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CHAPITRE II

« Et jusque dans la tombe il est doux de s'unir. »

(Corneille.)

Par l'analyse que j'ai essayée de faire de l'amour dans le chapitre précédent, j'ai montré que les amants éprouvent le désir de ne faire qu'un, d'être deux dans une même chair, suivant l'expression si profonde de l'Evangile. Si ce besoin n'est pas satisfait, s'ils ne peuvent s'unir et vivre toujours ensemble, ils sont si malheureux qu'ils préfèrentla mort à la séparation. Mourir ensemble leur parait moins cruel que de vivre séparés. Ne pouvant être unis dans la vie, ils veulent l'être dans la mort ; ils disent avec Corneille :

« Si l'hymen n'a pu joindre nos corps, « Nous joindrons nos esprits, nous joindrons nos deux morts1. »

Lorsqu'un amant qui a perdu sa fiancée se tue c'est pour aller la rejoindre ; il lui semble que la mort les rapproche ;

« Et si dans le tombeau le ciel permet qu'on aime, « Dans le fond du tombeau je l'aimerai de même *. »

Vivre, pendant qu'elle est morte, lui parait impossible il veut la suivre dans le tombeau. Ce besoin d'union dans la mort, Ovide l'a décrit dans le suicide de Pyramc et de Thisbé. Lorsque Pyrame croit par erreur que Thisbé

(1) Corneille. Œdipe, acte 11, scène iv.

(2) Corneille. Pulchêrie, acte 111, scène h.

est morte, il se rend sous l'arbre qu'ils avaient marqué pour leur rendez-vous, y porte le voile de Thisbé et après l'avoir embrassé il s'écrie : « Maintenant, voile cher et sacré, sois teint aussi de mon sang. » Thisbé en arrivant au rendez-vous trouve le corps de Pyrame et se tue à son tour : « Ah ! malheureux, dit-elle, l'amour que tu avais pour moi t'a fait périr. Va, mon bras sera aussi courageux que le tien et mon amour ne craindra pas la mort plus que n'a fait le tien. Je te suivrai dans le tombeau et je serai à la fois la cause et la compagne de ta mort. Hélas ! il n'y avait que la mort qui pût nous séparer et elle-même ne nous séparera pas1. » La séparation est pour les amants la plus grande douleur. Us veulent rester ensemble, ne jamais se quitter ; il leur faut une union étroite, durable, éternelle ; lorsqu'elle leur manque, le désespoir s'empare d'eux ; ils meurent ensemble et leur besoin d'union se traduit encore par le désir qu'ils expriment dans leur dernier écrit, d'être enterrés ensemble.

Ce désir d'union dans la tombe, je l'ai trouvé dans tous les écrits des suicidés par amour; ils le reproduisent sous toutes les formes, ils le répètent plusieurs fois, afin que leurs parents respectent leurs volontés. Comme c'est l'impossibilité de l'union en ce monde ou d'une possession complète, définitive, immuable, qui fait leurs souffrances et leur désespoir, ils ne trouvent de consolation à ces souffrances que dans la pensée que leurs corps seront côte à cote dans le même tombeau.

Une jeune femme, mariée, âgée de vingt-six ans, qui avait voulu mourir avec son amant, ayant survécu à la blessure qu'elle avait reçue, m'a raconté dernièrement que son amant lui disait, en faisanlles préparatifs de suicide, qu'il était très peiné de penser qu'ils ne seraient pas placés dans le même tombeau ; comme les parents de cette jeune

(1) Ovide. Les métamorphose», 1. IV.

femme avaient une tombe de famille à Marseille, il craignait qu'ils ne voulussent garder le corps de leur fille dans leur tombeau. — Lorsque le Dr Bancal et Mme X... songèrent à se tuer ensemble, ils écrivirent à un ami commun, pour le prier de les réunir après leur mort, dans une bière commune. Mmo X... lui dit : « Vous aurez la bonté de vous rendre à l'hôtel aussitôt après avoir reçu cette lettre, vous nous trouverez morts... n'ayez pas de chagrin, pour nous, nous mourrons bien heureux... Vous nous ferez mettre dans la même bière. » Bancal de son côté avait écrit à son ami : « Je tiens beaucoup à être à côté de mon amie, nos os se confondront ; c'est une pensée qui me sourit. »

« La mort même, à ce prix, la mort a sa douceur *. »

Les amants qui meurent ensemble écrivent à leurs parents : « Ne nous séparez pas î si vous aimez encore un peu votre fils, j'espère que vous respecterez sa dernière volonté, qui est d'être enterré avec celle qu'il aime. »

Le désir d'être uni dans la tombe à la personne aimée est un désir si naturel, qu'on le voit exprimé par des reines comme par des ouvrières, par des artisans comme par des princes et qu'on l'observe à toutes les époques de l'histoire, car le cœur humain est toujours le même. Cléopâtre, après la défaite d'Antoine, dans la supplique qu'elle adresse à Octave, lui demande à être ensevelie auprès de son amant : « Ne me refuse pas, lui dit-elle, une tombe à son côté, et que mourant par lui j'habite au moins avec lui dans l'IIadès. » Lorsqu'elle va s'agenouiller sur le sarcophage de son amant, elle lui dit : « Tu ne permettras pas que ta femme soit traînée vivante derrière le char du vainqueur. Non, tu me cacheras plutôt près de toi; tu me prendras à ton côté dans cette tombe. »

Abélard écrivant à lléloïsc, après qu'il est entré au cou-

(1) Delille. Enéide, livre IV.

vent et après l'y avoir fait entrer, termine sa lettre en exprimant le désir qu'Héloïse se fasse inhumer auprès de lui, dans le môme tombeau. « J'espère, lui dit-il, que vous voudrez bien, quand vous aurez accompli le temps de votre vie, être inhumée auprès de moi. » Et comme il a autant de vanité que d'amour il ajoute : « Mon tombeau en sera plus célèbre. »

Dans la Cyropédie (I. VII, ch. m), Xénophon décrivant le désespoir de Panthée à la mort de son mari, raconte qu'elle se fait apporter son corps, se frappe d'un coup de poignard et expire en posant la tête sur le sein de son mari ; avant de se frapper elle avait recommandé à sa nourrice d'envelopper dans le même linceul le corps de son mari et le sien.

Les poètes, n'ont pas manqué, quand ils dépeignent la mort des amants, de leur prêter ce désir d'être unis dans le même tombeau. Le Tasse dans la Jérusalem délivrée, fait dire à Olinde, qui meurt avec Sophronie : « Puisque tu devais mourir, je suis heureux d'être le compagnon de ta mort, ne le pouvant être de ta vie. Je pleure sur toi, mais non sur moi, puisque je meurs à tes cotés. » — Lorsque Roméo vient pour se tuer sur le tombeau de Juliette, s'adressantà Paris, il lui dit : « S'il te reste de la pitié, ouvre la tombe et me couche à côté de Juliette. » Il faut que ce désir de la réunion dans la tombe avec la personne aimée soit un cri d'amour bien naturel, car je l'ai retrouvé dans l'écrit d'un menuisier d'Aix qui, inconsolable de la mort de sa femme, s'était suicidé de désespoir. Dans une lettre écrite à ses enfants il leur dit : « Je pars, je vais trouver celle que j'ai toujours aimée ; partagez ce qui me reste en frères ; que l'intérêt ne vous divise pas ; pensez aux bonnes paroles de votre mère : « pourquoi être méchant ? nous avons si peu de temps à rester sur cette terre? » paroles si dignes d'elle. — Mon dernier souhait, si vous pouvez l'obtenir, ce serait de mettre mon corps dans la

fosse de votre mère, c'est-à-dire de me retirer de mon cercueil, d'ouvrir le sien et de mettre mon corps sur le sien; je serai près d'elle.

« Mes enfants, adieu, adieu à tous; dans votre partage, vous mettrez pour ma petite Jeanne 160 francs.

« Votre père. »

Dans René, lorsque Amélie fait ses adieux à son frère, elle lui dit : « Ah ! si un même tombeau nous réunissait un jour ! mais non, je dois dormir seule. » — Dans les Affinités électives, Charlotte fait placer Edouard à côté d'Ottilie, bien qu'elle ne soit pas sa femn\e : « Ils ont assez souffert, ditelle, pour avoir le droit de reposer ensemble. — Dernièrement dans une retentissante affaire criminelle, on a vu une femme mariée consentir avec la môme générosité à ce que son mari fût enseveli à côté de la maîtresse, pour laquelle il était mort.

Lorsque deux amants se tuent, ils ne trouvent pas seulement une consolation dans la pensée qu'ils vont être unis dans la tombe ; chacun d'eux est encore heureux de voir que l'autre l'aime si ardemment qu'il préfère la mort à la séparation ; cette pensée leur rend douce la mort.

Une jeune fille qui s'est suicidée à Paris le 31 août 1897 avec le jeune homme qu'elle désirait épouser, sur le refus des parents de ce dernier de consentir à ce mariage, écrivait : « Puisque je n'ai aucun espoir de l'épouser, et bien ! je préfère mourir avec lui. La mort va nous unir pour toujours. Je vais être heureuse, surtout que personne ne touche à mon alliance. »

Les nombreux documents judiciaires que j'ai consultés, les enquêtes personnelles que j'ai faites, établissent en effet que les amants préparent généralement leur double suicide avec une insouciance, une gaieté surprenante. La mère d'un jeune homme, qui en avril dernier s'est suicidé avec la jeune fille dont il était très épris, m'a raconté que son

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fils depuis plusieurs mois chantait des airs d'opéra composés sur des situations identiques à la sienne pour des héros de théâtre qui veulent se suicider.

Une jeune fille annonçait en souriant à son amie son projet de suicide; lui désignant un objet de toilette, elle lui dit : « C'est dommage, je ne le mettrai plus, c&t demain je meurs. » Bancal écrivant à son ami lui disait : « Nous n'avons plus que six à sept heures à vivre et nous sommes aussi calmes que si nous devions nous coucher pour nous réveiller demain dans les bras l'un de l'autre. » Dans une lettre adressée à sa mère il exprimait la même pensée : « Je vois l'éternité avec autant de plaisir que si j'assistais à un de ces beaux spectacles de la nature dont j'ai pu jouir quelquefois. » Les témoins qui les virent la veille de leur suicide furent frappés de leur gaieté ; le maître d'hôtel déclara qu'en les voyant il n'avait pu s'empêcher de dire : « Voilà des gens bien gais. » La dame X... fit ses préparatifs de suicide en chantant. Pendant les huit jours qui précédèrent leur mort, les deux amants allèrent tous les soirs au théâtre. — Une femme mariée, quia voulu mourir avec son amant et qui a survécu à sa tentative de suicide, m'a raconté qu'elle s'était endormie tranquillement, sachant que pendant son sommeil son amant devait la tuer et se tuer ensuite. — Chambige déclara que lorsqu'il se rendit en voiture avec Mme X... à la villa où ils devaient se donner la mort, ils étaient très gais tous les deux et qu'il ne put s'empêcher de chanter la romance de Faust : « Salut à mon dernier matin. »

Dans la plupart des cas, le projet de double suicide est arrêté longtemps avant; dans plusieurs affaires j'ai vu que le pistolet, qui avait été employé, avait été acheté un ou plusieurs mois à l'avance. Dans l'affaire Bancal, la dame X... écrivait : « Voilà un mois que notre projet est arrêté ; nous devions attendre à demain, mais craignant que mes parents ne parvinssent à découvrir ma demeure, j'ai

demandé à mon bon Prosper s'il voulait avancer de vingtquatre heures, il ne m'a pas refusé cette prière et c'est ce soir que nous passons la barque à Garon1. »

Dans leurs écrits, les amants, les femmes surtout, entrent dans de minutieux détails ; ils font leurs préparatifs avec un sang-froid remarquable. Bancal avait préparé pour sa mère un médaillon contenant de ses cheveux et de ceux de (( sa meilleure amie » avec une lettre d'adieux ainsi conçue : « Je meurs comme j'ai vécu sans savoir ce que je dois croire ou ne pas croire... Ne me plains pas, j'ai plus vécu en dix jours et j'ai goûté plus de bonheur qu'une vie d'homme ne peut en contenir. » Sa maîtresse avait expédié deux jours avant le suicide une caisse contenant des objets de toilette pour sa fille ; sur le papier enveloppant ces objets elle avait écrit ces lignes : « Pour Léonie, une robe noire, irois paires de gants, un médaillon contenant des cheveux de son père, de moi, de sa sœur et un dé d'argent. » Elle écrivit à la maîtresse de pension de sa fille pour la lui recommander. « Parlez-lui, parlez-lui souvent de son père, lui disait-elle ; faites-lui oublier sa mère s'il est possible. » Quelques instants avant de partir avec Chambige pour se suicider, Mm* X... écrivit une lettre enjouée à une parente.

Ce qui prouve encore le calme des amants, c'est qu'assez souvent, avant de se tuer, ils se font servir un repas auquel ils font honneur. Il semble que l'appétit devrait leur manquer dans un pareil moment, et cependant ils mangent avec une insouciance surprenante. Il est possible aussi qu'ils boivent avec excès pour se donner une excitation factice, comme cela a lieu dans un grand nombre de cas de suicide pour les motifs les plus divers. Cependant je ne crois pas que l'état d'esprit des amants qui se suicident ensemble soit semblable à celui que l'on observe chez les désespérés

d) J'ai retrouvé cette expression plaisaute dans un écrit d'un autre suicidé.

qui craignent la mort tout en se la donnant et cherchent souvent un surcroit de courage dans la boisson. Les amants qui se tuent envisagent la mort avec sérénité, presque avec satisfaction.

Lorsque la pçnsée de mourir ensemble est entrée dans l'esprit des deux amants, elle devient une idée fixe qui absorbe leur esprit, leur fait tout oublier : leurs parents, leurs enfants, leur honneur, leur pudeur. Des mères de famille courent à la mort, abandonnant d'adorables enfants et se livrant à leurs amants avec un cynisme particulier. Mm6 X.. ., qui était une femme du monde jouissant de l'estime publique, une mère aimant ses enfants, fut trouvée toute nue, à côté de Chambige avec qui elle voulait mourir, après s'être livrée à lui; elle savait cependant que cet état de nudité serait observé par la justice, lorsqu'elle viendrait faire les constatations légales. Le sentiment de la pudeur qui avait été si puissant chez les femmes de Milet puisqu'il avait arrêté l'épidémie du suicide, avait été totalement oblitéré par la passion chez Mrae X... Des jeunes filles appartenant à d'honnêtes parents, qu'elles entouraient de tendresse, les quittent pour aller rejoindre l'amant qui les attend pour le suicide. La mère d'une jeune fille qui s'était suicidée avec un jeune homme parce que les parents de ce dernier s'étaient opposés à leur mariage, me dit en pleurant : « Ma fille avait toujours été un modèle de piété filiale et de sagesse (et c'était vrai, des témoins impartiaux, étrangers à la famille, m'ont dit que c'était une créature exquise), jamais elle ne m'avait causé la moindre peine ; douce, tendre, pieuse, elle nous entourait mon mari et moi d'affection et de soins délicats et cependant elle nous a quittés pour aller rejoindre ce jeune homme, songeant qu'elle allait nous plonger dans le plus affreux désespoir : et elle qui avait de sincères sentiments de piété, qui était enfant de Marie, elle a consenti à avoir des relations intimes avec lui, car le misérable, je le sais, Ta souillée avant de la tuer. »

Toutefois l'amour le plus exalté peut exister, surtout chez les jeunes filles, sans désir d'un rapprochement sexuel; les caractères révélateurs de la virginité sont quelquefois observés chez les jeunes filles qui ont voulu mourir avec leur amant. Une d'elles, ayant été menacée par ses parents d'être placée au couvent, se suicida avec son fiancé et à l'autopsie le médecin constata qu'elle était vierge.

Chaque année un certain nombre de jeunes gens appelés sous les drapeaux se suicident au moment de partir pour le régiment, parce qu'ils ne peuvent se résigner à se séparer de leur fiancée ou de leur maîtresse ; quelquefois ils les décident à mourir avec eux. Le nommé R... était fiancé à une jeune fille de Lyon quand il fut obligé de partir pour faire son service militaire ; ce départ lui fut très pénible, cependant il s'y résigna. Quelques mois après il obtint une permission de quelques jours et vint les passer auprès de sa fiancée. Mais lorsque vint le moment de rentrer au régiment, les deux amants n'eurent pas la force de se séparer et résolurent de mourir ensemble. La jeune lîllc fut trouvée blessée de deux coups de revolver à la tempe droite à côté de son amant qui était mort; elle fit le récit suivant : « Nous n'avons pas eu le courage de nous séparer, lorsque sa permission fut expirée, et nous avons voulu mourir ensemble. II m'avait dit : « Je te tirerai une « balle dans la tète et je me ferai ensuite sauter la cer- « velle. Toi, si tu n'es pas morte tu feras comme moi. » Léon m'a tiré un coup de revolver et s'en est tiré deux. Comme je n'étais pas morte, j'ai pris le revolver et je me suis tiré une seconde balle dans la tète. Je me suis évanouie. Hevenue à moi, je suis restée deux heures sur le cadavVe de mon amant, liée dans ses bras. » Les deux amants avaient écrit une lettre, pour faire connaître leurs dernières volontés. La lettre commencée parle jeune homme et terminée par la jeune fille était ainsi conçue : « Je me suicide pour ne pas quitter ma petite femme ; je souffre trop loin d'elle.

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?îous voulons être enterrés ensemble. » La jeune fille avait ajouté : <c Nous ne voulons pas que nos corps soient livrés à la Faculté de médecine. Nous voulons être enterrés ensemble, tels qu'on nous trouvera. »

Voici un autre cas, qui s'est produit il y a quelques mois à Marseille. Un jeune homme avait contracté un engagement dans l'infanterie de marine ; lorsque le moment de partir arriva, il éprouva un si violent désespoir de quitter sa fiancée, qu'il conçut et lui fit partager le projet de mourir ensemble; il annonça sa résolution à ses parents par la lettre suivante : « Ainsi que vous devez le savoir, je suis parti avec Yvonne. Ne pouvant m'en séparer, je ne me suis pas présenté au régiment. A l'heure actuelle, je suis porté déserteur. Au moment où vous recevrez cetle lettre nous nous serons donné volontairement la mort. »> Ils descendirent dans un hôtel, y soupèrent et y passèrent la nuit. Le lendemain matin, ils prirent un repas à dix heures et demie et se retirèrent dans leur chambre; quelques instants après, on entendit deux détonations, on accourut, on trouva la jeune fille étendue morte sur le lit et le jeune homme râlant à terre dans une mare de sang. — Lorsque le jeune soldat demande une permission pour aller voir ses parents mais en réalité pour aller voir sa fiancée ou sa maîtresse, quelquefois il ne peut plus rentrer au régiment à l'expiration de son congé et préfère mourir avec sa maîtresse, à qui il fait partager sa résolution : « Chers parents, écrivait un jeune soldat, ne pouvant être séparés, nous avons résolu de mourir ensemble ; depuis que nous sommes séparés, nous ne vivons plus; c'est pour mettre un terme à ces souffrances que nous nous tuons. » — Le double suicide a lieu quelquefois au retour du service militaire : la jeune fille abandonnée par son amant qui va faire son service tombe dans la prostitution ; l'amant à son retour, ignorant son inconduite, renoue des relations avec elle; mais le jour où il apprend le passé,

tations ; s'il n'ose pas lui proposer nettement de mourir ensemble, il laisse deviner son projet de se tuer seul, afin qu'elle ait la pensée de se suicider avec lui. La vanité, la jalousie, l'égoïsme se joignent à l'amour pour lui faire désirer ce double suicide : si elle lui survivait, le mari ou tout autre pourrait la reprendre ; en lui sacrifiant sa vie, elle flatte son orgueil, car elle lui donne la plus grande preuve d amour; enfin, puisqu'il doit mourir, il éprouve un violent plaisir à l'entraîner avec lui, pour finir dans ses bras sa vie et ses tourments. Cet état d'esprit de l'amant qui veut se tuer et entraîner avec lui la femme qu'il aime parce que des obstacles insurmontables les séparent, est celui que J.-J. Rousseau prête à Saint-Preux dans la promenade qu'il fait à Meillerie avec Mme de Wolmar. Saint- Preux est violemment tenté de précipiter avec lui Mmo de Wolmar dans les flots du lac ; il parvient à surmonter cette tentation, mais beaucoup d'amants y succombent. Dans des cas analogues, la femme mariée, plutôt que de fuir et de vivre déshonorée, préfère accompagner son amant dans la mort.

La crainte du déshonneur détermine aussi des jeunes filles à ne pas survivre à leur faute et à mourir avec leur amant. En voici un exemple que j'ai observé, il y a quelques mois, à Marseille, complétant les renseignements du commissaire de police par des détails que j'ai recueillis auprès des parents des deux suicidés. Un jeune employé, âgé de dix-neuf ans, voulait épouser une jeune fille de son âge dont il était très épris, qui avait une conduite irréprochable et appartenait à une famille honorable ; mais sa mère le trouvant trop jeune pour se marier, lui refusa son consentement. Les jeunes gens continuèrent à se voir, à se promener ensemble; la jeune fille aussi vertueuse que jolie et gracieuse sut néanmoins rester pure malgré tout son amour. De plus en plus désireux de l'épouser, le jeune homme s'efforça par ses prières et ses menaces d'obtenir le

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consentement de sa mère, sans pouvoir y parvenir. Il persuada alors à la jeune fille qu'elle devait consentir à son enlèvement, pour forcer sa mère à donner son autorisation. La jeune fille, qui aimait beaucoup ses parents et redoutait le scandale, hésita longtemps ; puis vaincue par les supplications de son amant, elle quitta en tremblant la maison paternelle, pouvant à peine se soutenir, mais espérant y rentrer bientôt au bras de son fiancé. Après l'avoir conduite à un hôtel, le jeune homme écrivit à sa mère qu'il avait enlevé sa fiancée, qu'elle s'était donnée à lui, que le mariage était dès lors nécessaire, il la supplia de consentir. La mère refusa. Son fils lui écrivit de nouveau que sa fiancée se voyant déshonorée voulait mourir, qu'elle lui demandait la mort comme une grâce, mais qu'il ne se sentait pas le courage de la tuer; il supplia une dernière fois sa mère de donner son consentement. La mère le refusa encore ; alors les deux amants acculés à la honte ou à la mort choisirent la mort : le jeune homme tira d'abord sur la jeune fille un coup de revolver et s'en tira ensuite un second sur lui-même; ils moururent le lendemain. Quand on pénétra dans leur chambre et qu'on demanda au jeune homme l'explication de ce drame, il répondit plusieurs fois : « Il le fallait. » Ce furent les seules paroles qu'il put prononcer. Les lettres qui furent écrites par ces deux désespérés avant Je suicide ne laissent aucun doute sur la cause de leur mort volontaire ; la jeune fille a voulu se soustraire à la honte et le jeune homme éviter le scandale. Voici la lettre qu'elle écrivit à sa famille :

« Mes chers parents,

« Pardonnez à votre Jeanne l'acte qu'elle va commettre. Mais, aimant sans espoir d'avenir, elle préfère mourir avec celui qu'elle aime que de vivre sans lui ; je vous ambrasse tous. A vous mes dernières pensées.

« Votre Jeannette qui vous aime beaucoup et qui pense que vous lui pardonnerez. »

Proal. — Crime et suicide pass. i>

Elle avait aussi écrit à sa mère une lettre particulière :

« Ma bonne Maman,

« J'ai attendu jusqu'à ce jour pour mourir. J'avais encore espoir, mais la mère de mon bien-aimé n'ayant rien voulu entendre, nous sommes forcés de mourir. Il vaut mieux mourir que de vivre avec le mépris du monde, avec les sourires ironiques des voisins. Cela serait pour moi une torture sans égale, cela est pour beaucoup dans ma résolution de mourir. — Glière mère, pardonne à ton enfant tout le mal qu'elle te fait. J'aurais voulu pouvoir te rendre heureuse, mais que veux- tu? Nul n'est maître de sa destinée et j'ai toujours eu le pressentiment que je liuirais ainsi.

« Adieu pour toujours. »

Le jeune homme de son coté avait adressé à sa famille les lignes suivantes :

« Chère Mère, chers Frères,

« Pardonnez-moi. Je meurs désespéré. J'aime sans espoir d'avenir et crains le scandale. Priez pour moi. »

Il avait aussi adressé aux parents de la jeune fille une lettre ainsi courue :

« Vous allez sans doute me maudire, quand vous apprendrez la mort de votre Jeanne bien- aimée, mais pardonnez-moi, nous nous aimions tant que l'idée d'une séparation a été plus forte que nous. »>

Les parents sont quelquefois responsables du suicide de leurs enfants, parce qu'ils s'opposent souvent à leur projet de mariage pour des motifs d'intérêt. Les parents du jeune homme ne trouvent pas la jeune lille assez riche ou réciproquement. Le 11 août 1897, à Paris, un jeune homme de vingt ans et une jeune lille de dix-sept ans qui avaient été élevés ensemble et qui s'aimaienl, voyant que les parents du jeune homme s'opposaient au mariage, parce que la jeune fille n'était pas assez riche, quittent simultanément leurs familles, vont s'installer dans un hôtel et se donnent la mort après avoir écrit les lettres suivantes :

« Ma chère mère, écrit le jeune homme, nous nous donnons volontairement la mort, nous nous aimons telle-

ment que nous aimons mieux mourir que Je voir un empêchement à nos vœux les plus chers. Peut-être ne diras-tu plus de vilaines choses à l'adresse de celle qui ne fui pour moi qu'une amie, car depuis trois jours que nous sommes ensemble elle ne m'a jamais appartenu. Et, avant la mort qui déjà nous possède, je te répète ce que je t'ai toujours dit, que c'était une honnête femme. Plus nous approchons de la mort, plus je vois que tu l'as traitée injustement.

« Ma bonne mère, je te pardonne, car dans le fond du cœur tu aimais trop ton (ils, tu aurais voulu pour lui une fille riche.

« Nous venons d'adresser à Dieu une fervente prière pour nous donner le courage qui pourrait nous manquer.

« Ton fils qui l'a toujours bien aimé. »

La jeune fille écrivit de son côté à sa mère :

« Ma chère petite mère, lorsque tu liras ces lignes je ne serai plus, mais lu me pardonneras, car quoique j'ai mal agi, tu m'aimes Irop pour me laisser ce doute. 11 y a aujourd'hui onze ans que mon père est mort, chose bizarre c'est la môme date à laquelle je vais aller le rejoindre. Ce ne devait pas être aujourd'hui, mais dimanche le courage nous a manqué, hier la mort n'a pas voulu de nous, aujourd'hui j'espère mourir, car c'est affreux de vivre pour toujours souffrir.

« Il est vrai qu'une jeune fille honnête ne doit pas se permettre ce que j'ai fait, mais dégoûtée de la vie, aimant et étant aimée, comme toute créature le désire, je me suis oubliée à suivre un jeune homme et à aller chercher la mort avec lui. Pardonne-moi.

« Avant de mourir, nous venons de prier Dieu, pour qu'aujourd'hui il nous donne le courage de mourir, et si je vais au ciel (car je crois en Dieu), je prierai pour toi.

« Ta fille qui t'aime et qui t'envoie ses derniers baisers. a Adieu mère chérie. »

Lorsque le bruit de plusieurs détonations se fil entendre,

on accourut dans leur chambre et on trouva la jeune fille étendue sur un lit, râlant, la tète percée d'une balle et près du lit le jeune homme blessé à la tête, en proie à une grande agitation nerveuse, couvert de sang, pleurant et criant enjoignant les mains : « 0 mon père, vous qui me voyez; mon Dieu! vous qui êtes avec lui : est-elle morte? » Interroge quelques instants après par le commissaire de police, il dit : « La personne qui est avec moi se nomme X..., nous avons été élevés ensemble, elle demeure à côté de moi. Nous avons voulu mourir. Elle s'est lire elle-même un coup de revolver à la tôle. J'étais couché près d'elle. Je lui ai repris l'arme et je me suis tiré deux coups. J'ai senti que je me suis manqué; » les deux balles avaient contourné la boîte osseuse et s'étaient logées entre l'os et le cuir chevelu.

Esquirol cite le double suicide du fils d'un juge de paix et de la jeune fille, que ses parents refusaient de lui donner en mariage. Les deux amants se rendirent dans la forêt de Saint-Germain. Le jeune homme brûla la cervelle à la jeune fille et se pendit ensuite à un arbre aveq le ch&le de la jeune fille.

Le refus des parents de consentir au mariage de leur fils avec une jeune fille, moins riche que lui, a déterminé encore dernièrement à Paris un double suicide. Les parents, pour détourner leur fils de ce mariage, avaient calomnié la jeune fille; celle-ci l'ayant su avait écrit à la mère du jeune homme : « Pour vous prouver que je ne suis pas une femme qui appartient à tous les hommes, je vais mourir avec mon Léon, parce que je l'aime et que je ne pourrais vivre sans lui. — Vous vouliez le marier avec une fille qu'il n'aime pas, mais lundi, au lieu de venir chercher sa bague de fiançailles, elle viendra le voir mort ; car Léon ne vous appartient plus, il est bien à moi maintenant, puisque vous n'avez pas voulu que nous soyons heureux sur cette terre.

« C'est vous qui êtes la cause de sa mort. Il faut que vous

n'ayez jamais aimé, pour agir comme vous l'avez fait.

« C'est avec le plus grand sang-froid que tous les deux nous attendons la mort. Pendant que je vous écris, mon petit homme est en train de boucher toutes les fentes, par où l'air pourrait entrer. Nous n'avons qu'une frayeur, celle de nous manquer. »

A la suite de cette lettre, le jeune homme avait ajouté : « Je tiens à te dire que ce n'est pas à ma petite femme qu'il faut en vouloir si je meurs, c'est moi qui lui ai demandé de mourir avec moi. — Je l'ai laissé croire que je consentirais à épouser Marie, pour que tu me laisses tranquille. Mais ce n'est pas elle que j'aime, c'est ma petite Berthe que j'adore, c'est elle qui est ma femme, depuis hier, car je lui ai acheté son alliance hier soir et je défends qu'on Ja lui retire. Je pense que tu respecteras la volonté d'un mort. » Puis il écrivit encore ui» mot à son père pour le prier de les faire enterrer ensemble : « Je te dis cela à toi, car ma Berthe t'aimait bien, ainsi que moi. Adieu cher père. » — A ces lettres en était jointe encore une autre adressée par la jeune fille à sa mère : « Ma mère, j'ose encore te donner ce nom. Tu me disais que je n'oserais pas me donner la mort. Tu vois que nous n'avons pas peur de mourir ensemble. Je t'écris ces lignes au moment où les réchauds s'allument. »

Des hommes qui se croient acculés au suicide par la maladie, de mauvaises affaires, déterminent aussi leurs femmes ou leurs maîtresses à mourir avec eux. Ici la suggestion du suicide touche au crime, ainsi que le reconnaissait un homme endetté qui disait : « Résolu à en finir avec la vie, il me vient l'idée folle de ne pas partir seul. Je me sens comme poussé vers le crime. » — Une jeune fille, âgée de vingt ans, qui avait voulu mourir avec son amant, ayant survécu à cette tentative, a fait le récit suivant au commissaire de police, qui l'avait trouvée blessée à côté du cadavre de son amant : « Dimanche dernier, mon ami me

70 LE CHIME ET LE SCICIDE PASSIONNELS

déclara que s'élaul fait examiner par un médecin, il avait élé trouvé allcint dune maladie vénérienne, qu'il avait contractée avec une autre femme ; il ajouta qu'il ne pouvait vivre ainsi et voulait se tuer. Mardi, il projeta d'aller se jeter sous un train ; puis sur ses instances je consentis à m'aspliyxier avec lui. Après avoir calfeutré les issues de la chambre, nous avons allumé au milieu de la pièce un petit po<M<* que nous avons démonté et nous avons préparé une décoction de pavots, dont nous avons absorbé un verre. Nous nous sommes couchés, et hier mercredi nous nous sommes réveillés ayant vomi; nous avons été malades toute la journée. Aujourd'hui à midi nous avons repris notre résolution de mourir. Léon avail acheté un revolver; il s'est couché sur le lit dans le fond et moi au bord, puis il m'a tiré un coup à 4a tète; je suis tombée évanouie. Quand je suis revenue à moi, j'ai vu que Léon s'était tiré un coup de revolver. J'ai repris celte arme et ai tiré deux coups sur moi sans m'alteiiidre. »

Un romancier distingué, qui est en môme temps un pénétrant moraliste, M. Ed. Rod, dans son dernier roman //» Dernier Rcfttye, a fait mourir avec son amant une femme mariée longtemps après qu'elle a quitté la maison conjugale. Les deux amants se tuent parce que la société les repousse, parce que les devoirs qu'ils ont violés prennent leur revanche en leur rendant la vie insupportable par le remords, parce que pour la femme surtout, qui a conservé le sentiment de la dignité, la déconsidération dont elle se sent frappée lui parait plus intolérable que la mort. Le double suicide de la femme mariée et de son amant devient la conséquence de leur fausse situation.

Ce n'est pas seulement dans les romans que Ton voit des femmes adultères et leurs amants acculés au double suicide, et ce n'est pas uniquement dans les rangs élevés de la société que ces doubles suicides se produisent. Tout dernièrement, une femme de la campagne, qui avait quitté

son mari et ses enfants pour suivre son amanl à Paris, iinil par se suicider avec lui; elle fil connaître les causes de sa résolution dans les termes suivants : « Voilà notre destinée à tous deux : mourir; c'est notre délivrance. Mes chers enfants, je ne peux reculer, je n'ai pas la force de trahir mon serment; nous avons assez souffert, nous demandons grûce. pardon à Dieu. »

Il y a quelques mois, un homme marié, qui avait quitté sa femme pour vivre avec sa maîtresse, s'est asphyxié avec elle ; dans l'écrit qu'ils ont laissé, les deux amants déclarent qu'ils sont forcés de se tuer et ajoutent : « Nous nous aimons et nous aimons mieux mourir ensemble que de nous séparer.

« Nous ne regrettons rien, car nous avons été malheureux par notre amour !

« Nous ne demandons qu'une chose : être enterrés côte à côle. » Le mari avait écrit aussi à sa femme pour lui demander pardon.

On voit, dans les célèbres affaires Bancal et Chambige, la femme mariée se suicider avec son amant, quelques heures ou quelques jours au plus tard après sa fuite de la maison conjugale. La maîtresse de Bancal et la maîtresse de Chambige, enivrées par leur passion, mais soucieuses de leur honneur, ne pouvant supporter les deux alternatives de leur fausse situation, la séparation ou la honte publique, s'abandonnent à leur amant et réclament ensuite la mort pour échapper à la déconsidération et au remords.

D'après le récit, qui me paraît exact, de l'étudiant Chambige, M™ X... lui aurait dit en se rendant à la villa où les deux amants se donnèrent la mort : « Je me donne à loi, mai* jure-moi sur tout ce que tu as de plus sacré que tu me tueras tout de suite après... Promets-moi seulement de me mettre dans la main droite la rose que tu as cueillie ce matin et de m'embrasser après. » Lorsqu'elle

se fut donnée à lui ! elle réclama là mort à grands cris : « Tu es un lâche, lui disait-elle, tue-moi tout de suite, lu ' m'a promis de me tuer aussitôt déshonorée. » Alors, elle appuya elle-même le revolver sur sa tempe droite et ne le trouvant pas bien placé, elle l'assujettit en donnant l'ordre de tirer.

L'état d'esprit de Mme X... est le même que celui que Balzac a décrit dans la Femme de trente ans et A. Dumas père dans Antony. Dans Fa flaire Bancal, les deux amants se tuèrent quelques jours après le départ de Mme X... de la maison conjugale ; mais le projet du double suicide était arrêté depuis un mois avant cette fuite. Avant de partir avec le Dr Bancal, M'"6 X... lui avait fait jurer de se tuer avec elle. Sa conscience ne s'était pas réveillée seulement après la faute ; bien qu'elle fût assoupie par l'ivresse de la passion, qui lui faisait trouver de la volupté à se perdre, à tout sacrifier à son amour, il lui restait encore assez de sens moral pour avoir peur du scandale et désirer la mort après la faute.

M. Sighele pense que la pensée du double suicide vient le plus souvent de la femme. Cette assertion me paraît trop absolue ; elle est exacte, quand il s'agit d'une femme mariée, honnèle jusque-là, qui ne se livre à son amant qu'à la condition de mourir avec lui, pour ne pas survivre à sa honte ; alors, il est vrai, la femme se voyant déshonorée réclame la mort avec énergie, tandis que l'amant, qui avait promis de mourir pour arriver à la possession, regrette sa promesse quand il a satisfait sa passion ; retrouvant alors le calme de l'esprit et des sens, n'ayant pas les mêmes raisons que la femme pour désirer la mort, il voudrait vivre pour conserver la possession de sa maîtresse.

L'assertion de M. Sighele est encore exacte, quand il s'agit d'une femme plus Agée que ramant dont elle craint

ili Los constatations médico-légales établirent que des relations sexuelles répétées précédèrent la mort.

de perdre l'amour ; c'est le cas de la célèbre tentative de double suicide de Lamartine avec Mme X..., dont il s'était épris à Aix-les-Bains. Cette femme malade, mariée, étant rappelée auprès de son mari, prévoyant en outre qu'étant plus âgée que Lamartine elle cesserait bientôt d'être aimée, n'ayant aucune croyance religieuse, lui avait suggéré la pensée de mourir ensemble.

Dans le cas de double suicide cité par M. le Dr Brierre de Boismont et invoqué par M. Sighele, à l'appui de sa thèse, il s'agit encore d'une femme mariée, plus âgée que son amant et ayant pris sur lui un grand empire : elle avait trente-neuf ans, et le jeune homme vingt-six quand ils se suicidèrent; le jeune homme n'avait que seize ans, lorsque la femme à l'âge de vingt-neuf ans éprouva pour lui une violente passion et la lui fit partager. J'ai aussi observé Je double suicide d'une femme mariée d'un certain ûge qui. surprise en flagrant délit d'adultère avec un amant plus jeune qu'elle, ne sachant plus que devenir, se décida h mourir avec son amant et lui fit partager sa résolution. — Dans l'affaire Bancal, la femme mariée était aussi plus âgée que l'amant, c'est par erreur que le Dr Lombroso écrit que la maîtresse du Dr Bancal était une jeune fille. — Dans l'affaire Chambige, la femme était aussi plus âgée, elle avait beaucoup de cheveux blancs. Dans un cas récent de double suicide qui s'est produit à Paris, c'est encore la femme la première qui a eu la pensée de mourir, c'était une femme de vingt-quatre ans, maîtresse d'un jeune homme de dix-neuf ans. Cette femme avait vécu déjà plusieurs années avec un autre amant qui était allé faire son service militaire et qui l'avait laissée avec un enfant. Ce soldat devant revenir prochainement avec l'intention de reprendre la vie commune avec son ancienne maîtresse, celle-ci. effrayée de ce retour et ne pouvant se décider à quitter son nouvel amant dont elle était très éprise, préféra mourir avec lui ; elle plaça sa fille en garde chez une voisine.

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acheta du charbon et revint se placer sur son lit à côté île son amant ; on les trouva asphyxiés. Quand une femme qui veut se suicider ne peut faire partager sa résolution à celui qu'elle aime, elle le traite de lâche, le harcèle de toutes les manières et lorsqu'elle voit qu'elle ne peut le décider, elle organise son suicide de manière à le faire périr avec elle à son insu, (l'est ce que fit dernièrement une femme à Paris : elle alluma un réchaud à l'insu de son amant. Pour dissiper tout soupçon, elle se montra très gaie en se couchant à coté de lui, l'embrassa avec plus d'effusion que d'habitude et passa une demi-heure à lire un roman. L'amant se réveilla le malin tout engourdi et trouva sa maîtresse inerte et froide.

Dans quelques cas très exceptionnels, des amants très jaloux font tant souffrir leur maîtresse par leurs soupçons, leurs reproches, leurs querelles, que celle-ci, indignée de ces soupçons, énervée par d'injustes reproches, dégoûtée de la vie misérable qui lui est faite, propose à son amant de mourir avec elle pour lui prouver son amour; l'amant accepte et ils se tuent. J'ai observé dernièrement un cas semblable à Paris.

Lorsque l'amant d'une femme mariée, jaloux du mari, veut mourir avec sa maîtresse, s'il ne parvient pas à lui faire accepter ce projet ou à le lui faire exécuter, il tue sa maîtresse sans son consentement, dans le paroxysme de la jalousie, et se tue ensuite. Ce cas s'est produit à Paris l'année dernière. Le nomm'i L..., âgé de trente-six ans, veuf, père d'une jeune fille, avait noué des relations avec la femme d'un ami, mère de quatre enfants. Les deux amants ne pouvaient se voir fréquemment et souffraient de celte gène. L.... très jaloux, devint très malheureux; la mort lui parut préférable à la vie qu'il menait. Dans un rendezvous qu'il donna à sa maîtresse, il lui dépeignit ses souffrances, son désir de mourir et l'engagea à partager sa résolution ; il y parvint et lui lit signer une lettre où les

LE DOUBLR SUICIDR PASSIONNEL ~'.\

deux amants annonçaient leur intention de se suicider ensemble. Mais, au moment où ils allaient exécuter leur projet, ils crurent que le pistolet qu'ils avaient était insuffisant et sortirent pour aller en acheter un de plus fort calibre. Une fois qu'elle se trouva dans la rue, la femme reprenant possession d'elle-même changea d'idée et courut à son domicile pour échapper à son amant. Celui-ci la poursuivit ; trouvant la porte fermée il escalada la grille, s'élança dans l'escalier, atteignit la femme dans sa chambre à coucher et lui tira un coup de revolver ; la voyant tomber, il se tira un second coup qui le tua. Lorsqu'on le releva, on constata qu'il sentait l'absinthe ; il en avait bu pour s'exciter à commettre l'acte qu'il avait prémédité. Il avait eu la singulière idée d'écrire au mari de sa maîtresse la lettre suivante : « Pardonnez à deux malheureux qui s'adorent depuis longtemps et qui aiment mieux mourir que de vivre séparés. Nous sommes deux lâches. Pardonnez-nous, occupez-vous de nos enfants. » Dans une autre lettre adressée à un de ses parents, il disait : « Ne pouvant posséder légitimement la femme que j'aime, je préfère la mort à l'existence que j'ai. Ne me blâmez pas, plaignez-moi. Je suis un lâche d'abandonner ma fille, mais je ne peux plus vivre. »

Au reste, hormis ces cas, je crois que la pensée de mourir ensemble vient plutôt de l'homme que de la femme. Celui qui impose sa volonté est celui qui est le plus fort, le plus énergique, celui qui subit la suggestion est le plus nerveux, le plus impressionnable. Or, la nervosité est plutôt chez la femme, et la force de la volonté chez l'homme. Dans Hernani, c'est l'amant qui propose à la femme de mourir! « Ne pleure pas, mourons plutôt! » On voit assez souvent l'homme très épris de la femme dont il est séparé par des obstacles insurmontables, torturé par la séparation et par la crainte de la voir passer dans les bras d'un autre, désirer la mort et dissimuler

l'homicide dans lVxécution d'un double suicide dont il arrache le consentement à la femme. En voici un exemple : Une jeune fille des Basses- Alpes avait noué des relations avec un chapelier ; ses parents l'ayant appris voulurent l'éloigner. Informé de ce projet, l'amant désespéré, craignant de la perdre pour toujours, lui fit signer un écrit par lequel la jeune fille et lui exprimaient leur résolution de mourir ensemble. Quelques jours après, il se rendit chez sa maîtresse, et, après l'avoir embrassée, il lui dit : « Thérèse, il faut mourir, le moment est venu » ; en même temps il lui tira trois coups de revolver qui la tuèrent et se tira quatre coups qui ne lui firent pas de graves blessures. Lorsque des jeunes gens, débauchés, paresseux, déçus dans leurs projets, criblés de dettes, comme Tony Auray et Soularue se suicident avec leur maîtresse, c'est l'amant qui acculé au suicide entraîne avec lui la femme par jalousie, pour qu'elle n'appartienne pas à un autre. M. Sighele invoque à l'appui de sa thèse l'exemple de Tony Auray, mais celle-ci se retourne contre elle ; en effet, l'accusé avait avoué qu'il avait tué la jeune fille avant de se suicider luimôme, afin qu'elle n'appartint pas à d'autres. Cette jeune fille n'avait que quinze ans ; il l'avait enlevée à ses parents en lui promettant un brillant avenir. Après avoir mené avec elle une joyeuse vie pendant quelques mois, quand il eut épuisé toutes ses ressources et dissipé l'héritage que son père lui avait laissé, il songea, comme Rolla, au suicide. Seulement, au Heu de se donner seul la mort après une nuit d'orgie, comme Uolla, il décida la jeune fille à mourir avec lui. Il lui tira, pendant son sommeil, cinq balles dans la lôle ; au premier coup elle se réveilla et se tournant vers son amant elle l'appela par son nom : « Tony ! » Lui, continua à tirer ; une balle traversa les deux lobes du cerveau ; puis il se tira dans la bouche le sixième coup de revolver, se frappa cinq fois d'une canne à épée et se jeta de la fenêtre dans la rue.

Dans ces doubles suicides imposés par Tannant à la femme, pour appeler les choses par leur vrai nom, il faut dire que l'amant fait précéder son suicide d'un véritable assassinat.

Comment se fait-il qu'un amant qui a des raisons particulières de désirer la mort parvienne à communiquer ce désir à l'autre amant qui n'a pas les mômes raisons pour songer au suicide? Cette communication s'explique parla communauté d'idées et de sentiments qui règne entre deux amants, qui sont très épris l'un de l'autre et par l'ascendant que le plus passionné ou le plus énergique exerce sur l'autre. Si le contact prolongé et presque exclusif de deux personnes, si une longue cohabitation suffit assez souvent à les faire penser de môme, à leur faire vouloir la môme chose, aies identifier, combien cette communication d'idées et de sentiments n'est-elle pas plus prompte et plus intense entre deux amants qui s'absorbent l'un dans l'autre ! Ce que l'un veut, l'autre le veut, ils le disent eux-mêmes dans les écrits qu'ils laissent; voici ce que je lis daus une lettre écrite par deux amants qui se sont asphyxiés : « Nous ne nous entraînons pas l'un l'autre, c'est d'un commun accord que nous prenons la résolution de mourir ensemble. » Lorsque l'un des deux amants a plus d'ardeur et de passion, il prend sur l'autre un ascendant considérable par la vivacité de ses sentiments, par la véhémence de ces paroles; en un mol, il le suggestionne, par la vue. la parole, le contact, fait taire ses scrupules, ses hésitations par un mélange de prières, de menaces, de sophismes et finit par lui faire accepter l'idée du double suicide, en lui représentant qu'il est beau, qu'il est doux, qu'il est poétique de mourir ensemble. Cette suggestion produit surtout de l'effet sur les natures nerveuses, impressionnables, qui obéissent volontiers aux personnes qui les dominent. La suggestibilité est encore accrue par l'état d'exaltation, de surexcitation des sens et de l'imagination, qui est celui des

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amants sous l'empire de la passion. J'ai observé le cas singulier d'un double suicide suggéré par un homme à sa maîtresse qui avait cependant cessé de l'aimer et songeait à se marier avec un autre ; cet homme la supplia de venir le voir une dernière fois ; alors il lui exprima avec tant de véhémence sa douleur de la perdre et son intention de se suicider qu'il la décida à mourir avec lui (juillet 1897).

La suggestion réciproque du suicide peut se produire entre femmes parla communauté des sentiments, des souffrances. Les quatre jeunes femmes qui s'asphyxièrent ensemble à Paris le 8 juillet 1897, se suggestionnèrent réciproquement eu se disant lasses de la vie, en s'excitant à mourir ensemble. La première idée du suicide vint de la patronne ; sa sœur qui l'aimait beaucoup, dit : « Si ma sœur meurt Je mourrai aussi. ■> Leurs deux ouvrières, dont l'une était enceinte et abandonnée de son amant, résolurent de faire comme elles, après un repas pris en commun pendant lequel elles s'excitèrent par des chants. Les quatre jeunes lilles s'asphyxièrent sur le môme lit. Les voisins entendirent des rires bruyants jusqu'à une heure du matin.

Une jeune ouvrière de vingt ans, à la suite d'un projet de mariage rompu, tenta de se suicider, mais on arriva à temps pour la sauver. Sous riullueiice du dépit et de la misère, elle devint la maîtresse d'un ouvrier de son âge et demeura avec lui. Elle se lia avec une autre ouvrière, Agée de trente ans, qui demeurait dans la même maison avec son amant ; celle-ci était malade, dégoûtée de la vie; on l'entendait dire souvent qu'elle voudrait être morte. Ses plaintes trouvèrent un écho chez sa jeuue amie. Les deux femmes résolurent de mourir ensemble ; elles se placèrent sur le même lit et s'asphyxièrent, laissant chacune un mot d'adieu à son amant : « Je t'embrasse pour la dernière fois, disait Tune, je t'aime beaucoup, disait l'autre, mais j'aime mieux en linir. »

Il s'établit quelquefois entre les jeunes femmes une

amitié passionnée, romanesque, qui produit le môme désespoir que l'amour, le môme désir de mourir ensemble. En voici un exemple : une jeune ouvrière âgée de dix-huit ans, mariée depuis quelques mois, s'était liée intimement à l'atelier avec une camarade de trois ans plus jeune. Un jour (mai 1897), le mari en rentrant dans son domicile, trouva couchées sur un canapé sa femme et sa jeune amie qui avaient voulu s'asphyxier. La jeune amie était morte ; sa femme respirait encore et on parvint à la ranimer. Interrogée sur le mobile de son suicide, voici le récit qu'elle fit : « Mon amie et moi nous étions malheureuses. Ayant perdu ses parents, elle avait été placée à l'assistance publique, mais ne s'y plaisant pas, elle avait été confiée à une tante qui l'avait mise dans le môme atelier que moi. Bien des fois. elle avait parlé d'en finir avec la vie. De mon côté je me sentais envahie par un chagrin que je ne pouvais définir; je ne mangeais plus et je pleurais très souvent. C'est alors que d'un commun accord nous avons décidé de nous suicider. Nous avons choisi l'asphyxie par le charbon, et nous nous sommes étendues sur un canapé en attendant la mort. — Il m'est impossible de vous dire exactement les motifs qui m'ont poussée au suicide ; mon mari est très bon pour moi, et ne me laisse manquer de rien ; je n'y avais pas été poussée par mon amie. C'était donc de notre part une pure folie. »

Le caractère romanesque de ce double suicide ressort encore nettement de la lettre que la femme mariée avait écrite avant de s'asphyxier : « JNe pouvant pas vivre l'une sans l'autre, nous aimons mieux mourir ensemble. Nous en sommes contentes.

« Je meurs de chagrin et d'ennui, lîerlhe ne regrette pas 6a tante. Moi je regrette mes parents, je les prie de me pardonner. Je prie aussi mon mari d'avoir soin de ma petite fille.

« Avant de nous endormir pour toujours, nous demandons

à être enterrées l'une près de l'autre. Nous désirons beaucoup de fleurs sur notre tombe. »

Rien n'est contagieux comme l'idée du suicide. On dirait qu'il en est des idées comme des fruits ; une pomme saine, placée à coté d'une autre gâtée, ne rend pas saine cette dernière, mais une pomme gâtée placée à côté d'une bonne la corrompt. De môme les idées malsaines se communiquent avec une extrême facilité, à tel point que les hommes à moitié fous et les alcooliques suggestionnent très souvent leur entourage. On sait que l'alcoolisme inspire fréquemment des idées de suicide ; beaucoup d'alcooliques se suicident. Or, il n'est pas rare qu'ils fassent partager leurs idées de suicide à leurs femmes ou à leurs maîtresses. En voici un exemple : en mai 1897 à Paris, la police trouva un homme asphyxié à côté de sa femme qui respirait encore : celle-ci fit le récit suivant : « Dimanche, mon mari a dépensé tout sou salaire en buvant de l'absinthe. Lundi, il a manifesté des idées de suicide et m'a empêché de travailler. Le lendemain, il m'a commandé d'acheter un boisseau de charbon et d'emprunter un réchaud que nous avons allumé après avoir calfeutré les portes et les fenêtres et avoir écrit une lettre qu'il m'a dictée lui-môme. » Ils disaient dans celte lettre : « Nous n'avons qu'un seul désir, c'est d'être unis dans le môme cercueil. >/

L'homme jaloux, qui est las delà vie, tue la femme dont il est épris et se tue. La femme jalouse qui a des idées de suicide parvient souvent à les faire partager à son amant, comme dans le cas suivant : en avril 181)5 on trouva asphyxiés dans une chambre d'hôtel un homme et une femme qui se tenaient étroitement enlacés. La femme ayant repris connaissance, raconta que, quoique mariée et mère de six enfants, elle était la maîtresse do l'homme étendu à côté d'elle, qui était aussi marié et père de famille; elle ajouta qu'ils avaient voulu mourir ensemble pour échapper aux ennuis de leur fausse situation. Elle prétendit que l'initia-

tive était venue de son amant. Mais, l'enquête établit que c'était elle qui lui avait imposé le suicide ; jalouse de la femme légitime et ne pouvant décider son amant à rompre avec elle, elle avait songé à se suicider, tant elle souffrait du partage, et avait réussi à faire partager sa résolution par son amant: elle était allée le chercher à son travail et lavait conduit à l'hôtel pour le faire mourir avec elle. L'enquête établit encore que celle femme, mère de six enfants, que cet homme père de famille n'avaient pas éprouvé d'hésitation à abandonner leurs enfants, et qu'ils étaient heureux de mourir. La femme avait laissé les lignes suivantes : « Je ne regrette rien de ce que j'ai fait, ne me pleurez pas; je ne demande qu'une chose, c'est que mes enfants me pardonnent. » La lettre de l'amant était ainsi conçue : « Je demande pardon à mains jointes à mes deux enfants. Je quitte cette terre bien heureux et sans regrets. »

Lorsque, sous l'empire de croyances ardentes, la vocation religieuse remplaçait au moyen âge le suicide, celui qui par désespoir d'amour se jetail dans un couvent cherchait aussi à y entraîner la personne aimée. Lorsqu'Abélard se décida à entrer au couvent, il força Héloïse à prononcer ses vœux avant qu'il eût prononcé les siens.

M. Sighele pense que, dans le double suicide par amour, « celui qui décide l'autre à se suicider n'est presque jamais l'auteur matériel de sa propre mort et de celle de l'autre ; c'est le plus faible, celui qui ne voulait pas mourir et qui s'est laissé entraîner à ce parti exlrême qui frappe d'abord l'être aimé et se donne ensuite la mort »*. « Il y a là, ajoute-t-il, un phénomène de division de fonctions; dans le couple suicide, comme dans le couple criminel, l'un pense et l'autre agit. » Je n'ai observé rien de pareil ; dans presque tous les cas, la femme, craignant de se manquer ou de se défigurer, prie son amant de la tuer avant de se

(1) Sighele. Le Crime à deux, p. 47.

Proal. — Crime et suicide pas3. 6

tuer. Je n'ai jamais vu dans un double suicide, la femme frappant son amant et se donnant ensuite la mort. Ce cas ne se produit que lorsque la femme commet un meurtre par jalousie ou par vengeance et se suicide ensuite par remords, mais alors il ne s'agit pas d'un double suicide. L'exécuteur du double suicide par arme à feu est presque toujours l'amant : la raison est bien simple, elle est donnée par M,D,r X.... lorsqu'elle dit à Chambigc : « Tu me tueras et tu te tueras après ; tu es l'homme, tu dois avoir le plus de courage. » La femme n'a pas assez de courage pour donner la mort à son amant avec son consentement et se frapper ensuite. Dans un cas exceptionnel, une femme énergique qui voulait se tuer avec son amant disait : « Ce qui me contrarie, c'est de me défigurer, mais n'importe, si Fernand manque de courage, je prendrai le pistolet, je me le placerai sous le menton et je me ferai sauter la cervelle. Quand Fernand me verra morte à ses pieds, il n'aura pas le courage de supporter la vie. »

L'asphyxie et la submersion donnent, aux amants le moyen de mourir ensemble, sans que l'un d'eux soit obligé de faire précéder son suicide de l'homicide de l'autre ; après avoir allumé un réchaud, ils s'étendent sur le lit les bras entrelacés ou bien se jettent ensemble à l'eau. On a vu aussi des fiancés s'armer chacun d'un pistolet, à la détente duquel est fixé un ruban ; le jeune homme tient le ruban du pislolet de la jeune fille, et celle-ci tient le ruban du pistolet du jeune homme : ils tirent tous les deux en môme temps à un signal.

L'aman!, qui ne tremble pas pour tirer sur sa maîtresse plusieurs coups de revolver, a la main moins sûre quand il tourne l'arme sur lui-même ; il ne manque pas sa maîtresse, mais il se manque souvent lui-même. Alors assez souvent le sentiment de la conservation le reprend, son exaltation s'apaise et il n'est plus tenté de recommencer : « Nous voulions mourir tous les deux, disait un amant; je

suis malheureux, je me suis manqué, et je n'ai pas eu le courage de me donner encore un coup de revolver. » C'est parce que l'amant se manque assez souvent et n'ose pas recommencer la tentative de suicide que la justice, se trouvant en présence du cadavre de la jeune fille et de l'amant qui s'est manqué, lui demande compte de sa conduite. Toutefois j'ai vu un cas où l'amant s était tué et avait manqué sa maîtresse. — Lorsque la femme survit à ses blessures, si l'amant a reculé devant la mort, elle ne lui pardonne pas son défaut d'énergie. Dernièrement, un professeur au collège de P..., quoique âgé de trente-sept ans, marié et père de famille, avait noué des relations avec une femme mariée âgée trente-deux ans et mère d'un jeune enfant. Ne pouvant continuer leurs relations, les deux amants résolurent de se tuer, l'homme par un coup de pistolet, la femme par une forte dose de laudanum. Celle-ci but le poison, mais elle fut ramenée à la vie par des soins énergiques. Apprenant alors que son amant n'avait pas tenu sa promesse de se tirer un coup de pistolet, elle en conçut une si violente colère, qu'elle acheta une bouteille d'acide sulfurique et la lui jeta au visage.

La femme, même la jeune fille, lorsqu'elle est bien décidée de mourir avec son amant ou avec son fiancé, persiste plus que l'homme dans cette pensée; elle recommence ses tentatives de suicide, quand les premières ont échoué. Une jeune fille, qui avait voulu se donner la mort avec son fiancé, parce que ses parents s'opposaient à son mariage, ayant reçu à la tète un coup de pistolet, qui n'avait fait que la blesser, supplia son fiancé de lui en tirer un seconJ. Mais l'exemple le plus saisissant de l'extraordinaire ténacité de la femme dans son dessein de mourir avec son amant est celui de Mme X..., la maîtresse du docteur Bancal ; pendant sept heures l'amant a saigné, charcuté, empoisonné sa maîtresse, administrant du poison apès des coups de bistouri, revenant au bistouri après le poison, sans que Mme X. . .

ait exprimé un regret ou ait manifesté le désir de voir cesser cette boucherie ; on aurait dit qu'elle était heureuse de recevoir la mort de la main de son amant. Corneille, qui a exprimé avec une merveilleuse pénétration tous les sentiments du cœur humain, fait dire à Creuse s' adressant à Jason ;

« Laisse-moi le bonheur d'expirer à ta vue ;

« Souffre que j'en jouisse en ce dernier moment. »

(Médée, acte V, se. V.)

Les deux amants avaient choisi un singulier genrede mort, ils avaient formé le projet de s'ouvrir les veines. Voici le récit que fît le docteur Bancal à la cour d'assises ;

« C'est dans la nuit du 23 au 24 que L... me demanda de mettre fin à ses jours, en me disant : « Il faut commencer. » Je lui ai répondu : « Nous avons bien le temps. » Elle reprit : Mais tu ne te rappelles donc pas que tu m'as dit que ce serait peut-être un peu long... ; il faut commencer. » Je lui pratiquai deux saignées aux jambes, et elle perdit beaucoup de sang..., elle s'évanouit. Lorsqu'elle reprit^ connaissance, je lui demandai si elle voulait continuer à vivre. « Non, » me répondit-elle. Je lui parlai de mon bistouri, mais elle me dit qu'elle ne voulait pas qu'un fer lui entrât dans le cœur. Je lui demandai si elle voulait boire de l'acétate de morphine que j'avais apporté avec moi. « Oui, » me dit-elle ; je partageai le poison en deux portions, je lui en donnai un et j'en bus un autre verre..., puis je lui pratiquai l'ouverture de l'artère du bras gauche. Sur ces entrefaites le jour parut ; je lui demandai encore si elle voulait vivre, elle me répondit : « Non, » et me pria d'en finir. « Tu m'as parlé d'un moyen, emploie-le, me dit-elle ; il faut en finir, il faut en finir î » Je lui portai avec mon bistouri un premier coup qui fut trop faible; je m'en portai un aussi; nous restâmes ainsi pendant quelques instants, pensant que notre dernier moment était arrivé. L... se réveilla : « Je ne me sens pas

mourir, dit-elle, il faut recommencer; tâche que celui-ci soit le bon... » Je lui portai un second coup ; elle me dit : « Ah ! celui-là, c'est bien ! » et elle me serra la main. Depuis ce moment, elle n'a plus fait un mouvement. Je me portai alors trois coups de mon bistouri ; je perdis du sang mais je ne me tuai pas. J'enfonçai de nouveau et à trois reprises l'instrument dans mes plaies, je le tournai et le retournai sans plus de succès. » Quand on pénétra dans la chambre des deux amants on trouva MmoX... morte et le docteur Bancal baigné dans son sang. On lui mit des compresses, il chercha à se les arracher en disant qu'il voulait mourir ; il ne voulait pas laisser enlever le cadavre de sa maîtresse et s'écriait qu'il irait bientôt la rejoindre. Quelques jours après, pendant qu'on le pansait, il introduisit son doigt dans la plaie pour l'élargir. Pendant l'instruction, il tenta encore deux fois de se suicider.

L'opiniâtreté incroyable avec laquelle le docteur Bancal a voulu donner la mort à sa maîtresse, le courage avec lequel celle-ci a subi volontairement ces sanglantes opérations s'expliquent par l'exaltation amoureuse qui les enivrait. L'exaltation amoureuse, comme toute autre exaltation mystique ou politique, donne une énergie particulière qui rend insensible à la douleur. Elle fait même trouver de la douceur à mourir de la main de la personne aimée.

« Oh ! qu'un coup de poignard de toi me serait doux ! »

(Hernani.)

Ce cri bizarre, qui semble poussé par un aliéné, est cependant un cri naturel chez un amant passionné.

Il semble que s'il y a une profession qui doive guérir l'esprit de l'exaltation romanesque, c'est la profession médicale. Cependant le docteur Bancal n'est pas le seul docteur qui ait voulu mourir avec sa maîtresse. En 1864 notamment, à Berne, le docteur Demure et sa fiancée s'empoisonnèrent.

Aucune profession ne met à l'abri de ce délire amoureux, si yoisin de la folie, lorsque la passion est arrivée à son paroxysme, et si proche du suicide, quand elle est contrariée.

« Même l'homme du peuple et le moindre garçon, « A qui certes jamais Zenon ne fît leçon, « Même la jeune iille, humble enfant qui s'ignore, « Qui se sentait dresser les cheveux hier encore « Au seul mot de mourir, tout d'un coup enhardis, « Ils vont oser régler ces apprêts si maudits, « Méditer longuement, d'un œil plein de constance, « Le poison ou le fer, leur unique assistance *. »

(1; Leopardi, traduction de Sainte-Beuve.

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