‹ Le crime: étude socialeChapitre 16 sur 49 · SENSIBILITÉ MOBALE DES CRIMINELS · texte numérisé non relu

SENSIBILITÉ MOBALE DES CRIMINELS

L'amour de la vengeance cherche et trouve des raffinements de cruauté qu on a peine à comprendre. Quant au vice, n'est-il pas souvent amené à chercher le plaisir par les moyens les plus répugnants ?

C'est dans ces derniers cas surtout, et on a vu à quel point ils sont fréquents chez les ôriminels, que la loi posée plus haut se vérifie. L'épuisement cérébral occasionné par la débauche contre nature produit vite un abrutissement d'une nature toute particulière * : la lâcheté y alterne avec une audace cynique ; une sorte de sensiblerie efféminée et" larmoyante y cède tout-à-coup la place à un emportement furieux. « On ne sait pas, disait le docteur Lauvergne *, de quoi sont capables les passions dépravées, leurs vices, leurs fureurs, leurs désespoirs, leurs nuits de larmes et de combats. » La jalousie, la rage causée par les difficultés qu'on leur oppose, leur inspire une soif de vengeance qui va droit au sang. C'est pourquoi les observateurs compétents voient dans l'assassinat comme un besoin professionnel de la prostitution anti-physique.

Ce caractère de vices contre nature n'a rien en somme qui doive étonner. Du petit au grand, du licite à l'illicite, les besoins et appétits factices ne deviennent-ils pas promptement les plus impérieux et les plus faciles à exaspérer ? Le tabac et certaines liqueurs alcooliques ne sont-ils pas désirés avec une impatience nerveuse que ne provoque pas au même degré ou de la môme manière la recherche des aliments et des boissons ordinaires ? Les passions mêmes qui ne sojit que le développement exagéré d'une tendance naturelle ont, au physique comme au moral, leur moment de satisfaction. La nature est arri-

» V. Carlier (ouvrage cité, pafçes 288, 300, 301, 468, 470). * Ouvrage cité, p. 287.

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vée à ses fins : elle est repue ou soulagée et elle se repose... Il est en quelque sorte contradictoire que les penchants anti-phjsiques puissent connaître cette sensation d'assouvissement et de calme momentané. Il» ne doivent produire que des sensations entremêlées d'irritation, d'épuisement, d'inquiétudes sans cesse renais^ santés * .

C'est pourquoi, plus que les autres ils réclament des circonstances et un appareil qui ravivent l'imagination blasée . Après avoir commencé par se cach^, ces malheureux aiment le péril et le bravent, car il renouvelle en eux la passion éteinte ; j ^ajoute que Témotion qu'il provoque ne peut que s'allier aisément avec l'irritabilité d'un homme s'acharnant à rechercher toujours une volupté fatalement trompeuse et imparfaite... Un procureur général * me rappelait un jour à moi-même, la réponse que lui avait faite un homme très riche, très estimé de tous ceux qui croyaient le connaître et dont la subite arrestation pour sodomie publique fit grand bruit en Bourgogne peu après 1871. « A nous autres, disait l'inculpé, il faut l'excitation du danger couru, au milieu de la foule, près des becs de gaz, dans les endroits publics... » On comprend qu*avec ce mélange ou ces alternatives de faiblesse de caractère et d'aveugle bestialité, un crime soit aisément et promptement commis.

Tout ce que nous venons de dire s'applique de préférence 3 au malfaiteur encore libre. Chez le malfaiteur incarcéré ou chez le récidiviste qui n'attend que le mo-

1 Surtout quand Tindividu a connu d'autres plaisirs par la satisfactioa naturelle de penchants normaux.

« Feu M. Frémiet.

3 Les caractères de la passibn pédérastique sont toutefois fréquents chez les prisonniers.

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ment de retaumer une fois de plus dans la prison, les éTéiiements et leurs conséquences ont, le plus souyeat, marqué d'une autre façon leur empreinte. Ceux qui, arrêtés pour des causes politiques, ont pu examiner les autres prisonniers à loisir et avec compétence, sont fort instructifs \ et on peut recueillir chez eux tous les traits de la physionomie morale des condamnés 1 Le prisonnier est très déûant, car il est naturellement porté à juger les autres diaprés lui-même. Il est cauteleux, fourbe et menteur ; c'est le résultat de ses luttes réitérées contre la police et contre le juge d'instruction. Il est extrême-' ment curieux, comme tous les gens séquestrés. 11 est rampant, perfide, médisant, calomniateur, comme tous les hommes avilis par la privation de la liberté. Il est orgueilleux du mal parce qu*il ne peut pas être orgueilleux d'autre chose, et que chacun met sa vanité là où il peut. C'est ce qui fait qu'il se vante de ses prouesses d'ivrogne, de ses exploits d'invraisemblable débauche et de ses nombreuses condamnations. Il est facile à froisser, comme un homme qui sait, qu'on le méprise; il est prompt et féroce à la vengeance, parce qu'il en a l'habitude et qu'il s'est accoutumé à dire et à penser que la société ne le ménage pas. Il est maussade et capricieux comme un malade ; car qui pourra dire qu'un prisonnier, privé d'air et d'activité, peu nourri, rongé par l'ennui ou par le regret, a pu demeurer sain de corps et d'esprit ? Il a le pessimisme gouailleur et cynique d'un homme malheureux par sa faute, à qui la vue de la gaieté innocente apparaît comme une insulte. Il est superstitieux comme tous ceux qui sont pusillanimes et lâches et qui, rendus

* J'ai déjà cilé plus d'une fois JoiGNEàux et Dostoïesky. Voyez Pouvrage du premier, passim, et dan» le; livre du second, ks pages 12, 17, 134, 302.

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d'abord trop crédules par l'excès de leurs désirs, ont passé trop souvent de Tillusion à la terreur et ne croient plus guère qu*à la fatalité.

Une sensibilité ainsi tourmentée n'est donc pas morte, mais elle s'épuise et elle aspire, malgré elle, à l'apaisement. Où le trouver? Dans le repentir, dans l'expiation acceptée, dans la résolution ferme de mieux vivre ? Rien de tout cela n'est inaccessible aux coupables ; rien de tout cela n'est inconnu dans les prisons *. Ceux qui entretiennent isolément les détenus le savent, et nous y reviendrons bien volontiers quand nous parlerons de la conscience morale des criminels. Mais jusqu'à présent, il est impossible de le nier, la société paraît avoir pris à tâche d'étouffer tous ces germes de guérison par la promiscuité, par les mauvais traitements, par la manifestation du mépris. Le prisonnier et le libéré cherchent donc trop souvent l'apaisement dans l'oubli total et dans ce qu'on pourrait appeler le sommeil de la vie affective. Ce sommeil est d'abord parsemé de cauchemars. S'il croit qu'on s'occupe de lui pour le gracier ou pour diminuer sa peine, le détenu retrouve cette impatience et cette émotion qu'il avait ressentie dans ses jours de prévention, lors de ses premières affaires *. S'il n'y songe plus, il s'enfonce de plus en plus dans ce calme qui avait suivi sa condamnation, quand elle avait mis fin à ses espérances, mais aussi à ses illusions et à ses luttes. Le sommeil dont nous parlons devient un som-

i Surtout dans les prisons cellulaires. Il y aurait toute une comparaison à faire entre la psychologie du coupable en cellule ec celle du coupable qui vit en commun avec les autres condamnés. Nous sommes obligés de la réserver pour une autre élude, d'ordre plus pratique.

* M. Berenoer. dans V enquête parlementaire, t. III, p. 336. — Cf. déposition de M. Slevens, t. II, p. 161.

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