‹ Le crime: étude socialeChapitre 14 sur 49 · SENSIBILITÉ PHTSIQUE DES CRIMINELS · texte numérisé non relu

SENSIBILITÉ PHTSIQUE DES CRIMINELS

sensibilité physique découle de Tin sensibilité morale. Un cerveau qui ne perçoit pas la douleur qu'il va faire à un autre en le poignardant peut bien rester froid sous la profonde incision d'un couteau. »

Avant de nous prononcer, attachons-nous d'abord aux taits. Je demande à l'infirmerie centrale de la Santé, où l'on soigne tous les hommes gravement malades des prisons de la Seine, si on a jamais remarqué parmi eux cette dis vulnérabilité. On me répond que, loin de là, on les trouve toujours très sensibles à la douleur I On me déclare nettement que pour quiconque a travaillé dans cette infirmerie spéciale et dans quelques-uns des hôpitaux ordinaires de Paris (comme font presque tous les internes), la différence saute aux yeux. Les braves gens, les honnêtes ouvriers, les pères de famille qui se font soigner à la Charité ou à l'Hôtel-Dieu supportent les opérations avec beaucoup plus de courage que les malades de la Santé.

Rapprochons de ce témoignage ce que le directeur d'une des prisons d'Amérique disait à Beaumont et à de Tocqueville : « Tous les criminels sont lâches», nous serons aussi près que possible de la vérité complète.

Mais cette vérité veut être connue dans tous ses détails et dans toutes ses nuances. L'école italienne, qui fait rarement les distinctions nécessaires, s'est contentée d'exemples empruntés à la vie libre du délinquant ou à certaines circonstance;^ exceptionnelles. On peut croire en effet que les coureurs d'aventures, surexcités par la convoitise ou par la lutte, ou par la crainte du danger, supportent certaines douleurs sans crier. C'est qu'ils ont la volonté bien arrêtée de ne pas se laisser prendre, ou même que leur imagination est tellement « montée )^ qu'ils sentent en réalité fort peu l'impression actuelle.

494 tK CRiME

Mais le moment de la surexcitation passe : Thomme change de nouveau, et il redevient ce qu'il était.

On a eu par exemple à la Santé un pick^pockett américain qui, non content d'avoir une main très longue, s'était fait déformer artiôcidlement deux doigts pour pouvoir mieux « travailler ». Il est probable qu'il supporta gaiement Topération du chirurgien, puisqu'il l'avait lui-même réclamée. Mais il est plus probable encore que si pareille opération lui eût été imposée, il eût montré beaucoup moins de résignation ou de vaillance.

On me cite également un simulateur qui joua la folie pendant trois années. On le menait successivement de la Santé à Sainte-Anne et de Sainte-Anne à la Santé, parce qu'on ne pouvait se résoudre à prononcer un diagnostic définitif. Cet homme était très avare ; il redoutait une condamnation qui, étant donné son cas, eût entraîné la confiscation de son petit magot. Cette idée et cette crainte le soutinrent et lui firent trouver les moyens de mettre longtemps à quia les aliénistes. Ceux qui eurent des doutes les premiers remarquèrent que, quand il venait de l'asile des aliénés, il simulait beaucoup mieux: il avait fait des observations et il savait en profiter. A Sainte- Anne, où il avait tenté de s'évader, il était tombé du haut d'un mur, et il s'était cassé la jambe ; mais comme il avait entendu dire que les fous sont insensibles à la douleur, il avait eu la force de ne pas crier. La nuit suivante, il n'avait pas manqué d'enlever les trois quarts de son appareil, et il attendait de cet héroïsme un eflBet absolument convaincant. Par malheur, en y regardant de près, on vit qu'il avait dû procéder à cet enlèvement avec des précautions très minutieuses et très ingénieuses : c'est alors qu'on le renvoya dans sa prison. Là, il eut le

Page 1