‹ Le crime: étude socialeChapitre 11 sur 49 · INTELLIGENCE DES CRIMINELS · texte numérisé non relu

INTELLIGENCE DES CRIMINELS

Dans ces rapports du crime et d'une espèce de talent (car je suis loin de vouloir dire, quant à moi, de génie), un trait surtout me semble à remarquer.

Toute idée qui sort du cercle ordinaire de nos conceptions de tous les jours exerce inévitablement sur notre intelligence une action subite et vive : elle rompt les associations accoutumées, elle en crée de nouvelles, elle oriente toutes les facultés dans un nouveau sens. Si c'est une idée morale, pieuse, sainte, patriotique, une belle idée enfin, elle dirige les pensées vers une région où tout est calme, et où tout .résonne en harmonie. Si c'est une grande idée, elle agite puissamment, elle trouble même la personne entière, mais elle obtient des efforts que le désintéressement ennoblit. Si c''est une idée criminelle, alors tout, dans l'individu, devient haine, violence impitoyable ou tromperie, amour du désordre ou de la destruction. Plus l'idée est intense, plus cette transformation risque de devenir pernicieuse. L'intelligencecombine avec tant de force et tant d'adresse les détails du crime, que l'homme s'engage avec bonheur dans son propre piège et y est pris. Il est d'abord attiré, puis il est retenu, puis il est métamorphosé tout entier par la séduction de son habile dessein. Son projet est compliqué, mais il est suivi ; tout s'y tient et s'y enchaîne. Aussi mille associations d'idées l'y ramènent-elles pour l'y attacher : c'est une obsession, c'est une fascination, mais qu'il a lui-même créée. Quoi d'étonnant qu'il y succombe ?

Quand M. Tabbé Crozes parle de Troppmann, il s'écrie avec une exagération dont lui-même n'est pas dupe ; « C'était un génie ! » Il est certain que la nature n'avait pas fait de Troppmann un monstre, et que si elle l'avait fait si intelligent, elle ne l'avait point fait si pervers.

Mais il avait entrevu un jour une idée terrible. Il ne l'avait point chassée, car elle flattait trop son amour de Tor et ses ambitions de toute nature. A force d*être élaborée et, si Ton peut dire, perfectionnée par lui, elle prit corps, elle vécut, elle devint fixe et tyrannique. Ceux qui l'ont vu de près * disent qu'il était à la fois très inventeur et très peu instruit. C'étaient deux conditions au lieu d'une pour que sa conception s'enracinât dans sa pensée^. Quand il fut à la Grande Hoquette, il eut une autre idée, celle de l'évasion. Cette fois, le succès était impossible. Il n'en déploya pas moins dans ses nouvelles combinaisons une fécondité d'esprit et une ténacité qui permirent à ceux qui l'observaient de reconstituer tout son passé criminel. Il en a été à peu près de même de Lapommerais, et probablement aussi de Pranzini.

Il ne faut cependant pas exagérer l'intelligence des malfaiteurs. Il ne faut surtout pas s'imaginer qu'elle grandisse avec le crime : elle y prend seulement une iï)rme particulière qui n'est pas faite, autant qu'elle le paraît, pour en développer les meilleures vertus : je veux parler de la ruse.

^ Voyez les Souvenirs de la Petite et de la Grande Roquette^ tome II, p. 2i8. c 11 sut concevoir et exécuter son plan avec une méihode et un flair merveilleux. Je ne suis pas éloigné de croire qu'il avait fini par se persuader, en voyant que le succès couronnait si pleinement ses efforts, que la Providence l'avait protégé. >

* Supposez un homme 1res inventif et peu instruit qui s'adonne à une idée fausse (comme lé mouvement perpétuel), il sera double* ment exposé à devenir la dupe de son idée.

IMTELLiaBMCB DES CRIMINELS 469

Qu'est-ce en effet que la ruse? C'est l'emploi de moyens détournés (biais, tergiversations et reculs volontaires, illusions, surprises calculées) et de moyens destinés à tromper.

Toute ruse ne cache pas une entreprise coupable. Il est permis de tromper son ennemi, surtout quand on est en état da légitime défense, et il peut être permis de tromper d'une certaine manière ceux auxquels on veut rendre service malgré eux. Mais toute entreprise inavouable a besoin de ruse. Hors les cas de passion violente et brutale bravant tout, renversant tout, risquant la mort avec l'énergie du désespoir, il est de l'essence du mal de ne pas pouvoir aller droit. Il tient à se cacher, parce qu'il redoute le mépris, mais surtout parce qu'il craint de provoquer des alarmes et une résistance qui feraient manquer son dessein.

Or, la ruse s'accommode très bien d'une intelligence médiocre, et à son tour, loin de fortifier l'intelligence, elle la dégrade et l'affaiblit.

Que. suppose la ruse? Trois choses: 1® un désir vif et surtout constant ; 2® une idée persistante ; 3° l'habitude de tout sacrifier à la satisfaction de ce désir et à la réalisation de cette idée. Que le désir soit ancien ou nouveau, que ridée soit imposée du dehors ou trouvée dans de libres recherches, que l'habitude soit ancienne et invétérée ou qu'elle soit récemment acquise, peu importe.

Il n'est pas nécessaire non plus que l'idée soit profonde ou vaste, ni qu'elle soit subtile et délicate. Loin de

470 LB CRIUK

là ! Plus ridée est simple et le désir grossier, plus il est facile de trouver les moyens que Ton cherche et les occasions que Ton guette. Les animaux sont les plus rusés des êtres vivants lorsque leur instinct * spécial est en jeu. Les enfants paresseux et indisciplinés, résolus à tromper leurs maîtres et à s'amuser guand même, sont plus rusés que leurs camarades qui occupent les premiers rangs de la classe. Les femmes sont beaucoup plus rusées , que les hommes, surtout lorqu^une idée particulière les tient ou qu'une passion où elles se complaisent secrètement commence à les tourmenter*.

Voici en effet Tune des conditions de la ruse heureuse : elle se met presque toujours au service d'une industrie spéciale que les autres individus remarquent peu, tandis que celui qui l'exerce ne voit qu'elle et ne s'occupe que d'elle. Entre une personne qui ne se défie de rien et une qui surveille continuellement sa proie ou son ennemi, entre une personne dont vingt idées différentes se disputent l'attention et une qui pense toujours à la même chose, la partie, pour le moment au moins, n'est pas égale. C'est ce qui fait que les animaux de^ viennent si stupides quand leur instinct propre n'agit plus, et qu'ils nous surprennent par des merveilles, d'adresse et d'habileté quand les ressources particulières de leur organisation sont tenues en éveil par les besoins qu'elles ont l'habitude de servir. Or, il est d'observation, universelle que les malfaiteurs pratiquant habituellement plusieurs espèces de vol ou d'escroquerie sont rares.

* Voyez notre livre L'homme et V animal, 2« édit., p. Ii3.

* On trouve encore des individus extrêmement rusés, sans être pour cela très iutellifçents, dans les simulateurs de folie. Mais là on rentre chez les criminels. On en verra un exemple au chapitre suivant.

INTBLUaBNGB DBS CRIMINELS 471

Canler comptait déjà^ dans Paris douze espèces distinctes de vol. Chacun a ses facilités et ses dangers que le voleur connaît vite. A-t-il réussi dans Tune d'elles ; il s'y applique uniquement. Les uns ne volent que sur les voitures des camionneurs ou des roulîers qu'ils suivent du matin au soir ; les autres ne volent que dans les chambres, ce sont les cambrioleurs, et encore se partagent-ils en six fractions différentes. Dans les seuls voleurs du port de Londres, il y a plusieurs subdivisions. Chaque espèce de profession a son talent : « Vous rencontrerez, disait Vidocq*, des voleurs d'une légèreté de main incroyable et capables, si je puis m'exprimer ainsi, d'enlever à un honnête homme sa chemise sans qu'il s'en aperçoive, et qui n'oseraient pas franchir le seuil d'une boutique ou d'une habitation même non gardée. Plusieurs qui volent des bestiaux avec une adresse extraordinaire n'auraient pas l'audace nécessaire pour fracturer la porte d'un poulailler. »

H n'y a là aucune psychologie spéciale. Tout homme qui trompe ses semblables sent vivement le besoin de trouver les moyens d'action qui lui réussissent le mieux et qui lui assurent le mieux l'impunité. Il s'accoutume à ces moyens, il se déshabitue de tous les autres : de là les contrastes qu'il présente. L'ensemble des ruses de tous les voleurs réunis est quelque chose de prodigieux, comme l'ensemble des ruses des animaux ; mais chacun de son côté n'en emploie qu'une. En réalité, les honnêtes gens au service de la police, qui ont à deviner et à déjouer tous ces tours, consomment une bien plus grande somme d'intelligence et d'adresse que les plus habiles de

* Voyez Mémoires de Canler, chap. xtm.

* ViDOCQ, L'esprit des voleurs.

472 LK CRIMK

ces bandits, pris à part *. Us ont sans doute, eux aussi (douaniers, gendarmes, policiers), une habileté professionnelle qui n'exige pas toujours une grande science, ni des talents extraordinaires ; mais ils sont supérieurs en intelligence à tous les coquins qu'ils surveillent, précisément parce qu'ils les surveillent et les recherchent tous à la fois *.

On a cru un instant que pour déjouer les ruses des voleurs, il fallait un homme qui eût été de leur monde et qui eût exercé, de concert avec eux, leur industrie. C'est ainsi que le fameux Vidocq d evint le premier chef de la Sûreté. Mais la Préfecture de police reconnut que ce personnage, plus intelligent sans doute que la plupart de ses anciens compagnons, avait encore plus de vanité que d'esprit et qu'il avait cessé bien vite d'être à la hauteur de ses fonctions. « C'est surtout dans cette branche, dit le Préfet de police d'alors *, qu'il faut varier et renouveler souvent les moyens de découvrir les coupables. Vidocq avait sans doute usé toutes les ressources de son imagination : car après avoir obtenu de cette confiance la direction de la brigade, il resta dans l'ornière de ses anciennes habitudes, de ses ruses, qui n'étaient pas toujours avouables et qui, mises tant de fois en usage, ne pouvaient plus avoir de chances de succès. »

Ainsi la ruse n'exige pas beaucoup d'intelligence, et on peut dire aussi qu'elle n'en donne pas beaucoup . , . du moins quand elle est mise au service du mal. Cette dernière restriction n'a rien de mystique. Les hommes

> Voyez GiSQUBT, Mémoires, tome IV, p. 389.

* Les agents de police reconnaissent bouvent à la manière dont un vol a été pratiqué, le récidiviste ou le vagabond surveillé qui doit l'avoir fait.

* GiBQUET, Mémoires, tome II, pages 104 et 105.

INTBLLieBNCE DES CRIMINELS 473

d'action célèbres, les habiles diplomates, les grands hommes de guerre sont souvent rusés. Eux aussi, remar* quons-le tout d'abord, le sont à la faveur d'une idée fixe et sous Taction d'un désir ardent. Mais l'idée fixe de l'homme supérieur est une grande idée, une idée féconde et dont la réalisation demande le concours d'individus intelligents et dévoués, comme il réclame l'intervention de moyens scientifiques. La ruse n'est là qu'un accident, l'un de ces moyens secondaires qui peuvent s'employer à l'occasion ; mais ce n'est pas elle qui domine. Puis, quand elle apparaît, elle n'enveloppe ni lâcheté, ni paresse, ni intention de nuire à d'autres qu'à des ennemis contre laquelle la lutte est permise et honorable. La ruse des malfaiteurs ne comporte que la perfidie, le mensonge, l'emploi de moyens qui ne peuvent apporter à l'esprit aucune'force et aucun secours durable. Elle ne met le rusé en communication et en échange qu'avec des individus qui, comme lui, sont hors de toute société régulière, travailleuse et réfléchie. Elle habitue donc non seulement la sensibilité morale et la conscience, mais l'intelligence à mettre tout à rebours et sens dessus dessous.

Enfin, la ruse elle-même est comme fatalement destinée à s'émousser et à perdre peu à peu toute vertu. Ci Quand le malfaiteur a atteint son but immédiat, qui est le plus souvent la satisfaction de quelque besoin ma* tériel, il se relâche, jusqu'à ce que son appétit, réveillé de nouveau, le pousse à de nouvelles entreprises * . » De pareilles alternances né permettent pas l'esprit de suite et ne comportent pas de véritable habileté. Puis, les satisfactions grossières qui sont le lot des malfaiteurs,

*■ Observation faite par J.-D. Lewis, ouvrage cité^ ch. iv, à propos même du « Roi des pick-pockett > .

ont vite fait d^augmenter son insouciance, sa confiance dans le hasard, sa croyance béte à la fatalité. Une fois que ses ruses ont été déjouées, il n'essaye plus rien et yit au jour le jour. La réclusion, surtout quand elle a été réitérée, porte cette insouciance à son comble, à ce caractère <( effroyable » qu*a signalé Dostoïeski*. Enfin, plus le délinquant persévère dans sa voie, plus il se familiarise avec l'idée de la violence, et se tient prêt- à supprimer le témoin de ses actes. Lorsqu'il en est là, ce n'est plus qu'une brute stupide et sanguinaire : mais il en est peu qui commencent ainsi. Il était donc intéressant d^examiner comment cette ruse qui paraît quelquefois un signe d'esprit et de vivacité, devient l'une des causes les plus décisives de sottise et d'abrutissement définitif.

Il est une autre fonction ou faculté de l'intelligence qui mérite d'être étudiée attentivement chez les criminels : c'est l'imagination.

Je n'ai pas besoin de rappeler ici que l'imagination, c'est-à-dire la vue mentale et intérieure des formes sensibles des choses, se mêle continuellement à tous les détails de notre vie intellectuelle. Quand cette contemplation interne remporte sur le calcul et sur l'arrangement logique de nos idées, nous avons plus d'imagination que de jugement ou dé raisonnement. Quand elle réussit à évoquer des images fortes, vives, colorées,

> DosTOïEski, Sotêwnirs de la maison des morts, éd. française, p. 17.

quand elle nous fait à nous-mêmes illusion, transformant pour nous la nature et nous interceptant la vue nette et fidèle des choses, nous avons beaucoup d'imagination. Quand nous savons organiser ces images en des ensembles harmonieux, réglés par quelque grande idée, nous avons une imagination puissante et créatrice.

De ces trois formes de l'imagination, il en est une, la dernière, que personne ne s'attend à rencontrer chez les criminels. Le véritable talent et le crime ne sauraient aller ensemble. Il peut arriver sans doute qu'un homme né pour être un pewBonnage supérieur manque, pour ainsi dire, à sa destinée et tombe dans le crime ; mais alors il s'y perd promptement et s y abîme, comme dit justement Lombroso. Si, criminel d'accident, il réussit à se ressaissir et à se réhabiliter par ses efforts, aucun lien ne se révèle entre son crime et son génie. « Le sens du droit, la pudeur du juste, l'empêche de laisser dans ses œuvres une empreinte trop nette de ses passions criminelles *. » Quant au criminel d'habitude, il est superflu de prouver que son genre de vie se prête aussi peu que possible à la culture des facultés supérieures et au développement du goût esthétique.

Mais ce qu'on trouve souvent dans cette classe d'hommes, c'est un penchant marqué à vivre de ces imaginations qui occupent l'esprit et le dispensent de raisonner. Tout paresseux est rêveur, et pour plusieurs raisons. D'abord la suspension de l'effort n'est pas la suspension de la vie mentale; et, pour ne plus être guidées méthodiquement vers un but, nos idées n'en vont souvent que plus vite, à l'aventure ; puis, quand on n'a pas le cou-

* LoiiBROSO, L'homme criminel^ éd. française, p. 513. — On regrette que les observations de ce genre ne soient pas plus fréquentes dans cet ouvrage.

476 LB CRIMB

rage de faire de bonnes choses , on s'imagine volontiers qu'on les a faites ou qu'on a le droit de s'en dispenser. Tantôt on se repait à satiété de la vue lointaine des biens qu'on désire et qu'on ne goûte pas encore ; tantôt on se fait soi-même en imagination ce que l'on n'a pas su être en réalité, et on se console de ce qu'on a été en se représentant sous des couleurs de son choix ce qu'on prétend avoir voulu être.

Nous ne voulons pas scinder exactement la vie du coupable en deux parties opposées. Comment ne pas croire cependant que Taccomplissement des actes qui Font classé parmi les criminels a profondément altéré son caractère et troublé ses facultés ? Avant le crime, il est difficile que l'imagination n'ait pas préparé Thomme au mal et ne Vy ait pas entraîné . Le forfait une fois commis, il est difficile que l'imagination ne s'applique pas à l'en consoler et à l'en distraire. C'est ainsi que nous réagissons toujours contre la pensée ou le souvenir des événements. Mais par une sorte de rythme qui se retrouve dans tous les mouvements de nos diverses facultés, nous nous complaisons tour à tour dans l'accord ou dans le contraste. Tant qu'une idée nous séduit, nous y ajoutons tout ce que nous pouvons de charmes factices et d'attraits à notre convenance : dès que nous en sommes désenchantés ou repentants, nous rêvons d'une autre existence.

Ceci établi, la littérature et les poésies des criminels valent-elles la peine d'être étudiées? Doit-on y chercher des témoignages bien saillants de cette tournure d'esprit dont nous parlons ? Non. Quand on trouve quelque élucubration inédite d'un prisonnier, on est tout d'abord attiré par un sentiment de curiosité très naturel ; car on dépouille difficilement ce préjugé, que les criminels

sont des êtres absolument à part et séparés radicalement du reste des hommes. Mais on est vite déçu. A de très rares exceptions près, ce sont des œuvres médiocres. Elles n'offrent rien de curieux, ni dans un sens ni dans un autre.

Ce qu'il y a lieu néanmoins de remarquer, c'est le nombre considérable de malfaiteurs qui, avec une instruction rudimentaire et sans prétendre le moins du monde à la littérature de profession, éprouvent le besoin de composer pour leur satisfaction personnelle : ils écrivent des ébauches dje drames ou des vers * . Les vers surtout ont le privilège^de tenter nombre "de criminels qui ne connaissent ni la prosodie ni même l'orthographe. A la vérité, Thomme du peuple qui se trouve avoir quelques loisirs et dont la pensée n'est pas absorbée par un calcul, fait très souvent de même. C est surtout le cas du paysan qui, habitué à la routine de son travail comme son bœuf à la charrue, se plaît à ruminer ses souvenirs ; revenant tout songeur de sa vigne ou de son champ, il met dans des vers boiteux et aux assonances peu rigoureuses ce qu il a cru observer sur les animaux, sur les saisons, sur la lune, sur les influences variées de la température. Ce n est pas autrement que se font les proverbes d'almanach, en vers uniques ou en distiques, qui circulent dans les campagnes. Ce n'est donc pas parce qu'ils ont l'imagination malade et prête à délirer que le voleur ou l'assassin ignorant compose de semblables j vers, c'est parce qu'il est « peuple » ; c'est parce qu'il î est classé dans une situation qui le rend songeur ; c'est parce que son esprit veut s'occuper, et que ne pouvant

^ TroppmaDn et Lapommerais ont commeDcé des drames. Quant : à ceux qui ont fait des vers, à commencer par Troppmann lui-même, ■ on ne les compte pas.

s'occuper longuement à des choses suivies, il éprouve le besoin de travailler, de réduire, de modeler, de parer (il le croit du moins) l'expression de sa pensée. Il fait ce qu'il peut. N est-ce pas ainsi que la poésie naît partout? N'est-ce pas ainsi qu'elle a commencé chez les peuples primitifs, qu'elle s'essaye encore aujourd'hui chez les nègres et chez les sauvages ? Il n'y a là aucun fait d'atavisme : il y a une tendahce éternelle de notre nature qui fait toujours à peu près les mêmes choses quand eye est replacée dans les mêmes circonstances.

Cette comparaison du poète assassin et de Thomme du peuple faisant des vers me laisserait quelques scrupules, si je n'ajoutais que le premier a d'ordinaire une vanité prétentieuse qu'on ne trouve pas au même degré chez le second. Il lui arrive souvent de vouloir jouer au Tyrtée du banditisme ou au prophète de la révolution sociale. Il met en vers et il chante ce qu'il ne pourrait dire en prose sans donnSr au juge d'instruction une arme de plus contre lui : il contente ainsi en imagination ses appétits et ses haines, et il se flatte de donner à sa violence une tournure poétique qui le « pose » avantageusement auprès des autres * .

1 On verra peut-être bientôt en cour d'assises, puis à la Roquette, ce cocher qui, dans la dernière grève des terrassiers, était monté à la tribune pour déclamer ces quatre vers quMl scandait un revolver à la main :

Assez de pleurs, assez de larmes

Assez de rage, assez de cris I

Ce qu'il nous faut, ce sont des armes

Pour prendre ce qu'on nous a pris.

Il ajoutait [en prose] quMI i'allait que Paris fût « mort > dans huit Jours.

Les mêmes réflexions paraissent s'appliquer aux inscriptions, dessins et figures que trace le criminel quand il est inactif et surtout quand il est en prison. Se représenter à soi-même ses pensées sous des formes visibles et les fixer devant soi n'est nullement, comme le prétend Lombroso, un signe spécial de dégénérescence ou de sauvagerie : ce n'est pas davantage un fait d'atavisme.

Ce besoin de donner à ses conceptions un corps quelconque, tombant et, si on peut s'exprimer ainsi, restant sous les sens, c'est encore un besoin de celui qui songe et qui songe parce que la nécessité ou la paresse le rendent inactif. Si ce penchant se retrouve chez les gens adonnés à la vie grossière du crime et chez les hommes incarcérés, il ne leur est donc pas particulier. S'ils l'éprouvent et s'ils travaillent à le satisfaire, ce n'est pas parce qu'ils vivent d'imaginations coupables, c'est tout simplement parce qu'ils vivent, en ces moments tout au moins, d'imaginations et de rêveries.

Lorsqu'on est obligé de se taire et de vivre seul, enfermé avec ses pensées, on le ressent bien vite. Le collégien qui est paresseux pour faire ses devoirs couvre son pupitre et son banc de noms de toute espèce, comme il couvre d'images les livres qu'il ne lit pas. Les endroits dont les habitants sont astreints à la loi du silence, les corridors des CQUvents, les murs des sacristies sont souvent revêtus d'inscriptions. Pendant son séjour à la Roquette, Mk"" Darboy s'était vite laissé aller à écrire sur la porte

de sa cellule ou du moins sur la petite croix de fer encadrée dans le guichet de la porte*.

Il y a enfin un genre... dirai-je d'art? C'est déjà beaucoup de dire . . de dessin — et il y a un mode de langage qu'on peut rapprocher l'un de l'autre pour y chercher une caractéristique de l'imagination des criminels : c'est le tatouage et c'est l'argot.

De ce que le tatouage a été une coutume à peu près universelle et de ce qu'il n'est plus guère pratiqué aujourd'hui que par les vagabonds et les galériens, faut-il y voir un fait d'atavisme ? Ne confondons pas l'atavisme et ce qu!en un sens très général on peut appeler la superstition. La superstition est un reste de croyance ou d'usage conservé par certaines traditions, bien que les motifs de la croyance ou les raisons de l'usage ne soient même plus connus*. La tradition est un fait historique et social, tandis que l'atavisme proprement dit est un fait physiologique ^. L'extension primitive et l'abandon graduel de cette coutume du tatouage s'expliquent parfaitement par des raisons de la même nature que toutes les superstitions.

Certaines parties du costume de l'homme sont tour à

* Cette inscriptioD, écrite au crayon noir sur le fer, est à peine visible :

mentis

crux

robur

< Du moins ne sont-ils plus connus que des savants.

3 Lombroso reconnaît cette distinction et fait à ce sujet des observations judicieuses. Mais le parti pris l'emporte, et il revient a son cxpâcalion préférée en appelant la tradition un atavisme historique. C'est s'en tirer avec des mots.

tour OU quelquefois même tout ensemble des ornements individuels, des signes honorifiques, des signes de reconnaissance et de ralliement, des symboles. Il est inutile d'expliquer chacun de ces caractères, qui se comprennent à première vue. Or, qu'a dû être primitivement le tatouage? Une sorte de costume de la nudité. Quand rhomme ne peut pas broder ses habits, il brode sa peau, dit Théophile Gautier * ; et il y a des populations qui ne peuvent pas avoir l'idée de broder leurs habits, puisqu'elles n'en portent pas. Le tatouage est donc tout d'abord lornement, le signe honorifique ou distinctif de ceux qui n'en ont pas d'autre et qui, en raison du climat, vont quasi nus. Des faits intéressants que nous fournit le bel article de M. Lacassagne * viennent à Tappui de cette hypothèse. Les Russes, par exemple, ont toujours eu de la répulsion pour le tatouage. On en donne diverses raisons ; mais dans un pays où l'on est obligé de s'envelopper de fourrures, qu'eût signifié l'ornement de la peau? Il y a, il est vrai, un tatouage qui s'applique spécialement sur les parties découvertes du corps : mais on nous apprend qu'il est particulier aux peuples des régions polaires, aux Esquimaux, aux Groenland ais 3. Les tatouages sur certaines parties du corps qu'il est superflu de désigner ne sont en usage que chez les débauchés et chez les prostitués de profession. Tous ces faits paraissent concordants.

L'ornement, puisque ornement il y a, est devenu aussi un symbole. L'homme qui vit d'imagination est donc prêt à le rechercher. Les boucles d'oreilles et les bagues de fiançailles ne sont pas seulement des parures; ce sont

* Théophile Gautier, Voyage à Constantinople,

* Dans le Dictionnaire encyclopédique du D' Deghambrb . ' Les Huns d'Attila se tatouaient également sur la figure,

aussi des symboles, et le Christianisme, ami des classes populaires, n'a point dédaigné de prendre à son compte cette vieille explication *. Les broderies épidermiques ont dû être conservées à ce même titre par bon nombre de populations, comme certaines parties du costume restent des parures, d'autant plus coquettes qu'elles sont devenues inutiles. Longtemps les soldats se sont fait tatouer, et Lombroso lui-même nous apprend que dans la dernière génération c'était l'habitude des soldats piémontais les plus valeureux. Dans beaucoup de professions enfin on se faisait dessiner sur les bras les insignes du métier. C'était à l'époque du compagnonnage : tous les signes de ralliement servaient quand l'ouvrier faisait son tour de France.

Après s'être éteinte successivement dans presque toutes les classes de la population, l'habitude du tatouage paraît en effet, comme l'a observé l'école italienne, s'être réfugiée chez les galériens, ou les hommes destinés à le devenir. C'est sur des individus arrêtés et sur les individus incarcérés qu'on en trouve le plus . '

Or, ici comme dans les divers développements de leur imagination, il y a peut-être deux époques à distinguer: celle de la vie libre et celle de la prison. L'adolescent ou le jeune homme qui se font tatouer sont aujourd'hui des individus dont l'imagination, les goûts, les habitudes ont quelque chose d'assez grossier*. Ce sont des vaniteux naïfs qui se laisseront facilement enrégimenter; ce sont des êtres violents qui ont déjà connu l'orgueil du mal ;

* Voyez S* François db Sales, Introd, à la me dénote^ 3» partie, chap. XXXVIII.

* Je parle en général ; dans le cours de l'année dernière, j'ai souvent rencontré un jeune polytechnicien qui avait une ancre de marine sur le front.

ce sont encore des superstitieux. Ils auraient pu choisir à la rigueur des symboles plus humbles ou plus relevés (comme le firent en plus d'une religion des mystiques ou des fanatiques) ; mais ils ont mieux aimé ce qui sentait, pour ainsi dire, la révolte, ce qui faisait déjà rêver toutes les jouissances du désordre et de l'orgie. A ce prix il leur en coûte peu de s'abandonner d'avance à leur destinée, dont l'issue lointaine cesse de les eflfrayer. C'est ainsi qu'on voit encore assez souvent sur les bras ou la poitrine des prisonniers des tatouages comme ceux-ci : « J'aime les femmes. — Mort à la chiourme. — Le bagne m'attend. — L'échafaud m'attend » — ou encore des images d'un érotisme brutal*. De pareils tatouages sont l'effet d'une prédisposition criminelle que le sujet a voulu flatter au lieu de la combattre. Mais ils deviennent aussi les occasions ou les causes d'une perversion croissante ; ils font l'office de ce qu'on appelle depuis quelque temps l'autosuggestion ou d'une sorte d'entraînement que l'imagination, dupée par ses propres artifices, s'impose à ellemême.

D'autres fois, cette fantaisie est le fruit du désœuvrement et l'un de ces amusements saugrenus qui remplissent les heures des paresseux et des hâbleurs mettant en commun toutes leurs billevesées. Dans le monde des vagabonds il y a de tout, et le « dessinateur » en tatouages est l'un de ces parasites nombreux que nous aurions pu signaler. M. Alphonse Bertillon et son per-

1 J'en ai cité un exemple topique dans mon livre sur VInstinct, Voyez 2«*édit., p. 263. — Or, à côté de ceux qui se tatouent ainsi, combien doit-il y en avoir qui ont reculé devant la douleur ou devant le danger de se donner ainsi un signalement, mais qui portent dans leur imagination quelque emblème ou quelque scène de débauche ou de crime qui les obsède.

484 LE CKIME

sonnel du service anthropométrique me racontent que Paris comptait, il y a peu de temps encore, quelques tatoueurs * dont ils reconnaissaient aisément sur les individus arrêtés le « style » et la manière. Souvent ce dessinateur a le malheur d'aller pour son propre compte en prison. Là il trouve une clientèle abondante: le détenu flâneur et imprudent accepte volontiers son offre, et cette flétrissure commémorative devient un signe d'identité de plus * .

Dans son livre intitulé : Les prisons de Paris '^ par un ancien détenu, Joigneaux, a donné quelques détails intéressants sur le tatouage dans les prisons. « Les voleurs, dit-il, aiment passionnément les images ; ils ont cela de commun avec les enfants et les sauvages. Il est rare qu'ils ne posent pas pour leur portrait dès que l'occasion s'en présente et qu'ils ne se fassent pas tatouer les bras et les mains. »

Il parle aussi du « dessinateur » qui opère dans les prisons comme il opère au régiment ou dans les centres d3 vagabondage, a. Les meilleures pratiques du dessinateur ne sont pas les voleurs de profession (qui ne payent pas volontiers), mais ces individus qui par intervalles tombent dans les prisons pour des fautes pardonnables... Ceux-là sont naïfs, crédules, faciles à duper... — A celui qui regrette d'être séparé de sa femme depuis plusieurs mois, le dessinateur dit : a Tenez, mon brave, je vais vous tatouer son nom sur le cœur, en lettres gothiques, elle pleurera de joie de savoir que vous ne l'avez

> Il y avait parliculièrement un père Kémy, récemment mort, qui exerça de longues années sur les berges de la Seine (rendez-vous d'un grand nombre de voleurs et surtout d'anti-physiques). C'est lui qui proposait aux vagabonds Cessai de ses talents.

* Paris. 1841.

pas oubliée. » — La réduction du temps du service, la fusion plus grande de Tarmée avec la société ordinaire, Temprisonnement cellulaire, sont autant de causes qui feront peu à peu disparaître le tatouage ou n'en feront plus qu'une rareté.

L'argot est à la langue ce que le tatouage est au dessin. Il est seulement plus original — je n'ose dire plus savant ou plus artistique, mais certainement plus plein de signification et d'idée. L'argot a eu d'ailleurs la bonne fortune de provoquer des désignations non moins exprès sives que celles qu'il emploie On a dit que c'était une langue de combat. Victor Hugo a dit plus fortement encore : « C'est le verbe devenu forçat. »

Il est probable que d'ici à peu de temps l'argot disparaîtra tout doucement avec l'habitude du tatouage. Les criminels de profession sont plus rares, comme les prostituées soumises à la réglementation, sans que pour cela d'ailleurs ni le crime, ni la prostitution diminuent. Les diversités apparentes s'effacent ou se dissimulent. L'escroc, qui est en passe de devenir le roi du crime contemporain, parle le langage de tout le monde, et la femme galante la plus dangereuse porte des toilettes d'une élégante simplicité. De môme aussi que des femmes du monde affichent des toilettes tenues jadis pour compromettantes., les jeunes gens à la mode, les journalistes, les romanciers pillent l'argot des voleurs * et en enrichissent la langue courante. C'est un rapprochement universel où chacun des deux camps travaille à combler les distances. L'argot s'en va donc, le Directeur d'une des

^ Des mots qu'on entend aujourd'hui Journellement, comme : turbiner, épater, trimer, décarrer, faire un trou à la lune, faire un puff, un môme, de la galelte (de Targent), etc., etc., sont autant d'emprunts faits à l'argot.

486 LB GRIMB

grandes prisons de la Seine me le disait récemment ; il n'est peut-être que temps d'en dire quelques mots.

Il y a deux choses dans l'argot, deux choses qui se tiennent. C'est d'abord la langue d'une société irrégu^ lière et qui se cache. Toute société secrète a son Yocabulaire à elle et ses signes de ralliement. Les Thugs, dans l'Inde, avaient un argot*. Les Francs-Maçons ont aussi leur terminologie comme ils ont leurs symboles. L'argot est ensuite une langue d'imagination qui voit tout et qui peint tout sous des traits grossiers, dissimulant pour les uns, éclairant pour les autres de tons sinistres ce qu'il y a intérêt à réserver pour le seul usage des initiés.

L'argot a donc tout d'abord les qualités et les défauts de toute langue populaire : il est expressif, il est concis, il abrège, il est rempli de métaphores, il a peu de locutions abstraites. De plus, il est empreint d'une ironie qui n'est pas aussi amère ni aussi injuste * qu'on pourrait le croire, mais qui rabaisse à peu près tout au niveau et à la portée de celui qui le parle. Tandis que l'imagination des poètes donne une âme aux objets inanimés, l'imagination du coupable transforme en choses les personnes vivantes, assimile l'homme aux animaux... Les êtres que désigne l'argot semblent n'avoir plus d'âme. L'âme elle-même est appelée la fausse et la conscience lu muette , la honte se nomme simplement la rouge. La tête qui raisonne est la Sorlonne, mais la tête destinée à tomber sous le couperet de la guillotine est la tronche, « Ils ont,

* Voyez un article de M. Barthélemy-Saint-Hilaire dans le Journal des savants à.'dLQÎi\. \9^1.

* Ce n'est peut-être pas tout à fait la même chose dans Targot spécial des femmes. Nous le verrons plus bas, dans le chapitre consacré à la criminalité féminine.

IMAGINATION DBS CRIMINELS 4S7

dit justement Lombroso ^, une tendance à animaliser ce qui touche à Thomme par des mots s'appliquant aux bêtes. Ainsi la peau est pour eux le cuir, le bras un aileron, la bouche un hec; » l'ensemble des bras et des jambes, les abattis, La femme qui fait vivre le souteneur s'appelle sa marmite, Tami, un poteau; inspirer une passion à un individu, c'est V allumer*.

Les principaux personnages de la société sont caractérisés par l'aide ou par l'ennui qu'ils donnent au malfaiteur. L'avocat est appelé le blanchisseur, le juge d'instruction le curieux ; la prédication V ennuyeuse ; la Cour d'assises, la juste; la prison, le collège. La guillotine est désignée sans imprécation , sans flétrissure, sans haine, mais avec une richesse de nuances et aussi avec une résignation, on dirait presque un humour fataliste qui n'a rien de rassurant, ni peureux... ni pour les autres. Le bourreau lui-même n'est-il pas appelé le juge de paix! — Loin de croire, avec M. May or 3, que l'argot rappelle a l'illogisme » des fous, on trouvera qu'il n'y a rien qui porte mieux l'empreinte forte et continue de deux ou trois sentiments et de quelques idées parfaitement liées. Le point de départ une fois donnée, il n'y a rien de plus logique que l'argot*.

1 Ouvrage cité^ p. 462.

* Faut-il croire que ces comparaisons avec ranimalité soient absolument propres aux- criminels ? Cette comparaison prend chez eux, il est vrai, une exagération systématique et grossière, comme un parti pris de rabaisser la personne humaine. Mais les paysans se complaisent aussi dans ces comparaisons, moins outrageantes dans leur bouche à cause des services que les animaux leur rendent et de la familiarité dans laqueUe ils vivent avec eux.

* Congrès de Rouen^ pages 147, 148.

^ Les criminels parisiens appellent la maison de prostitution le cloaque et les filles de joie des Louis-quinze. J'ai retrouvé ces déno* minations tout au long dans les mémoires d'Ababie. Est-ce là de l'illogisme ?

Revenons un instant sur Tensemble de ces manifestations extérieures de la façon de penser et d'imaginer des criminels. S'ils se distinguent du reste des hommes et surtout des homme? du peuple, ce n'est pas par l'amour qu'ils ont ides inscriptions, des images, des tatouages et de la langue d'imagination ; c'est par la nature des choses qu'ils ciment à dessiner, à se rappeler, à exprimer. Quelles sont ces choses? On les devine sans peine. Ils pensent au crime avant de le commettre ; car ils pensent à la vengeance, aux satisfactions de la haine factice qu'ils nourrissent contre la société, contre le gouvernement, contre les riches; ils pensent aussi aux plaisirs qu'ils veulent se procurer coûte que coûte. Après le crime, c'est surtout du souvenir de ces plaisirs devenus bien difficiles, que se repaît leur imagination avide et exaspérée par des privations subites. Si le prêtre injustement détenu comme otage tient à se remettre devant les yeux l'image pacifiante de la Croix, le malfaiteur endurci veut jouir encore par la pensée des plaisirs qui Font perdu ; pour se les représenter — quand se les procurer lui est impossible — tout lui est bon.

Il y a une dernière épreuve à faire de l'imagination des détenus, c'est de voir quelles sont les lectures Qu'ils aiment. Or, ici, ce qu'ils préfèrent de beaucoup, c'est se distraire. Rien de ce qui leur rappelle leur vie passée * ou leur état de prisonnier, rien de ce qui les invite au re-

1 Hors les plaisirs, bien entenda.

Page 1