L'INTELLIGENCE ET L'IMAGINATION DES CRIMINELS
I. Comment il faut délimiter la psychglogie des criminels. — Intelligence moyenne des criminels. — Comment un homme qui commence à devenir criminel use de son intelligence : le crime et le talent. — Beaucoup d'intelligence et peu d'instruction : danger. — Troppmann. — II. Psychologie de la ruse. — Conditions de la ruse heureuse. — Intelligence des voleurs. — Intelligence de ceux qui les poursuivent. — Différences. — La ruse suppose peu d'intelligence, elle en donne peu. — Comment la vie criminelle aboutit nécessairement à la sottise et à Tabrutissement. — III. Du genre d'imagination des criminels, avant le crime. — Après le crime. — Littérature et poésie des criminels. — Le criminel et Thomme du peuple. — IV. Inscriptions et dessins des criminels. — Les tatouages. — Signification ancienne et nouvelle du tatouage. — L^argct. — Décadence de l'argot. — Qualités et défauts de cette langue d'imagination. — V. Lectures des criminels dans les ^prisons. — Conclusion sur l'état mental des criminels.
La psychologie des criminels est une étude qui, plus que toute autre, a besoin d*être bien délimitée. Le malfaiteur que nous étudions, c'est-à-dire l'homme responsable de ses coupables habitudes, était, au début de son existence, un homme comme les autres ou comme la grande
INTBLLiaBNCB DBS GRIMINBLS 463
majorité des autres. Il ne faut pas le ckercher parmi les imbéciles ou parmi les fous, parce que là où il y a folie ou imbécillité, il n'y a ni crime ni délit. Il ne faut pas le chercher non plus parmi les hommes de génie ; car le génie est un don créateur qui se reconnaît précisément à la vitalité féconde de son œuvre, tandis que le criminel dissipe et détruit et ne crée rien. Mais ces deux limites exclues, le criminel est partout. Il s'accommode de toutes les situations comme de toutes les ressources de caractère ; il sait trouver partout des occasions de faire le mal ; il sait tirer de tout un vilain parti. Il se couvre des apparences rassurantes d'une honnête médiocrité et il les fait mentir ; il se sert du talent et il l'avilit ; il profite de la pauvreté comme il abuse de la richesse, et il les déshonore toutes les deux.
Il ne s'agit donc pas ici de s'attarder dans l'étude complète des âmes criminelles. Ce qu'elles ont de commun avec les autres peut nous intéresser à titre de contraste ; mais ce que nous cherchons avant tout, ce sont les altérations particulières qui, en elles, accompagnent ou suivent la perpétration de leurs méfaits.
Commençons par les facultés intellectuelles. On trouve dans Lombroso * deux statistiques ayant en vue d'établir que la puissance mentale des criminels est inférieure à la normale, avec des exagérations individuelles d'infériorité et de supériorité. Comme toutes les statistiques de son \ école, celles-ci sont faites avec les criminels condamnés | et emprisonnés. Elles ne nous donnent ainsi qu'une par- ! tie ~:J[g^âH^Bês' ^® ^^ ^^® ^^ malfaiteur et de ses longues transiormations.
A la suite d'un relevé fait en Espagne, on a trouvé '
> Dhomme criminel^ éd. française, p. 422.
dit-on*, sur 23,600 coupables étudiés : 67,54 pour 100 d'une intelligence saine ; 10,] *7 pour 100 d une inteUigence peu saine; 18,80 pour 100 d'une intelligence dépravée, 0,75 d'une intelligence presque nulle et 2,74 qu'on n'a pas pu classer.
Ces chiifres n'ont certainement rien de suspect ; il nous semble qu'ils maintiennent la masse des malfaiteurs beaucoup plus près de la moyenne ordinaire que ne le font les assertions de Lombroso. Encore faut-il se demander si la vie criminelle peut faire autrement que de « dépraver » toutes les facultés, même celles qui étaient « saines » . Il faudrait tenir compte aussi de la diflference qui doit exister entre le criminel méditant ou exécutant ses premières fautes et le criminel dont Tintelligence a été faussée par toute une vie d'expédients illogiques. — En 1880-, le J)^ Ferrus avait étudié de près l'intelligence de 2,005 prisonniers. Sur ce nombre, il avait trouvé 1,249 prisonniers doués d'une intelligence moyenne, 37 d'une intelligence supérieure, 684 d'une intelligence bornée, 35 qui en étaient tout-à-fait dépourvus 3. Soit encore ! Mais ici aussi je demanderai s'il est possible que le vagabondage, l'astuce, la violence, la brutalité, le contact perpétuel d'individus flétris, puis l'existence monotone de la prison ne « bornent » pas de plus en plus rintelligence des malfaiteurs à des objets où elle trouve peu d'occasions de se développer. Or, en dépit de ces détestables conditions, l'entendement des prisonniers même n'est nullement différent du nôtre. Au dernier congrès de Stockolm, personne n'a contredit le D*" Siljes-
• Legoyt, Sssai de statistique comparée^ 1864.
* Voyez les Annales d'hygiène de Tannée 1880.
3 Des calculs faits à Zwickau ont abouti à des résultats sensiblement analogues. Voyez Lombroso, L'homme criminel.
INTELLIGBNCB DBS GRIMINBLS 165
trôm quand il a dit * : « En ce qui concerne les méthodes d'instruction, il n'y a pas grande différence à faire entre le prisonnier et tout autre individu du môme degré d'ins truction. » M. Taumônier de prison Ahlberg disait de même • : « Il s'agit plus de redresser la volonté du détenu que de développer son intelligence ; chez beaucoup d'entre eux, et surtout chez les voleurs, cette dernière est généralement bonne, c'est le sens moral qui est perverti *. »
La faiblesse des facultés intellectuelles écarte divers dangers, elle en amène d'autres. La force et l'étendue de ces facultés en fait, à notre avis, tout autant. Mais ce dernier point paraît au premier abord plus douteux que Tautre : c'est donc ici qu'il faut insister.
Supposons une intelligence lucide et suffisamment forte : elle éclaire également la route du bien et celle du mal ; elle montre avec netteté les difficultés de Tune et celles de l'autre, les jouissances à se procurer par l'une ou par l'autre. Mais que l'attention de l'ini^ividu se porte avec une certaine complaisance du côté du mal, qu'elle s'attarde à en supputer les chances favorables ; alors la force même de son intelligence contribue à l'entraîner du mauvais côté. S'il se met décidément à mal faire,
> Voyez Congrès pénitentiaire international de Stoeholm^ 1879, tome I, p. 519.
» Ibid.
^ J*ai demandé aux deux instituteurs de la Petite Roquette sMs trouvaient leurs pensionnaires moins intelligents, en général, que les enfants dont ils avaient fait ailleurs' l'éducation dans les écoles ordinaires. Ils m'ont répondu quHls les trouvaient plutôt d'une intelligence plus éveillée. Ce sont de petits Parisiens pour la plupart, et ensuite des enfants d'une certaine initiative et d'une grande, quelquefois même d'une trop grande vivacité. Beaucoup se sont enfuis pour échapper à de mauvais traitements. — Eufîn, il faut ajouter que les petits exercices scolaires qu'on leur fait faire les distraient de la monotonie de la cellule.
i66 LB GRIMB
Yoici les dangers qu'il se sera lui-même préparés ou aggravés.
D'abord la conscience d'une certaine supériorité intellectuelle flatte l'orgueil ou encourage la sensualité du. délinquant, elle l'excite à dès plaisirs plus raffinés, supérieurs à ceux du vulgaire ou (ce qui est encore plus périlleux), à des plaisirs d'une autre nature. L'un trouve que ses clients sont décidément « trop bêtes » et qu'il est impossible de résister à la tentation de les voler : « ils n'ont que ce qu'ils méritent ». Un autre estime que les devoirs vulgaires, la fidélité à un amour de passage, l'accomplissement d'une promesse de mariage impru^ dente ne doivent pas faire manquer une vocation et des destinées comme les siennes, et il débute par une infamie.
Il s'habitue à l'idée du mal : la finesse et l'agilité de ses conceptions lui font alors inventer des plans qui le séduisent : elles lui font trouver des moyens plus sûrs de» tromper ses v.ictimes et de dépister les recherches de la police. Il se dit alors de son idée qu' a elle est bien bonne », et que ce serait vraiment dommage de ne pas. jouer un si joli tour. Il est victime de sa « bonne idée » comme d'autres sont victimes d'un trop « bon mot » qui leur a fait dans la société des ennemis irréconciliables.
Il arrive à l'exécution : son adresse intelligente assure à ses premiers délits cette impunité qui à son tour va lui donner une [sécurité trompeuse et l'enfoncer plus profondément dans le mal. C'est ainsi que l'homme en arrive peu à peu à ces prodiges d'audace, de cynisme et de dépravation dont les récits rempliront les colonnes de nos journaux *.
1 Exemple : Tescroc Âllmayer — au moment môme où je transcris ces lignes.