LA CX)NSCIENCE, LES CROYANCES ET LES REMORDS CHEZ LES CRIMINELS
L Complexité de la conscience. — Par combien de pointa elle peut être atteinte et entamée. — La conscience n'est pas une fonctxon de l'ûrgaoiflme. — Comment l'homme séduit son cœur et sa conscience. — La conscience arant le crime et après le crime. — L^onbli Tolontaire et les illusions du souvenir. — II. Les accusés devant la justice» — Accusés et avocats. — Le lendemain de la condamnation. — Apaisement. — Moment qui serait favorable pour une tentative de guérison. — Pourquoi il y en a si peu. — Epreuves diverses que Temprisonnemeut fait subir à la conscience. -^ Action du mépris. — Retours inattendus. — IIL Derniers moments des criminels. — Leurs croyances. — Leurs sentiments religieux. — Pourquoi le prêtre et le pasteur sont-ils populaires dans la prison. — IV. Prisonniers mourants. — Effets produits par rapproche de la mort. — Sentiments de prisonniers à l'agonie. — Lucidité finale de certains aliénés. — Est-ce la même chose ? — V. Les criminels éprouvent-ils de vrais remords ? Théorie du remords dans Despine et dans Técole italienne. — D ne faut pas demander aux criminels le remords des saints. — Ce qui suffit à montrer le repentir sincère et moral.
La conscience est quelque chose d'extrêmement complexe. Quand on dît à quelqu'un : tu n*as pas de cons-
cience ! on veut lui dire tout à la fois : ce Tu ne sens pas la peine que tu causes et tu es indifférent aux chagrins de ceux qui devraient le plus t'intéresser : tu te mens à toi-même en confondant ce qui est à toi et ce qui est à autrui, en prétendant ne devoir qu*à toi seul ce qui t'a été donné et en affectant de croire que le plaisir d'un individu vaut plus que les intérêts de toute une famille; tu méconnais ta propre dignité, parce que tu as commencé à Tavilir en ne voulant faire aucun effort et que tu as mieux aimé devoir ta subsistance et tes jouissances au travail de tes semblables qu'au tien propre. » Analysez les jugements de l'ouvrier ou du paysan honnête qui reprend son fils, ceux d'un patron ou d'un ouvrier qui discutent l'un contre Vautre, ceux d'un juré sensé qui apprécie la conduite d'un accusé, c'est bien là ce que vous y trouvez.
La conscience est donc l'homme tout entier. Avoir de la conscience, c'est-occuper sa place et remplir son rôle, c'est tenir sa sensibilité ouverte à la sympathie et à la pitié, c'est rechercher sincèrement la vérité, l'accepter et s'y attacher, c'est enfin montrer en toutes circonstances le courage d'un homme.
La conscience, on le voit, peut être atteinte et entamée de plusieurs côtés. Supposez une maladie rendant l'individu insensible en dénaturant en lui absolument les douleurs et les plaisirs propres à l'homme sociable ; supposez un désordre permanent du cerveau qui suscite un délire chronique ; supposez un affaiblissement organique rendant impossible toute délibération réfléchie et toute résolution de la volonté ; dans chacun de ces cas, la conscience doit être affaiblie ou pervertie. Elle ne le sera pas toujours à ce point qae le malade ne soit pas averti de son mal et n'en souffre pas. Tantôt sa volonté
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essayera péniblement de chasser ses hallucinations ; tantôt son intelligence lui démontrera qu'il fait mal, et il le regrettera. Mais ces cas, les plus tristes de tous, sont rares, et ils ne durent pas ; car un tel mal est diMcile à localiser. Lorsqu'il s'est étendu, lorsqu'il a gagné l'organisation tout entière en altérant définitivement le système nerveux qui la régit, aucune des conditions d'une conscience intacte ne subsiste ; suivant un mot à la mode, le malade est déshumanisé.
Est-ce une raison pour dire avec certains aliénistes ^ que la conscience ou le sens moral est une fonction de l'organisme ? Ce serait vraiment trop simplifier le problème. Il y a une sensibilité toute nerveuse, il y a une activité matérielle, il y a une production d'images cérébrales qui sont, si l'on veut, des fonctions de l'organisme. Mais l'arrangement de ces images, mais l'adaptation de ces actes à un but choisi par l'individu, sont autre chose . Si la matière de la vie morale manque ou est altérée, tout manquera sans aucun doute ou tout deviendra désordre et incohérence ; car il n'est pas au pouvoir de la conscience de redresser les imperfections radicales de l'organisme. Elle subira donc ces fausses images qui la tromperont, elle subira ces emportements sauvages ou cette torpeur impuissante qu'elle ne pourra même pas s'expliquer. Mais il n'est pas d'autre part dans les vertus de l'organisme de suppléer au travail spontané d'une activité cherchant à se posséder librement, cherchant à se régler sur l'idéal qu'elle se forme d'elle-même et sur la vue de ce qu'elle croit être la vérité. Maudsley triomphe de ce qu'un médecin lui a dit avoir changé le caractère d'un enfant « en lui mettant des sangsues dans le nez ». Je
^ y. Maudslet. Le crime et la folie ^ p. 63.
ne sache pas qu*aucun médecin des deux mondes ait encore proposé d'agir par de semblables moyens sur la conscience des criminels. C'est abuser de la physiologie que de méconnaître à ce point les innombrables intermédiaires que Torientation des idées et la poursuite d'une an morale mettent entre cette vague prédisposition due à l'état général de l'organisme et un sentiment tel que le sentiment moral. L'absence de ce dernier peut être dû à une stupidité héritée sous le poids de laquelle il restera comme étouifé. Mais combien de fois aussi n'est-elle pas le résultat d'une culture à contre sens et de funestes habitudes I
Laissons donc de côté pour le moment ces altérations maladives, que nous ne nions pas. Nous en reparlerons ailleurs. Cherchons ici coniment la conscience se dégrade et se déforme, comment elle s'endort ou se réveille par soubresauts chez le véritable criminel, chez l'homme responsable de ses fautes.
Tout homme est peccable. Il n'est pas de conscience assez parfaite pour préserver sûrement de toute faute. Mais quand la faute est accidentelle ou peu grave, la conscience avertit le coupable, et elle amène en lui une réaction suffisante pour le préserver de chutes trop fréquentes ou trop profondes. Comment s'y prend le malfaiteur pour vaincre cette résistance ? Comment réussit-il à se tromper lui-même avant et après le méfait ?
Un texte chrétien * parle de celui qui « séduit son propre^œur^». Quelle simple et admirable parole I un sait de quelle façon un débauché séduit une jeune fille faible. Il la flatte, il caresse en elle l'amour-propre, la coquetterie, le désir de paraître beUe et de plaire ; il lui
^ Epître de saint Jacques, cb. i. .
promet de Tamour sans scandale et du plaisir sans peur, il fait luire à ses yeux toutes sortes d'agréments qui coûtent peu, lui dit- il ; il éveille enfin dans son esprit des images trompeuses dont la vivacité fait pâlir ou disparaître tout ce qui pouvait Teffrayer. . . Eh bien ! comme on séduit les autres on se séduit soi-même. Que dit--on d'ailleurs à ces oreilles complaisantes, que lapersonne ne soit tentée de se dire à elle-même et qu'elle ne se dise tout bas ? Les prédicateurs les plus sûrs de vous convertir sont, dit-on, ceux qui expriment bien ce que vous pensez confusément. Ainsi les séducteurs ont-ils besoin de trouver des âmes préparées comme ils le sont déjà de leur côté, ou d'une manière qui corresponde à leur propre corruption. Celui qui altère la conscience des autres n'a-t-il pas commencé par égarer volontairement la sienne? N 'a- t-il pas amolli son cœur? ou n'a-t-il pas excité en lui le désir et exagéré le besoin de ce qui le tente ? N'a-t-il pas détourné opiniâtrement les yeux de toute autre image pour ne contempler que celle qui lui agrée ? N'a-t-il pas cherché des excuses dans l'ascendant pernicieux qu'il exerçait, et n'a-t-il pas invoqué en sa faveur cette faiblesse même que ses sophismes venaient d'aggraver en autrui ?
Qu'il s'agisse d'une faute plus grave, d'un vrai délit, d'un crime ; le coupable, s'il débute, a presque toigours soin de séduire ainsi son cœur. Il n'a pas créé volontairement sa passion, soit I mais il l'a détovrnée *, en l'appliquant au but le plus facile à atteindre promptement ou le plus flatteur pour son orgueil. Tantôt c'est une séduction plus lente et plus insidieuse ; tantôt c'est une séduction plus violente et plus brutale ; mais c'est toujours une séduction.
* S©-ducere veut dire détourner.
Voilà maintenant le crime commis. — Un romancier contemporain * fait dire à l'un de ses personnages deux fois meurtrier : « On éprouve des remords avant le crime, mais pas après. » Quoiqu'il faille en psychologie se déûer des romanciers, on ne peut refuser son attention à cette phrase piquante. Elle peut, je crois, s'interpréter ainsi : le criminel a dû être travaillé, longtemps arrêté, avant son acte, par des remords anticipés ; un jour il les a surmontés. A partir de ce moment, le sentiment de sa conservation personnelle a pris le dessus et il n'a plus qu'une idée : échapper à la justice. — S'il lui faut commettre un second crime pour se mettre plus sûrement à l'abri des suites du premier, il n'hésite pas.
Cette théorie a sans doute sa part de vérité. Il est vraisemblable que la conscience est plus délicate et moins altérée avant le crime qu'après. Le seul fait de s'être résolu à un vol, à un faux, à un assassinat, ne montre-til pas que la conscience, après avoir résisté plus ou moins longtemps, a fini par capituler ?
L'argot a ici un mot terriblement expressif, comme la plupart de ceux qu il emploie. Corrompre quelqu'un, lui apprendre, par exemple, les secrets du mal, cela s'appelle Y affranchir^. Un individu « affranchi » c'est un individu qui a cessé d'être honnête, qui s'est libéré et débarrassé des scrupules de la conscience. Le mot est cynique, mais il montre parfaitement que la corruption, si aflfreuse qu'elle soit, ne s'est pas produite spontanément, sans résistance et sans lutte. Ils appellent encore la conscience : la muette. Elle ne parle donc plus, mais enfin elle existe, puisqu'on la nomme : elle a existé tout
* Hector Malot, Conscience,
* Voyez le petit dictionnaire d'argot contenu dans le livre de Morbau-Christophb : Le Monde des coquins.
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au moins, et celui qui ne Tentend plus sait ce qu'elle a été.
Ne croyons pas cependant que le crime coïncide nécessairement avec la mort définitive de la conscience. Il j a là des nuances nombreuses et des degrés insensibles dont il est indispensable de tenir compte.
Nous avons déjà eu occasion de remarquer que si un crime a été purement accidentel, on le reconnaît précisément à une réaction vive de la conscience et à la douleur du coupable. Mais si c'est un accident préparé et destiné à commencer une habitude, la corruption systématique du coupable par lui-même risque fort de se continuer.
Pour beaucoup, le plus simple est d'oublier ce que l'on a fait. M. le pasteur Arboux *■ rapporte ce dialogue caractéristique. Un jeune homme de vingt ans venait d'être condamné à huit ans de réclusion pour faux. On lui dit : <c Comment jugez-vous votre acte. » Il répond : « Je n'y pense pas l Vous voulez me prouver que je suis mauvais ! Je le sais, je le sens; mais que voulez- vous que j'y fasse? » — Ce mot rappelle une réponse de Lacenaire *. On lui demandait : a Croyez-vous, Lacenaire, que tout soit fini avec la vie ?» — « C'est à quoi je n'ai jamais voulu songer !» — Ce ne sont pas seulement les assassins qui sont dans ce cas.
L'épître de saint Jacques i:enferme une phrase non moins expressive et non moins profonde que le mot que j'en citais tout à l'heure. c< L'homme qui écoute la parole et ne la pratique pas est comme un homme qui s'est regardé dans un miroir : il s'est regardé, puis s'en est
* Ouvrage cité, p. 109.
' Dans une conversation authentique dont le recueil de A. Fouquet donne exactement la date et les circonstances.
allé, et aussitôt il a oublié qui il était. » Que de gens auxquels on pourrait appliquer cette charmante comparaison ! L'homme décrépit et la vieille femme qui voudraient encore plaire se regardent souvent dans un vrai miroir : ils oublient aussitôt ce qu'ils j ont vu. Ils se disent prétentieusement que « le cœur n*a pas de rides » ; ils se plantent dans l'imagination le tableau de leur jeunesse, et ils se flattent que les autres vont les voir dans le présent tels qu'ils s'obstinent à se voir encore dans le lointain de leurs souvenirs. Ainsi le coupable se croit encore un honnête homme, même après s'être regardé à la dérobée dans le miroir de sa conscience, et il discute avec vous, le front et le verbe hauts. Est-il convaincu de façon à ne pouvoir nier ; il trouve naturellement mille excuses. D'abord la plupart tiennent à établir que s'ils sont coupables de tel méfait, ils ne le sont pas de tels ou tels autres. De même que la prostituée crie qu'elle est une honnête femme, en ce sens qu'elle ne vole pas, ainsi le voleur se défend d'avoir voulu faire du mal, et l'assassin qui s'est vengé se défend d'être un voleur. Dans les pays du midi, on avoue plus facilement les crimes contre les personnes que les crimes contre les propriétés. Les Espagnols qualifient * la condamnation de non-souilUe (limpia) lorsqu'il y a eu sang versé et non pas vol. D'autre part, Appert a entendu * un condamné lui dire fièrement : « Monsieur, je suis un voleur, mais je ne suis pas un mouchard I »
1 ^^me Arenal, Bulletin de la société des prisons, 1886, p. 647 et suivantes. * Appert, ouvrage cité, t. III, p. 109.
L'attitude des accusés devant la justice a été souvent étudiée et souvent décrite. Il est bien rare qu'elle puisse procurer des documents nets et d'une appréciation facile sur Tétat de conscience des malfaiteurs. « Il n'y a rien de plus pénible pour une créature humaine quelle qu'elle soit, que l'aveu public de sa faute * . » Il est donc fort possible que la plupart de ceux qui avouent au tribunal ou à la cour d'assises le fassent parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement ou parce qu'ils veulent en finir, ou parce qu'ils comptent sur des circonstances atténuantes ou enfin parce que l'habitude de la dégradation leur a tout rendu indifférent et qu'ils ne sont plus sensibles qu'à la triste célébrité du bandit dont tous les journaux se sont occupés.
Si l'accusé se trouvait toujours en présence d'une parole modérée, faisant appel à ce qu'il a pu conserver de bon, et lui donnant quelque espérance de relèvement, il ferait peut-être des aveux plus francs et plus moraux. Mais il est là entre deux hommes, dont, trop souvent, l'un le charge à outrance, tandis que l'autre plaide son innocence parfaite avec une chaleur communicative. Il se raidit contre le premier, profitant des plus petites inexactitudes pour discuter et pour se dire qu'on le persécute avec un acharnement injuste ; il boit la parole de l'autre, et il se dit qu'en vérité, ce serait bien stupide de sa part, d'aller arrêter son défenseur — un honnête
1 Mme Arenal, Bulletin de la soci^t^ des prisons.
homme ! — et de lui crier : Mais je suis plus mauvais que vous ne le croyez ! — « Monsieur^ disait à Lauvergne* un forçat nommé Sutter, ce qui m'a le plus étonné au monde, c'est la défense de mon avocat. J'étais surpris en rentrant dans mon cachot, après une séance de cour d'assises, de me croire un honnête homme. Oui, Monsieur, mon défenseur m'avait convaincu. » Ce forçat était, paraît-il, un des plus adroitement pervers et des plus dangereux qui aient passé par le bagne de Toulon. On ne peut dire si dans ces curieuses paroles il traduisait un moment d'exaltation sincère ou s'il raillait avec esprit son ancien défenseur *. D'une manière ou de l'autre, il n'est pas rare que l'avocat le plus honnête et le plus pénétré de ses devoirs professionnels retienne ainsi son client dans une voie tout opposée à celle des aveux.
Celui-ci n'a-t'il pas d'ailleurs une force qui vient à son aide? Le sentiment de la conservation personnelle ou le désir de sauver son honneur social peuvent beaucoup ; et traiter de monstre un individu qui ment pour échapper à l'échafaud, c'est avoir de la nature humaine une idée bien haute. S'agit-il d'actes moins graves ; la prison suffit encore pour effrayer. Quand surtout il n'en est qu'à sa première affaire, l'accusé a le sentiment très net et très juste que, s'il est condamné, une flétrissure irréparable va lui être infligée pour jamais. C'est alors qu'il se dit secrètement : « Oh ! si j'échappe, je jure bien de me corriger et de ne plus m'exposer à pareille honte.
1 Voyez Lauvergne, ouvrage cité, p. 213.
* Peut-être les deux hypothèses ont-elles été vraies l'une après Pautre. Peut-être avait-il été convaincu sur le moment et ensuite • se moquait'il de sa propre naïveté comme de l'enthousiasme de son avocat.
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Mais pour le mome&t évitons4a ; plus t4ird il ae dépendra que de moi de réparer ma faute passée et mon menso&ge d'atgourd^hui. » Est-ce là un raisonnement sophistique? Oui, si Ton {«^end les choses à ia rigueur : car le mensonge est une seconde faute ajoutée à celle que Ton déguise. Mais c*est un sophisme qui aura toujours de fortes excuses, tant que les magistrats eux-mêmes pourront dire, comme ils le disent, que yingt^quatre heures de prison suffisent quelquefois pour perdre complètement la carrière, l'honneur et la moralité d'un individu.
Suivons maintenant Thomme condamné. Ici encore les nuances sont nombreuses.
Il est d'observation universelle que la condamnation est suivie d'un premier moment d'apaisements L'accusé souflTrait de cette lutte publique, de ces dénégations contraintes, de ces aveux incomplets, regrettés, repris, renouv^és. Mais tout est fini î La foule avide et moqueuse ne le voit plus. On l'a puni, on n*a plus rien à lui dire, et, en somme, sa condamnation est méritée 1 . . . En argot, la Cour d'assises se nomme la Juste ! Il accepte donc son arrêt, et il se dit que désormais il fera ce qu'il pourra. La honte même est subie avec moins de révolte et d'amertume ; il y a incomparablement moins de suicides dans les prisons des condamnés que dans celles des prévenus ou accusés. Si le condamné ne s'incline pas avec un regret vraiment moral, il se dira du moins, comme Lacenaire, que l'échafaud ressemble à l'acquittement d'une dette de jeu, à Texécution
^ Nous ne voulons pas dire d'indiifërence. Les larmes aussi 8oa> lagent comme chacun le sait. Il semble qu'après avoir pleuré on ait payé une partie de sa dette à Tamitié, au repentir, au regret. On s'abandonne ensuite plus docilement à la nécessité.
LA CONSCIBNC» DBS CRIMINELS 2t7
d'une espèce de contrat passé entre lui et la société. Il cessera àe récriminer.
Ce premier apaisement se fait sentir de phis d'une ^Eteon. Réservtms, pour les étudier à part, les derniers moments des condamnés. L'aumônier actuel de la Grande Roquette* a observé, me dit-il,, bien des fois, qu'en cours
* j de jugement les co-accusés ne sont pas tendres les uns
^ ^ pour les autres : c'est à qui tirera son épingle du jeu et
;' se déchargera sur ses complices de la plus grosse part
de responsabilité. Mais une fois la condamnation pro-
"N nonce, ils sont, m'ajoule-t-il , assez « gén^eux » ; ils
aiment à prendre la défense de ceux qui leur paraissent ou innocents ou moins coupables qu'eux-mêmes et qu'ils
^^ estiment avoir été frappés trop sévèrement.
J! ^.^\ De l'aveu de tous ceux qui ont vécu près des criminels, T< c'est ce^ moment-là qui pourrait être choisi avec avantage
v^ poiil tummeiicer la réforme morale du détenu. On
^ ^ ^ pourrait faire beaucoup si on profitait de ses aveux,
^— même tardifs, de sa douleur et de ses regrets, et surtout si on l'isolait absolument des endurcis : mais la promiscuité de la prison compromet tout *.
1 M. Pabbé Faure.
* Voici ce qu'Appert disait des forçats. Les couleurs seraient peut-être aujourd'hui moins sombres [encore ne savons-nous pas exactement ce qui se passe à la Nouvelle-Calédonie]. Mais avec un peu moins de violence et d'horreur, mettons un peu plus d'hypocrisie et d'habileté, le tableau ne cessera pas d'être vrai pour toutes celles de nos prisons où l'isolement n'est point pratiqué.
« Pourquoi la corruption est-elle si grande et si universelle parmi les condamnés? Pour résoudre cette question, j'ai dû examiner longtemps et attentivement d'où pouvait en naître la cause, et voilà le résultat de mon examen.
» La plupart des condamnés en arrivant au bagne, sont tout étourdis de leur nouvelle situation et désespérés de l'avenir horrible qu'elle leur fait envisager... Tout les effraye, et leur imagination épouvantée augmente encore l'horreur du sort qui les attend ;
Prenons particulièrement les récidivistes, les hommes déjà faits aux condamnations, à la poursuite de la police, à l'emprisonnement ; Tapaisement que nous constations tout à l'heure perd son caractère intéressant. Ce n'est plus que la familiarité avec le mal et comme l'entrée
ils ne prévoient que douleurs, mauvais traitements, tortures et misères, font en ce moment un retour sincère sur eux-mêmes, se repentent de leurs torts, maudissent leurs crimes et ne retomberaient certainement pas (ceux seulement qui sont condamnés pour la première fois) sous le glaive des lois si, dès cet instant même, on les rendait à la liberté. Ce serait. donc alors le temps le plus favorable pour entretenir, par les exhortations et les conseils, ce retour momentané à des sentiments louables et pour empêcher ceux à qui leur condition nouvelle les a fait adopter, de participer, de longtemps du moins,, à la corruption contagieuse qui règne dans un bagne. Le moyen serait surtout rendu facile par une séparation entière des vieux forçats que Thabitude du mal, le vice, la débauche et les mauvais exemples ont achevé de pervertir et qui n'attendent leurs nouveaux camarades que pour les rendre aussi méchants et aussi corrompus qu'eux... Mais ils sont jetés pêle-mêle parmi les anciens, saus égard au moins pour Tâge : et par cette conduite coupable non seulement on augmente Técole du crime en élèves et en professeurs, mais on fournit encore volontairement au vice une amorce, en exposant les jeunes gens à la brutalité des vieux libertins, qui ne manquent jamais d^en abuser par ruse, par promesse ou par violence.
> Bientôt ce qu'ils entendent, ce qu^ils voient dissipe peu à peu Tellroi qui les avait glacés ; ils reçoivent des conseils, des encouragements, des offres de service même de leurs nouveaux camarades, se familiarisent avec eux, leur racontent quelques particularités de leur condamnation, en proclamant leur innocence (car il est à re— î marquer que presque tous les condamnés, ceux surtout sortis des
I campagnes — par un reste de pudeur sans doute — veulent être inno-
I cents], jusqu'à ce que cette prétention devienne contre eux un motif { de railleries et de mépris de la part des vieux criminels qui n'aiment pas à voir des honnêtes gens dans leur société. Encouragés par ces reproches de l'expérience, confus de n'être pas encore à la hau- ' teur des sentiments de leurs amis, ils dépouillent à la hâte le vieux
; levain, ouvrent leur cceur et leurs oreilles aux leçons de la sagesse I et aux conseils de la supériorité, et deviennent en peu de temps ! capables de professer à leur tour les mêmes maximes de conduite. ». (Appert, Bnjnes^ pnsons et criminels^ t. III, p. 12 et 13.)
dans un inonde à part où tout est mesuré d'une autre façon. La société à laquelle désormais le prisonnier va s'adapter, c'est la société des malfaiteurs. C'est là qu'il va chercher la sympathie, le concours, l'encouragement, la louange, l'estime et l'admiration, si de pareils mots conservent là leur sens et leur valeur. Manque-t-il d'initiative et d'ascendant, a-t-il besoin de la direction des autres; il faut qu'il devienne « bon enfant », qu'il n'ait pas « l'air de faire sa tête » ce qui veut dire d'avoir des scrupules et de regretter l'existence des « pantres » et des bourgeois. S'il se sent fait pour commander, il lui faut afficher cette orgueilleuse confiance en soi-même qui, dans ce monde-là, est le plus sûr moyen de domination et de succès : car a férocité, jactance, expérience du crime, sont à peu près les seules conditions de supériorité qui, dans les bandes, distiiîguent les chefs des soldats * ».
Que sont de pareils personnages quand on les retrouve en liberté après une longue détention dont personne* ne leur a. appris à profiter pour leur amendement ? Ils vous le disent eux-mêmes : « Pendant mon séjour à la Grande Roquette, j'étais persuadé que les souffrances physiques que j'avais endurées suffiraient pour me retenir. J'ai eu tort ; les souffrances physiques ont été oubliées en un clin d'œil ; et quant au moral.il était complètement atrophié » ; et celui qui fait cette confidence raconte alors tranquillement comment il s'y prend pour voler 3.