SENSIBILITÉ MORALE DBS CRIMINELS
meil sanâ rêves et comme un coma iprélude de la mort. Après avoir été si souvent tourmenté, traqué, poursuivi, accablé, le prisonnier finit par se complaire dans ce dernier état de vie automatique où il a cessé de souffrir. Il en est dont la libération est redoutée, comm« le réveil est redouté des paresseux et des travailleurs harassés qui voudraient encore, qui voudraient toujours dormir. C'était certes un lieu bien affreux que le bagne de Toulon. Il y avait pourtant des forçats qui n'auraient plus voulu en sortir, a J'en ai vu, dit Lauvergne^ qui, tombant à l'heure de leur libération, ont été repris d un regret amer et mortel ; l'idée d'être libres, mais sans amis, sans parents, sans ressources et repoussés de tous, les a frappés au cœur et les a tués. Nous en avons vu mourant d'une sorte de nostalgie parce qu'ils devaient bientôt quitter le bagne. » Ce que lé médecin phrénologiste avait constaté, les prêtres catholiques le voient aussi dans les prisons actuelles. « J'ai eu occasion, dit l'un d'eux*, de voir des masses de lettres de détenus de différentes prisons à leurs aumôniers. Presque dans toutes, je rencontre cette phrase stéréotypée : « Beaucoup attendent l'heure de leur délivrance avec impatience, moi, je vois arriver l'heure de la mienne avec épouvante ; la prison n'est rien, c'est ce qui la suit qui m'effraye. » Et chacun d'eux s'imagine être seul à penser ainsi, alors que c'est la préoccupation commune à tous 5, les récidivistes exceptés*. »
1 Ouvrage cité, p. 363.
* M. Pabbé Forlier, aumônier de la Santé.
^ Est-ce à dire que les hommes se plaisent dans la prison, comme le prétend M. E. Ferri ? Pas précisément, mais ils redoutent les souffrances morales de la vie libre, souffrances dont l'habitude de la prison les a délivrés.
* C'est-à-dire ceux qui se font encore un jeu de passer par la prison pour recommencer de nouveaux méfaits.
S06 LÉ GRIUS
CTest que le contact de la TÎe va réTeiiler tontes les tendanoeB et en stimuler à notiveau tous les befK>ins, sauf) que le libéré paisse se âatler de retroaT<^ ni les forces ni les moyens d'action nécessaires. Voilà pooiquoî sa sensibihié jadis troublée, perrertie et tourmestée aspire à une «orte d^anéantissement et de nirpâtm. C'est là le terme de la vie criminelle : elle n*y arriTe pas toujours, mais elle j tend, c'est là sa ûitaliié ou« pour mieux dire, c'est là sa loi.
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Sentir, c'est agir : car tout plaisir et toute douleur su|^ posent un effort, là facile et heureux, ici difficile et tîo* lent. On retrouTe donc la sensibilité dans la Tolonté; mais on l'y retrouve surtout parce que l'une et Taotre proviennent d'une activité préexistante. Tantôt cette activité est stimulée ou arrêtée par le sentiment de son état actuel; tantôt elle se guide par les combinaisons d'idées qu'elle construit en vue de ce qu'elle doit être. Mais tous ces modes de la vie réagissent l'un sur l'autre et se fondent pour constituer le caractère personnel. Là où la sensibilité est altérée, il y a donc de grandes ehanooB pour que la volonté le soit aussi.
Un individu qui a commis un crime est incontestablement un homme dont la volonté a failli : elle a failli par excès ou par défaut. Est-ce une preuve qu'elle était préalablement malade et surtout qu'elle était née malade? L'affirmer serait d'abord trancher d'un seul mot de très grave questions : ce serait nier à priori que la volonté soit une force capable de se relever ou de «e laisser dé-
fafllir efle-méme par «on propre consentement^ Nous ne voulons pas, à notre tour, résoudre le problème par un mot, dans un autre sens. Lorsque cette étude sera ter* minée, on pourra se demander ce qu'elle prouve en faveur de la liberté humaine. Mais ce n*est pas sur uno idée métaphysique (pour si évidente que nous la tenions personnellement) que nous voulons étayer.une partie quelconque de oe travail.
Voici toutefois les faits et les réflexions qui s^imposent à nous.
Le lendemain du jour ou un homme a commis un crime, on peut tenir pour assuré que sa volonté n'est pas dans un état sain et normal. Celui qui fait le bien accroît ses propres forces ; car il se met d'accord, sinon avec tous ses semblables, du moins avec la grande majorité * et surtout avec ceux dont Tapprobation le flatte et l'honore le î^us. Celui qui fait le mal se met en état d'hostilité avec la société proprement dite. Cette hostilité estelle compensée par l'amitié des autres malfaiteurs ? Il s'en faut de beaucoup ; car c'est pour nous un fait acquis, que l'association criminelle, bien qu'essayant toujours de s'étendre, est toujours menacée par l'abandon, par la délation, par le parasitisme, et qu'elle n'a jamais qu'une force de cohésion très inférieure à celle de la société qu'elle combat. Celui qui fait le bien ne se met pas seulement d'accord avec la société, il se met d'accord avec luimême, il introduit de l'ordre dans sa personne ; car le bien exige de la suite, de la constance et une harmonie que ne troublent point les voix discordantes des caprices subits. Celui qui fait le mal est le plus souvent en peine d'expliquer pourquoi il le fait ; il violente en lui la sympathie
1 Ceux mêmes qui ne sont que peu vertueux approuvent et louent ostensiblement la vertu.
et la pitié naturelle à Tétre sensible ; il méconnaît ses propres intérêts, il se met à la merci de coopérations et de circonstances sur lesquelles il lui est impossible de compter ; il déchaîne en lui-même ceux de ses penchants qui sont les plus illogiques et les plus rebelles à la discipline. Encore une fois, une volonté qui devient criminelle est une volonté qui devient malade.
Mais alléguer que toute maladie suppose une maladie antérieure serait insoutenable. Les maladies physiques elles-mêmes opt un commencement. Voulût-on expliquer le mal de Tenfant par celui du père, il faudrait toujours trouver comment celui du père a débuté. Tout expliquer par rhérédité serait aussi absurde que de ramener tous les crimes, sans exception, à la récidive. Pour que le penchant au vol se transmette, il est nécessaire qu'il se soit formé. Autrement il faudrait croire que l'humanité a été divisée une fois pour toutes en familles distinctes d'assassins, d'escrocs, de voleurs et de gens de bien, comme en familles de rhumatisants, de catarrheux, de gastralgiques, de cérébraux, d'anémiques et de gens de bon appétit . La conclusion serait piquante dans une école qui ne veut même pas que les grands types d'organisation aient été séparés à l'origine et qui n'accepte pas que l'homme ait été créé distinct du singe ou de la grenouille... De toute évidence, il a fallu une déviation première, une sélection, puis, après certaines hésitations, un changement de direction, puis enfin une persévérance prolongée. Pour ce qui est du crime, c'est bien ce que les faits nous ont permis d'établir dans lun des chapitres qui précèdent : nous ne recommençons pas cet examen.
Cette déviation a-t-elle été produite par une impulsion subite? Non, précisément parce que l'impulsion qui fait agir les criminels est un phénomène extrêmement complexe.
Chacun des éléments qui la composent a eu sa période de formation et de consolidation ; puis Tunité s'est formée plus ou moins lentement, et le tout se prête à l'analyse psychologique. On y trouve aisément les goûts dépravés, les vices, les mauvaises habitudes, Tamour de la forfanterie, les faiblesses à l'endroit des compagnies dangereuses . . . L'impulsion criminelle ne ressemble donc en rien à l'impulsion irrésistible et indécomposable des fous, qu'on n'explique que par des phénomènes somatiques.
La déviation est-elle causée par cette variété de l'impulsion morbide qu'on nomme l'idée fixe? Chez les hommes que nous avons étudiés, pas davantage. L'idée fixe n'a rien à voir chez ceux qui ont été d'abord des criminels d'accident ou d'occasion, chez les voleurs qui ont assassiné pour ne pas se laisser prendre, chez ceux qui avaient volé pour ne rien faire ou pour se tirer d'un mauvais pas. Il n'y a aucune idée fixe chez les anciens débauchés qui un beau jour découvrent dans le chantage la plus commode des industries, chez ceux qui, condamnés à la prison pour une contravention quelconque, cèdent aux mauvais conseils d'un co-déteuu, apprennent à faire de la fausse monnaie, à pratiquer l'abus de confiance avec des réclames ingénieuses, et ainsi de suite. Que peu à peu l'idée de tromper un individu, de s'enrichir par un moyen nouveau d'escroquerie, de se débarrasser d'un co-héritier gênant, devienne une idée tyrannique, cela n'est pas rare. Mais cette idée fixe, le criminel l'a tantôt acceptée, tantôt cherchée, en tout cas voulue, tandis que le fou qui subit la sienne, ne sait pas d'où elle lui vient * .
* Nous reviendrons sur ces distinctions pour y insister davantage. Nous nous contentons ici des raisons qui nous sont fournies par les faits mêmes que nous avons précédemment étudiés.
La déviation criminelle vient-elle d'nne passion originairement invincible ? Mais la passion ne naît pas ainsi tonte seule et ne se forme pas tout d'un coup. Puis, l'homme même qui deviendrait amoureux par le coup de foudre des romanciers ne serait pas nécessairement précipité par son amour au vol ou au meurtre ou à quelque autre attentat. La passion est belle, sainte, héroïque, ou elle est dégradante et insensée, suivant les aliments qu*on lui donne et les satisfactions qu'on lui cherche. Expliquer le crime par la passion, c'est ne rien expliquer du tout.
Quelque hypothèse qu'on examine, il reste donc toujours un « résidu » qui se refuse à toute explication fataliste. Ce résidu n'est autre que la volonté. Renvoyons donc à ce que nous avons exposé sur la façon dont elle abuse d'elle-même, dont elle se prépare à l'accident et ensuite passe de l'accident à l'habitude. Voyons maintenant ce qu'elle devient après le crime et par l'effet du crime même.
La volonté qui s'est dégradée par l'accomplissement d'actes punissables cesse- t-elle d'agir et a-t-on à constater promptement une abdication totale de la personne individuelle? Non. Le malfaiteur d'habitude, met souvent des années avant de devenir un indifférent, un dégoûté, un craintif. Il n'a pas cette inertie profonde des simples mendiants qui se font arrêter cinquante ou soixante fois sans jamais commettre de vols*. Encore
^ Nous nous refusons, en effet, à voir dans ces gens-là des crimi-
moins a-t-il cette peur du vide et des espaces, ce doute universel et incurable, cette terreur bizarre des résolutions les plus simples qu'on trouve chez les malades intéressants.
A-t-il, d'autre part, une volonté forte? L'acte violent qu'il a exécuté accroît -il son pouvoir ? et la maladie que nous signalions est-elle accompagnée d'un excès plutôt que d'une déperdition d'énergie ? Nous devrions le supposer si nous acceptions la théorie d'après laquelle on n'empêche l'homme d'être coupable qu'en affaiblissant et en <c arrêtant les tendances qui portent à l'action ». — « Je crois inutile de montrer, dit M. Th. Ribot*, que tous les sentiments qui produisent un arrêt, crainte ou respect des personnes, des lois, des usages, de Dieu, ont été, à l'origine, et resteront toujours des états dépressifs qui tendent à diminuer Taction. » 11 ne serait pas, au contraire, inutile de le démontrer, si on était à même de le faire ; car il n'y a rien de moins évident*. Dans tous les cas, si cela était, il faudrait s'attendre à voir une force d'action singulière chez tous les gens qui se sont débarrassés de ces sentiments « dépressifs » et de toutes « ces causes d'arrêt » qu'on appelle la crainte ou le respect des lois, des usages, de Dieu. Or, il est certain que cette conclusion serait en opposition complète avec les faits.
nels. Us sont exposés à le devenir, voilà tout, (Voyez, plus haut, ch. II.) — Encore faut-il ajouter que ces inertes savent aménager leur vie de paresse. La Cour de Lyon {Enquête parlementaire^ t. V, p. 203) observe quMls savent commettre volontairement de petits délits afin d'être à l'abri pour la mauvaise saison. Ils choisissent . même les séjours les plus agréables. < La maison d'arrêt de Vienne (Isère) a longtemps, dit-on, obtenu leurs préférences. »
* Th. Ribot, Les Maladies de la volonU»
* Voyez la réfutation de cette assertion dans nos Notions de pédagogie^ p. 176 et Buiv.
L'homme qui craint Dieu agit beaucoup plus que celui qui le méprise ; car il agit d*une façon continue, méthodique, pour remplir convenablement tous ses devoirs. L'homme qui ne respecte plus rien, agit souvent avec une fougue brutale et un emportement sauvage. Mais enfin Lacenaire lui-même ne volait ni ne tuait tous les jours. Nous avons constaté et expliqué précédemment les intermittences forcées de là vie de désordre ; nous avons vu comment elle est faite de jouissances faciles, suivies de longs accès de paresse, et comment les résolutions terribles n'y sont souvent prises que sous le coup d'un danger subit, créé par une imprévoyance en partie seulement volontaire. Pour sortir de cet état d'hébétement le malheureux a besoin de s'étourdir : il faut qu'il s'enivre ou qu'il soit enivré par ses complices ; il faut que celui qui n'agit pas de ses propres mains et qui se borne à diriger trouve des paroles qui piquent et qui entraînent l'individu chargé de l'exécution. C'est une association de deux lâchetés , dont l'une ne veut pas agir matériellement et dont l'autre ne veut pas penser.
Quelquefois l'individu qui agit seul et sans complice se dédouble, pour ainsi dire : son imagination complaisante se prête à une division de sa propre responsabilité qui lui apporte deux allégements successifs. Une première fois il risque un acte dont les conséquences ne sont que trop faciles à prévoir; mais ces conséquences sont ajournées, et il se dit à lui-même que peut-être on trouvera le moyen de les éviter et, qu'après tout, ce qu'il fait n'est pas le crime. Puis, quand le moment est venu où les conséquences sont difficiles à esquiver, il se dit qu'il le regrette, qu'une autre fois on ne l'y reprendra plus, mais enfin que pour cette fois il n'est plus temps de re-
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culer. Le monde le plus distingué connaît bien ce genre de sophisme par dualité de résolutions. C'est ainsi qu'on commet beaucoup d'imprudences et de légèretés, beaucoup d'injustices, beaucoup de trahisons et quelquefois de petites infamies.
Lorsqu'on voit de près ces tristes expédients des assassins eux-mêmes, on renonce vite à la légende qui les représente comme des héros égarés et qui veut voir dans tous les délinquants d'habitude des ennemis toujours prêts à monter à l'assaut de la société. Ceux qu'on a appelés, au temps de la première Révolution, les brigands, ceux qui, en temps d'émeute, viennent se servir des fanatiques, se comportent là comme ils le font à Tarmée (quand ils y sont) : ils poussent les naïfs, ils esquivent le danger, ils maraudent, ils arrivent à point nommé quand le coup est fait, ou ils désertent. Entre temps, ils se laissent aller à toutes les horreurs imaginables ; mais ils les exécutent quand ils sont ivres ou quand ils se croient assurés de l'impunité.
Ainsi la volonté de l'homme que nous étudions n'est ni anéantie ni fortifiée par les actes qui l'ont perdu. Elle est dépravée ou pervertie, comme sa sensibilité ; et, comme elle, elle offre ce mélange capricieux d'emportement et de défaillance qui caractérise les faibles. Elle s'affaiblit donc, et elle s'affaiblit de plus en plus. « Les voleurs vieillissent de bonne heure », avait observé Lauvergne *. Les cours d'appel signalent aussi, comme contribuant le plus à peupler les prisons, les natures lâches et paresseuses des récidivistes. Elles les montrent*
*■ Ouvrage cité, p. 223.
* Voyez Enquêta parlementaire ^ tome V, et, en particulier, la déposition de la Cour de Lyon, p. 203, et le rapport de la Cour de Bastia, p. 435.
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€f faibles, irrésolus, stupides », « indifférents et abrutis... n^ayant plus que des volitions matérielles ». La Cour de Bastia remarque de plus que le système généralement suivi dans la répression « ne peut qu'aigrir et dépraver davantage des natures déjà faibles et perverses ».
Les grands chiffres de la récidive consacrent, ce semble, cette conclusion. M. Charles Lucas (il suffit de citer ce nom vénérable) a parfaitement mis en lumière * qu'en France Taccentuation du mouvement récidiviste ne se produit pas de crime à crime et de délit à crime, mais de crime à délit et de délit à délit. Ce rap^HPochement est du plus haut intérêt. Il prouve bien que le mal est une habitude et que le délinquant, une fois connu, a les plus grandes difficultés à rentrer dans la vie régulière. La faute n'en est pas à lui tout entière, s'il est vrai, comme les Cours de Bourges et de Paris * n'ont pas craint de l'affirmer, que la principale cause de la récidive doit être cherchée dans la prison et dans son régime. Mais ce rapprochement prouve aussi que le penchant au mal ne tend pas à monter indéfiniment. Il tend plutôt à redescendre vers la région du délit ; c'est là qu'il s'arrête et qu'il rampe, dans une vie paresseuse, où tout ressort demeure brisé. Sur 100 individus qu'on amène chaque jour à la Préfecture de police, il y en a 90 au moinsjqui sont dans ce cas. En résumé, ce qui crée un « état dépressif », ce n'est pas le respect, c'est au contraire le mépris des personnes, le mépris de Dieu et de la loi.
Ces conclusions, conformes aux faits, peuvent étonner ceux qui dans tout criminel voient un homme né sans
* SéaAce de V Académie des Sciences morales et politiques du 19 mai 1883.
* Enquête parlementaire, tome V, p. 345, 381, 542.
conscience, vivant perpétuellement sans aucune notion du bien et du mal, s'abandonnant en conséquence à tous les emportements d'une nature sauvage : plus les forces d'arrêt sont détruites, plus la violence de ces penchants, se dit-on, doit être terrible... Mais cette absence de toute conscience es^elle vraiment la caractéristique du malfaiteur? C'est là une inconnue qu'il nous faut ici dégager. Là est le point central de la psychologie du criminel.