SENSIBILITÉ PHYSIQUE DES CRIMINELS
tort de se vanter de ses ruses auprès de quelques od-dé» tenus ; c'est ce qui le perdit. La Teille du jour où il d^ vait comparaître pour ia dernière fois, il annonça à un compagnon peu discret le bon tour qu^il allait jouer. On était en plein hiTer, il se déshabillerait dans la Toitiire ^ paraîtrait tout nu devant le garde municipal. Il le ât comme il Tavait dît ; ce qui, au lieu d'être une preuye de la maladie mentale qull simulait, fut une preuve irrécusable de sa culpabilité : on le condamna ^
L'insensibilité à ia douleur peut donc n'être qu'apparente, et ^le p^it, quand elle est momentanée, devoir beaucoup à ilnâuence d'un moral vivement préoccupé. Lombroso cite un homme qui, pour fure disparaître un indice révélateur, eut le courage de se faire sauter deux dents avec de la chaux vive. Il faut avoir de singulières préventions pour voir là un signe de disvulnérabiiité originelle et native.
Mais ce qui accroît les illusions de l'école italienne, c'est le parti pris de rapprocher quand même le criminel du sauvage, pour étajer la théorie de l'atavisme. On peut concéder à ce sujet que Phomme sans éducation, mais robuste et habitué à la vie de fatigue, est moins sensible à la douleur que l'homme raffiné et nerveux. Ainsi le paysan est dur à lui-même. Faut-il pour cela le traiter d'analgésique ? Ce serait absurde. Je crois d'ailleurs qu'on exagère singulièrement l'insensibilité physique des peuples non civilisés. Leur courage, soutenu par la supers-
*■ Entée autres imprudences qu'il avait commises, il aTait cru bien faire de donner un bon soufflet au D' X. . ., chargé de l'examiner à titre d'expert. Ce trait n'eut pas tout le succès qu'il en attendait. Quand toat i« monde, y compris le D' X. . . l'eut déclaré simulateur responsabie, il dit à l'un de ses co-détenus : « On vient de me rendre sur la joue gauebe le soufflet que j'avais donné sur la joue droite au D'X... .
tition ou la vanité, peut leur faire affronter de réelles tortures. Il n'en résulte pas du tout que leur sensibilité soit obtuse. Ainsi, Lombroso prend argument * du tatouage que . supportent les vagabonds et les délinquants, et il constate d'autre part que les sauvages se font ainsi pratiquer sur eux-mêmes des tatouages très compliqués. Il en conclut que ni les uns ni les autres ne souifrent comme un honnête homme souffrirait en pareil cas.
Eh bien I le hasard de mes lectures m'a fait précisément rencontrer sur ces opérations un témoignage bien désintéressé, mais bien net. Il est tiré des Lettres édifiantes et curieuses * des Jésuites. Le correspondant parle là des sauvages de l'île Formose. Pour se parer « ils se servent de leur propre peau, sur laquelle ils gravent plusieurs figures grotesques d'arbres, d'animaux, de fleurs, etc., ce quiîmr cause des douleurs si vives qu'elles seraient capables, me di" saient-ilsj de leur causer la mort, si l'opération se faisait de suite et sans discontinuité. Ils y employaient plusieurs mois et quelquefois une année entière. Il faut durant ce temps-là venir chaque jour se soumettre à une espèce de torture, et cela pour satisfaire le penchant qu'ils ont à se distinguer de la foule ; car il n'est pas permis indifféremment à toute sorte de personnes de porter ces traits de magnificence ^, »
» Ouvrap:e cité, p. 290.
^ Bien dignes de cette seconde qualification encore plus que de la première. Le passage qui suit est emprunté au tome XVIII, p. 440 de la 2« édition. Paris, Mérigot, 1780.
* Les Lettres édifiantes parlent aussi des femmes qui se jettent toutes vivantes dans les bûchers de leurs maris. Voici ce qa^elles en disent (tome XII, p. 124 et suivantes. Année 1710.
Un père jésuite raconte le spectacle qu'il a vu de quarante-sept femmes se jetant dans le bûcher de leur époux, le roi défunt. La principale des femmes sy jette d'une manière assez théâtrale. < Les autres suivirent de près ; quelques-unes avaient une coutenance
SENSIBILITÉ PHYSIQUE DES CRIMINELS 1d7
Cette disvulnérabilité soi-disant commune au sauvage -et au criminel paraît donc une idée de fantaisie. Je ne nie pas que ce phénomène se retrouve chez des femmes hystériques et chez des fous. Mais ce sont bien alors de vrais malades : car leur insensibilité vient de causes permanentes et d'un état général où leur volonté n'est pour rien. L'insensibilité pfiysique des criminels, quand elle est réelle, est fortuite et momentanée, et elle s'explique par des causes particulières qui sont de nature morale.
Cette conclusion n'est-elle pas d'accord avec tout ce que la psychologie expérimentale nous enseigne depuis quinze ou vingt ans sur les conditions de la sensibilité ?
Il est, je crois, exagéré de dire avec Wundt et avec M. Ch. Richet que la douleur est un phénomène intellectuel ou cérébral. Mais on peut y voir le prolongement d'une sensation, d'abord courte et fruste, à travers des
assez ferme, d'autres avaient Tair interdit et effaré. Il y en eut une qui, plus timide que ses compagnes, courut embrasser un soldat chrétien et le pria de la sauver. > Quelque intrépidité que fissent paraître ces infortunées victimes du démon, elle» ne sentirent pas plus tôt l'ardeur du feu que^ poussant des cris affreux^ elles i>e Jetèrent les unes sur les autres et s'élancèrent en haut pour gagner le bord de la fosse. On jeta sur elles quantité de pièces de bois... etc. > — Dans d'autres volumes (Xlll, p. 204 et 274), un autre jésuite rapporte des faits surprenants d'une insensibilité réelle ou apparente. Mais tout ce que nous voulions prouver, c'est que ces faits sont loin d'être la règle et qu'en somme» ces peuples avaient une sensibilité comme la nôtre. Chez eux comme chez nous, l'imagination pouvait atténuer singulièrement la souffrance, sans la supprimer tout à fait si ce n'est sans doute chez les malades, aliénés, hystériques, hypno tisés. . . — Le père que nous avons cité en premier lieu observe (p. 129) que si dans les hauts rangs [car les femmes du commun n'y étaient pas assujetties et quelques-unes seulement le faisaient par orgueil) une femme eût voulu se soustraire à cet usage, elle n'eu eût pas été libre. Ses parents auraient su l'y forcer. Voilà pourquoi elles ne songeaient guère à reculer. D'ailleurs les parents t lorsqu'ils les voient ■ chanceler, leur domeient aussitôt certains breuvages qui leur ôtent toute appréhension delà mort >.
4M LB GBIMK
centres où elle est redoublée par raction même des .images élaborées dans ces centres *. Qu'on se reporta encore à tofit ce que Ton nous apprend d^mis quelques anoées sur les suggestions, supprimant ou faisant revenir . à Tolonté les sensations les plus diverses . A. côté de ces phéncHoènes qui nous étonnent et que cependant, on ne peut nier, Texplication d'une certaine insensibilité physique incomplète par Tinsensibilité morale n'est plus en vérité qu'un jeu.
Je passerai rapidement sur un autre phéiioinène dont Lombroso a cru devoir parlM»*, la roug^ir. L'auteur italien a institué une statistique des prisonniers qui rougissent ou qui ne rougissent pas, si on les regarde sévèrement en leur parlant de leurs méfaits. La majorité, à ce qu'il paraît, ne rougit pas. . . C'est donc qu'il y a chez ces hommes une anomalie. . . congénitale de l'innervation vaso-motrice, caractère de plus à ajouter à la figure fantastique du criminel- né.
Cette explication suppose deux choses : la première, qu'un individu venu au monde avec une innervation vasomotrice trop lente dans la région faciale serait par là même prédisposé à des actes honteux ; la seconde, que l'habitude de ne plus rougir d'un acte n'a pas sa cause dans l'habitude même d'accomplir cet acte fréquemment. Je ne discuterai aucune de ces deux propositions. Un des ancêtres de la vieille psychologie, Sénèque, explique très judicieusement la rougeur en ces termes : « Cela ne vient pas de la faiblesse d'entendement, mais de la nouveauté d'une chose qui, encore bien qu'elle ne bouleverse
* C'est ce que nous avons développé dans notre livre VEomme et l'animal (2« édition), 1'« partie, ch. iv.
* V. r homme criminel, p. 305, et Congrès de Rome, p» 171 et suiv.
SENSIBILITÉ MOBALU DBS CRIMINELS 499
pas, émeut du moins ceux qui n'y sont pas préparés et que leur complexion rend faciles à émouvoir * . »
Or, il est bien certain qu'un même individu peut rougir ou ne pas rougir suivant qu'on Taceuse d'un acte qu'il accomplit habituellement ou sans remords ou d'une cliose dont il tient à ne pas être accusé. Un Corse rougira d'élre accusé de vol et ne rougira pas d'être accusé de meurtre» Son innervation vaso-motrice est pourtant la même dans les deux cas *.
Laissons ces hypothèses sans fondement et sans vraisemblance, et attachons-nous à l'insensibilité morale.
Est-elle complète et cpmmence-t-elle de bonne heure ? Je ne le erois pas, et je suis assuré qu'il j a ici comme partout des inégalités ou des variétés extrêmement nombreuses.
D'une manière générale, toute altération ou perversion de la sensibilité se traduit par une diversité confuse de phénomènes où la sensibilité paraît tour à tour exagérée et aâSaiblie. ËUe a plus de délicatesse que d'habitude pour certaines impressions, ^e en a moins pour certaines autres. G*est une succession d'irritabilité et de stupeur, d'hjperesthésie et d'anesthésie, d'exaltation et d'abatte-
^ « Non accidit hoc ab infirmitate mentis, sed a novitate rei ; quae inexercitatos, etsi non concutit, movet, naturali in hoc facilitate corporis proDos ». (Ep. ad Lncit. xi).
* M. Carlier (ouvrage cité p. 55 et 56) cite avec précision certains cas où la prostituée fait preave de pudeur. Ces cas sont un peu bizarres, sans doute, mais on ne pouvait pas s'attendre à en trouver d^autres ; c'est déjà beaucoup quïl y en ait.
200 LE. GBIME
ment, d'acuité sensorielle et d'état obtus. Tout cela est signe d'une sorte de dissociation des éléments ou des facultés dont l'harmonie faisait la vie saine. Cette dissociation permet d'abord différentes explosions qui étonnent par les apparences trompeuses de vivacité ou d'énergie qu'elles développent. Mais elles ne tardent pas à hâter un affaiblissement qui se généralise et qui s'aggrave de jour en jour, pour arriver à une insensibilité finale à peu près complète.
Il est vraisemblable que cette loi pourrait s'appliquer à toutes les maladies de toute sensibilité quelle qu'elle soit. Elle se vérifie en tout cas très bien dans l'étude de la sensibilité des criminels.
D'abord il y a ordinairement chez eux, au moins au début, une passion prédominante : c'est l'amour du plaisir, c'est la cupidité, c'est la haine. Plus cette passion court après les satisfactions défendues, plus elle s'irrite, et la vivacité extraordinaire des sensations répétées qui en résultent ne peut que nuire aux autres sentiments. Le malfaiteur a-t-il commencé par être un paresseux, ce qui est fréquent ; son excessive indolence n'empêchera pas quelque besoin subit et imprévu de se faire sentir et d'imposer sa tyrannie. « La seule paresse, dit Dostoïesky * , peut développer chez le détenu les instincts les plus criminels, et à son insu. » Il le dit pour l'avoir vu. Mais ce n'est pas seulement parce qu'elles sont violentes que les passions doivent amener une perturbation générale dans les facultés de l'individu, c'est surtout parce qu'elles en arrivent à rechercher des satisfactions anormales. L'avarice tend au ridicule et à la contradiction, puisque
L'avarice perd tout en voulant tout gagner.
* Ouvrage cité, p. 20.