mème qui nous manque. L'homme est heureux s'il trouve sa moitié, malheureux s'il ne la trouve pas ou s'il ne peut s'unir à elle; tant qu'il ne la rencontre pas ou qu'il ne la possède pas, il est incomplet ; partant il souffre jusqu'à ce qu'il se soit complété.
« L'homme, dit Pascal, est quelque chose d'imparfait, il
(1) Ce poète, c'est Lucrèce. V. 1072-1081.
(2) Méditation sur UEvamjile. Discours de X.-S. pendant la cène, première partie, XXIVe jour. — Ce besoin d'union esl vrai pour l'amour divin comme pour l'amour humain: - On peut dire, écrit encore Bossuet, que le divin époux, voyant l'âme toute éprise de son amour se communique à elle, se présente à elle, l'embrasse, l'attire au dedans de lui-même... On peut dire avec saint Bernard que cet embrassement. ce baiser, cette louche, cette union n'est point dans l'imagination, ni dans le sens, mais dans la partie la plus spirituelle de notre être. - {Sur l'union de J.-C. avec son Efflise.)
faut qu'il trouve un second pour être heureux. » C'est en ce sens que la Bible dit qu'il n'est pas bon que l'homme soit seul. Le peuple exprime la môme pensée philosophique que Platon, quand il appelle la femme « la moitié de l'homme ». J'ai trouvé la môme expression dans des écrits d'amants malheureux qui se sont donné la mort, de désespoir. « La vie m'est insupportable, écrivait l'un d'eux, parce que je suis privé de la moitié de moi-môme. » Les deux moitiés séparées aspirent à ne faire qu'un tout. Ne faire qu'un, c'est le désir des amants. Si on leur demandait : « Ce que vous voulez, n'est-ce pas d'être si bien unis, que vous ne puissiez vous quitter, n'est-ce pas de ne faire qu'un? » ils répondraient : « Oui. » (Platon, Le Banquet.)
Ce qui caractérise l'état psychologique de l'amant, c'est celle idée fixe ; il ne songe qu'à une personne, dont il désire la possession ; il ne voit quelle ; il parle peu. pour penser à elle ; s'il parle, c'est d'elle ; elle est l'objet unique de ses pensées. Le rétrécissement intellectuel que produit l'amour amène le grossissement énorme de l'objet aimé.
Corneille a très exactement observé ce caractère de l'amour, qui devient une idée fixe, une obsession. Pulchérie, expliquant son amour, dit à Justin :
« Léon seul est ma joie, il est mon seul désir,"
« Je n'en puis choisir d'autre et n'ose le choisir;
« Depuis trois ans unie à cette chère idée,
« J'en ai l'âme à toute heure, en tous lieux obsédée » *.
Devenu amoureux de la Duparc à un âge avancé, Corneille observe sur lui-môme cette obsession et cherche à
« Puissé-je, malgré vous, y penser un peu moins, « M'échapper quelque jour vers quelques autres soins, « Trouver quelque plaisir ailleurs qu'en votre idée, « En voir toute mon àme un peu moins obsédée. •>
(I) Acte III, scène II.
On a beau faire admirer à un amant la beauté d'une autre personne, en lui disant :
« Comparez-lui l'objet dont vous êtes blessé,
« Comparez-en l'esprit, la façon, l'entretien,
« Et lors vous trouverez qu'un autre la vaut bien l ! »
Il lui est impossible d'examiner les autres femmes, de les comparer avec celle qu'il aime. Le jour où son esprit retrouvera assez de liberté pour faire cette comparaison, l'amour sera près de finir. Mais tant qu'il dure, il ne peut arrêter sa pensée que sur l'objet aimé.
Un jeune homme, à qui un projet de mariage était proposé, pour faire diversion à un amour malheureux, répondait : « J'estime beaucoup la jeune fille que vous me proposez, mais je ne pourrai jamais l'aimer; Vautre est toujours devant mes yeux, j'en suis malade. » — Charlotte a beau dire à Werther : « N'y aurait-il donc dans le monde entier aucune femme qui pût remplir les vœux de votre cœur? » Werther lui répond qu'il n'y a pas pour lui dans le monde entier d'autre femme que Charlotte. — Je lis dans un procès-verbal de suicide, que des amis, pour consoler un camarade malheureux en amour, lui disaient : « Ne pense plus à elle ; il y a d'autres jolies jeunes filles à Marseille. » — « Non, répondit l'amant malheureux, il n'y a à Marseille qu'une seule jeune fille que je puisse aimer, les autres me sont indifférentes. »
L'amant malheureux repousse les consolations, il s'enfonce dans sa douleur, il ne veut pas guérir; il recherche la solitude pour concentrer sa pensée sur l'objet aimé ; il retrouve son image dans son esprit et se complaît dans celte contemplation qui ne fait qu'accroître son amour, ou bien il porte dans la solitude le portrait de la personne aimée et le tient constamment sous ses yeux, pour les repaître de celte image.
(I) Corneille, La veuve, acte II, scène II.
On essaye souvent, et avec raison, de faire voyager le jeune malade, pour le distraire et l'arracher à son idée fixe: ce moyen réussit quelquefois1. Mais le plus souvent, le malade qui aime son mal refuse le remède, il ne veut pas s'éloigner, il ne désire pas guérir. Un jeune homme qui avait des chagrins d amour répondait à ses amis, qui rengageaient à faire comme Télémaque dans l'île de Calvpso et à s'éloigner : « Non, il m'est impossible de m'éloigner d'elle ; c'est plus fort que moi. »
L'éloignement ne réussit pas toujours à chasser le souvenir qui obsède l'amant malheureux; loin d'amener l'oubli, l'absence peut rendre plus violent le désir de la possession par les souffrances de la séparation, par les larmes qu'elle fait verser. J'ai vu des victimes de cette obsession revenir, après un long voyage, sans être guéries, se suicider ou tuer la personne aimée qui les repoussait. Chaque année on voit arriver au régiment de jeunes soldats le cœur gros, parce qu'ils ont laissé au village une jeune fille qu'ils aiment. L'éloignement ne calme pas toujours leur chagrin ; quelques-uns deviennent sombres, taciturnes, se tiennent à l'écart de leurs camarades ; quelque temps après, on les trouve pendus, ou noyés, ou tués d'un coup de pistolet. Le chagrin d amour peut survivre à 1 eloignement pendant un grand nombre d'années, pendant toute la vie même. Une jeune fille ûgée de vingt-deux ans, qui aurait désiré épouser son cousin qu'elle aimait, ayant été mariée à un autre par ses parents, resta plongée toule sa vie dans un si profond désespoir que, devenue veuve, elle ne put se consoler et finit par s'asphyxier en disant : « Je veux mouçjr ; je veux mourir. » (Janvier 1897.) C'est à tort que l'on dit que le temps guérit toules les douleurs ; il y a des douleurs que le
M) Dans sa notice sur Déranger, Paul ttoiteau raconte que ce moyen réussit au poète qui. voulant se guérir d'un amour violent qui l'avait atteint à un âge mûr, avait compris avec son grand bon sens que le meilleur remède était l'éloignement, parce que la présence de la personne aimée augmente la force de l'amour.
temps ne guérit pas. Les chagrins d'amour sont d'autant plus difficiles à supporter pour les jeunes gens, que ceux-ci ne sont pas encore habitués à souffrir et qu'ils ne connaissent pas les grandes douleurs de la vie.
Les amants ont eux-mêmes conscience de leur état psychologique, caractérisé par l'idée fixe. Un jeune accusé, qui avait tué sa fiancée, parce qu'elle avait rompu ses engagements, disait à l'instruction : « Elle ma rendu comme fou : je ne puis pas dire cependant que je le sois, mais j'avais Vidée fixe que celte jeune fille devint ma femme, je ne pouvais pas me l'ôter de l'esprit. Bien des personnes m'ont engagé à l'oublier, à m'oter celte pensée de la tète, mais je le pouvais pas. » — Dans une autre affaire, l'ami d'un meurtrier par amour disait de môme : « Son projet de mariage était devenu chez lui une idée fixe ; il contait son amour à qui voulait l'entendre. C'est sous l'influence de cette idée fixe, qui parait avoir altéré dans une certaine mesure ses facultés, qu'il a du commettre, selon moi, sa tentative d'homicide. »
Dans quelques cas. les parents sont si effrayés du changement qui s'est produit dans le caractère de leur enfant, à la suite d'un amour contrarié, qu'ils le croient malade (il l'est effectivement), et qu'ils font appeler le médecin. Dans une affaire de meurtre commis par un jeune homme sur sa fiancée, qui avait rompu un projet de mariage, l'instruction révéla que l'accusé, en proie à un violent désespoir, se frappait la tôle en disant : « Il y a là une idée qui me travaille, ma maladie est là. » Obsédé par l'image delà jeune fille, il ne pouvait ni dormir la nuit, ni travailler le jour1 ; il se levait la nuit, se promenait, se recouchait, se relevait, ne pouvant jamais trouver le repos, il se plaignait de maux de lùte. Mandé par ses parents, le médecin constata qu'il avait le cerveau congestionné; il eut le pressen-
(I; Platon a observé ce tourment de l'amour malheureux: « 11 ne peut dormir la nuit, ni rester en place pendant le jour. - (Phèdre.)
timent que le jeune homme finirait mal. En effet, il finit par luer la jeune fille. Lorsqu'un amoureux désespéré est dans cet état de prostration suivie de surexcitation, tout est possible; il peut, suivant son caractère ou les circonstances, ou se tuer ou tuer, ou tuer et se tuer. On entend quelquefois les désespérés amoureux s'écrier : a II faut que cela finisse ! » Ils sentent eux-mêmes que cet état de surexcitation ne peut durer. Les amis, les voisins, comprennent qu'il y a un malheur dans l'air, et en effet cela finit souvent par le suicide ou par le meurtre ou môme par les deux à la fois, ou bien encore par la folie.
Il y a encore dans le peuple des gens simples qui croient que le mal d'amour est produit par un sortilège. Il y a quelques années, la cour d'assises des Bouches-<lu- Khône a jugé un accusé, qui avait tué une jeune fille. parce que, disait-il, elle l'avait rendu malade en lui enlevant le sommeil, l'appétit et le goût du travail; j'ai eu le dossier de la procédure entre les mains. Ce malheureux jeune homme a été condamné à quinze ans de travaux forcés! — J'ai vu aussi des mères accuser les séducteurs de leurs filles de les avoir rendues folles d'amour par des moyens magiques; elles les croyaient « ensorcelées ». Le père de Desdemona ne peut, lui aussi, s'expliquer que par des moyens magiques l'amour que sa fille, jeune, belle, timide, dédaigneuse et riche, éprouve pour Othello, Agé, pauvre, d'une autre race, « noir comme suie » ; il ne peut comprendre qu'elle ait abandonné la maison paternelle pour suivre ce séducteur, en apparence si peu séduisant; il lui demande s'il ne l'a pas ensorcelée, s'il n'a pas employé des drogues et des pouvoirs magiques.
Même quand il n'est pas une maladie, l'amour est une passion essentiellement exclusive, ubsorbante. M. Maillet pense que l'ambition présente un caractère encore plus exclusif. Je ne partage pas son avis. Sans doute, l'ambition est absorbante, mais elle ne l'est pas au même degré que l'amour : « Les
pensées de mon péché m'absorbent tant, disait David, que mon œil ne peut voir autre chose l ». L'homme violemment épris ne pense qu'à une chose :
« Aimer est tout son but, aimer est tout son bien 2. »
Dominés par leur idée fixe, des hommes intelligents deviennent stupides; ils n'ont plus qu'une pensée, ils ne songent qu'à leur amour, ils rapportent tout à lui, ils sont indifférents à tout le reste, à la fortune, aux plaisirs de la société, de l'orgueil, de l'ambition :
« Son arc, ses javelots, son char, tout l'importune. »
Ils n'aiment que la solitude, parce qu'ils peuvent y songer sans distraction à l'objet de leur pensée; ils ne pensent qu'à la personne dont ils sont épris, ils recherchent toutes les occasions de la voir, de la rencontrer. Les jeunes filles, qui sont poursuivies par des amoureux, déclarent qu'elles ne peuvent faire un pas sans les trouver sur leur chemin. Cette obstination, ces obsessions durent quelquefois pendant plusieurs années ; toujours éconduits, ils reviennent toujours à la charge, sans jamais se lasser, n'ayant en tète que leur amour. Un ouvrier de Marseille qui avait demandé en mariage la fille d'un marin et n'avait pu l'obtenir, se fait condamner pour violences graves, la nuit, à cinq ans de Iravaux forcés. Après avoir subi sa peine à Nouméa, il revient à Marseille au bout de cinq ans, violemment épris comme au moment de son départ ; il se met à la recherche de la jeune fille; il la retrouve vivant en concubinage avec un autre ouvrier et la tue parce qu'elle le repoussait.
(1) Massillon a fait une pénétrante analyse de cet état d'esprit quand il a dit de l'amour : * C'est le caractère de cette passion de remplir le cœur tout entier... Ou ne peut plus s'occuper (pie d'elle : on est possédé, enivré, on la retrouve partout ; tout eifcrelrace les funestes images, tout en réveille les injustes désirs ; le monde, la solitude, la présence, l'éioignement, les objets les plus indifférents, les occupations les plus sérieuses, le temple saint lui-même, les autels sacrés, les mystères terribles en rappellent le souvenir. * (Sermon sur l'Enfant prodiyue.)
(2) Corneille, Andromède, acte I, scène IV.
L'amant malheureux néglige ses affaires, ses amis et même ses parents :
« El quand on aime bien et qu'on voit ce qu'on aime, « Peut-on songer à des parents ! *? »
Pascal, ce profond observateur des passions de l'amour, avait fait aussi cette remarque : « Je suis de l'avis de celui qui disait que dans l'amour on oubliait sa fortune, ses parents, ses amis... Ce qui fait que Ton va si loin dans l'amour, c'est que l'on ne songe pas que l'on a besoin d'autre chose que de ce que l'on aime; l'esprit est plein, il n'y a pas de place pour le souci ni pour l'inquiétude. »
Si l'amour peut faire oublier les parents par lesenfanls, il fait aussi quelquefois oublier les enfants par les parents. Des pères laissent maltraiter leurs enfants d'un premier lit parleur seconde femme ou par leur maîtresse; l'amour paternel est chez eux étouffé par la passion pour la femme dont ils sont épris. Je lis dans une lettre écrite par un ouvrier menuisier qui s'était remarié, et adressée à sa seconde femme, les lignes suivantes : « Celui qui meurt pour toi et qui t'aime plus que la vie, car je l'aurais sacrifié ma fille ».
C'est la concentration de la pensée sur un seul objet qui fait si grand le bonheur de l'amour partagé et si poignante la souffrance de l'amour malheureux. L'imagination absorbée par un seul objet se représente avec une énorme exagération la félicité et le malheur résultant de la possession ou de la perte de l'objet aimé. L'amant heureux se demande comment il a pu vivre, quand il ne connaissait pas encore la personne aimée ; il lui semble qu'il ne pourrait plus vivre sans elle :
« Hors de votre présence, il doute s'il peut vivre. »
Et, en effet, quelquefois l'amant est si malheureux de la perle de la personne aimée qu'il en meurt. Dans les lettres des amants malheureux qui se suicident, on trouve souvent
(1) Psyché y acte IV, scène III.
cette pensée : « La vie sans vous est insupportable. Je préfère la mort. »
C'est cette concentration de la pensée sur un seul objet, qui explique encore l'empire que la femme aimée exerce sur l'homme qui en est épris.
Il y a beaucoup d'illusion dans le bonheur et le malheur de l'amour, qui exalte les qualités de l'objet aimé et lui prête des perfections chimériques. L'amant est persuadé qu'il n'y a pas de femme plus jolie, plus gracieuse, plus aimable que celle qu'il aime, et souvent cette femme est laide. Les procès- verbaux de suicides que j'ai consultés contiennent assez souvent, avec les lettres écrites par le désespéré, la photographie de la femme pour laquelle il s'est tué. Or cette femme n'est pas souvent d'une beauté remarquable. Ce ne sont pas toujours de beaux yeux noirs ou bleus, des nez bien faits, des visages réguliers qui troublent les têtes et enflamment les cœurs. La femme qui aime, de son côté, est non moins convaincue de la supériorité de son amant. On connaît les célèbres passages de Lucrèce, d'Horace et de Molière sur l'aveuglement de la passion, qui prête à l'objet aimé des qualités imaginaires et transforme les défauts en qualités. « La passion met un voile aux défauts de leur maîtresse ; elle fait mieux, elle les change en agréments; le polype d'Agna ne déplaît pas à Balbinus1 .»
Quand l'amour s'est envolé, l'amant s'étonne ne plus trouver chez la personne qu'il aimait les grandes qualités qui le ebarmaient. Ce n'est pas elle qui a changé, c'est lui qui n'est plus le même. La vivacité du désir non encore satisfait contribue beaucoup à celte idéalisation de l'objet aimé, qui souvent cesse après la possession.
L'amant a toujours devant les yeux l'image de la personne
(i) Les Satires d'Horace, s. HT.
v La pâle est au jasmin en blancheur comparable,
•i La noire à faire peur une brune adorable,
- La naine un abrège des merveilles des cicux ; » etc.
aimée ; cette image ne le quitte pas, elle le suit partout ; il la voit partout.
« Tout ce que je voyais me semblait Curiace, »
dit Camille. La présence de l'objet aimé embellit la nature, éclaire l'horizon, réchauffe l'air qu'il respire. L'amant vit enveloppé de son image, éclairé, réchauffé par les rayons de ses yeux. Le sentiment qui remplit son cœur lui fait trouver les fleurs plus belles, les rayons du soleil couchant et de la lune plus doux, les chants des oiseaux plus harmonieux. C'est pendant qu'ils sont amoureux que les poètes et les peintres savent peindre avec le plus d'émotion le charme de la nature, la gaité du matin et la mélancolie du soir, la douceur de la nuit et le calme des champs.
C'est parce que l'image de l'objet aimé peuple le monde et l'embellit, qu'à sa perte le monde se dépeuple et devient un désert. Après le départ de Bérénice, l'Orient parait vide à Antiochus :
« Dans rOrient désert quel devient mon ennui î »>
L'Orient c'est Bérénice ; Bérénice partie, il n'y a plus rien. Pour l'amant très épris, l'univers c'est elle.
« Un seul être vous manque et tout est dépeuplé '. »
L'horizon pour l'amant est tellement borné, que le monde est pour lui le lieu qu'habite la personne aimée. En dehors de la personne aimée, le monde n'existe pas ; tout lui est indifférent. L'amour est-il heureux, le monde prend une physionomie riante. Est-il malheureux, tout l'attriste, le monde, la nature. Le monde, qui semble un paradis à celui qui aime et qui est aimé, devient un "tombeau ou un enfer, quand il perd la personne aimée ou qu'il ne peut l'épouser. Fou d'amour, il devient fou de douleur, il songe à quitter ce monde où il souffre tant. La mort ne l'effraye plus, car il est devenu un mort vivant. Quand il annonce à ses
(I) Lamartine.
amis son projet d'en finir avec la vie, ceux-ci ne prennent pas ses paroles au sérieux, parce qu'ils ne se rendent pas entièrement compte de ses souffrances. Les parents qui reçoivent quelquefois de leurs fils la confidence de ses projets de suicide, ne s'y arrêtent pas non plus ; ayant dépassé l'âge de l'amour et perdu le souvenir de leurs anciennes émotions, ils ne comprennent plus son désespoir et Fattrait qu'a pour lui le suicide. La jeune fille qui a un chagrin d'amour, le fait très rarement connaître à ses parents ; elle n'ose leur confier son désespoir; elle veut leur épargner la douleur de la voir malheureuse ; elle cache son projet de suicide.
L'homme qui souffre voudrait toujours dormir; quand il s'éveille, il regrette le sommeil, pendant lequel il ne sentait plus sa douleur. Lorsque la somme d'énergie qu'il o est épuisée, il désire la mort comme un sommeil éternel, pour ne plus souffrir. Dans les écrits des suicidés, j'ai souvent trouvé ce cri de douleur et ce besoin de repos : « Je souffre trop, je vais dormir, je vais chercher l'oubli de mes souffrances dans la mort ». C'est l'excès de la souffrance qui détermine le suicide. « 0 belle et méchante fille, qui ne mérite pas d'être aimée, dit un berger de Théocrile, je viens t'apporler mon dernier présent, le lacet qui va finir mes jours, car je ne veux plus affronter ta colère et je vais où tu m'envoies c'est-à-dire où l'amour ne fait plus souffrir, où est l'oubli de tous les maux. » — « Je suis fou de douleur, s'écriait un amant malheureux avant de se suicider... les larmes m'empêchent de continuer à écrire. » — « J'ai du regret de quitter la vie, écrit un autre désespéré, et cependant je suis heureux d'aller me reposer dans le sommeil éternel. » — « Le repos éternel de la tombe me semble d'une douceur infinie... je souffre trop, » s'écrie avant de se donner la mort un amant malheureux. — Une jeune ouvrière brodeuse qui n'avait pu épouser celui quelle aimait, écrivait avant de se donner la mort : « La vie n'a
élé pour moi qu'une immense douleur ; que ma mort soit l'éveil d'un vrai bonheur! » — « Que je vais bien dormir ! Dieu veuille que je ne me manque pas ! » écrit un désespéré. — Un autre amant malheureux fait précéder sa morl de ces lignes : « Je suis malheureux sur ces bords et je vais voir ce qu'il y a de l'autre côté. » — « Je conviens que je suis de la dernière lâcheté, mais j'ai trop souffert et je n'en peux plus, » écrit une femme de chambre, qui se tire deux coups de revolver, parce qu'elle ne peut obtenir l'exécution d'une promesse de mariage, qui lui avait été faite. — Une autre femme abandonnée écrit : « Je souffre trop, j'en ai assez de la vie ; ma pauvre tète ne peut plus supporter l'abandon. »
L'amant, dont l'amour n'est pas partagé, n'est si malheureux que parce qu'il a concentré toutes ses pensées, tous ses désirs, tous ses projets, toutes ses espérances sur un seul être. Quand cet être lui manque, tout lui manque. « Tout est fini pour moi, dit-il ; la vie sans vous m'est impossible. J'espère trouver la paix et la tranquillité dans un monde meilleur. » — Dans ses lettres d'amour à Bothwel, Marie Stuarl exprime fréquemment cette pensée qu'elle ne tient à la vie qu'à cause de lui, que son amour est le seul soutien de sa vie et que sans lui elle ne désirerait qu'une mort soudaine. Dès que sa passion rencontre un obstacle, elle s'écrie : « Je voudroye eslre morte. »
Les hommes d'un ûge mûr savent qu'il y a de plus grandes douleurs que les chagrins d'amour ; mais les jeunes gens trouvent qu'il n'y a pas de souffrance plus cruelle qu'un amour contrarié, qu'un projet de mariage rompu ou même ajourné. La crainte de voir manquer un mariage, qui n'est que différé, peut suffire pour déterminer un désespoir suivi de suicide. En voici un exemple récent : un jeune homme, âgé de dix-huit ans, veut épouser une jeune fille dont il est très épris ; les parents de la jeune fille, sans repousser la demande, désirent Proal. — Crime et suicide pass. 2
que le jeune homme fasse d'abord son service militaire; celui-ci y consent et veut s'engager, mais ses parents à leur tour s'y opposent et alors le jeune amoureux, désespéré de voir ajourner son mariage, se suicide. — Un jeune ouvrier sans fortune veut se marier; ses parents l'engagent à gagner quelque argent avant de se mettre en ménage, en lui disant que le rossignol ne chante qu'après avoir fait son nid; lui veut se marier avant d'avoir fait son nid et se tue parce que ses parents lui conseillent d'ajourner son mariage.
Le talent et le génie ne préservent pas du suicide d'amour, on dirait môme qu'ils y prédisposent. Les plus grands écrivains du xix° siècle, Gœthe, Chateaubriand, Lamartine, George Sand, Alfred de Musset, etc. ont éprouvé la tentation du suicide. Léopold Robert se suicida pour des chagrins d'amour. Les poètes, les musiciens, les peintres ressentent très vivement les souffrances do l'amour malheureux, à cause de leur grande sensibilité.
Des femmes de mœurs légères ne sont pas incapables d'éprouver de violents chagrins d'amour allant jusqu'au suicide. Chaque année, le quartier latin est le théâtre de quelques drames semblables : « Je suis une pauvre fille sans famille et sans fortune, écrivait une jeune fille abandonnée par un étudiant en médecine ; ayant eu beaucoup de chagrin, ayant souffert horriblement, lasse de l'existence, j'ai pris la résolution de me suicider et je profite de l'absence de M... pour lui prendre de l'acide acétique. » Elle l'absorba, se coucha et mourut. Lorsque les étudiants à la fin de leurs études veulent briser des liaisons, qui peuvent gêner leurs projets d'établissement ou de carrière, il n'est pas rare que la rupture ne provoque un désespoir allant jusqu'au suicide.
Enfin, il y a des femmes déséquilibrées, incapables de supporter une contrariété, qui à la suite d'une scène de jalousie avec leur amant se précipitent brusquement de
la fenêtre ou se jettent dans la Seine. Ces brusques impulsions au suicide sont fréquentes chez les dégénérées héréditaires, les hystériques, les neurasthéniques. On en trouvera de nombreux exemples dans les ouvrages des docteurs Magnan,Legrain, Dagonnet, Féré, Legrand du Saule, Garnier .
D'une manière générale, les suicides commis par les femmes sont moins nombreux que ceux commis par les hommes. Une foule de raisons expliquent celle différence, Le sentiment religieux et le sentiment de la famille, la peur de la mort, la résignation à la souffrance, la tempérance, la crainte du scandale, sont des sentiments plus développés chez la femme que chez l'homme. La femme est encore protégée contre la tentation du suicide par le sentiment de la pudeur qui lui fait redouter l'exposition à la morgue et les constatations médico-légales. On sait que l'épidémie de suicides, qui se produisit chez les femmes de Milet, fut arrêtée par une ordonnance portant que toute femme qui se donnait la mort serait exposée toute nue sur la place publique. Mais sous le coup d'un violent chagrin d'amour, la jeune fille la plus timide se tue avec autant de résolution que l'homme le plus énergique ; sa douleur lui fait tout oublier, ses croyances religieuses, sa famille, sa faiblesse, sa pudeur, sa timidité, sa peur de la mort. « Les femmes, dit Plutarque, n'ont ordinairement rien de commun avec Mars, mais toutefois le ravissement d'amour les pousse jusqu'à oser faire choses qui sont contre leur naturel et de volontairement mourir. »
Tandis que sur l'ensemble des suicides, le nombre des suicides de femmes est de quatre à cinq fois moins élevé que le nombre des suicides d'hommes, on compte à peu près autant de suicides de femmes que de suicides d'hommes pour amour contrarié. Ainsi, par exemple, en 1889 sur 247 suicidés, à la suite de chagrins d'amour, il y avait 123 hommes et 124 femmes; eu 1893 sur 333 suicides, 1G4 hommes et 169 femmes.
La souffrance morale est plus particulièrement ressentie par les natures délicates, douées d'une grande sensibilité, d'une vive imagination. Or, la.femme est dans ce cas. En outre, l'amour étant sa principale préoccupation, elle n'a pas pour se consoler la recherche du pouvoir, des honneurs, des richesses, qui est pour l'homme un puissant dérivatif. Pendant quelque temps, elle lutte contre le chagrin et s'efforce de se rattacher à la vie, mais dans celle lutte contre la souffrance, ses forces s'affaiblissent vite.
Parmi ces jeunes filles et ces femmes que le chagrin d'amour conduit au suicide, un certain nombre qui se donnent la mort à Paris viennent de la province. A la suite de l'abandon ou d'une grossesse, elles quittent leur famille, pour cacher leur houle à Paris. « J'ai un chagrin dont je ne puis me consoler, écrit, avant de se suicider, une jeune fille de vingt ans. Je suis venue à Paris. La seule chose que je demande c'est d'èlre enterrée sans que l'on recherche ma famille. »
Les suicides par amour contrarié étaient beaucoup moins fréquents autrefois. Schopenhauer n'en évaluait le nombre qu'à une demi-douzaine par an pour toute l'Europe : « Ce n'est pas seulement dans les romans qu'il y a des Werlher et des Jacobo Orlis ; chaque année l'Europe en pourrait signaler une demi-douzaine1. » Dans son traité du suicide écrit en 4822, le Dr Faire t dit qu'en 1818 il y eut 18 suicides attribués aux passions amoureuses. Or, en 1893» par exemple, il y a eu en France 333 suicides pour amour contrarié, et à ce chiffre il faut ajouter celui des suicides par jalousies. Il est difficile d'en dire le nombre exact, parce que les statistiques du Ministère' de la justice ont le tort de confondre sous une seule rubrique les suicides déterminés par la jalousie, la débauche et Tinconduite. En 1892, par exemple, le nombre des sui-
(1) Schopenhauer. Pensées, p. 73, Paris, F. Alcan
cides causés par ces trois motifs s'est élevé à 137.
Pourquoi dans la société actuelle y a-t-il plus de suicides d'amour qu'autrefois? Est-ce parce qu'il y a plus d'amour? Evidemment non. Les causes de l'accroissement du nombre des suicides d'amour, il faut les chercher dans la non-satisfaction du besoin d'amour dans le mariage, qui devient moins fréquent dans le nombre de plus en plus grand des liaisons irrégulières, qui aboulisscntà l'abandon , dans la précocité des jeunes gens pour l'amour et la débauche, dans le développement des maladies nerveuses elde l'alcoolisme, dans l'affaiblissement de la volonté et la surexcitation de la sensibilité, dans la lecture des romans qui troublent l'imagination, dans la perte des croyances religieuses qui défendent le suicide.
Pour avoir le chiffre exact des suicides causés par l'amour et la jalousie, il faut y joindre un certain nombre de suicides attribués à l'intempérance. Sur ce chiffre qui est de 927 en 1892, je suis certain que, dans un assez grand nombre de cas. la véritable cause de l'intempérance et du suicide est un amour malheureux. Des amants désespérés se jettent souvent dans la boisson pour s'étourdir. Des hommes finissent misérablement par l'intempérance, parce qu'ils n'ont pu épouser autrefois la personne qu'ils aimaient, parce qu'ils ont été trahis par leur maîtresse, et qu'ils ont cherché à "noyer leurs chagrins dans le vin et l'alcool. « Pour m'étourdir, depuis quelque temps d'un verre de vin, écrit Werther à son ami, je me laisse quelquefois entraîner à boire la bouteille. » [Lettre LXVII.) L'ivresse donne l'oubli, comme le sommeil. On sait qu'Alfred deM usset, pour se consoler de sa rupture avec G. Sand, avait pris des habitudes d'intempérance. Sa marraine (Mm0 Jaubcrl) lui en ayant fait le reproche, le malheureux poète toujours inconsolable, lui écrivit pour défendre ce verre d'absinthe,
« Qui pendant un quart d'heure étourdit ma misère... « Dans ce verre, où je cherche à noyer mon supplice, « Laissez plutôt tomber quelques pleurs de pitié, »
Par désespoir d'amour, quelquefois aussi les amants malheureux se jettent dans la débauche, comme dans l'alcoolisme, pour s'étourdir. Bien des jeunes filles aussi abandonnées, par légèreté, misère ou désespoir se jettent dans Tinconduite sans pouvoir oublier leur premier amour : « Depuis le départ de Louis pour le régiment, écrivait une jeune fille qui avait déjà tenté plusieurs fois de se suicider et qui finit par s'asphyxier, j'ai fait bien des bêtises, il ne me pardonnera pas. Ecrivez-lui ma funeste détermination. Vous me couperez une mèche de cheveux que vous lui donnerez en souvenir de moi. »
Sur les statistiques du Ministère de la Justice, on trouve encore un chiffre élevé de suicides sous la rubrique très vague « chagrins domestiques ». II y en a eu par exemple, 1097 en 1890. Les rédacteurs des procès-verbaux de suicides emploient cette formule lorsqu'ils ignorent la nature exacte du chagrin qui a déterminé le suicide et que les parents cherchent à la cacher. En faisant une étude particulière de ces procès- verbaux, j'ai acquis la conviction qu'un certain nombre de suicides classés sous la rubrique « chagrins domestiques » doit être attribué encore à des chagrins d'amour.
On le voit, l'amour non partagé ou contrarié fait un nombre considérable de victimes; ce principe de vie devient un principe de mort quand il n'est pas satisfait. Ce n'est pas seulement l'amour malheureux qui détermine le suicide; le besoin d'amour qui n'est pas satisfait peut produire une mélancolie qui conduit au suicide. Un jeune homme d'un caractère timide, maladif, dévoré par le besoin d'aimer et d'être aimé, peut souffrir de ce vide du cœur, au point de se tuer de désespoir. « Je me donne volontairement la mort, car je souffre de n'être aimé de personne, » écrit un jeune ouvrier, fondeur en cuivre, poitrinaire. Une jeune ouvrière de Paris, âgée de 17 ans, quitte le malin la maison paternelle pour se rendre à l'atelier, comme
d'habitude, après avoir embrassé affectueusement sa mère et ses frères; son visage est tranquille et rien ne laisse prévoir une funeste détermination. Cependant elle vient d'écrire à ses parents la lettre suivante, qu'elle va mettre à la poste, avant d'aller se jeter à la Seine : « Mes chers parents, demain matin vous recevrez une lettre, qui vous donnera toutes les indications sur ma mort. Courage. Je meurs d'ennui et cet ennui doit me servir de pardon et d'excuse. L'ennui a été le plus grand mal de ma vie. J'étais frappée d'un mal invisible qui devait me traîner au tombeau. Courage, chers parents, faitesle au moins pour vos chers petits, qui auront une plus belle destinée que leur sœur. On trouvera mon cadavre dans la Seine. »
L'amour contrarié détermine aussi chaque année un certain nombre de vocations religieuses, surtout chez les jeunes filles trahies, abandonnées, qui se tournent vers Dieu et l'épousent; car la vie religieuse est un chaste mariage. Dieu devient « le cher époux », ainsi que Bossuet lui-même l'appelle dans ses lettres de piété et de direction adressées à des religieuses. Épouse de Dieu, la jeune fille en se faisant religieuse devient en même temps la mère des orphelins et des pauvres. Les couvents de femmes sont entre tous dignes de respect, parce qu'ils fournissent aux jeunes filles qui ne peuvent se marier la satisfaction de l'impérieux besoin d'aimer et d'être aimées qui demande le mariage et la maternité f. Ces sentiments humains spiritualisés par l'amour divin enfantent les merveilles de la charité et donnent le bonheur à des milliers de nobles créatures, qui sans la vie religieuse en seraient privées. Alfred de Musset qui, malgré son libertinage, avait une pénétrante intuition des besoins du cœur, a bien compris
il) Ch. Nodier, écrivant en 1803 1rs Méditations du cloître demandait le rétablissement des couvents pour préserver les hommes du suicide.
qu'il n'y a nulle part autant d'amour que dans les couvents :
« Cloîtres silencieux, voûtes des monastères,
« C'est vous, sombres caveaux, vous qui savez aimer. »
Ce ne sont pas seulement les femmes qui passent de l'amour humain à l'amour divin, comme M,,c de la Vallièrc qui devint sœur Louise de la Miséricorde, les hommes d'un cœur tendre se font prêtres, quand ils perdent leur fiancée, comme l'abbé de Rohan, l'ami de Lamartine, ou ils se jettent avec transport dans l'amour divin, quand l'âge de l'amour humain est passé. Il suffit de se rappeler saint Augustin, Pascal et Racine pour voir que les amoureux exaltés deviennent facilement mystiques. « Racine, disait Mme de Sévigné, aime Dieu comme il aimait ses maitresses. »
A côté des amoureux qui se suicident parce qu'ils ne peuvent épouser la personne aimée, il y a exceptionnellement des jeunes gens et surtout des jeunes filles, qui se donnent la mort, pour ne pas se marier contre leur gré; la mort est préférée par elles à un mariage antipathique. Quand une jeune fille se suicide pour ne pas se marier, c'est parce qu'elle désire un autre mariage que celui qu'on veut lui imposer. Tout d'abord elle parait se résigner à la volonté de ses parents, mais à mesure que la célébration du mariage antipathique approche, son cœur se révolte, son aversion augmente pour le mari qu'on veut lui imposer et la veille du mariage elle se tue. C'est le cas de Monime qui aime et qui plutôt que d'épouser Pharnace ou Mithridate veut se percer le cœur, lenle plus lard de se pendre, de « Faire un affreux lien d'un sacré diadème »
et songe ensuite à s'empoisonner, quand sa tentative de pendaison a échoué.
Voici quelques exemples de suicides de jeunes filles dont les penchants ont été contrariés. Une jeune fille très affectée de ne pouvoir épouser un jeune homme, dont elle était très
LE SUICIDE PASSIONNEL 2j
éprise, par suile de l'opposition de ses parents, fut par eux fiancée à un autre jeune homme; à mesure que le jour du mariage approchait, elle devint de plus en plus nerveuse, agitée; ohligée de s'aliter, elle manifesta l'intention de se suicider. Le docteur appelé lui donna une potion pour la calmer. Restée seule avec sa sœur, elle prit différents prétextes pour l'éloigner; n'y parvenant pas, elle s'approcha de la fenêtre sous le prétexte qu'il faisait très chaud et enjambant brusquement la balustrade elle se jeta dans le vide. — Autre exemple : une jeune fille, qui habitait les environs de Paris, étant sur le point de contracter avec un officier un mariage qui ne lui plaisait pas, se rendit à Paris chez une parente pour lui rendre visite; elle paraissait joyeuse et pria sa parente de se rendre au jardin pour lui cueillir des roses. Restée seule dans l'appartement, elle se tira un coup de feu. — Ce genre de suicide est très rare chez les jeunes gens, dont la volonté est moins contrainte par les parents à un mariage antipathique que celle des jeunes filles. Cependant en voici un exemple : un employé de commerce qui aimait à Paris une femme qu'il ne pouvait épouser, se décide à se marier en province; il part, mais la veille du mariage il revient à Paris et se brùlc la cervelle après avoir écrit le billet suivant : « Je me tue volontairement. Pourquoi? Mystère. On ne le saura jamais. Adieu père, mère, parents, amis. Pardon. Adieu. Louise, pardon. Soyez heureuse. » J'ai observé le cas d'un jeune homme qui se donna la mort, pour ne pas épouser une cousine qu'il avait cependant séduite, mais qu'il avait cessé d'aimer. C'était un employé âgé de vingt-trois ans, qui demeurait à Marseille chez son oncle, négociant. Il avait abandonné dans la Loire sa cousine germaine, enceinte de ses œuvres. La jeune fille lui écrivit pour lui rappeler sa promesse ; il mon Ira la lettre à son oncle, qui lui dit : « Puisque lu l'as trompée, il faut que tu répares son honneur. Va l'épouser, je te donnerai le congé qui le sera nécessaire. » Sur ces paroles,
le jeune homme quitta son oncle, en lui disant : « C'est bon, je sais ce qu'il me reste à faire, » et il alla se tuer. — Un ouvrier, âgé de soixante et un ans, qui vivait depuis longtemps avec une maîtresse âgée de soixante-deux ans, cédant à ses sollicitations, avait fini par lui promettre le mariage; quand sa maîtresse lui rappela sa promesse, il se pendit pour s'y dérober.
Les suicides de femmes déterminés par un amour contrarié sont en général commis par des jeunes filles. Cependant, on voit des femmes mariées qui, repoussées par des hommes qu'elles poursuivent, se donnent la mort de désespoir. Tel est le cas de Phèdre, qui se pend parce qu'elle est dédaignée par Hippolyte.
Le désir du mariage, quand il n'est pas satisfait, peut
aussi produire un violent désespoir chez une femme qui
est dans une situation irrégulière et qui en souffre. A Paris
surtout, où les faux ménages sont si nombreux, lorsque
la maîtresse voit augmenter le nombre de ses enfants, elle
éprouve un vif désir de régulariser leur situation et la
sienne, mais l'amant n'éprouve pas le même désir. Delà
des tiraillements, des discordes, des souffrances morales,
qui finissent plus d'une fois par le suicide de la maîtresse.
Le sentiment de son indignité et l'impossibilité de se relever
peuvent très exceptionnellement conduire au suicide la
femme tombée, môme quand elle n'a pas d'enfant, si elle
appartient à une famille honorable. « Mes rêves étaient
impossibles, écrivait avant de s'asphyxier une jeune femme
qui était dans ce cas et qui avait formé le projet de se
relever de sa honte en épousant son amant. Je serai morte,
quand vous recevrez cette lettre. L'homme que j'avais cru
digne de moi m'a trompée et j'en meurs. Plaignez-moi et
pardonnez-moi. Apprenez ma mort à papa et à maman. » —
Une autre maîtresse avant de s'asphyxier écrivait à sou
amant qui refusait de l'épouser : « Je ne te demande que
de me laisser ta photographie en me faisant enterrer. Adieu,
ta maîtresse qui espérait être la femme. » Ces suicides de maîtresses qui veulent devenir des femmes légitimes et qui sont désespérées de ne pouvoir se réhabiliter par le mariage sont assez fréquents à Paris; elles ont soif d'honneur et comprennent que la réhabilitation de la femme tombée ne s'obtient point par l'amour, comme le prétendent les romanciers, mais par le mariage et les devoirs qui en découlent- Ce qui les fait souffrir c'est le mépris ; ce qu'elles désirent, c'est l'estime.
Il y a aussi quelques suicides de femmes galantes. Très exceptionnellement, des courtisanes sont capables d'amour au point d'en mourir. La Fontaine, dans La Courtisane amoureuse, montre que celte femme est encore quelquefois susceptible d'un sentiment désintéressé; il lui fait dire avec une humilité touchante :
« Constance vous adore, « Méprisez-la, chassez-la, baltez-la, « Si vous pouvez, faites-lui pis encore ; « Elle est à vous. »
Voici la lettre écrite dernièrement par une femme galante qui s'est suicidée : « Tu sais que sans toi la vie m'est insupportable, surtout depuis que j'ai perdu ma pauvre petite. Adieu, je t'aimais bien. Je désire que lu sois heureux. »
Les maîtresses pour lesquelles on se suicide ressemblent peu à celles dont je viens de parler ; ce sont le plus souvent des créatures méprisables. On voit des hommes intelligents s'éprendre d'amour pour des femmes indignes et leur amour s'accroître avec le mépris qu'ils ont pour elles. Lorsque l'homme se laisse dominer par les sens, plus il méprise la femme, plus il l'aime ; comme Desgrieux qui continue à aimer Manon, malgré et peut-èlre à cause de ses infidélités, il lui dit :
o Je t'aimais d'autant plus que je t'estimais moins. » Aveuglés par la passion, trompés par l'extérieur modeste
et la figure angélique qu'ont souvent les femmes vicieuses, de malheureux jeunes gens adorent jusqu'à la folie des créatures méprisables qui les désespèrent. Lorsque les preuves d'infidélité s'accumulent, ils se lamentent et pleurent comme des enfants, sans avoir la force de rompre. S'ils essaient de briser ces relations, dont ils sentent la honte, ils reviennent bientôt, dans l'espoir d'inspirer à l'infidèle un attachement exclusif. Mais la réconciliation ne dure guère, de nouvelles querelles se produisent, la rupture se fait. Au lieu de considérer comme une délivrance la fin d'un amour aussi humiliant, ils souffrent de cette rupture au point de revenir implorer une nouvelle réconciliation, et si elle leur est refusée, ils se tuent en disant :
« Vous lirez dans mon sang à vos pieds répandu « Ce que valait l'amant que vous avez perdu \ >
Ils espèrent qu'une telle preuve d'amour les fera regretter. Mais la femme ne voit dans celle mort qu'un hommage dû à sa beauté ; elle est flallée dans son amour-propre d'avoir inspiré un si beau désespoir, elle sait gré à son amant d'avoir donné publiquement une preuve si éclatante du pouvoir de ses charmes, car les journaux ne manqueront pas d'entretenir le public de ce drame d'amour qui lui fera une flatteuse célébrité. Il y a même des coquettes qui s'amusent à désespérer les hommes qui les aiment et qui leur en veulent de ne pas se tuer.
L'amour sans estime est très fréquent. Catulle aimait Lesbie sans l'estimer. Les trahisons de Cynthie ne parvenaient pas à guérir Properce de son amour. Justinien avait choisi sa femme Théodora dans un mauvais lieu. Desgrieux adorait Manon. J.-J. Rousseau aimait Thérèse, etc., etc.
Beaucoup d'hommes préfèrent l'amour sans estime à l'estime sans amour. On voit tous les jours des maris pardonnera leur femme, non point par grandeur d'àme et par
il) Corneille. La yalerie du Palais.
philosophie, mais par faiblesse. Toul dernièrement à Paris, un mari, représentant de commerce, surprend sa femme en flagrant délit d'adultère et dans le premier moment d'indignation il introduit une sentence en séparation de corps, mais le jour où il reçoit l'avis de se présenter, ainsi que sa femme devant le magistrat, il ne se sent pas la force de la voir sans la reprendre, tant il l'aime encore, et honteux de celte faiblesse il se tire un coup de revolver dans la région du cœur; il lui en coûtait moins de se tuer que de vivre sans reprendre une femme adultère.
J'ai trouvé dans urffc procédure criminelle une expression triviale, miis fort expressive, qui traduit bien la violence et la cause physique de cet amour qui survit à toutes les preuves d'indignité : « Je l'ai dans le sang, je t'ai dans la peau. »
Les femmes aussi séparent souvent l'amour de l'estime; elles aiment des hommes qu'elles n'estiment pas et n'aiment pas ceux qu'elles estiment.
« Je vous estimai plus, —je l'aimai davantage l. »
Clarisse aime Lovelace. Don Juan esl aimé d'Elvire, de Charlotte, de « mille et trois » femmes.
Si l'amour est si peu raisonnable, c'est parce que, tout en ayant un côté psychique, il lient beaucoup aux sens, qu'il a une origine corporelle; c'est une passion aussi physiologique qu'intellectuelle, qui peut être développée parla nourriture, les parfums, la température, par une foule de causes physiques. Les charmes extérieurs le déterminent encore plus que les qualités morales, à l'insu de celui qui l'éprouve, qui croit n'être sensible qu'aux qualités morales. Au fond de l'amour se cache l'instinct de la reproduction, que les amanls plongés dans le rêve ne discernent pas toujours ; quand ils ont le cœur pur, ils ne se rendent pas un compte
(1) Corneille. Slédée, acte 11, scène vi.
exact de ce qui se passe en eux, ils s'imaginent n'avoir que des désirs éthérés, que des aspirations à l'union des âmes, alors que la nature, à leur insu, leur inspire le désir d'une union physique, en vue de la reproduction.
« Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure,
a Déchainés dans vos flancs comme d'ardents essaims,
« Ces transports, c'est déjà l'humanité future,
« Qui s'agite en vos seins '. »
La nature, voulant avant tout assurer la conservation de l'espèce, a multiplié les causes •d'attraction sexuelle et fait dépendre l'amour de la couleur des yeux, de l'abondance des cheveux, de la finesse de la peau, de la forme du nez, etc.. « Si le nez de Cléopàtre avait été plus court, dit Pascal, toute la face de la terre en eût été changée. » Un rien, un sourire, une attitude suffisent pour faire naître l'amour qui mène le monde. « Les yeux, écrit encore Pascal, y ont la meilleure part. » — « Les émanations de la beaulé, dit Platon, entrent dans l'âme par les yeux, les plus subtils des organes des sens. » Ex aspectu nascit amor. Un regard prend le cœur, un sourire décide de la vie.
Ce n'est pas la raison qui fait éclore l'amour ; le motif le plus futile, un je ne sais quoi, le fait éclater :
« Souvent je ne sais quoi qu'on ne peut exprimer
« Nous surprend, nous emporte et nous force d'aimer». »
« Un je ne sais quel charme encor vers vous m'emporte »,
dit la vertueuse Pauline à Sévère.
La rapidité avec laquelle l'amour éclate souvent prouve bien encore que ce n'est pas la raison qui le fait naître, mais des qualités extérieures qui se révèlent à première vue. Virgile, Racine et Shakespeare ont décrit celte coramo-
(1) Madame Ackcrman.
(2) Corneille. Polyeucle, acte II, scène vi.
tion produite par le regard qu'on appelle le coup de foudre ;
« Ut vidi, ut perii, ut me malus abstulit error. »
,Ef/hfjue MIL)
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue. »
{Phèdre.)
Dès les premiers regards qu'ils échangent, Koméo et Juliette sentent qu'ils s'appartiennent. II y a des hommes et des femmes qui sont subitement frappés d'amour, comme on est frappé d'une maladie. M. le Dr Féré cite un cas, où le coup de foudre fut déterminé chez Henri III par une impression olfactive. (L'instinct sexuel, p. 129 '.) On sait combien les excitations de l'odorat peuvent retentir sur le sens génital. Voilà pourquoi depuis J.-J. Rousseau qui était très sensible à l'action excitante des parfums, les romanciers erotiques attribuent souvent en partie à l'odeur des fleurs la chute de fleurs héroïnes.
Il semble donc difficile de partager l'avis de Pascal, qui pense que les poètes ont eu tort de peindre l'amour comme aveugle, parce qu'il est, selon lui, toujours raisonnable : « On a ôté mal à propos le nom de raison à l'amour, ditil, et on les a opposés sans un bon fondement, car l'amour et la raison n'est qu'une môme chose. » L'amour est si peu la môme chose que la raison, il est, au contraire, si voisin de la folie, que Ton dit d'un homme très épris qu'il est fou d'amour, qu'il aime à la folie. L'amour trouble si fort la raison, qu'on reconnaît qu'un homme d'esprit est amoureux, lorsqu'il fait des folies ;
a L'amour et la raison sont ennemis jurés, »
[La veuve.)
« Vouloir que la raison règne sur un amant
« C'est être plus que lui dedans l'aveuglement 2. »
Les poètes n'ont pas eu tort de représenter l'Amour sous
(1) L'Instinct sexuel. Evolution. Dissolution. Paris, F. Alcan.
(2) Corneille. Andromède,
les traits d'un enfant avec un bandeau sur les yeux. C'est cet aveuglement qui explique les folies, les suicides, les homicides et les crimes de loute nature que l'amour fait commettre. Aux uns il coule la raison, à d'autres la vie et à quelques-uns l'honneur. Si l'amour ne produisait pas une sorte d'aveuglement, verrait-on lantdejeunesgenssc ruiner, se déshonorer, se tuer pour des maîtresses indignes, — tant de jeunes filles sacrifier leur honneur, s'exposer en dehors du mariage à une grossesse qui peut les conduire à la honte, à l'avortement, à l'infanticide, au suicide et les faire passer des bras de leurs parents aux bancs de la cour d'assises ou aux dalles de la Morgue, — tant de femmes mariées deveniradultèresetmôme empoisonneuses. — tant de mères de famille oublier leurs enfants pour suivre un amant, qui est souvent un homme méprisable et qui les oubliera à leur tour, — tant d'hommes se rendre lâches, traîtres, escrocs, voleurs, faussaires, assassins, pour satisfaire les caprices d'une maîlresse qui les trahira un jour et conserver au prix d'un crime la possession précaire d'une femme, qui n'est ni plus jolie, ni plus aimable que lesautres femmes? Que de fois les magistrats qui interrogent les criminels les entendent s'écrier: « Ah! les femmes! les femmes! C'est l'amour des femmes qui nous a perdus! » Il y a quelques années, interrogeant un jeune homme intelligent, qui venait d'être condamné à mort pour vol et assassinat, je lui demandai comment il en était arrivé lu : « C'est la passion des femmes qui m'a conduit là, » me répondit-il.
L'amour aveugle si bien les hommes, qu'il peut rendre fous les plus sages, abaisser les plus orgueilleux aux pieds d'une femme, enlever leur force aux plus forts, leur esprit aux plus spirituels et leur sagesse aux plus justes. Le6 femmes les plus jolies et les plus distinguées se laissent séduire par des hommes laids et vulgaires.
Cette aberration avait été symbolisée dans l'antiquité par la légende de l'asiphaé. qui ayant un roi pour époux, devint
follement éprise d'un taureau. Ou sait la folle passion que Marie Stuart conçut pour Bothwel, qui était laid, brutal et la maltraita souvent, au point de lui faire désirer la mort sans la guérir de sa passion. Elle en était si éprise qu'elle disait « qu'elle renoncerait sans hésiter à la France, à l'Angleterre et à son propre pays et suivrait Bothwel jusqu'au bout du monde vêtue d'une jupe blanche plutôt que de se séparer de lui * ». Sa correspondance la montre soumise jusqu'au crime aux volontés de son amant; quand Bothwel lui commande d'aller trouver le roi son mari et de l'attirer dans un palais écarté, où il sera facile de l'assassiner, elle y va. Les femmes qui sont éprises d'hommes indignes reconnaissent elles-mêmes leur indignité, mais elles disent comme Marie Tudor de V. Hugo : « Je sais tout ce que vous allez me dire, que c'est un homme vil, un lâche, un misérable, je le sais comme vous et j'en rougis, mais je l'aime, que voulez- vous que j'y fasse? » Ces amours pour des hommes vulgaires, pour les histrions, les saltimbanques, tiennent souvent à des causes physiologiques. A toutes les époques on a vu de grandes dames éperdument amoureuses d'hommes du peuple, de bohémiens, de domestiques. Au xvm° siècle, Gilbert disait déjà :
« J'aurais pu te montrer nos duchesses fameuses
« Tantôt d'un histrion amantes scandaleuses
« Fières de ses soupirs obtenus à grand prix
« Elles-mêmes aux railleurs dénonçant leurs maris. »
Les saltimbanques, les acrobates, comme autrefois les gladiateurs, inspirent souvent de folles passions, non seulement à des femmes dépravées, mais à des jeunes filles honnêtes, appartenant à des familles honorables. En voici un exemple : le nommé Matracia, qui a été condamné à mort, il y a quelques années, par la cour d'assises des Bouchesdu-Rhône et exécuté à Marseille, était un acrobate âgé de
(I) Migaet, t. I, p. 316.
Piio.il. — Crime et suicide pass. 3
cinquante-quatre ans, veuf d'une première femme qu'il avait fait périr par de mauvais traitements, (dans une scène de jalousie il lui avait coupé le nez d'un coup de dent et l'avait exposée toute nue à la fenêtre), lorsqu'il séduisit une jolie fille de Marseille, Agée de vingt-deux ans, appartenant à une honorable famille d'horlogers; malgré la surveillance des parents, il l'enleva et l'épousa. Quelque temps après, l'acrobate ayant tué pour un motif futile sa bellemère et sa belle-sœur, à qui il n'avait jamais pardonné l'opposition qu'elles avaient faite à son mariage, sa femme, témoin de ce double assassinat, le suivit, toujours folle d'amour, bien qu'il fût couvert du sang de sa mère et de sa sœur, sans prendre le temps de relever les pauvres victimes, qui agonisaient criblées de coups de couteau.
La beauté n'est pas toujours nécessaire pour produire la fascination amoureuse. Le comte de Chamilly, qui inspira une si violente passion à la religieuse auteur des Lettres portugaises, était si bote et si lourd « qu'à le voir et à l'entendre, dit Saint-Simon, on n'aurait jamais pu se persuader qu'il eût inspiré un amour aussi démesuré que celui qui est l'àme de ces fameuses Lettres portugaises ».
Des femmes laides peuvent inspirer de violentes passions. J'ai observé le cas singulier d'un mari qui était amoureux fou de sa femme bossue et boiteuse ; quand celle-ci l'abandonna, on le vit pleurer à chaudes larmes comme un enfant et tomber en syncope sous l'elTet de la douleur.
« Tout est mystère dans l'amour.
« Ce n'est pas l'affaire d'un jour « Que d'épuiser cette science. »
(La Fontaine.)
L'amour fait des victimes à tous les âges, mais surtout parmi les jeunes gens. L'amour a un âge. quoi qu'en dise Pascal qui pense que « l'amour n'a point d'âge, qu'il est toujours naissant». Mais il peut exceptionnellement naître
dans le cœur d'un homme Agé et même dans celui d'une vieille femme; Mœe du Deffant était septuagénaire, quand elle conçut pour Walpole une violente passion. Mais, en dehors de quelques cas exceptionnels, 1 amour est la passion de la jeunesse, comme l'ambition est celle de l'âge mûr.
Quand une jeune fille se suicide, c est presque toujours pour un chagrin d'amour. Les suicides des jeunes gens sont très fréquents à la suite d'un amour contrarié. Depuis un grand nombre d'années, lé nombre de ces suicides augmente '. En 1892, par exemple, il y a eu, pour différentes causes, 87 suicides de mineurs de moins de seize ans et 475 suicides de mineurs de seize à vingt et un. tandis qu'en 1880 ces deux nombres avaient été de o;5 et 267. Les suicides par amour des mineurs ne sont pas compris à part dans les statistiques du ministère de la justice, mais d'après la lecture que j'ai faite de tous les procès-verbaux classés au Parquet de. la Seine, je suis certain qu'ils ligurent dans le nombre total pour un chiffre considérable. La précocité de la jeunesse contemporaine pour l'amour et le libertinage a produit une précocité pour le suicide. On se suicide par amour à seize et quinze ans et même au-dessous. Les émotions violentes de l'amour et de la jalousie sont trop fortes pour des enfants de cet âge et les brisent ; incapables de les supporter, ils se tuent. Mais on se suicide aussi à un âge mur et même à un âge avancé pour le môme motif. Des hommes de cinquante, soixante ans se suicident parce qu'ils sont repoussés par des jeunes filles qu'ils recherchent. Des femmes de quarante, cinquante ans, se donnent la mort, parce qu'elles sont dédaignées par des jeunes gens dont elles sont éprises. On a trouvé dernièrement une
(I) Le nombre total des suicides, qui suivait depuis très longtemps une marche ascendante s'est abaissé en 1893; il a repris sou ascension en 189* et- est redescendu en 1895, date de la dernière statistique ; cette dernière année il s'est abaissé de 9 703 à 9 253.
femme âgée de quaranle-deux ans pendue à un arbre du bois de Clamart, et sur elle une lettre faisant connaître le motif de son désespoir ; la voici :
« J'ai quarante-deux ans, je suis une pauvre désespérée ; mon amant m'a quittée. Ah ! si je l'avais connu celui-là lorsque j'avais vingt ans, je ne me tuerais pas aujourd'hui.
Je désire qu'on m'enterre telle que je suis, sans me déshabiller. sans m'exposer à la Morgue, pour ne pas déshonorer ma famille, qui est très honnête.
Je ne suis pas née vicieuse ; un appui solide m'a manqué. On m'a dit jolie ; la pente a été rapide, j'ai glissé vite. Qu'on me pardonne.
C'est dommage ! je l'aimais, lui, il a si bon cœur ! Si on ne m'avait pas tant salie à ses yeux, il m'aurait réhabilitée.
Adieu à toute ma famille. Pardon. Paix sur moi; on ne doit pas mépriser les morts, ils ont payé leur dette à la société.
Que je souffre ! On dirait que je suis déjà morte. »
Pour être bien sûre de ne pas se manquer, la pauvre femme avait bu de l'acide nitrique avant de se pendre.
Autres exemples : une couturière âgée de trente-trois ans, très honnête, 1res laborieuse, devient subitement éprise d'un jeune serrurier du voisinage; elle espère qu'il viendra la demander en mariage ; il ne vient pas et elle s'empoisonne. — Un homme âgé de quarante ans, ayant en apparence tout ce qu'il faut pour être heureux, une belle santé, une jolie fortune, plusieurs maisons de campagne, éprouve un si violent chagrin de ne pouvoir épouser une jeune fille dont il est épris, qu'il ne cesse de répéter à sa mère, qui demeure avec lui : « Je suis bien malheureux ! Je ne puis plus supporter la vie. » Un soir, après avoir soupe avec sa mère, il monte dans sa chambre et se tue.
Le suicide par amour contrarié est, en général, prémédité ; sa pensée vient à mesurer que la souffrance augmente. Il y a lutte entre le désir de se soustraire à la douleur devenue intolérable et l'instinct de conservation et les sentiments de famille qui rattachent à la vie.
« Ma Jeannette,
« Je vais me faire sauter le caisson, ne crois pas que c'est dans un moment de folie ; il y a longtemps que j'ai arrêté ce projet. Adieu, je n'ai plus qu'un quart d'heure à vivre ; il est huit heures un quart, à la demie, tout sera fini.
« Reçois ce dernier baiser.
« Je tremble, mais je n'ai pas peur. »
Dans plusieurs écrits de suicidés, je vois cet aveu d'un tremblement nerveux, qui se manifeste d'ailleurs par une écriture qui devient de plus en plus irrégulière vers les derniers mots. Le désespéré, dont je viens de citer la lettre, réagissant contre ce tremblement, disait qu'il n'avait pas peur ; d'autres avouent l'effroi qui les saisit. Après avoir écrit une lettre à ses parents, un jeune homme qui va se tuer pour un chagrin d'amour, ajoute : « Je vous quille. car je commence à trembler ; au moment d'en finir, j'ai peur et je crois que c'est la première fois de ma vie. » — Chez quelques désespérés, on constate des hésitations au moment suprême ; ainsi on les verra se promener toute la journée sur les bords de la rivière où ils finiront par se jeter. — Quelques femmes parviennent à résister longtemps à la tentation du suicide; elles n'y cèdent qu'après plusieurs mois. D'autres succombent plus tôt, après avoir vainement lutté pendant plusieurs semaines ou plusieurs jours. D'autres enfin cèdent à un désespoir subit ; à la suite de scènes de jalousie, des femmes nerveuses se jettent brusquement de la fenêlre ou dans l'eau. En voici un exemple : un jeune étudiant vivait avec une jeune ouvrière, quand il reçut la visite d'une ancienne maîtresse. Une violente querelle s'élant élevée entre les deux femmes, l'étudiant pour les calmer, leur dit qu'il les aimait toutes les deux, mais que, pour ne pas faire de jalouse, il ne verrait désormais ni Tune ni l'autre. Ces paroles ne les calmèrent pas, Tune d'elles déclara qu'elle était prèle à se sacrifier et se précipita vers la porte pour se jeter dans l'escalier. Le
jeune homme s'élança à sa suile. la rejoignit et la fit rentrer. Mais pendant ce temps, l'autre ouvrière, rapprocha une chaise de la fenêtre, enjamba le balcon et se précipita dans le vide. A Paris, ces cas de défenestration sont assez fréquents, surtout à la suite de querelles entre amants et de la part de femmes jalouses. Les femmes jalouses, après avoir menacé leur mari ou leur amant de lui jeter du vitriol, tournent subitement leur fureur sur elles-mêmes et se jettent par la fenêtre.
Les suicides par asphyxie, par pendaison et par arme à feu sont plus prémédités que ceux qui se produisent par submersion et par défenestration; ils exigent une préparalion. La présence d'une arme à la portée de la main peut cependant faire naître subitement la pensée du suicide, comme dans le cas suivant : un jeune homme riche veut épouser une jeune fille pauvre ; ses parents s'y opposent ; pour vaincre leur résistance, il les menace de se tuer, sans en avoir l'intention, et agile un pistolet pour leur faire peur. Dans le cours de l'entretien, il s'emporte s'énerve, et sort furieux, exaspéré du refus de ses parents; alors, sentant sur lui son revolver, qu'il avait replacé dans la poche il le prend et s'en tire un coup. — Les suicides des jeunes gens sont, je crois, moins réfléchis que ceux des jeunes filles ; ils éclatent assez souvent brusquement comme dans le cas suivant : un jeune homme dit à sa maîtresse : « Tu veux me quitter? Tu veux me quitter? » — « Oui. répond la femme, je ne veux plus de toi. » Aussitôt le jeune homme sort un rasoir et se coupe le cou.
On croit généralement que celui qui survit à une tentative de suicide n'a pas envie de recommencer. Cependant, on voit assez souvent des amants malheureux, môme des jeunes filles, arrachés h la mort, refuser les remèdes, regretter qu'on les ait sauvés et recommencer leurs tentatives. Ils mettent une énergie singulière dans l'accomplissement de leur dessein. L'un deux, après avoir bu un poi-
son, se pend pour hâter la mort; la corde casse, il recommence. Les désespérés recommencent leurs tentatives par les moyens les plus variés ou par le môme procédé. Si la tentative de pendaison ou d'empoisonnement échoue, ils allument un réchaud ; la tentative d'asphyxie vient-elle à manquer, ils vont se jeter à l'eau; sont-ils retirés vivants de l'eau, ils s'empoisonnent. On voit même des jeunes filles recommencer trois, quatre fois leurs tentatives. Une couturière qui avait déjà essayé deux fois de s'empoisonner, et qui avait été ramenée à la vie, s'empoisonna une troisième fois et refusa de prendre un contre-poison.
Un jeune employé de magasin qui s'asphyxia, a laissé Técrit suivant : « J'ai tenté de m empoisonner, je n'ai pas réussi ; peut-être qu'aujourd'hui j'aurai plus de chance. » — Une jeune fille, qui avait déjà tenté de se noyer et de s'empoisonner, recommence sa tentative après avoir écrit ce billet : « Lorsque tu liras celte lettre, je serai morte. Cette fois, je ne me manquerai pas. J'avais espéré que tu rentrerais ; j'ai attendu jusqu'à dix heures, heure à laquelle je fais dissoudre le poison que je vais prendre. Je ne pense pas souffrir Lien longtemps ; achète-moi des fleurs. Du reste, c'est ma fête, adieu. » Elle venait d'avaler le poison, quand son amant rentra; lui montrant le flacon qu'elle avait vidé, elle lui dit : « Tu vois, j'ai tenu parole. » Quelques heures après elle expirait. — Après avoir essayé de se pendre avec son diadème, Monime s'écrie :
« D'autres armes sur toi, sauront me secourir. »
Une femme galante se jette dans une rivière, à la suite d'un chagrin d'amour; sauvée par un soldat, elle en fait son amant, mais quelque temps après elle reprend son projet de suicide et l'exécute.
Les désespérés recherchent les moyens de se tuer le plus rapidement avec le moins de souffrance possible. Ayant peur de se manquer et de survivre à leurs tentatives,
ils emploient quelquefois plusieurs moyens successifs; fréquemment ils avalent du poison avant de s'asphyxier.
Les instruments de suicide varient suivant le sexe. Les femmes qui pour se venger de leurs rivales aiment tant à les défigurer, redoutent pour elles-mêmes les blessures qui enlaidissent : elles recherchent le genre de mort qui épargne les convulsions de l'agonie et les mutilations ; voulant conserver leur beauté jusque dans la mort, elles reculent, en général, devant l'emploi des armes à feu qui défigurent le visage. En 188K, sur 597 suicidés par armes à feu, il y avait 563 hommes et Si femmes seulement. Les femmes préfèrent l'asphyxie, la submersion, la pendaison ou le poison. Une femme qui s'était empoisonnée avait écrit à une de ses amies de venir au plus tôt la faire enterrer, pour la soustraire aux regards des curieux, parce qu'elle ne voulait pas être vue laide.
Le réchaud tente la femme, parce qu'il est à sa portée et qu'il lui permet d'attendre la mort sur son lit.
La submersion est encore un de leurs moyens préférés.
« Dans la profonde mer OEnone s'est lancée. »
Dans l'antiquité, le rocher de Leucate d'où les amanls malheureux se jetaient dans la mer, est resté célèbre. Horace raconte que les désespérés se jetaient en foule dans le Tibre, du haut du pont de Fabricius. Aujourd'hui les ponts de la Seine, du Rhône et des autres fleuves, ont remplacé le rocher de Leucate et le pont de Fabricius, pour les désespérés qui n'habitent pas les bords de la mer. Les fleuves dont les eaux sont limpides et rapides, paraissent tenter plus les désespérés que ceux dont les eaux sont lentes et impures; là où ils ont le choix, ils préfèrent les premiers, par exemple à Lyon, il y a plus de suicides dans le Rhône que dans la Saône.
Les femmes qui ont de la répugnance pour l'eau adoptent la pendaison ou le poison. Beaucoup de poètes font mourir
leurs héroïnes par la pendaison. Dans une tragédie d'Kuripide, Léda se pend. Sophocle fait pirir Jocaste par le même moyen. Dans Mithr'ulat<\ Racine prèle à Monime une tentative de suicide par la pendaison.
« Et toi, falal tissu, malheureux diadème, « Instrument et témoin de toutes mes douleurs, « Bandeau, que mille fois j'ai trempé de mes pleurs, « Au moins en terminant ma vie et mon supplice, « Ne pouvais-tu tne rendre un funeste service*? »
Les motifs qui décident les femmes à employer le poison sont les mômes que ceux qui avaient déterminé Cléopàtre. qui, après avoir fait de nombreuses expériences sur ses esclaves, pour étudier les effets des différents poisons, s'arrêta à la piqûre de l'aspic, parce qu'elle ne donnait ni convulsion, ni agonie douloureuse. A Paris les désespérés, hommes et femmes, emploient assez fréquemment le cyanure de potassium, parce qu'on s'en sert dans les ateliers pour nettoyer les bijoux. C'est l'occasion qui détermine le choix de ce poison, parce qu'il est sous la main des ouvrières.
Il y a une mode pour les instruments de suicide comme pour toute chose. A l'époque de Tacite, on s'ouvrait les veines. L'historien romain cite avec dédain un proscrit qui s'était noyé dans le Tibre. Tel genre de suicide parait noble, tel autre semble vulgaire. Depuis quelques années, le pistolet est employé par les femmes plus souvent qu'autrefois, parce qu'il a été mis à la mode par des exemples retentissants de doubles suicides commis à l'aide de ce moyen. Mais il leur est toujours pénible de se défigurer par l'arme à feu ; une jeune fille qui se donna la mort avec son amant au moyen d'un pistolet, écrivant à une de ses amies son projet de suicide, lui disait : « Ce qui me fâche, c'est de m'abimer la figure. » Quelquefois après avoir pris un poison, la femme comprenant qu'elle n'a pas bu une dose suffisante, s'empare d'un pistolet pour en finir. J'ai aussi constaté quelques cas de suicide par arme à feu
dans une voiture. En voici un exemple : le 31 octobre 18%, une jeune femme âgée de vingt-cinq ans, élégamment vêtue, traversant le pont Solférino le visage bouleversé, monta dans un fiacre qui passait. La voilure avait à peine fait quelques mètres que le cocher entendit une détonation; il descendit et trouva la jeune femme gisant sur la banquette et vomissant le sang ; elle venait de se tirer un coup de revolver dans la région du cœur, après avoir entrouvert sa robe et son corset. «Tuez-moi, finissez-moi, criait-elle aux passants accourus ; je souffre, qu'on m'achève. » Transportée à l'hôpital, elle refusa de répondre à toutes les questions en disant : « Qu'on me laisse mourir tranquille, je veux mourir. » Elle ne tarda pas à expirer. C'était une institutrice de province. On trouva sur elle le billet suivant : « Mon chéri, je t'aime trop, vois-tu, et voudrais t'avoir à moi seule. J'ai lutté et n'en puis plus. Je suis souffrante et sans courage. Pour toutes ces raisons, je le quitte ; aimemoi, pardonne-moi : adieu. »
Les hommes hésitent entre les différents genres de suicide cherchant celui qui doit les faire moins souffrir. Tel désespéré songe d'abord à se noyer et se dirige vers une rivière, puis il change de résolution, il renlre chez lui et se pend. C'est l'arme à feu qui est l'instrument préféré des hommes, particulièrement des chasseurs et des soldats, qui ont toujours un fusil ou un revolver sous la main. Les jeunes gens ne détestent pas le suicide par l'arme à feu après une scène d'orgie. Les marins préfèrent la submersion. Dans les ports de mer, ce dernier genre de mort est fréquent dans toutes les classes de la société. Lorsqu'un marin choisit le pistolet, il va se tuer en face de la mer comme dans le cas suivant, où l'amant malheureux a fait connaître sa résolution par une lettre qu'il a laissée : « Trois heures du matin. Je viens de bien reposer et, la nuit portant conseil, j'ai décidé de me tuer sur la digue, près de la mer sur laquelle j'ai vécu la moitié de ma vie. »
La préoccupation de laloilelte n'abandonne pas la femme au moment où elle fait ses préparatifs de suicide. La jeune fille se pare pour la mort comme pour une fête. Lorsque Cléopàtre eut résolu de se tuer la mort, elle se fit coiffer, elle mit ses plus beaux vêtements et plaça la couronne royale sur sa tête. Les jeunes ouvrières ne sont pas moins coquettes que Cléopàtre ; elles veulent être jolies jusque dans la mort, d'abord pour se plaire à elles-mêmes et ensuite pour donner des regrets à l'infidèle. La jeune fille qui se suicide à la suite d'un projet de mariage rompu ou d'une promesse de mariage qui n'a pas été tenue, revêt pour mourir la toilette qu'elle avait préparée ou qu'elle avait rêvé de porter le jour du mariage ; elle met la robe blanche, que souvent elle a brodée elle-même et pose la couronne de mariée sur sa tête, puis elle se couche sur le lit de mort comme sur un lit nuptial, voulant être jolie en mourant comme elle avait rêvé d'être belle à l'église et au bal pour celui qui l'a dédaignée. Une jeune fille trouvée morte en robe blanche de mariée, tenant un livre de piété entre les mains, avait tracé ces mots avant de s'asphyxier : « Je veux que M. G. (celui qui l'avait abandonnée) me voie morte. » — Une jeune fille qui s'était noyée avait eu soin d'écrire ses volontés pour la toilette qu'on devait lui mettre et d'indiquer l'endroit où elle avait placé la couronne de mariée qu'elle avait achetée. — Une autre jeune fille de seize ans alla chercher des fleurs et revint en disant à une voisine : « Vous voyez ce bouquet, vous ne savez pas pourquoi c'est faire. » La voisine ne prêta aucune attention à ces paroles, mais le soir l'amant rentrant de l'usine trouva sa jeune maîtresse vêtue de blanc, entourée de fleurs et étendue morte sur son lit. — La jeune fille qui se suicide se préoccupe aussi de son enterrement. Une jeune ouvrière de dix-neuf ans étant devenue grosse se jela de désespoir d'un quatrième étage ; toute la journée qui précéda son suicide, on fut frappé de sa tristesse ; elle avait des tremble-
ments nerveux, elle parlait de mort en disant que si elle venait à mourir, elle aurait au moins des [tentures blanches. Ce désir d'un bel enterrement se retrouve chez beaucoup de femmes1.
Pour le choix des vêlements qu'elle met au moment de la mort, la femme est guidée par des souvenirs qui se rattachent à ces vêtements. « Je veux, écrivait une jeune ouvrière, qu'on me mette le chapeau qui est sur la table. » — « Je veux, disait une autre jeune fille, que Ton me laisse habillée telle que je serai au moment de ma mort ; ma robe de dentelle, ce sera presque la même toilette que j'avais lorsque j%ai connu M... ; je tiens à ce qu'on me la laisse à cause décela. » — Virgile avait observé ce trait de caractère de la femme qui se suicide par désespoir d'amour ; il dépeint Didon revêtant pour son suicide et contemplant avec douleur les vêtements qu'elle avait portés quand elle était heureuse.
« Ce lit, ces vêtements si connus à ses yeux, « Suspendent un moment ses transports furieux. « Sur ces chers monuments, ce portrait et ces armes « Pensive, elle s'arrête et répand quelques larmes. »
J'ai retrouvé chez un ouvrier de Paris ce tendre souvenir que la reine de Carlhage conservait pour les vêtements qui lui rappelaient les beaux jours de sa vie. Cet ouvrier ayant perdu sa femme d'une maladie de poitrine, s'asphyxia un mois après ; on le trouva avec les vêlements qu'il portait le jour de son mariage ; il avait placé sur sa poitrine dans un journal la cravate et les boulons de chemises que sa femme lui avait donnés ce jour-là. — > Un amanl, abandonné par sa maîtresse demandait avant de se tuer qu'on lui laissât la bague qu'il portait comme souvenir de l'infidèle. — « Je
(1; Je l'ai aussi observé chez un magistral, qui avouait avoir désire vivement la robe ronge pour qu'on pût la mettre sur son cercueil, et chez un officier supérieur qui, avant de se suicider, quitta ses vêtements ordinaires, pour revêtir son uniforme.
veux,Lolotte, écrit Werlher en lui faisant connailre sa dernière volonté, je veux être enterré avec les habits que je porte maintenant. Tu les as touchés ; ils sont sacrés. » [Lettre LXXVIII.)
Les amants désirent aussi qu'on enterre avec eux des objets qui ont appartenu à la personne aimée, sa photographie, les lettres d'amour qu'ils en ont reçues. Les femmes mettent ces lettres dans leur corsage. Elles demandent aussi des fleurs sur leur tombe, une rose ou des violettes dans leurs mains.
Les amants désespérés, en général, veulent mourir là où ils ont aimé. J'ai trouvé l'expression de ce désir dans les écrits de simples ouvriers, tant il est naturel. Les lieux, témoins de leur amour, restent gravés dans leurmémoire, ils aiment à en évoquer l'image.
Pour se tuer, la femme choisit le lieu où elle a été heureuse, le lit où elle a reposé à coté de celui qu'elle aimait. Dans les Trachiniennes de Sophocle, Déjanire vient se tuer dans la chambre d'Hercule ; après avoir jeté sur le lit nuptial les vêtements de son époux elle u'y place elle-même en disant : « 0 couche nuptiale, adieu pour toujours. Tu ne me verras plus reposer ici. » Comme l'héroïne du poète grec, aujourd'hui comme autrefois, car le cœur humain est toujours le même, les femmes viennent souvent mourir dans la chambre, sur le lit de leur amant, en son absence ; si elles trouvent la porte fermée, elles s'y introduisent au besoin par effraction et escalade. Quand elles ne peuvent pénétrer dans l'ancienne chambre qu'elles ont occupée, elles viennent mourir à la porte ou dans le voisinage. « Je ne meurs pas loin de vous, écrivait une femme délaissée, qui était venue se suicider dans un hôtel voisin du logement de son amant... Je vous envoie mille baisers avant de mourir. Je vous aime encore. Mes dernières pensées et mes dernières larmes sont pour vous. »
Une jeune fille de la campagne abandonnée par son fiancé
alla se noyer dans la fontaine qui avait été témoin des serments d'amour éternel qu'ils avaient échangés, et dont elle seule se souvenait. — Les hommes qui ont l'imagination moins romanesque et la sensibilité moins délicate, n'attachent pas la même importance au choix du lieu où ils vont se donner la mort. Le plus souvent l'amant malheureux vient se tuer aux pieds ou à la porte de sa maîtresse.
« Le désespoir le fit courir « A la porte de l'inhumaine...
a J'espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux f . »
Il espère l'attendrir ou lui léguer un remords. Mais la femme qui n'aime pas, après avoir poussé un cri de terreur physique devant ce spectacle lugubre, enjambe le cadavre et court à ses plaisirs; elle n'a pas envie de pleurer sur le mort, elle préfère rire avec les vivants.
La femme abandonnée éprouve aussi quelquefois le besoin d'aller se tuer au pied de l'infidèle. « Je t'ai souvent dit que je n'aurai jamais d'autre amant que toi, écrit une jeune fille congédiée. J'irai l'attendre à X, je te demanderai si tu veux que je revienne avec toi. Si oui. tu me rendras heureuse ; si non, j'irai mourir à tes pieds. » Des femmes jalouses qui se sont éloignées ou ont été congédiées viennent aussi se tuer devant le logement de leur mari ; elles veulent le rendre témoin de leur mort.
Les suicides d'amour sont beaucoup moins fréquents à la campagne qu'à la ville. Bien que la population agricole soit de beaucoup plus nombreuse que la population industrielle, on observe chez elle deux à trois fois moins de suicides. Ainsi en 1880, on a compté 23 suicides par amour contrarié commis par des individus appartenant à l'agriculture et 66 commis par des individus appartenant à la population industrielle. En 1890, 33 d'un côté, 88 de
(I) La Fontaine.
l'autre; en 1891, 44 pour la population agricole et 131) pour la population industrielle. Les raisons de celte différence sautent aux yeux. Les paysans qui lisent peu de romans, qui ne vont pas au théâtre, qui n'entendent pas de musique passionnée, développent plus leurs muscles que . leur système nerveux par le travail manuel accompli au grand air ; ils sont plus calmes, plus sensés, plus équilibrés que les citadins ; la tranquillité des champs se communique à leur esprit et calme leurs chagrins. Dans les villes, au contraire, l'agitation fiévreuse qui y règne, la vie sédentaire, l'abus des lectures excitantes, le goût de la musique et de littérature erotiques, la fréquentation du théâtre, les raffinements delà civilisation, tout développe la sensualité et la sensibilité, aux dépens de la raison.
Dans les grandes villes aussi, à Paris surtout, la condition des femmes va en s'aggravant, les mariages y deviennent plus difficiles et tardifs, les amours irrégulières s'y multiplient et donnent lieu à de fréquentes ruptures. On a dit que Paris est l'enfer des chevaux, le purgatoire des maris et le paradis des femmes *. A en juger par le nombre des femmes qui s'y suicident, il est plutôt pour elles un enfer qu'un paradis. En eflet, sur le nombre total des suicides d'amour commis à Paris, la proportion des femmes y est plus considérable que celle des hommes. Le suicide de la femme abandonnée devient si fréquent à Paris, que dernièrement une jeune femme âgée de dix-sept ans qui voulait s'empoisonner à la suite d'un chagrin d'amour pria une de ses amies de lui procurer du poison. Celle-ci ne fit aucune difficulté pour lui en apporter. Comme la quantité apportée n'était pas suffisante, la jeune désespérée envoya une autre amie chez un pharmacien pour en cher-
(l) C'était déjà un proverbe au xvir» siècle. Dans la Suite du Menteur, Corneille fait dire à Lyse ;
m II est riche et de plus il demeure à Taris, m Où des dames, dil-ou, est le vrai paradis. >
(Acte II, scène I.)
cher encore. Les deux amies lui laissèrent absorber le poison, trouvant la chose toute naturelle ; elles assistèrent tranquillement à son agonie sans avoir l'idée d'appeler un médecin. Vers la môme époque (juillet 1897) quatre jeunes femmes s'asphyxièrent ensemble en disant qu'elles étaient lasses de la vie et qu'elles voulaient se soustraire aux chagrins qu'elles avaient. Parmi elles était une jeune ouvrière enceinte, que son amant avait abandonnée.
Les écrits des suicidés méritent une attention particulière parce qu'ils permettent de préciser le caractère moral du suicide et de savoir s'il est ou non une forme de la criminalité. D'après quelques criminalistes, le suicide et l'homicide dérivent d'un môme état physiologique et psychologique ; ce sont, disent-ils, des formes diverses de la même dégénérescence, de la môme immoralité. Je crois, au contraire, que s'il y a des suicides coupables comme des meurtres, il y en a d'autres qui doivent inspirer pour leurs auteurs une profonde compassion et même, dans certains cas, une sympathie et une estime profonde, ce qui n'implique nullement l'approbation de leur conduite. Qui verra un acte d'immoralité dans le suicide d'un ouvrier qui, liancé à une jeune lille qu'il aime et qui l'aime, se lue en apprenant qu'il est tuberculeux et en disant : « étant menacé de la tuberculose et ne voulant pas me marier dans ces conditions, je préfère me tuer? » Les causes des suicides sont si multiples, si variées, si différentes les unes des autres, qu'on ne peut pas porter la môme appréciation sur tous les suicides. Les uns se suicident par lâcheté, les autres par dévouement.
Parmi les suicidés, il y a des criminels, des fous, des malades, des exaltés, des nerveux, des hystériques, des faibles d'esprit, mais aussi des cœurs délicats et tendres, trop tendres, trop sensibles. Les suicides par amour contrarié peuvent être des malades ou des cœurs trop tendres, mais ils n'ont point les sentiments anti-sociaux qui caractérisent
les criminels; ils sont victimes de leurs besoins de tendresse qui n'est pas satisfait. Leur tendresse éclate de la façon la plus touchante dans leurs écrits ; leurs lettres sont pleines de sentiments délicats, désintéressés, élevés, pour leurs parents, leurs amis et môme pour ceux qui ont causé leur désespoir. Ils ne gardent habituellement aucune irritation des mauvais traitements, de l'indifférence, de la trahison qui les ont tant fait souffrir. Jusqu'au dernier moment, ils expriment leur amour à ceux qui ne les aiment pas, ils souhaitent le bonheur à ceux qui les ont rendus malheureux. La femme délaissée qui se tue ne peut pas haïr l'infidèle qui la pousse à la mort. L'amant trahi qui se suicide pardonne en mourant à la femme qui a fait son malheur. J'ai sous les yeux un très grand nombre de. lettres de suicidés par amour, je ne puis les citer toutes, je vais en transcrire quelques-unes seulement, à titre d'exemples :
« Ma bien -aimée Alice, écrivait un marin à une jeune Mlle qui avait refusé de l'épouser, permettez-moi de vous donner pour la dernière fois ce titre, car à l'heure où vous aurez reçu cette lettre je ne serai plus qu'un cadavre. Ce cœur qui ne battait que pour vous sera percé d'une balle.
Je ne me manquerai pas, ma main sera ferme, les souffrances que j'endure m'en sont une garantie, car je m'en débarrasserai en même temps que de la vie.
Je n'emporte avec moi que quelques cheveux et fleurs, souvenir d'un temps meilleur.
Soyez heureuse, Alice, c'est le seul vœu que je forme pour vous et recevez les derniers baisers de celui qui vous aura aimée à en mourir. »
« Du jour où j'ai vu que tu ne serais pas mon époux, écrivait une femme qui était engagée dans une liaison irrégulière et qui en rougissait, je n'ai plus eu qu'une pensée : Mourir ! Si je ne puis pas être ta femme, au moins je ne souffrirai plus. Je te pardonne de bon cœur et ma dernière pensée sera pour' toi. »
Dans un millier de lettres que j'ai lues, je n'ai trouvé
qu'une fois des paroles amères contre l'amant infidèle et
encore faut-il ajouter que la femme avait songé à le tuer
avant de se tuer. « Si je ne réussis pas à tuer M..., disait-
Proal. — Crime et suicide pass. 4
elle, je demande qu'on le mette en présence de mon corps si je meurs. La mort inspirant au plus misérable un sentiment de respect et d'effroi, je désire qu'il ait au moins le remords de ses infamies. » Les lettres des femmes abandonnées, des amants malheureux qui se suicident se terminent toujours par des paroles d'amour et de pardon. On n'y trouve quelquefois des accents de colère qu'à l'adresse des parents, qui en supposant à leur union ont causé leur désespoir. « Je me tuerai dans une heure, et vous aurez ma mort à vous reprocher ». écrivait un jeune homme an père de la jeune fille qui lui avait refusé sa main.
Les amants désespérés n'oublient pas leurs parents en mourant; ils écrivent à des tantes, à des cousins de venir les consoler et de demeurer auprès d'eux. Une jeune fille écrivait à une amie : « Je vous supplie, dès que vous serez prévenue de ma mort, d'accourir auprès de mon père (dont elle était la fille unique) ; consolez-le, faites-lui comprendre qu'il a mieux valu que je meure, car je n'aurais jamais pu supporter ma peine; si j'avais vécu, je serais tomhée dans une maladie de langueur et du cerveau... Que l'on n'accuse pas mon père ni mon frère d'imprévoyance. Lorsque M... s'est montré trop assidu auprès de moi. ils m'ont fait quelques observations; je les ai promptement rassurés, car je ne prévoyais pas alors moi-même que cet attachement naissant prendrait plus lard de telles proportions. Tous les deux avaient confiance en moi, le passé répondait de mes actions; jusque-là je m'étais montrée tellement peu susceptible d'aimer, qu'ils m'ont cru audessus des faiblesses féminines; mon caractère enjoué, mais très fier leur était une garantie. » La môme jeune fille, distribuant par écrit divers souvenirs entre ses amies, disposait pour l'une d'elles d'un cadre en velours noir suspendu au chevet de son lit et contenant des cheveux de sa mère : « Elle pourra, disait-elle, y mettre également ceux de sa bien regrettée mère... Nous avions toutes les deux les
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mûmes sentimenls d'amour j>our nos chères mortes; elle me comprendra mieux peut-être que tout autre, puisque Dieu nous a éprouvées de la même manière. »>
Ces quelques écrits, qui sont pleins de sentimenls tendres, délicats, suffisent amplement, je crois, à établir rfue les suicidés par amour, loin d'être des criminels, sont le plus souvent des êtres bons, affectueux, trop aimants, trop sensibles. C'est l'excès de leur amour et la sensibilité de leur cœur, qui leur rendent intolérable la douleur de n'être pas aimés, ou de ne pouvoir s'unir à la personne aimée; c'est le besoin de tendresse qui les dévorait et qu'ils n'ont pu satisfaire qui les plonge dans le désespoir et leur inspire le dégoût de la vie. A cet excès de sensibilité se joint chez eux un défaut de volonté. Ils sentent trop, ils souffrent trop et n'ont pas assez de force, pour supporter la souffrance. Ce sont des émotifs, souvent des neurasthéniques et des hystériques. Unhomme d'un tempérament sain, d'une volonté forte, peut éprouver un grand chagrin, il le supporte et ne se tue pas ; un homme d'un tempérament déséquilibré, d'une sensibilité extrême, d'une volonté faible, est écrasé par la douleur et s'y dérobe par le suicide. L'idée du suicide devient rapidement une idée fixe, une obsession chez les héréditaires dégénérés ; c'est un signe de débilité mentale. Les idées de suicide sont très fréquentes chez les hystériques, et Ton sait qu'il y a des hystériques aussi bien chez les hommes que chez les femmes. L'hystérie n'est pas, comme on l'a cru très longtemps, une maladie exclusivement féminine. Il faut, en un mot, qu'une prédisposition physiologique vienne s'ajouter au chagrin d'amour, pour déterminer le suicide.