‹ Le crime: étude socialeChapitre 9 sur 49 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

I. Des associations de malfaiteurs suivant le Code. Pourquoi elles diminuent : mais Tesprit d'association ne diminue pas. — II. Le parasitisme, première forme d'association criminelle : les parasites du vice et en particulier de la prostitution. Comment les parasites qui vivent du vice l'augmentent. — Des délits, et des crimes dont ce parasitisme est l'occasion. — Du chantage dans les deux prostitutions. — Union de la prostitution féminine et de la prostitution masculine, d'après M.Carlier. — Union des deux prostitutions et du monde criminel. — III. Association de concours. — Ceux qui préméditent, ceux qui exécutent. — Indicateurs, opérateurs, receleurs. — Nourrisseurs d'affaires. — iV. Des anciennes bandes. — Bandes de Paris. — Bandes de province. — Fusion. — Centralisation appliquée au crime. — Contre-coup des événements politiques. — Lois et régime de ces associations. — Comment elles finissent. —

V. Les associations organisées diminuent, Pesprit d'association, subsiste, — Bandes contemporaines. — Bande Chevalier. — Bande Âbadie. — Son règlement. — Bande du bois de Boulogne. —

VI, Le mode d'association vulgaire et persistant. — La tierce. — Comment elle naît. — La tierce des faux-monnayeurs. — Enchevêtrement des tierces. — Les débris des tierces en prison. — Ce qu'ils y deviennent. — Comment ils en sortent. — VII. Associations exotiques et associations internationales de malfaiteurs. <» Les associations anglaises à Paris. — Les associations criminelles et la société régulière.

L'association criminelle dont nous voulons parler n'est pas uniquement ce genre de crime spécial que le

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Code pénal français a visé sous le nom d'association de malfaiteurs. On sait que notre Code entend par là « toute réunion d'individus hiérarchiquement organisés et ayant pour but d'attaquer les personnes et les propriétés privées ». Avant môme d'avoir exécuté aucune attaque, l'association est criminelle par cela seul qu'elle s'est constituée dans un tel but. «t Le crime d'associa* tion, dit l'article 266, existe par le seul fait d'organisation de bandes ou de correspondances entre elles et leurs chefs ou de commandements ou de conventions tendant à rendre compte ou à faire distribution ou partage du produit de ces méfedts. »

Si l'on consulte nos statistiques, on voit que ce crime, ainsi défini, n'y figure plus que de loin en loin *. On est quelquefois plusieui'S années sans trouver une seule cause de cette nature mentionnée au compte général de l'Administration de la Justice criminelle. D'autre part, on voit diminuer légèrement le nombre des co-accusés poursuivis ensemble à l'occasion d'une même affaire. De 1826 à 1861, il y avait généralement un peu plus de 130 accusés pour 100 accusations. Depuis 1861, le nombre des accusés par 100 accusations reste à peu près à 125.

Devant ces chifires, le compte-rendu croit pouvoir dire ^ : <t l'esprit d'association des malfaiteurs semble tendre à diminuer. » C'est là une supposition, une espérance plutôt qu'une affirmation. Mais même avec cette réserve, la phrase du rapport officiel prête encore, selon nous, à discussion.

1 De 1826 à 1830, il avait en moyenne trois affaires de ce genre par année (avec vingt-sept accusés pour Tensemble des trois affaires]. Il y a eu une affaire en 1884. Il n*y en a pas eu depuis.

a Voyez le Compte-rendu paru en 1882. Rapport, page xziz.

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Que le nombre des causes criminelles renfermant plusieurs co-accusés diminue, il ne peut en être autrement, si la conduite de la police et si l'action gouvernementale se perfectionnent. L'œuvre principale de l'Etat est précisément de briser ces associations naissantes, de rendre ces ententes de plus en plus difficiles en raison de la surveillance exercée. Plus s'affaiblit le nombre des crimes dont les auteurs restent inconnus, moins on attend, pour poursuivre un malfaiteur, que la preuve du crime spécial d'association soit fournie. Quand des criminels qui ont voulu se concerter sont successivement pris et condamnés, celui-ci pour un vol, celui-là pour un acte de rébellion, un autre pour un meurtre, la justice se tient pour satisfaite : elle ne va pas chercher les preuves difficiles à réunir d'une accusation surérogatoire. Tout cela ne veut pas dire que l'esprit d'association en vue du mal tende à diminuer ; cela du moins ne suffit pas à le prouver.

Mais est-il nécessaire d'arriver jusqu'à ces organisations savantes et à ces coups combinés en commun de longue date, pour constater l'esprit d'association des délinquants? Transposons la question. Demandons-nous d'abord : Le crime ne suppose-t-il pas très souvent une éducation mutuelle, des échanges de projets, des leçons données et reçues, des influences néfastes, des entraînements réciproques, des concours au moins momentanés — toutes choses que, pour le dire en passant, on ne retrouve pas dans la folie ? Nous verrons ensuite où cet esprit d'association tend à aboutir quand rien ne l'arrête, comment il essaye de s'étendre et comment il se comporte en présence des difficultés que lui oppose la vigilance des pouvoirs publics.

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Une première forme de rassociation est le parasitisme. Le parasite est un être qui vit aux dépens d'un autre. Pour mieux y réussir, il s'installe habituellement à côté de sa victime ou chez elle ; ou même (quand il s'agit du parasitisme animal ou physiologique), il s'introduit dans sa personne et s j fixe définitivement * .

Singulière association, dira-t-on! Peut-on appeler du nom d'associés deux individus dont l'un travaille et dont l'autre ne fait rien ? Autant appeler du nom d'association la réunion du voleur et du volé ! — L'objection serait sans réplique, si nous avions indistinctement en vue toute espèce de parasitisme. Mais le parasitisme dont nous voulons parler et où nous voyons un commencement d'association criminelle a deux caractères : 1^ Les individus aux dépens desquels vivent les parasites sont, d ans une certaine mesure, responsables du mal commis sur eux ^ ; 2° la perte infligée, le détriment causé par les parasites ne fait qu'inciter leurs dupes volontaires ou leurs hôtes à se porter à leur tour à des

* Il va sans dire que nous n'entendons pas pousser l'analogie (qui est évidente) jusqu'à une assimilation complète. Nous ne sommes donc pas astreints à prendre ici les mots de parasite et de parasitisme et tout à l'heure de commensal dans un sens rigoureusement identique à celui des naturalistes. L^analogie, encore une fois, nous suffit.

^ On a défini aussi la Camorra napolitaine : c Une association de ^ens du peuple corrompus et violents, rançonnant par intimidation les v icieux et les lâches. ■ Marc. Monnier, La Camorra^ Paris. f5b3, p. 10.

Tout pays a sa Camorra, sous un^ forme ou sous une autre.

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méfaits de plus en plus graves. C'est à ce double titre que le parasitisme mérite une large place dans notre étude.

Depuis les découvertes de M. Pasteur, on sait qu'un organisme sain, actif, se développant régulièrement selon la loi de son espèce, connaît rarement les parasites. Du moins réussit-il promptement à les éliminer sans avoir été gravement attaqué par eux. Au contraire, tout organisme qui se relâche, qui s'épuise par déviation, par défaillance ou par excès, devient fatalement la proie des parasites. Il en est de même dans la vie sociale.

Celui qui se laisse entamer et envahir n'est quelquefois qu'un naïf ou qu'un stupide : on ne peut pas « lui en faire un crime », môme en parlant métaphoriquement. Mais avec ce qu'on nomme vulgairement la corruption, c'est-à-dire avec le vice, commence une sorte d'association où le parasite n'est pas le seul coupable des méfaits, petits ou grands, qui s'y commettent.

La grande forme du vice dans nos sociétés, c'est incontestablement la prostitution. La prostitution, en effet, n'est pas seulement un mode de satisfaction immoral et anti-social d'un penchant particulier : c'est une habitude qui favorise rapidement toutes sortes de formes du désordre. On ne dit que des choses absolument banales, quand on rappelle les dissipations, les orgies, les dépenses inutiles, les infidélités, puis peu à peu les indélicatesses, les délits, les crimes enfin qu'elle provoque. Elle n'amène pas toujours toutes ces conséquences ; car tous ceux qui passent ou même séjournent dans un foyer d'épidémie ne contractent pas nécessairement la maladie ; mais le foyer n'en existe pas moins, et les victimes qu'il fait sont nombreuses.

Si rhomme vicieux est un être que la prostituée cherche souvent à voler, la prostituée elle-même est une proie sur laquelle s'abattent de tous côtés des parasites d'une invraisemblable avidité.

S'agit-il de la prostitution réglementée et surveillée ; nous renverrons ici aux ouvrages des plus distingués fonctionnaires de notre Préfecture de police * . Ils contiennent d'abondants renseignements sur cette odieuse traite des blanches, sur l'esclavage où sont maintenues celles qui se sont laissées emprisonner... Elles n'ont qu'un mojen d'alléger la dureté de leur situation : c'est de faire beaucoup dépenser à leurs visiteurs, c'est de les amener à l'ivresse dans laquelle ils se laissent dépouiller de leur argent ou de leurs bijoux sous toutes sortes de prétextes et par les artifices les plus baroques.*

Est-ce par pure cupidité et pour leur seul intérêt personnel qu'elles agissent ainsi ? Elles y sont surtout poussées par les exigences des gens qui les exploitent : mais ces exigences à leur tour sont d'autant plus âpres qu'elles sont également surexcitées par d'autres industries parasites prélevant leur tribut. Le livre de M, Carlier * nous met au courant de toutes les combinaisons qui, sous couleur d'entreprises d'affaires, vivent ainsi aux dépens du désordre, à Paris et dans toute l'Europe. Malgré les interdictions formelles de la loi, il y a des industriels spéciaux qui spéculent et qui « tripotent » sur la vente et l'échange de ces établissements, de leurs locaux et de

1 Voyez particulièrement Lecour, La prostitution à Paris et à Londres^ 3» édition. Paris, Asselin, 1877. — Carlier, Les deux prostitutions, Paris, Dentu, 1887. — Voyez aussi D"" Martineau, La prostitution clandestine^ Paris, 1885. — Parunt-Duchatelet est du reste toujours a lire.

» Ancien chef de division du service actif des mœurs. — Il est difficile de trouver un ouvrage plus tristement intéressant.

leur personnel. C'est ici un genre de contrats où la justice n'est pas souvent appelée à intervenir, puisque les contrats ayant un but immoral ne sont pas reconnus. Il en résulte que ce mode d'affaires est comme une lutte d'oiseaux de proie rusés et féroces qui se disputent dans Tombre. On trouve, soit des propriétaires isolés simulant d'honnêtes bourgeois parvenus, soit des agences et des syndicats|qui étudient profondément tous les règlements de l'administration, en scrutent les exigences, y adaptent savamment les clauses de leurs baux, provoquent ensuite à des illégalités dont ils profitent en temps opportun pour accroître subitement leurs exigences et doubler leurs revenus. Les intermédiaires sur qui sont frappés ces impôts clandestins essayent d'y faire face en corrompant les gens d'en haut * et en pressurant les gens d'en bas. « Les maîtresses de maison qui ne réussissent pas deviennent des types d'indélicatesse et de corruption » à faire frissonner, m Personne n'exploiterait aussi odieusement le public si on le leur permettait. » C'est ce qui fait qu'elles poussent si avidement aux formes extravagantes de la débauche et imaginent des ruses invraisemblables pour faire rendre davantage à l'exploitation de leurs clients. C'est une cascade d'infamies*.

Quand on passe de la prostitution réglementée à la prostitution clandestine, ce double parasitisme augmente. Il s'exerce sous des formes plus élégantes et,

1 Dans un pays voisin, de récents procès ont établi, que les * tenanciers syndiqués avaient réussi à corrompre plus d'un membre de la haute administration dont ils avaient obtenu aide et protection . dans leurs entreprises criminelles > (Carlier).

* Voyez Càrher, ouvrage cité, pages 157, 185. — Voyez aussi, dans le D' Martineâu, des détails qu'on ne peut donner que dans un livre tout spécial.

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dans tous les sens du mot, plus trompeuses : il touche encore de plus près à la criminalité proprement dite.

On comprend que ce n'est pas ici du trafic du plaisir que nous parlons (si peu moral qu'il soit, il est légal et licite) ; c'est de tous les autres trafics et de tous les autres actes délictueux dont il est le prétexte ou Toccasion. Car ce n'est pas seulement pour exercer à son idée la partie essentielle de son métier, que la prostitution clandestine fuit la police : c'est pour mieux dissimuler tous les profits accessoires qu'elle se flatte d'en retirer. Il est inutile d'insister.

Si coupables cependant que soient ces a gains » de toute nature, ils sont peu de chose à côté de ce que la prostitution clandestine rapporte à d'autres industries vraiment criminelles. Ces femmes servent d'abord de a matière lucrative à exploiter pour tous les escrocs qui les établissent à des taux ejffroyablement usuraires », souteneurs, logeurs, marchandes à la toilette, loueurs de bijoux ou de billets de banque *, receleurs ou flibustiers dont elles font la fortune *. Nous ne comprenons pas dans cette énumération les faits d'excitation de mineurs à la débauche, de racolements par surprise ou par trahison, bref, tout le proxénétisme clandestin. Dans l'espace de quinze ans,, à Paris (de 1855 à 1869), mille quinze individus ont été arrêtés pour ce fait spécial. La plupart de ces affaires, nous dit-on, ont dû être traitées administrativement, parce que proxénètes et victimes étaient aussi corrompus les uns que les autres.

1 Voyez Lecour, p. 201 .

* M. Carlier dit avoir connu un mobilier de 400 francs qui fut vendu successivement à dix-huit filles différentes- et qui produisit 22,000 francs à son propriétaire sans avoir Jamais cessé de lui appartenir. — [Ouvrage cit€, p. 90).

Ces conséquences du parasitisme vont si loin que, malgré la loi, malgré ses propres répugnances, la police la mieux administrée est obligée éHimcnre tous les jours des mineures. Elle cherche des délais ; elle fait venir les parents, s'il y en a, et s'ils peuvent être connus ; elle fait comparaître l'enfant (car ce n'est souvent qu'une pauvre créature de quatorze ou quinze ans) ; elle l'admoneste, elle s'efforce de lui trouver une occupation honnête. Quand tous ses efforts ont échoué et que la mineure, déjà corrompue, persiste, on se résigne alors à l'enrégimenter; Pourquoi ? C'est ici que le motif invoqué nous intéresse : « parce que la rendre simplement à la liberté serait la mettre en état de vagabondage, la pousser au vol, la faire s'affilier à une association de malfaiteurs, dans tous les cas, la livrer à coup sur à la prostitution clandestine », à son parasitisme et à d'incurables maladies*.

Si ceux qui organisent le désordre « libre » se bornaient à vivre des bénéfices qu'il leur procure, il n'y aurait peut-être là qu'immoralité grave et infamie. Mais ce qui, vu de loin, n'est pour le naïf qu'un lieu de plaisir et de surprises galantes, devient trop souvent un piège où il sera dépouillé 4e toutes les façons. Il connaîtra depuis le vol simple jusqu'aux formes perfectionnées de l'escroquerie, en passant par les ventes ou les cessions fictives de meubles ou d'immeubles, par les feuilles de papier timbré signées en blanc, quelquefois par des atteintes directes et volontaires à la santé ou à la vie, par des jets de vitriol destinés à maintenir définitivement une conquête lucrative, mais disputée^.

1 ClBLIBR, p. 191.

* Voyez raffaire dite de la veuve Gras. Q-azette des tribunaux du du 2 juillet 1879 et jours suivants.

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Ici, eomme ailleurs, il y a la forme raffinée et la forme grossière. Celle-ci est bien connue par les exploits de souteneurs de barrières. « Suivez-les, la nuit, dans les quartiers déserts, vous les verrez se réunir en bandes, attaquer bravement, cinq contre un, le passant attardé. . . » Vous pourrez les voir également, aux heures avancées de la nuit, s'associer à deux ou trois, pour suivre à distance la femme de l'un d'eux et fondre à rimproviste sur l'inconnu sans défense qu'elle aura racolé. . . En six ans, à Paris, la police — bien qu'elle n'ait pas le droit de poursuivre directement ces individus pour leur métier * — en a arrêté 486 pour infractions, crimes ou délits. Elle a ouvert des informations sur 209 autres qu'elle n'a pas pu arrêter. Sur ces 615 individus, il y en avait 330 qui avaient subi à eux tous 571 condamnations. C'est donc bien là, comme l'administration et la magistrature l'ont répété souvent, une « école de crime ».

La forme raffinée s'exerce surtout par chantage. Ce mode de parisitisme criminel est plus répandu en France, parait-il, qu'il ne l'a jamais été. Du moins observe-t-on qu'autrefois on n'osait guère se plaindre du chantage dont on avait pâti. On craignait, en dénonçant le délit qu'on avait subi, de dénoncer celui qu'on avait commis soi-même et qui avait servi d'occasion. On reculait devant sa propre honte et l'on se taisait. A-t-on désormais moins de pudeur ? Y a-1^il de ces cas dont jadis on se cachait soigneusement et que maintenant un homme du monde avoue sans rougir, peut-être même en s'en vantant? Cela est possible. Il convient d'ajouter que la loi de

^ M. Macé affirme même qu^il est bien rare qu'on en arrête un sans trouver sur lui sa carte d'électeur, cornée, — V. Maqé, Le service de la Sûreté, Paris, Charpentier, 1884, p. 177.

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1863 est venue édicter pour la première fois des pénalités sévères en visant avec netteté ce genre de délit. Toujours est-il que les plaintes sont devenues plus nombreuses. Les cas de chantage où la police intervient et qui sont amenés par la cupidité voulant exploiter les faiblesses d'un homme, s'élèvent dans Paris à 500 environ chaque année. Qu'on juge par là du nombre de ceux où la police n'intervient pas *.

Cette industrie criminelle offre plusieurs variétés. Menacer quelqu'un de divulguer ce qu'on lui a vu faire de repréhensible, voilà la forme ancienne et facile. Il y en a une seconde qui est plus savante : on provoque soimême un individu à commettre la faute dont on recueillera soigneusement les preuves pour se faire acheter très cher et plusieurs fois le secret. C'est à cela surtout que sert la prostitution clandestine par filles mineures et par femmes légalement mariées. Enfin il y a un dernier perfectionnement : faire croire à quelqu'un d'absolument innocent qu'il s'est mis dans un mauvais cas, et se faire payer son silence. On ne peut dire ici que l'homme volé soit responsable autrement que par sa bêtise et par sa lâcheté. Mais une partie de la responsabilité ne retombet-elle pas sur le groupe compact des vicieux qui attirent, qui retiennent, qui engraissent et font pulluler les maîtres du chantage ?

On sait que dans le monde des animaux, petits ou grands, dans le monde même des infiniment petits ou des microbes, les parasites ont très souvent leurs propres parasites * : les ferments des ferments sont des ferments.

* Lecour, ouvrage cité, p. 194.

3 Le parasitisme et le chantage mutuels des délinquants révèlent mille formes différentes. En voici une qui, sans passer pour bien grave aux yeux de ceux qui s'en rendent coupalples, est très fré-

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Le parasitisme criminel n'échappe pas à cette loi. Tout le monde a entendu parler du faux agent qui met la main au cou d'un naïf et qui, en route, se fait payer pour ne pas conduire son homme au poste. Or, il y a aussi le faux agent secret qui, devinant l'exploit du premier, l'interpelle et l'appréhende pour partager avec lui. le bénéfice. Ce double chantage n'est d'ailleurs qu'une des formes nombreuses de la guerre que les malfaiteurs se font entre eux toutes les fois qu'il y en a un qui la juge avantageuse. « Aux aguets dans tous les méchants projets qui s'agitent, ils s'efforcent de surprendre en flagrant délit. Ils interviennent alors en disant : part à deux, ou je casse sur toi, c'est-à-dire je te dénonce *. » Cette industrie est si répandue qu'elle a trouvé un nom (et ce n'est pas d'hier) : ces habiles s'appellent des coqueurs, et ils ont singulièrement développé leur genre d'opérations. Une première fois, ils ont dénoncé pour se tirer d'embarras. Puis ils ont trouvé l'idée bonne. Alors « ils se sont faits peu à peu compères, instigateurs, provocateurs, organisateurs d'affaires. . . en vue précisément d'une dénonciation au bon moment. Le souteneur a la dénonciation comme industrie accessoire. Dans le cas où sa marmite serait arrêtée, il a toujours dans sa poche les adresses d'un certain nombre de voleurs recherchés par la police. Avec l'un d'eux il achète la liberté de sa maîtresse *.

quente à Paris. Il y a des concierges qui excitent les domestiques à les faire profiter des ressources variées du ménage... Il semble que ce soit comme un impôt qui leur soit dû. Plus d'une servante nouvelle s'en étonne et résiste. Mais a-t-elle quelque service louche à demander, a-t-elle une correspondance qu^elle ne veuille pas laisser passer sous les yeux de ses maîtres, alors on lui fait sentir le prix des complaisances qu'elle réclame, et le ménage qu'elle sert est en grand danger d'être volé d'une façon suivie,

* Max. DU Camp, Paris, tome lll, p. 50.

2 C'était ainsi du temps de Canler à la fin du deuxième em-

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Est-ce tout ? Non hélas ! Qu'on descende encore un degré dans le monde du vice ! Si la prostitution ordinaire conduit à la prostitution clandestine et à ses innombrables roueries, la prostitution féminine en général conduit à la prostitution anti-phjsique. Malgré ce que le sujet a de repoussant, il nous est impossible de n'en pas parler ; car là, non seulement on s'approche du crime, mais on y entre de plain-pied ; on est comme perdu dans ce qu'il a de plus sanguinaire.

Nous venons de dire que l'une des deux prostitutions conduit à l'autre. On pourrait nous arrêter et nous dire : N'est-il pas plus exact d'affirmer qu'elle en détourne ? — Elle en tient souvent éloigné, cela est indubitable ; elle en détourne môme, surtout dans les débuts. Mais souvent aussi elle y mène les blasés, les dégoûtés, les fanfarons du mal, les vicieux prédisposés par des habitudes d'adolescence, ceux que des circonstances quelconques ont mis pour un temps hors d'état de satisfaire naturellement une passion trop surexcitée. Mais elle y mène surtout ceux qui vivent de la turpitude des autres : car plus la turpitude est grande^ plus promet d'être gros le profit qu'en veulent retirer ceux qui la surprennent, ceux qui la suivent, ceux qui la provoquent, ceux qui la satisfont et s'y associent, puis la menacent, bref ceux qui y trouvent matière à chantage.

En 1845, un magistrat fort compétent, le baron de Saint-Didier, écrivait dans un rapport* : « On peut dire qu'à Paris la pédérastie est l'école à laquelle se forment

pire. Voyez Mémoires de Canler, Parie, Helzel, p. 192. Si ce dernier truc est démodé, on peut être sûr qu^il a été remplacé ^ar un autre.

' Fait en chambre du conseil, en juillet 1845. Cité par A. Tar- DiEU, Les attentats auœ mœurs^ p. 195.

les plus habiles et les plus audacieux criminels ^ » Depuis lors, le mal n'a fait que s'aggraver.

On observe d'abord que les horribles personnages vivant de ce métier se classent entre eux avec la ter^ minologie d'un argot commun au monde des voleurs et à celui de la prostitution : le rapprochement est déjà significatif. Mais les observations faites par la police spéciale sont encore plus concluantes. Elle nous dit d'abord que ceux qui vivent de la prostitution antiphysique sont tous plus ou moins des voleurs... Ils s'emparent de tout ce qu'ils trouvent à leur portée. . . Mais le genre de vol qu'ils affectionnent le plus est le vol au chantage ; et, comme les parasites de la vie végétale ou animale qui évoluent en se métamorphosant sur leur hôte, ils passent du vol simple à Tescroquerie et de l'escroquerie à l'assassinat.

Les témoignages faisant autorité sont formels : « La débauche contre nature a ceci de particulier que dans tous les pays où elle est réduite à l'état de vice honteux, elle excite les appétits de tous les malfaiteurs. . . On dirait qu'elle provoque au crime ...» Le maître chanteur, dont toutes les entreprises n*ont qu'un but, celui de se procurer de l'argent, est son ennemi le plus acharné. Escroqueries, vols, vols à l'aide de violence, meurtre môme, il ne recule devant aucun de ces moyens.

* Malgré la répugnance qu'on y peut avoir, il faut préciser pour écarter des interprétations qui compromettraient l'exactitude scientifique de ces analyses. On n'accuse pas de tendances criminelles tous les hommes portés à ce genre de vice par des goûts dépravés ou ceux qu'on appelle en argot les amateurs. Quelques-uns, il est vrai, sont portés à la violence et même au meurtre par une exaspération vraiment pathologique de la jalousie. Mais ceux qui forment cette • école du crime > dont il est question sont ceux qu'on est obligé d'appeler les prostitués. -^ Voyez Carlieb, p. 322, 376. Cf. Mémoires de Canler, ch. xuau.

Mais le parasitisme tel que nous venons de le décrire n'est pas la seule forpae d'association que Ton remarque en ce monde singulier. Nous pouvons continuer la comparaison dont l'histoire naturelle nous fournit les éléments. A côté des parasites proprement dits elle reconnaît des commensaux et des mutualistes * . Appelons pour notre part du nom de commensaux ceux qui se réunissent pour vivre en commun de l'hôte qu'ils épuisent. Les gens qui pratiquent l'escroquerie par le chantage se réunissent souvent pour mieux dépouiller leur victime, quitte à se voler ensuite les uns les autres, s'ils le peuvent. Ce mode d'association prend quelquefois des formes inattendues. « Il y a, dans les basses régions, des agents d'affaires pour le recouvrement des produits du chantage. Il y a des associations en vue de l'exploitation d'un chantage qui promet d'être fructueux. Il y a même dés offres d'avances sur nantissement de lettres ou de portraits susceptibles d'être utilisés à ce point de vue*. »

Sans entrer ici dans plus de détails, il est avéré que la débauche anti-physique provoque des associations de malfaiteurs spéciaux qui se servent d'elle comme d'un moyen de vol et d'escroquerie. Si la réussite de ces projets l'exige, ils vont, on nous l'affirme, jusqu'à l'assassinat 3. Ces associations paraissent tendre à augmenter en nombre ; et elles augmentent, parce qu'une sorte d'entente mutuelle s'établit souvent entre les parasites de l'une et de l'autre prostitution. Aux yeux de la police, en effet, il y a là comme les deux parties d'un même tout ;

1 Voyez dans le Dictionnaire Dechamhre^ l'article Parasites, par Laboui-bène et Davaine. Voyez aussi A. Espinas, Les sociétés animales^ ch. i.

* Lecour, ouvrage cité^ p. 184.

* Carlier, ouvrage cité^ p. 275.

les dangers et les scandales qu'on trouve d'un côté comme de l'autre <c sont le résultat d'une alliance commune * ».

L'assertion est faite pour étonner. Elle est justifiée par une triste abondance de documents. Les habitués de chacun de ces deux mondes « travaillent » côte à côte en parfait accord, comme deux négociants également sûrs que la clientèle ne leur manquera jamais. Ils s'entr' aident mutuellement, ils se donnent des indications ; les hommes assistent (c'est leur mot) les filles détenues à Saint- Lazare, ils leur font parvenir des provisions et de l'argent ; les filles le leur rendent quand elles sont libres et qu'eux à leur tour sont en prison ou malades à l'hôpital. Nous ne pouvons donner ici * le détail de tout ce commerce réciproque, de ces cessions mutuelles de clients, de ces courtages consentis par les uns ou par les autres, à charge de revanche. D'une manière générale, la prostitution masculine a la même organisation que la prostitution féminine « dont elle est le complément ». Toutes les deux ont leurs insoumises, leurs proxénètes, leurs maisons, leurs souteneurs, leurs recruteurs, prêts à toutes les complaisances comme à toutes les complicités. Au sommet de l'une et de l'autre est ce personnage célèbre des bandes, ce héros de cour d'assises qu'on appelle la Tante, produit hybride de l'amour naturel et dala prostitution anti-phjsique, se vendant à qui le paye dans les deux sexes, souteneur de femmes et souteneur de sodomites, mais au milieu de toutes ces orgies n'ayant ^u'un but, le vol, pour lequel il emploie tour à tour le chantage, la violence et, s'il le faut, l'assassinat.

^ Carlier, p. 274.

- * V. môme ouvrafçe, p. 35n, 359. — Voyez aussi les Archives d'anthropologie criminelle. Lyon, 15 mai 18SS.

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Cette alliance de la prostitution et du crime, par Tintermédiaire de la forme la plus dépravée du yice, est un fait universel. Partout où il y a une association criminelle, explicitement signalée ou non, la prostitution en est. Ceci bien entendu, laissons-la de côté pour la moment. Cherchons de quelle manière et sous quelles formes se prépare, s*ébauche, se pratique Tassociation des malfaiteurs proprement dits.

Les théologiens disent souvent que le siècle ou le monde peut se caractériser par ces deux mots : corrompre et se laisser corrompre (corrumpere et corrumpi). Appliqué à la vie ordinaire, ce jugement est dur. Il ne Test pas si on rapplique à cette partie de la société où tous les penchants criminels se donnent rendez-vous.

Il ne faut p£tô se laisser abuser par la statistique qui, dans la plupart des cas, nous montre un malfaiteur arrêté pour un crime commis par îui seul. La statistique ne peut d'abord pas recueillir les antécédents des individus. Un honame est accusé ; elle ne cherche pas qui l'a initié au vice, qui lui a inspiré l'amour du luxe, qui lui a réclamé, n'importe à quel prix, de l'argent et des bijoux \ qui a raillé ses scrupules, qui lui a donné l'exemple d'une audace heureuse. Il y a de ces influences occultes, de ces complicités tacites qui font plus de mal que des conseils ou que des ordres. On impose des conditions, et l'on dit

1 Je ne dis pas que la police et que l'instraction ne recherchent pas quelquefois ces circonstances ; je dis seulement que la statistique ne les enregistre pas.

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à celui qui les accepte •: « Vous ferez comme bon vous semblera, c'est votre affaire ! » On croit souvent n'être complice que d'une faiblesse ou d'un caprice ou d'une habileté soi-disant permise : on crée des situations tragiques dont celui qu'on j a mis ou qu'on a laissé sciemment s'y égarer, ne sortira que par le crime.

Mais divisons la dif^culté. Nous avons distingué les criminels d'accident et les criminels d'habitude. S'il y a des malfaiteurs solitaires — et il y en a certainement beaucoup — c'est parmi les premiers qu'on doit surtout les rencontrer. L'idée d'accident exclut l'idée de préméditation et par conséquent l'idée d'une entente mutuelle. Les crimes inspirés par l'explosion d'une passion qui veut atout prix se satisfaire ou se venger, cherchent rarement des complices. Mais le criminel d'accident est en bien des cas un homme faible ou un homme emporté (c'est souvent tout un) qui se laisse pousser subitement au mal par une idée, par un souvenir, par un soupçon. Il peut se laisser également entraîner par une suggestion venant d'un plus habile ou d'un plus pervers que lui. Une bande qui va faire un mauvais coup ramasse souvent sur son passage un vagabond, un flâneur, un homme en quête d'un déjeuner ou d'un verre de vin : on lui raconte une histoire quelconque, on l'enivre, et il marche. Quelquefois c'est lui qui frappe le premier et qui, si le fait est établi, paye pour tous les autres * .

Les criminels d'habitude peuvent se subdiviser en deux groupes. Il y a d'un côté les criminels intelligents et habiles qui ne se contentent pas d'un menu méfait Si la société leur laisse une assez longue impunité, leur ambition s'enfle, ils combinent des entreprises lucratives :

1 Tel a été le cas de Gamahut, Tassassin de la veuve Ballerich.

alors il leur faut des aides, c'est-à-dire des hommes qui soient disposés à faire le mal avec eux en subissant leur ascendant et en acceptant leur direction. Il y a, d'autre part, les vicieux inertes et sans courage, les hommes abrutis par Toisiveté ou par l'ivresse, qui ne demandent pas mieux que d'être conduits là où on voudra, pourvu qu'ils voient au bout de leur journée quelque satisfaction grossière qui les attende. Tantôt un habile s'allie avec un habile ; tantôt des oisifs également prêts au mal se grouperont par hasard et agiront un jour en commun. Bien plus souvent, l'union se fait entre les habiles qui préméditent et qui combinent et les violents qui - exécutant.

Malgré la diversité des rôles, la culpabilité est commune et semble égale. On peut dire de tous ces associés ce que le Président de la Cour d'assises de la Seine disait à Barré et à Lebiez : « De vous deux, l'un vaut l'autre. Dans la vie, quand deux hommes vont ensemble, il y en a toujours un qui a des qualités et des défauts que l'autre n'a pas, ils se complètent. Si l'idée germe chez l'un, elle est acceptée par l'autre ; l'un apporte le projet et l'étude de l'exécution, l'autre apporte l'énergie nécessaire, mais la besogne est commune. »

Si la besogne est considérable et si elle se prolonge, les « travailleurs » auxquels il est fait appel et qui y répondent peuvent devenir nombreux. Alors la division du travail prend toutes les proportions que l'on peut prévoir. Il y a d'abord une avant-garde : ce sont les indicateurs * ; il y a ensuite les hommes d'action qui forment le corps d'armée ; il y a enfin l'arrière-garde composée principalement des receleurs. Tout autour sont ceux ou celles

^ Ce mot prend aussi quelquefois le sens de révélateurs. Ce n^est pas dans ce sens que nous le prenons ici.

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qui surveillent ou qui font le guet ou qui amènent les dupes. Au-dessus d'eux tous et en relation avec tous, est le chef.

Les indicateurs sont quelquefois des inconscients ou des natures légères : l'idée du mal ne leur vient pas spontanément, mais ils sont loin d'y répugner. Ils ne l'auraient pas accompli de leurs propres mains, ils n'y poussent pas positivement ceux auxquels ils fournissent une occasion ; mais se trouvant en mauvaise compagnie, il ne leur déplaît pas de se montrer des hommes sans préjugés et de fraterniser avec les autres. Quelquefois ce sont des hommes encore en prison qui vendent « une bonne affaire » à un camarade sur le point d'être libéré. Pour deux ou trois francs, ils livrent l'adresse d'un personnage charitable ou embarrassé d'un mauvais cas, que « l'on se repasse » pour lui escroquer tout ce que l'on peut : ils donnent le plan d'une maison de campagne se prêtant le mieux du monde à se laisser dévaliser; ils cèdent un sac de fausse monnaie qui est caché et qui ne peut leur servir... qu'à cela. D'autres fois encore, ce sont des individus devenus plus prudents, pour une cause ou pour une autre, et même qui ne veulent plus agir personnellement. « De même qu'il y a des hommes d'affaires qui connaissent les fonds de commerce, les maisons à vendre et les indiquent moyennant une commission proportionnelle, (îe même, il existe des voleurs timides ou vieillis, d'anciens praticiens retirés de la vie active, qui mettent leur expérience au service des gens hardis et sachant braver le péril. Ceux-là combinent une affaire, en soupèsent les chances bonnes ou mauvaises, la nourrùsent, suivant leur expression, et, quand elle est mûre, ils la cèdent, sqit à prix débattu, soit en échange d'une part dans les futurs bénéfices,, à des hommes actifs qui

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l'entreprennent. Ce sont en général les vieux receleurs qui font le métier, parfois assez lucratif, mais qui n'est pas sans danger * . »

Cette espèce de métier apparaît souvent dans les anciennes affaires criminelles avec des dénominations variées. Dans Taffaire Soufïiard et Lesage, en 1839, les comptes-rendus * signalent la sœur de Lesage, la femme VoUard, « sorte de paysanne abrutie, porteuse de pain, journalière ou revendeuse de haillons, à ses heures, mais dont la profession véritable était de rechercher des affaires, c'est-à-dire de préparer et d'indiquer des crimes ou, en style de bagne, de nourrir des poupards ^ , Lacenaire avait, lui, une autre expression. Il désignait un de ses complices, un nommé Germain, sous le nom de « Courtier en crimes * ». Les termes changent, la fonction reste à peu près la môme.

Le receleur, on vient de le voir, se confond quelquefois avec l'indicateur. Il s'en tient plus souvent à sa profession essentielle qui est d'acheter à vil prix le produit du vol et de l'écouler le plus cher possible. Tant qu'il y aura des voleurs il y aura des receleurs qui leur prêteront ce genre de concours : c'est une forme de parasitisme.

Venons maintenant au corps d'armée. La bande organisée paraissant être en décadence, il sera bon d'avoir ici recours à l'histoire. Cette histoire n'est pas bien

1 Maxime du Camp, Paris, tome III, p. 49.

* Voyez le recueil de A. Fouquier, iO* livraison.

3 Lesage de son côté trouvait en Soufilard un homme d'action précieux. < Avant lout, disait-il, pour jouer le grand jeu, il me faut Soufilard. Il n^y a plus d'hommes sûrs aujourd'hui pour les affaires, il n'y a que Soufilard. • [Ibid,)

♦ Ce terme est aujourd'hui « démodé » , me dit-on à la Sûreté ; mais celui de nourrisseur d'afairet subàiste.

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ancienne. Si on n'y retrouve pas Timage parfaitement exacte de ce que sont les malfaiteurs d'aujourd'hui, on y voit ce qu'ils deviendraient infailliblement et bien vite, si on se retrouvait dans de semblables circonstances.

Nous ne voulons pas remonter aux bandes de l'ancien régime et aux compagnies de routiers de la Renaissance et du moyen âge. Elles ne se développaient que sous l'empire de causes ou d'influences que nous ne reverrons sans doute pas. Mais depuis la bande des Chauffeurs, qui a fini en 1800, jusqu'aux bandes Graft et Lemaire qu'on jugea en 1857, il y a une certaine continuité qui vaut la peine d'être observée.

Quelques auteurs ont pensé que, parmi ces bandes, il fallait distinguer celles de Paris et celles de la province * . Dans les secondes dominaient l'audace et la grossièreté violentes ; dans les premières se faisait sentir une habileté qui comptait avec le Code : on ne cherchait pas à tuer pour le plaisir de verser le sang, on opérait de manière à s'épargner le plus possible les circonstances aggravantes.

Il est clair qu'on ne pouvait guère trouver qu'à Paris une association digne d'être dénommée la Bande des Habits noirs. Cette bande modèle, fort imitée depuis, contenait des usuriers ayant cabinet d'affaires, des cour-

1 Voyez A. Fouquier, Recueil cit€, 88» livraison. — Voyez aussi Moreau-Christophe, Le monde des coquinf^ tome II, p. 178 et suivantes. On trouve dans ce dernier ouvrage la liste complète de toutes les bandes du siècle en France.

tiers de débauche, des souteneurs élégants du monde interlope et des monteurs de chantage. En revanche, les associations de province, opérant sur les grands chemins, livrant bataille à la gendarmerie plutôt qu'à la police, habituées à coucher dans les forêts et à conduire de véritables expéditions, privées des ressources que les grandes villes offrent à l'habileté des escrocs, devaient promptement s'habituer à toutes les violences de la guerre. La différence s'explique aisément.

La création des chemins de fer eut une double conséquence. Elle rendit les bandes de campagne plus difficiles, en ce sens que l'on ne pouvait plus arrêter sur les grandes routes, les armes à la main ; mais elle mit plus fréquemment en rapports les uns avec les autres les malfaiteurs de la capitale et ceux des départements. Dès lors, il arrive souvent que « la pensée directrice est à' Paris ou aux portes et que les instruments sont disséminés dans les campagnes. C'est la centralisation appli- .quée au vol. » Grâce à cette fusion, les caractères les plus divers se retrouvent dans les associations poursuivies. On en voit qui arrêtent les diligences , mais transigent avec les voyageurs (1819-1824). On en voit qui volent sans tuer : ce sont les brigands de la Vienne (1834). On en voit d'autres qui, au contraire, multiplient les assassinats, comme la bande de l'Auberge aux TuQurs, dans le Tarn, en 1835. On en voit enfin qui sont composées mi-partie d'industriels et d'assassins, comme la bande Graft, en 1857. Mais l'industrialisme tend de plus en plus à l'emporter : du moins la violence est-elle de moins en moins le moyen ordinaire et préféré.

Llnâuence des graves événements politiques et des révolutions sociales se fit aussi sentir jusque dans les

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mœurs de ces bandits. On a pu reconstituer * l'histoire de la célèbre bande des Chauffeurs qui avait commencé ses opérations à la fin du dernier siècle. Un des premiers chefs s'était affîié des mendiants, rouleurs de plaine, moissonneurs sans domicile fixe, marchands forains, étameurs, couteliers ambulants, saltimbanques, vanniers de passage et colporteurs, tous éléments qu'on n'aurait pas beaucoup de peine à réunir encore pour la môme œuvre si les pouvoirs publics se trouvaient désorganisés. Comme toute société complète, cette association avait ses membres actifs, ses affiliés sédentaires, ses hommes, ses femmes, ses vieillards, ses enfants. Elle avait un instituteur qui faisait l'éducation des « mioches ». Elle avait même son curé qui faisait la parodie du mariage.

Cette parodie n'était pas un simple amusement. Dans les premiers temps de la bande, on ne pouvait se marier sans le consentement du chef de la compagnie à laquelle on appartenait. Le divorce était môme inconnu alors, et la séparation de corps était seule autorisée <f pour motifs graves ». Encore celui des deux conjoints qui, examen fait des discussions survenues dans le ménage, était jugé responsable de la rupture, recevait-il, sous les yeux de l'autorité, un certain nombre de coups de bâton.

Mais la révolution eut son contre-coup dans la, troupe qui fit, elle aussi, son 93. « Le divorce devint dans la bande d'Orgères, comme dans le reste de la France, une institution légale, et la promiscuité ne tarda pas à devenir, nous dit-on, le régime habituel dans la bande

> D'après Us Pièces de îa procédure criminelle tenue contre les accusés d Or gères ^ 6 volumes iD-folio. Chartres, an VIII de la République. — Voyez A. Fouquier, recueil cité, 1" .livraison.

de Beau- François *. » Il est à croire que ce régime ne cessa plus d'être celui de ces étranges sociétés. Comme l'écrit M. Moreau-Christophe*, « là toujours le domicile sera une communauté de vagabondage, le mariage une communauté de prostitution , la prostitution une communauté d'infamies ».

Et là pourtant, comme l'observe le même auteur, il règne certaines lois. La première est de ne jamais trahir aucun des membres de l'association. C'est une loi souvent violée, nous le verrons bientôt : car le malfaiteur qui, après avoir rompu avec toutes les lois de la société régulière, respecte jusqu'au bout celles de sa bande, c'est là un coquin idéal ou plutôt de fantaisie. Il en est toutefois qui font quelque effort pour garder ce secret, chose de tous. Des hommes qui ont visité les prisons pendant toute une longue carrière nous l'affirment, a le pègre de la haute » qui garde le secret qu'on cherche à lui arracher n'est jamais abandonné des siens à l'heure du péril. « En prison, au bagne, voire aux pieds de l'échafaud » il est sûr d'en recevoir des secours. Ces secours, il est vrai, n'ont pas seulement pour but de lui être utiles : ils servent d'exemple et d'encouragement aux timides, et ils créent plus tard à l'association d'utiles imitateurs 3. A mesure que les bandes naissantes s'émiettent et se dispersent, ce caractère redouté de la loi commune s'efface sans doute, comme s'en vont les initiations et les épreuves franc-maçonniques ; mais il est bien dans l'esprit d'une association secrète, fermée et séparée de la société régulière.

C'est en 1857, avons-nous dit, que l'on vit juger les

1 A. FouQuiER, recueil cité.

* Le monde des ioquinSt tome I, p. 62.

» Ibid,

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deux dernières bandes vraiment dignes de ces traditions sanglantes, la bande Graft et la bande Lemaire. Cette dernière était composée presque tout entière de gens qui descendaient de bandits exécutés en 1821. Cette hérédité n'a certes rien d'étonnant, et elle avait été parfaitement secondée par une éducation complète ; mais elle n'empêchait, pas les membres de la bande de se partager les rôles suivant les habitudes de toutes les associations de malfaiteurs *. A la tête était un nommé Villet père ; c'était le plus intelligent de tous ; il organisait, il dirigeait, il poussait, et, en conséquence, il exigeait sa part des vols, quoiqu'il ne participât point activement aux entreprises. Il fut toujours très attentif aux plaidoiries, et les débats montrèrent en lui un être hypocrite et lâche. Après lui, venait Lemaire qui avait la charge de tuer. Il n'avait généralement point d'initiative dans les complots; mais on l'entraînait par l' amour-propre et. . . par l'eau-de-vie : « On me faisait boire, dit-il, et, quand j'hésitais, on se moquait de moi. » Dégrisé par la prison, cet homme se repentit sincèrement ; tandis que ses deux compagnons d'échafaud étaient tombés dans la prostration la plus complète, lui seul avait conservé quelque sang-froid. « Il ne s'occupait plus que de son âme », et il mourut courageusement. Les autres membres de la bande étaient des brigands subalternes, l'un superstitieux et sournois, l'autre insignifiant ; du nombre était une fille qui avait été entraînée par sa mère.

Dans la bande Graft qui renfermait voleurs, assassins, receleurs, usuriers et nourrisseurs d'affaires, ce fut également le plus terrible de tous, Graft lui-même, qui

* On peut comparer ici A. Fouquier, recueil cité^ 48« livraison, le journal Le Droit de novembre 1 857 et Despine, Psychologie naturelle^ tome III, p. 401 et suivantes.

sut mourir avec le plus de courage, sans forfanterie et avec les signes d'un véritable repentir.

Ces associations de malfaiteurs étaient-elles difficiles à dissoudre? Non. On a très bien dit que ce qui en faisait le succès, c'était surtout la désorganisation de la société régulière, la peur éprouvée par les honnêtes gens, la lâcheté des autorités. Voyons par exemple la bande des Chauffeurs. Ses bataillons s'étaient emparés de provinces entières et les rançonnaient. Un jour, enfin, la société se réveille. Un juge de paix intelligent, un brigadier de gendarmerie courageux, quelques gendarmes et quelques hussards nettoient des départements entiers et remettent tout dans l'ordre sans rencontrer de résistance sérieuseL

Mais plus encore que l'énergie de l'autorité, la jalousie réciproque et la délation viennent à bout des bandes les plus solides en apparence. Dès qu'un de ses membres a parlé, c'est à qui s'empressera de faire des aveux et des révélations. Suivant l'effroyable expression de l'argot, tous les bandits « se mettent à table », et là, après avoir « mangé le morceau * », ils se « mangent » les uns les autres.

Tout cela explique que le nombre et l'importance des * associations de malfaiteurs diminue. En fait, la police prétend qu'il n'y a plus de bandes, au sens historique du

1 C'est-à-dire révélé le principal corps de délit. — Quand le receleur particulièrement se met à dénoncer, pour avoir été dénoncé . lui-mêm«, son magasin devient une souricière oii l'on prend aisément toute la bande.

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mot. De temps à autre cependant, on en voit des embryons déjà doués des mêmes organes, prêts à se développer et à vivre de ia même manière, a L'esprit d'association » n'a donc pas diminué chez les malfaiteurs ; seulement la société ordinaire ne laisse plus prospérer les organismes qu'il anime. Voyons quelques-unes de ces tentatives, elles nous instruiront tout autant que si elles avaient pleinement réussi.

En septembre 1876, le tribunal de la Seine achevait l'instruction d'une bande énorme, dite bande Vrignault et Chevalier. Il y avait 150 accusés * : mais là tout ce monde n'était plus guère associé qu'au jour le jour. On voit bien le même Chevalier en vingt rencontres différentes et très souvent (une quinzaine de fois) avec un nommé Keippe, que l'instruction appelle son inséparable ami. Mais un jour il a recruté certains complices, un autre jour il en a d'autres. Des maîtresses de rencontre * font le guet, ou bien elles entraînent hors d'un bal public, un homme qu'elles « allument » et qu'elles occupent le temps nécessaire pour qu'un ami lui vole sa montre. Une nuit. Chevalier et Keippe se heurtent à des individus revenant d'un vol, ils se joignent à eux, les aident à faire bombance avec le produit de l'aventure et méditent ensemble quelque nouvelle affaire. En suivant la longue liste de ces méfaits, on voit la violence venir par degrés. Dans les débuts les voleurs fuient, s'ils se croient surpris,

^ On a bien voulu me laisser consulter, au tribunal, la minute de l'acte collectif d*accusation.

* Il y eut cependant là deux filles publiques, les filles Piat et Couturier qui, par dévouement pour leurs amants ou leurs souteneurs, se firent condamner, quoique probablement innocentes, afin de les suivre à la NouveUe-Calédonie. C*est là d^ailleurs un fait qui n'est pas rare, me disent M. le Directeur de Saint-Lazare et les brigadiers de la Sûreté.

puis ils se défendent ; puis ils préviennent les arrestations par des coups qui étourdissent ; eniin arrive le meurtre. Il est évident que si Chevalier n'eût pas été arrêté, il eût fini par organiser une bande complète et toute semblable aux bandes célèbres d*autrefois.

Deux ans après, un jeune criminel d'une intelligence très vive et d'une perversité rare, Abadie * , essayait, comme il le dit lui-même, de ramener et d'organiser les débris de la bande incohérente de Chevalier. Plus d'un de mes lecteurs ont encore devant les yeux la vie de ce gamin parisien qui, à vingt ans, entreprenait de rivaliser avec les grands personnages de la Cour d'assises. Tout plein des lectures fructueuses de Ponson du TerraiP, habitué aux drames du boulevard, possédant bien l'histoire de 1*793 et celle de la Commune, il avait la manie de parler, encore plus celle d'écrire. Dans son temps de prison préventive 3, il accablait le juge d'instruction de lettres, de fausses révélations, de confessions cyniques ; il composait des élucubrations politiques et sociales qu'il signait Robespieri*e jeune. Là, il défendait la République menacée par les adversaires de la Commune, il flétrissait la justice et la police et aussi l'administration qui n'exécute pas avec assez de modération les a sages lois de nos

^ La Gazette des TribunausD s'en est souvent et lon<çuement occupée de 18'8àl880.

' ■ Pour moi, me dit un ancien chef de la Sûreté, M. Jacob, Âbadie est le produit ou la victime de ces romans. »

3 Ce temps fut long : car condamné à mort pour un premier assassinat, il fut gracié, et on le p^arda comme témoin ou comme complice à propos d'une autre affaire. Dès lors, ne pouvant plus êlrc exécuté, il pérorait avec une sécurité parfaite. C'est ce qui explique en grande partie l'audace de son attitude : elle eût été quelquefois amusante s'il ne s^était agi d'un être aussi corrompu et aussi dangereux. — La copie authentique de tous ses écrits de prison m'a été communiquée par l'obligeance toujours si précieuse de M. Guillot.

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représentants » ; il exaltait les avocats, il proposait un nouveau mode d'instruction criminelle, il rectifiait les condamnations prononcées, il instituait une échelle de peines plus équitable ; il étudiait les réformes où introduire dans la Cour d'assises ; il proposait, il imaginait, il décrivait des exécutions capitales, où néanmoins, en ennemi généreux, il arrachait au a citoyen bourreau » la tête même du chef de la Sûreté auquel il devait son arrestation... Mais celui-là, disait-il, était « le seul franc de toute la bande » de la police... Enfin il exprima jusqu'à son repentir avec une sorte d'emphase théâtrale, le tout mêlé à chaque instant d*apostrophes telles que : peuple ! citoyens lecteurs ! citoyens I

L'ambition de ce jeune assassin, en ce moment à la Nouvelle-Calédonie, était de fonder une vraie bande. Il connaissait à merveille toutes les grandes affaires de vol et d'assassinat, il savait par cœur et il énumérait avec complaisance toutes celles dont les auteurs avaient échappé aux recherches de la justice. Il avait trouvé les débris de la bande Chevalier, il s'était rencontré avec une autre à laquelle il s'était associé par hasard : il avait essayé de les rallier toutes les deux. Il s'agissait, disaitil * , de faire trembler les bons bourgeois de Paris et des alentours, mais surtout de se procurer de l'argent. « De l'argent et toujours de l'argent, car il en faut quand même. . . ; autrement l'amour de ces grues peut se refroidir, et les plaisirs vont être abandonnés. »

Chevalier avait fait un règlement, Abadie entreprit de le remettre en vigueur ; il le révisa et il y ajouta, dit-il, quelques articles*. L'instruction a eu en main et on a fait

^ Copie authentique du dossier de Taffaire Lecercle, p. 68. * Voici la copie complète de ce règlement (extrait du dossier de TaSbire Ba'ssengeaud) :

lire à Taudience les 45 articles de cette œuvre collective, dont la meilleure part revient probablement au second rédacteur. Il est impossible de rien lire de mieux combiné, de plus logique et de plus pervers. Tout y est prévu

Article !•'. —La Société ne devra pas admettre plus de quatorze membres : douze hommes et deux femmes.

Art. 2. — Les hommes ne devront porter aucune arme qui n^aurait pas été reconnue par les chefs.

Art. 3. — Les armes se composeront de revolvers» couteaux de chasse, cannes plombées et coups de poing à crans.

Art. 4. — Tout individu portant d'autres armes sera puni de dix francs d'amende.

Art. 5. — Il est expressément défendu de commettre un délit en particulier et sans ordre des chefs. — Ce délit sera puni de la peine de mort.

Art. 6. — Aucun individu de la bande ne devra avoir de maîtresse. La seule permission accordée sera une maîtresse d'un jour, avec qui aucune parole ne devra être dite, sous peine de mort.

Art. 7. — Tout individu de la bande cherchant à savoir l'adresse des chefs ou leurs véritables noms sera puni de la peine de mort.

Art. 8. — Tout membre ne devra jamais avoir un domicile sous son véritable nom et ne devra, sous aucun prétexte, loger en hôtel.

Art. 9. — Il est expressément défendu, dans les délits commis, de garder sur soi obligations ou valeurs quelconques.

Art. 10. — Chaque individu devra avoir plusieurs vêtements propres de rechange et un vêtement de travail.

Art. 11. — On devra également travailler et ne jamais fréquenter les marchands de vins. — Tout homme pris en état dUvresse sera condamné à six francs d^amende.

Art. 12. — Les sociétaires seront payés, travaillant ou ne travaillant pas, à raison de six francs par jour, plus dix francs sur les vols commis.

Art. 13. — Tout vêtement taché de sang devra être brûlé et les cendres dispersées.

Art. 14. — Les chefs sont au nombre de quatre, dont deux seulement sont supérieurs ; les deux autres conduiront la bande sur les lieux des vols.

Art. 15. — Tout homme, après un délit, devra fuir de son côté et ne sortir de chez lui qu'après la visite d'un chef qui prendra ce qu'il a sur lui d'objets provenant des vols.

Art. 16. — Les hommes, principalement les chefs, devront être munis de faux papiers ou passe-ports.

Art. 17. — Tout homme devra se rendre à l'heure et au lieu

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avec une connaissance étonnante des conditions de la vie criminelle. Pas trop d'associés, quatorze au plus, deux chefs supérieurs qui régnent et qui gouvernent, deux chefs secondaires qui conduisent les hommes sur les

donnés pour les réunions. — Un sociétaire en retard sera puni de trois francs d'amende.

Art. 18. — Le lieu de réunion est l'endroit donné par le sous-chef. — On discutera les endroits des vols à faire ou, s'il y a lieu, de punir un homme coupable d'un délit.

Art. 19. — Les chefs supérieurs auront pour femmes les deux femmes comprises dans la bande, qui seront en même temps les bonnes de l'endroit où ils habiteront.

Art. 20. — Les femmes ne devront jamais laisser entrer qui que ce soit sans savoir quelles pont les personnes et ce qu'elles viennent faire ; elles préviendront l'un ou l'autre des chefs et devront faire attention à ce que l'on ne pénètre pas près d'eux.

Art. 21. — Les femmes seront armées d^uu couteau de chasse et défendront les lieux d'habitation avec la plus grande rigueur possible.

Art. 22. — Toute personne de la bande étant arrêtée, soit par un agent ou gendarme, ne devra pas opposer de résistance, à moins qu'ils soient plusieurs à l'arrêter. Si le sociétaire est seul, il devra attendre que les autres viennent faciliter sa fuite.

Art. 23. — Tout individu arrêté et écroué au dépôt ne devra avouer aucun délit commis par lui ou par la bande et devra, autant que possible, justifier de son temps au moment du vol.

Art. 24, — Les hommes devront travailler sans chercher à gagner ^ de fortes journées ; le principal est que le temps soit employé, et Ton ne devra commettre aucune soustraction où l'on travaille et où l'on mangera. — Un délit de ce genre sera puni de vingt francs d'amende.

Art. 25. — Le sociétaire devra être bien vêtu et ne fréquenter que les endroits convenables, afin de n'attirer aucun soupçon. Il ne devra également jamais trop dépenser ou faire voir de l'argent.

Art. 26. — Les mêmes peines et les mêmes recommandations sont faites pour les chefs supérieurs.

Art. 27. — Il ne «devra jamais y avoir plus de quatorze membres dans la b»nde ; dès qu'un membre n'y sera plus, une autre personne pourra le remplacer.

Art. 28. — Il est impossible de se retirer de la société, à moins de courir le danger de se faire condamner à mort. On pourra se retirer dans le cas où la bande viendrait à se dissoudre ; néanmoins les chefs garderont la même autorité sur les hommes qui en ont fait par-

lieux du vol, jamais plus de deux femmes, réservées aux chefs supérieurs, les autres associés ne devant jamais avoir que des maîtresses d'un jour, un budget, des distributions de secours, des amendes, des pénalités (où la

lie et veilleront à ce qu'ils ne disent rien sur tout ce que le règle— meut défend.

Art. 29. — Chaque individu étant en prison aura droit a l'assistance de deux francs par jour, plus les vivres deux fois par semaine.

Art. 30. — 11 ne sera assisté que par les femmes, auxquelles il donnera le nom de sœur, et nMcrira de lettres qu'à elles, quoiqu'elles soient pour être remises aux chefs de la bande.

Art. 31. — Chaque sociétaire blessé ou malade recevra trois francs par jour, plus ce que le visiteur apportera.

Art. 32. — Les bijoux pris dans les vols devront être remis aux chefs ; personne ne devra les porter sur lui ni chercher à les vendre.

Art. 33. — Les bijoux seront fondus et séparés selon leur métal et vendus à l'étranger par les chefs supérieurs.

Art. 34. — Chaque sociétaire devra être muni d^un passe-montagne et d^un loup pour se cacher les yeux ; ainsi couvert, il ne sera reconnu par personne.

Art. 35. — Il est expressément défendu de frapper avec les armes, tant que le cas ne sera pas nécessaire.

Art. 36. — Les cas nécessaires sont ceux : l» où Pun d'eux sera reconnu ; 2*> où l'on connaîtrait le nom ou soit que le volé échappe ou crie.

Art. 37. — En ce cas, on emploierait les armes, soit coup de poing ou canne plombée, de manière à étourdir et, autant que possible, que ça n'occasionne pas la mort.

Art. 38. — Le couteau ou le revolver sera permis dans le cas où un sociétaire serait pris sans pouvoir se défendre ; en ce cas, n'importe quelle arme servira.

Art. 39. — Les fuites ne devront jamais être vues, c'est-à- dire se trouver un certain nombre d'individus ensemble : il faudra autant que possible, se disperser.

Art. 40. — Quoique cela, Ton ne devra jamais se sauver moins de deux ensemble, ce nombre étant reconnu nécessaire pour pouvoir se prêter main forte l'un à Tautre. L'un des deux, pouvant s'échapper, viendra chercher les autres dans les directions où ils se seront sauvés, afia do pouvoir délivrer celui qui serait arrêté.

Art. 41. — Si celui qui est pris ne voyait pas moyen de fuir malgré toute la résistance de ses collègues, il devra tâcher de se débarrasser de ses armes.

Art. 42. •— Il ne devra s'en séparer qu'après avoir fait toute la

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mort figure assez souvent), les cas où il est défendu et les cas où il est « nécessaire » de frapper, déterminés avec précision ; la substitution de faux papiers aux vrais soigneusement assurée, Tivresse publique sévèrement interdite, les conditions du travail en ville bien arrêtées, de manière à ce que les hommes paraissent avoir leur temps employé, sans cependant travailler beaucoup, etc., tout cela montre une intelligence très lucide, se possédant parfaitement, sans hallucination, sans délire, sans aucune impulsion irrésistible et très certainement sans absence ni perversion innée de la conscience morale. L'auteur môme de ce règlement, écrivait à la Conciergerie ses Mémoires (20 mars 1880) et commençait ainsi : « Mon histoire est celle de tous les jeunes gens qui ont de bonne heure fréquenté les bals de barrière et les mauvaises compagnies. Né d'une honnête famille qui a élevé ses enfants dans le plus grand soin possible ; un père qui avait soif d'honneur et qui travaillait sans cesse pour nourrir sa nombreuse famille, une mère qui prenait soin de tout le ménage, un frère et une sœur qui me

résistance possible et essayé de les passer à un de ses collègues.

Art. 43. — Les armes devront avoir la marque du sociétaire, marque adoptée par les chefs. Ainsi, supposons qu'il se nomme Paul et qu'il serait sous la direction de Claude: iï mettrait sur ses armes la lettre P, une croix, à côté M, voulant dire masculin, G, voulant dire Claude, qui serait son chef. — Si c'est une femme, qu'elle se nomme Marie, elle mettrait sur son couteau M, signifiant Marie, ensuite un, trait, plus F. voulant dire féminin» et G, ou E, soit les chefs Gille ou Emile.

Art. 44. — Les hommes ne devront être porteurs ni de leur livret ou acte de naissance, ni d^aucun papier à leur nom. Ces papiers seront remis à leurs chefs qui devront leur fournir des papiers sous un autre nom.

Art. 45. — Tout individu rentrant dans la société fera serment, sur un couteau déposé chez les chefs, qu'il ne dira rien du règlement, qu'il accepte pour sa conduite.

LE cniME. 10

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montraient le courage et me donnaient un exemple de probité... » L*école buissonnière d'abord, la maraude, les filles et la rencontre de Chevalier, voilà les étapes de la route opposée ; il les signale lui-même en détail et avec une sincérité parfaite.

Cette association rêvée par Abadie vécut-elle, et ces statuts si parfaits furent-ils exécutés point par point? Non. L'association dura vraisemblablement quelques mois, une année au plus. Les deux affaires capitales * dans lesquelles avait trempé ce chef de vingt ans furent en effet découvertes assez vite et les principaux coupables arrêtés. Mais le dossier de la seconde affaire montre à chaque instant l'influence exercée par Abadie. Un mot, un serrement de main, un signe de lui, dans le cabinet même du juge d'instruction, provoquent de fausses révélations, des rétractations bientôt désavouées qui, à chaque instant, risquent de dérouter la justice. Parmi les coaccusés était le jeune Knoblock *, qui, lui aussi, dans sa prison, écrivait sa biographie et racontait longuement a ses débuts dans la carrière du vice », puis ses premiers pas dans celle du crime. Dans un de ses écrits il finit par dire lui-même comment ses aveux progressifs avaient été souvent suspendus par les espérances et les terreurs dont savait jouer Abadie. a Au jour de ma confrontation avec lui, je n'ai pu supporter son regard... Il a si bien joué son rôle qu'il a fini par me faire accuser Kirail, qui est innocent. En me quittant, il me serra la main, en voulant me dire : continue, je t'aiderai. — Si j'ai accusé Kirail, c'est que Kosiki (nom de guerre d' Abadie) m'y a forcé en l'accusant lui-même. » Le souvenir du règle -

*■ Affaire de Fassassinat de la femme Bassengeaud et affaire de l'assassinat du garçon épicier Lecercle.

^ Celui-là avait seize ans et demi au moment du meurtre.

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ment de la bande exerce là une action qui est visible.

Mais enfin, il est évident que la prompte arrestation et la condamnation perpétuelle des jeunes associés ne laissèrent point à ces fameux règlements le temps d'être appliqués avec suite. Il faut y voir une sorte d'idéal poursuivi par des imaginations faussées et exaltées. Les législations trop parfaites sont aussi peu applicables chez les criminels que dans les sociétés des honnêtes gens : mais il est bon de savoir où tendent les unes et les autres et quelle est, pour ceux qui les fabriquent, ridée régulatrice de leurs efforts.

Pendant qu'Abadie et ses complices étaient en prison, la police brisait encore d'autres associations en voie de se former. Les 28 et 30 janvier 1880 passait en cour d'assises la bande dite du Bois de Boulogne. Elle avait son chef, âgé de vingt-sept ans, un nommé Houillon, dit le Grand avocat. C'était un individu intelligent, assez instruit, beau parleur, doué d'une grande facilité de parole, visant à l'élégance et s'exprimant d'un ton prétentieux. Son sous-chef, Leclerc, dit Louchon du Bois, âgé de vingt ans, était un grand gaillard à la mine farouche et toujours prêt à exécuter les coups projetés par Houillon. Le reste était un ramas insignifiant de récidivistes de dix-huit à vingt-deux ans. On retrouve encore ici la composition typique de la vraie' bande. De temps à autre les journaux nous apprennent que la police en a surpris de pareilles ou plutôt qu'elle en a arrêté d'assez bonne heure rorganisation et les projets *.

* Pendant que je me recopie ou que je corrige mes épreuves, les journaux (voyez en particulier, le Temps du 7 octobre 1888) font quelque bruit de la bande Catusse, dont M. Goron a retrouvé et saisi les différentes ramifications à Londres, à Calais, à Spa, à Bruxelles et à Paris. — Le môme jour, on jup^eait à Paris une bande de quinze garçons charbonniers, originaires du Cantal, de la Lozère

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Il est donc bien acquis, qu'au moment où nous écrivons, les conditions de la vie publique rendent au moins très difficiles les associations cohérentes et suivies de malfaiteurs. L'esprit de grande association trouve un milieu qui ne se prête plus à ses entreprises ; il ne peut qu'en être peu à peu découragé. Mais au-dessous de ces cas exceptioilnels de bandes dissoutes plus ou moins vite, il y a l'existence quotidienne des délinquants vulgaires dont les journaux ne s'occupent pas *. C'est ici, comme dans l'histoire ordinaire : on raconte la vie des chefs, on signale les efforts violents et les batailles sanglantes ; on dédaigne la vie commune et les efforts obscurs de. ceux qui vivent au jour le jour. Ne faisons pas de même : essayons de pénétrer les agissements de cette foule confuse d'où sort l'immense majorité des condamnés. Cherchons comment l'esprit d'association s'y manifeste encore, comment il y est entretenu et de quelle manière il agit-.

et de l'Aveyron : ils s'embauchaient çà et là et ne restaient chez les patrons que le temps nécessaire pour bien connaître les lieux et préparer les vols à faire en commun.

* Tous les jours, comme nous Pavons dit, on fait plus de cent arrestations dans Paris. Parmi ces nombreuses affaires on cherche celle qui peut intéresser la presse. On la rédige, et les reporters des principales feuilles viennent la copier dans la journée aur la table de l'antichambre, au service de la Sûreté.

* Ce n'était plus ici la statistique ni même la lecture des causes célèbres et l'étude des dossiers qui' pouvait nous guider. Le chef actuel de la Sûreté, M. Goron nous a permis de lui adresser un Questionnaire comprenant huit questions principales. Il a fait rédiger les réponses par MVI. Jaume et Roisignol, brigadiers-inspecteurs, qui

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L'association que la police parisienne recherche constamment et qu'elle rencontre tous les jours est une association de deux à cinq malfaiteurs, mais le plus souvent de trois. Le fait est si ordinaire que l'argot contemporain , a un mot pour le désigner. Ceux qui tiennent cette langue au courant et qui l'enrichissent quand il le faut, appellent cette association rudimentaire une tierce * .

La tierce se forme presque toujours dans un mémo arrondissement et dans quelques quartiers excentriques de la capitale. Du moins, c'est là qu elle commence, parmi les gens sans aveu, parmi les habitués des débitants de vin de bas étage, des garnis suspects, des bals publics et des crémeries à bon marché. Pendant la belle saison la tierce se formera aussi dans les squares, le long des quais, ou sur les bancs des anciens boulevards extérieurs : quelquefois encore sur le boulevard de Sébastopol, de la tour Saint- Jacques à la rue de Turbigo, c'est-à-dire dans le voisinage des Halles, le long des voitures qui attendent le moment de décharger.

L'origine première est généralement fortuite : ce sont des rencontres accidentelles, des indications échangées dans l'oisiveté et en cours de vagabondage. Il y a cependant des individus qui, appartenant au même quartier, ont commencé de bonne heure la maraude et se connaissent de longue date. Ceux-là so recherchent pour se surveiller ou pour s'aider, selon l'occasion, pour se

ont fait leur travail chacun de leur côté. M. Goron a eu l'extrême complaisance de revoir ces réponses avant de me les transmettre. Ce sont ces renseignements précieux que nous allons résumer, en y ajoutant les résultats (concordants} de différentes conversations avec les directeurs des prisons de la Seine.

^ Métaphore tirée du jeu de piquet, probablement.

concerter ou se dénoncer ou « barboter » mutuellement dans leurs méfaits réciproques.

La tierce une fois formée a pour but principal le vol : soit le vol à la roulotte (qui consiste à dérober les marchandises sur les camions qui circulent ou qui sont arrêtés aux portes des particuliers), soit le vol dans les appartements parisiens pendant Tété et dans les maisons de campagne pendant l'hiver.

Mais il y a un autre genre d'opérations où la tierce se consolide et se complète : nous voulons parler de la fausse monnaie. L'affaire modèle ou typique de fauxmonnayage * comprend en effet trois personnes : un fabricant et deux émetteurs. Le fabricant ne risque jamais rien lui-même hors de chez lui. Quant aux deux émetteurs, ils se partagent leur travail de la façon suivante : un des deux descend la rue comme une honnête personne, tandis que son associé entre dans les boutiques ou magasins. Le .premier porte sur lui la provision, et il ne s'en sert jamais que pour remplacer la pièce dont le compère vient d'opérer le placement. Quant au second qui vient ainsi se ravitailler, il n'a jamais sur lui à la fois qu'une seule pièce fausse mêlée à plusieurs pièces bonnes. Supposez qu'on lui refuse sa pièce, il s'étonne, il s'excuse, et la remplace par une vraie. Supposez qu'on l'appréhende et qu'on le fouille, on est obligé de le relâcher. Rien non plus ne peut motiver l'arrestation du complice, tant qu'il ne fait pas ostensiblement un usage personnel de la fausse monnaie qu'il a sur lui.

1 Ces détails ont été particulièrement confirmés et précisés par un détenu de la Santé que questionna plusieurs fois l'interne M. Laurent, aujourd'hui docteur. Nous avons déjà parlé de ce faux-monnajeur sous la désignation de B. au chapitre iv.

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Un faux-monnayeur dont j'ai lu lautobiographie (composée également à la Santé) explique comment les fabricants hésitent bien des fois entre ces deux partis : ou s'en tenir à la tierce ou augmenter le nombre des émet* teurs. Moins il y a d'émetteurs, plus il y a de sécurité ; mais plus il y a d'émetteurs, plus il y a de bénéfices. Les opérations en effet se font de compte à demi, a Tous les émetteurs n'ont pas la même habileté. Certains n'émettent que pour 30 ou 40 francs, ce sont les craintifs ; d'autres, toute journée portant, émettent jusqu'à 200 fr. Toutes ces émissions faisant une moyenne, il en résulte que si un chef de bande sait se débrouiller et s'il travaille, il peut gagner de 150 à 200 francs par jour '. »

Les tierces qui ont déjà fait plusieurs opérations se laissent mener par les « affaires » comme une bande de chasseurs se laisse mener par le gibier. Elles sortent donc peu à peu de leur quartier originaire, elles s'enhardissent et se rencontrent avec d'autres tierces qui travaillent de leur côté. Il s'opère alors des échanges et des migrations qui font qu'un grand nombre de ces petites sociétés s'enchevêtrent les unes dans les autres ou se tiennent par des ramifications quelquefois très minces, mais souvent aussi très compliquées.

Il en résulte parfois pour la justice un embarras qui est, on peut le dire, rembarras des richesses d'information et, par suite, l'embarras du choix. Voici comment : plusieurs vauriens appartenant à quelques tierces ou à des bandes un peu plus considérables sont arrêtés. Bientôt l'espoir d'obtenir des adoucissements, de faire plus souvent le petit voyage de la prison au Palais et du Palais à la prison, en attendant les circonstances atté-

* Autobiographie du détenu ci-dessus désigné.

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nuantes, quelquefois simplement une manie de parler, de se mettre en scène et de se donner de Timportance multiplient les révélations. — « Oui, j'étais de tel vol, mais j'avais pour complice un tel que vous n'avez pas arrêté ; il était là, il en a fait plus que moi, il a fait telle ou telle chose que vous ignorez et que je vous apprends, je vous en apprendrai encore si je le veux. . • » Ecoute-t-on ces révélations; on peut alors, dit la Sûreté, « arrêter un nombre indéfini d'individus ». Devant cet encombrement qui la menace, la justice est obligée de scinder les groupes d'accusés et de n'envoyer qu'un petit nombre à la fois en cour d'assises ou à la police correctionnelle. Pour les autres, on les réserve, on les relâche momentanément * , faute de preuves suffisantes ou par crainte de ne jamais aboutir à une ordonnance de renvoi. Si en effet on donnait suite à tous ces aveux, une instruction paraîtrait à peine terminée qu'il faudrait encore arrêter de nouveaux malfaiteurs, impliqués, par de plus récentes révélations, dans Tune ou dans Tautre des affaires déjà instruites. « Puis alors ces nouveaux accusés faisant eux-mêmes des aveux, il faudrait encore arrêter d'autres individus, ce qui ferait une bande incommensurable et pourrait durer éternellement * . » Mais supposons une fraction considérable de ces prétendues bandes traduite en jugement ; la distinction exacte des divers degrés de culpabilité devient difficile II y a quelques années, un juge d'instruction, sur lès révélations d'un nommé Loisel, dit Fouinard, faisait arrêter et transférer des diverses

i Ils forment alors tout un personnel errant que les agents connaissent, surveillent et font conaparaître à volonté, toujours sûrs d'eu obtenir assez facilement des révélations et des pistes.

* Réponses de M. le brigadier-inspecteur Jaume à notre Questionnaire.

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prisons de France * et de la capitale cent cinq individus compromis dans trois cents vols qualifiés. A la cour d'assises, il ne restait plus que vingt-deux inculpés, dont seize seulement furent condamnés; Depuis lors, la justice, plus prudente, ne s'expose pas à ces mécomptes, autre cause qui fait que, dans les statistiques, le nombre des co-accusés diminue.

Il y a donc, comme on le voit, une multitude de petites compagnies ou de tierces. De Tune à Tautre vont les parasites du vice ou du crime, les nourrisseurs, les fileurs, les coqueurs, les filles et leurs souteneurs. De loin en loin, un criminel plus audacieux, un Abadie, essaye d'y faire des recrues et de fonder une vraie bande. Il y réussirait à coup sûr si l'action de la police ne venait à chaque instant émietter et disperser ces associations en voie de développement.

Nous n'avons cependant pas fini toute l'histoire de ces bandits plus ou moins manques. Il faut suivre en prison les débris de ces tierces et voir ce que l'esprit d'association y devient.

Ce n'est pas le moment d'exposer en détail tout ce que la prison mérite qu'on en dise. Il nous suffira de recueillir et de lier ensemble un petit nombre de témoignages sûrs et significatifs. « Pour les détenus, dit la Cour de Bourges ^, se voir, c'est se connaître ; se connaître, c'est se perdre mutuellement. »

La formule peut varier : Tidée est la même partout où il y a des homnies compétents qui s'expriment avec

* Remarquons, en passant, la facilité avec laquelle les malfaiteurs d'aujourd'hui voyagent, se disséminent et cependant se retrouvent.

* Dans sa déposition collective, écrite. Voyez l'Ençuéte pc^rlemen^ taire sur le régime des établissements pénitentiaires. Paris, 1873, tome V, p. 344 .

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liberté. Un vagabond encore jeune est arrêté pour la première fois à Foccasion d'un délit quelconque et qui peut être sans portée ; il va parcourir quatre ou cinq stations, le poste, le dépôt de la Préfecture de police, la maison d'arrêt, la maison de justice... A chacune de ces stations*, nouvelles connaissances, nouvelles conversations, ou de vive voix ou par signes et avec les (c trucs » les plus variés, nouveaux enseignements, nouveaux germes de corruption. C'est là que le débutant complète sa connaissance de Targot ; « et quand on parle Targot, dit Tabbé Crozes, on est enrégimenté dans r armée des malfaiteurs * ». Les plus avancés dans le mal disent à Toreille du débutant : « Ne te laisse pas mettre en cellule, où tu t'ennuierais, dis que tu as déjà eu des condamnations, et tu seras alors dans les salles de travail en commun, où Ton est mieux ^. » On y estmieux, en effet, pour causer à la dérobée de ces deux sujets de conversation des détenus vivant ensemble : crimes commis, crimes à commettre. « C'est à la Grande Roquette*, dit un ancien aumônier de cet établissement, que se préparent les bandes, que se mijotent les bons coups. C'est là que s'organisent la plupart des sociétés

* Si c'est en province, il n'y aura pas autant de stations différentes ; mais il y aura en revanclie une promiscuité beaucoup plus grande et moins de surveillance dans les locaux où sont enfermés à la fois les prévenus et les condamnés.

* Enquête parlementaire y tome I, p. 200.

* Je tiens ce renseignement de l'ancien directeur de la Santé, M. Coré. A la Santé on ne met en cellule, faute de place, que ceux qui en sont à leur première condamnation : et on envoie les récidivistes dans les quartiers communs. Pour faire ce triage, on consulte les sommiers judiciaires des arrivants. Mais en même temps on interroge ces derniers et l'on a pu quelquefois se laisser tromper par eux.

* A la Grande Roquette, les hommes ne sont en cellule que pendant la nuit.

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financières et des agences véreuses, les coups hardis. Chacun met en commun son expérience, ses relations, ses connaissances, et de cet échange quotidien de vues sortent des expéditions savamment combinées. Et de quoi voulez- vous que causent ces hommes pendant les longues heures qu'ils passent dans la cour ? J'ai vu entrer à la Grande Roquette de jeunes hommes coupables, mais non corrompus, en sortir décidés à commettre des crimes dont, quelques mois auparavant, ils auraient eu horreur : ils les trouvaient dès lors tout naturels * . » — Un prisonnier disait un jour au même témoin : « Les vols bien faits se méditent en prison. Les prisonniers se connaissent tous : une fois en liberté, ils savent se retrouver * . »

C'est ici, en effet, la dernière phase dans les essais de reconstitution des bandes ou, si Ton aime mieux, des tierces dissoutes. A la sortie de prison elles se reforment et se renouvellent. S'il est des libérés plus timides, plus repentants, plus disposés à rentrer dans la bonne voie, ils réussiront peut-être à se préserver quand des sociétés de patronage les recueilleront et faciliteront leur reclassement dans la société. Mais que de dangers les attendent ! Le pire de tous n'est pas, comme on Ta si souvent répété, dans le mépris des honnêtes gens qui les repoussent et leur refusent du travail ; il est dans Faction des libérés plus corrompus qui les guettent et qui les entraînent. <t Lorsque je suis sur le point de me séparer de quelqu'un de mes libérés, dit l'instituteur de la prison de Dublin, je lui signale, les dangers auxquels il serait exposé parmi ses associés d'autrefois. Mais il lui est

1 Souvenirs de la Petite et de la Grande Roquette^ Paris, Rouff, tome I, p. S4.

* Abbé MoREAU, Le monde des prisons, p- 16.

souvent difficile d'échapper à ceux-ci. Je les ai vus venir 4e très loin pour attendre un convict le jour même de sa sortie de prison et l'emmener avec eux ; quelquefois aussi ils cherchent à lui extorquer de l'argent, lorsqu'il a refusé de les suivre, et le menacent de livrer à ses nouveaux compagnons le secret de son passé * . »

Ce n'est pas seulement en Irlande que les choses se passent ainsi : c'est en France, c'est dans le monde entier.

Nous avons vu qu'en France les associations de malfaiteurs décidés à tuer diminuent : il en est de même aussi en Italie, la terre classique de l'assassinat *, en Angleterre, et dans toute l'Europe civilisée. Quant aux associations petites ou grandes ayant pour but le vol et Tescroquerie, je crois qu'il est loin d'en être de même. Tous les magistrats qui ont eu des rapports à rédiger depuis le milieu de ce siècle l'ont répété : les crimes violents et féroces diminuent, mais les actes de dépravation, ceux d'activé et inventive cupidité, ceux qui s'appuient sur la fourberie et sur la ruse ne cessent d'aller en augmentant. Il y a donc un genre d'association qui ne doit pas trop décliner : c'est l'association s'efforçant d'être habile et empruntant à la pratique

» V. jEnquête parlementaire^ tome III, p. 61. — Cf. Cl^^ev^^ Mémoires, p. 209. — Lacenaire allait ainsi à la rencontre des libérés de Poissy.

* Voyez BouRNET, La criminalité en France et en Italie. Paris, 1884, p. 47.

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financière ou commerciale mille moyens qu'elle détourne et qu'elle adapte à l'exercice du vol organisé.

Les nations qui ont devancé les autres dans cette voie ont fait école. Sans parler encore de bandes ou de communications internationales, il faut reconnaître que ce sont tantôt les malfaiteurs d'une nation, tantôt ceux d'une autre qui servent de modèles. Il y a des influences corruptrices qui vont de la population criminelle d'un pays à celui d'un autre, comme il y a des influences littéraires et artistiques qui s'échangent entre les parties saines et cultivées de deux nations voisines. Aux époques de mœurs violentes, l'Italie a été la métropole du banditisme. Depuis un certain nombre d'années, ce sont l'Angleterre et l'Amérique qui donnent le ton * . Le voleur à l'américaine et le pick-pocket tendent à remplacer le brigand. Il sera donc utile de terminer ce chapitre par un court aperçu de certaines manœuvres usitées dans les associations de voleurs britanniques.

Autant que nous pouvons les connaître, ces associations paraissent 'empreintes de l'esprit d'organisation, de l'esprit de suite et de l'esprit pratique qui distinguent en tout nos voisins. Il y a déjà quelque temps qu'un homme de loi anglais * classait les criminels de

* Au moment où je transcris ces lignes, les journaux (voyez le Temps du 12 septembre 1888] signalent Tarrestation d^une bande d'Autrichiens qui s'étaient installés à Paris expressémeut pour exploiter, par le vol à l'américaine, les émigrants italiens de passage à Paris. Ils étaient naturellement divisés en indicateurs et opérateurs. C^est là un < bel exemple > du caractère international que le crime prend de plus en plus dans l'humanité. — Voyez plus haut page 147, note 1, l'exemple de la bande Catusse. — Tout récemment encore, les ganliers de Grenoble ont fini par surprendre une bande d'ouvriers italiens qui leur volaient des peaux et les expédiaient par masses à Milan, où ils en faisaient achever la transformation.

* Cité par Appert, JBagnes^ prisons et criminel^, Paris, 1836, tome II, p. 396.

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Londres en deux catégories : ceux qui agissaient isolément et ceux qui agissaient par bandes. Ces derniers étaient réputés de beaucoup les plus nombreux. Mais il y avait une trentaine d'années, ajoutait cet auteur, que les Yoleurs de la Grande-Bretagne répugnaient aux moyens violents. « Est-il question d'admettre un aspirant dans la troupe, on s'informe scrupuleusement s'il n'y a pas sur son compte quelque méchante affaire, c'està-dire quelque acte de violence exécuté de propos délibéré ; et il est repoussé de l'association si les informations ne sont pas parfaitement nettes à cet égard. )»

On peut môme remonter plus haut encore. Wilde, qui fut pendu en 1725 et qui mérita d'être appelé le roi des pick-pockets, ne trempa jamais dans un acte de violence. Quelques-uns de ses associés ayant poignardé un gentilhomme, il les fit arrêter sur-le-champ, disant : « Je ne pardonne jamais au meurtre *. » Par compensation, c'est lui qui, paraît-il, inventa le système si florissant aujourd'hui encore chez les voleurs anglais et qui consiste à revendre aux individus volés les objets qui leur ont été pris, au lieu d'aller les vendre à des receleurs, prêteurs sur gage ou brocanteurs. Il avait sa bande dont il était le chef occulte et qui était chargée d'aller voler, puis de centraliser ses produits dans un local convenu. Il avait d'autre part une sorte d'agence dont il était le chef avoué ; celle-là, moyennant récompense, restituait les objets qu'on était censé avoir retrouvés chez les receleurs.

Cette industrie est pratiquée sur une assez large échelle par les associations d'outre-Manche qui opèrent

1 Voyez la Causes célèbres de VAngleterre, par J.-D. Lewis, ancien membre de la Chambre des communes, magistrat anglais. 1 vol., Paris, Charavay, 1884, voyez surtout le cb. iv.

dans Tun et dans l'autre continent. Les lecteurs de journaux peuvent se souvenir que la Banque de Belgique ayant été volée il y a quelques années, un agent d'une grande a Société » britannique s'aboucha avec le direc-. teur de la Banque, fit des comptes, rectifia certains calculs du directeur, établit correctement auprès de lui l'état des valeurs soustraites, puis lui rendit, à prix débattu, du papier dont sa corporation ne croyait pas pouvoir tirer un meilleur parti * .

Le service de la Sûreté de notre Préfecture de police est fermement convaincu que certains grands vols accomplis au préjudice de changeurs ou de bijoutiers parisiens (avenue de l'Opéra, rue de la Paix. . .) doivent être mis sur le compte d'une bande analogue, parfaitement organisée, et dont le siège est à Londres.

La Sûreté désigne sous le nom convenu de Gasco ' le chef et bailleur de fonds de cette bande internationale qui rayonne dans toutes les grandes villes de l'Europe et dans celles même de l'Amérique.

Ce Gasco n'opère jamais lui-même. Il paraît se borner à diriger ses acolytes et à leur fournir les fonds nécessaires pour leurs expéditions criminelles. Celles-ci sont toujours combinées longtemps d'avance et préparées avec un soin extrême.

Lorsqu'un vol est projeté, deux membres de l'associa-

* Un des anciens Préfets de police de la République actuelle m'a raconté que sa mère avai^ eu des titres nominatifs volés sur elle, au siège d^une Compagnie financière ou de chemins de fer. Huit ou quinze jours après, elle recevait d^une agence de Londres des propositions tendant à La faire rentrer, moyennant courtage, en possession de ses titres.

* Je me sers ici d'une note manuscrite qu'airec l'autorisation de son chef, a bien voulu rédiger pour moi M. Jaume, brigadierinspecteur.

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tion se rendent dans la ville où il doit avoir lieu : là ils explorent le terrain avec les moyens d'investigation les plus savants. Ils visitent sous divers prétextes les bou- . tiques, maisons ou magasins qu'ils se proposent de dévaliser. Ils se présentent, tantôt comme acquéreurs, tantôt comme courtiers : si les circonstances s'y prêtent davantage, ils essaient de se faire agréer comme domestiques ; ils étudient les habitudes du personnel, se rendent compte des moyens de fermeture, notent le tout avec précision et lèvent des plans au besoin.

Quand ils sont bien renseignés, ils écrivent à Londres. De là on leur envoie deux autres associés, les opérateurs, qui viennent s'aboucher avec eux, reçoivent leurs instructions et enfin exécutent leur vol, presque toujours avec un plein succès. Une femme, faisant aussi partie de la bande, vient de Londres avec eux ou peu après eux, juste à point pour, encaisser le produit du vol : elle le remporte aussitôt. C'est à Londres que retournent également les indicateurs et les opérateurs. Mais ils ne s'y rendent qu'isolément, après quelque détour en Allemagne, en Belgique et en Hollande. A Londres enfin se fait le partage du butin ou se règlent les honoraires. Une discrétion à toute épreuve fait la sécurité et le succès de cette association puissante. Si l'un des membres est arrêté, il se laisse condamner et il subit sa peine sans jamais dénoncer ses complices. Ceux-ci de leur côté l'assistent fidèlement et lui font parvenir des secours. En 1884, M. l'abbé Crozes recevait d'Angleterre une lettre contenant trois cents francs. On le priait de vouloir bien en faire passer deux cent cinquante à un homme récemment envoyé à la Nouvelle-Calédonie. Mais, en bon anglais, économiste, qui sait que tout service vaut un courtage, et qu'en affaires il ne faut pas lésiner, l'auteur

de la lettre priait le vénérable abbé de garder cinquante francs pour lui . . . ou pour ses pauvres * .

L'esprit d'association est donc vif et permanent chez la plupart des criminels. Il répond à un besoin commun aux faibles et aux forts, aux faibles qui veulent obéir, aux forts qui veulent commander. Cet esprit se renouvelle et • se diversifie, il s'assouplit, il s'adapte aux conditions dans lesquelles il se sent appelé à agir. Il ne réussit toutefois que rarement à constituer une organisation viable et puissante : car la résistance de la société régulière est là qui arrête l'essor de ces sociétés ennemies. Celles-ci ont d'ailleurs des causes internes de faiblesse qu'elles ont beaucoup de peine à surmonter. J'ai dû, dans cette analyse, examiner séparément l'association parasitique et l'association qu'on peut appeler de concours. En réalité elles se mélangent la plupart du temps ; ou, si Ton aime mieux, elles sont toujours prêtes à se substituer l'une à Tautre dans l'œuvre du mal. Des gens qui ne se prêtent un concours actif que pour nuire à leurs semblables, doivent être généralement disposés à se traiter au besoin les uns les autres comment ils traitent ensemble le reste de la société. C'est la menace incessante de ce mélange ou de cette substitution qui fait la fragilité de la plupart des bandes criminelles et qui vient en aide à la justice. Voilà pourquoi ces fausses sociétés ne sont fortes que quand l'organisme au détriment duquel elles se développent se relâche ou, ce qui revient au même, se corrompt. Ici comme en mainte autre matière, il y a des lois analogues qui, malgré de bien grandes différences, président aux luttes de l'organisme physiologique et à celles de l'organisation des sociétés.

1 Je tiens ce deraier fait de M. l'abbé Crozes, lui-même.

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