‹ Le crime: étude socialeChapitre 19 sur 49 · A. FOUQUIER · texte numérisé non relu

A. FOUQUIER

* Aujourd'hui surtout qu'on supprime les aumôniers et que le zèle de beaucoup de sociétés de patronage ne se traduit guère que par des brochures.

» Voir l'abbé Moreau, Le Monde des prisons, p. 22-23 et p. 227.

230 LE CBDIK

Que sont-ils quand on les retrouve pour la qiiatrièiiie ou la cinquième fois dans la maison centrale ou quand leur comparution en cour d'assises n*Qst que le couroo* nement d'une série de méfaits? Celui qui les voit ^n passant dit ': « Voilà des gens qui n'ont pas de sens moral ; il est probable qu'ils n'en ont jamais eu. » 1^ cependant on creusait, on trouverait, sous une Croyable corruption, un mélange confus et surprenant de senti* ments très divers.

Nous avons vu que les jeunes assassins du département de la Seine écrivent volontiers des mémoires. J'en ai lu pour ma part un certain nombre, de Ducret, de Marchandon, d'Abadie, de Knobloch, etc. Quand ils font leur examen de conscience, il va sans dire que leurs confessions ressemblent beaucoup plus (style à part) aux confessions de Jean- Jacques Rousseau qu'à celles de saint Augustin. Sans doute, ils étalent très largement leurs remords : ils écrivent des phrases de mélodrame sur le déshonneur de leur famille, sur leurs regrets éternels; ils racontent les rêves sinistres qui leur font expier leurs forfaits. Tout cela n'est pas pure comédie. Mais il est aisé de remarquer plusieurs sentiments qui se mêlent aux premiers et les gênent un peu sans les étouffer tout à fait.

Si la condamnation n'est pas encore définitive et leur sort absolument arrêté, ils cherchent à attendrir ceux qui liront leurs élucubrations et en parleront.

Si leur sort est fixé, s'ils sont, par exemple, comme Abadie qui, gracié une première fois de la peine de mort, sentait désormais sa tête à l'abri, quoi qu'il arrivât, ils cèdent aisément à différentes préoccupations d'ordre très inférieur. Ils décrivent leurs anciens débordements avec une complaisance erotique et vaniteuse ;

LA CONSCIBNCB DSS CBIMINELS 2S4

ils en reconnaissent, que dis-je, ils ea proclament à la face au ciel et des hommes les conséquences désastreuses; mais il est visible qu'ils jouissent OACore en imagination de toutes les débauches qu'ils racontent. Ils ne sont pas non plus sans s'octroyer quelques excuses, étant à la fois orgueilleux de ce qu'ils ont déployé de ruse et d'audace et désireux de rejeter la faute en grande partie sur les autres. Us disent bien, avec un accent qui paraît siipkc^re : « J'avais de bons parents, j'avais une mère e:9:cellente. » Ils déchargent quelquefois, nous Tavons dit, quelques-uns de leurs complices ; mais ils répètent contre la société, contre le gouvernement et la police des phrases de réunions publiques. Beaucoup ont cette prétention que, les preuves invoquées n'étant pas absolument démonstratives, on a violé la loi et outragé l'équité en les condamnant comme on l'a fait. Ils ne disent pas qu'ils ne sont pas coupables ; mais la preuve n'était pas faite I on les traitait cependant comme des criminels avérés ! Ils s'écrient que la justice est injuste, parce qu'en jugeant l'homme, elle ne tient pas compte de son caractère, de son cœur, de ses souffrances, de son repentir et de son aptitude à revenir au bien. Ainsi Abadie discute avec un appareil théâtral certaines condamnations récentes. Ici, c'était la perpétuité, non la mort, qui devait être prononcée ; là, deux ans de prison suffisaient, au lieu de sept ans de réclusion ; les autres devaient être acquittés à cause de leur jeunesse *. .

^ < Arrêtés et traduits devant fîlle soumise (c^est ainsi qu'Abadie désigne la justice) pour qu'elle les jugeât, les deux premiers furent condamnés à laort. Cela est justice. Mais les trois autres !

* Claude fut condamné à sept ans de réclusion et à dix ans de surveillance. C'est-il juste ? Non.

> £h bien, toi, peuple^ condamne-le à ton tour. — Vous criez tous : deux ans de prison !

Mais Abadie était tout jeune. En lui la conscience résistait encore, non moins que Timagination et que la passion. De là ce mélange incohérent de déclamations où il y a de tout. Les vieux habitués de la prison deviennent plus taciturnes ; ils concentrent davantage ce qu'ils conservent de regrets mêlés de honte et aussi de haine et de jalousie. Les forçats avec lesquels a vécu Dostoïevsky « parlaient généralement fort peu de leur passé qu'ils n'aimaient pas à raconter ; ils s'efforçaient même de ny plus penser* ». Cela est heureux, en somme, et je suis aussi loin que possible de voir là une aggravation de cynisme ou de méchanceté. Ce n'est certes pas en ruminant perpétuellement le souvenir de ses fautes qu'on les répare, même en idée. Ceux qui abordent les criminels avec le désir sincère de guérir leurs âmes se gardent bien de les entretenir toujours de « leur affaire », et de scruter avec eux les replis de leur conscience*. Ils ne' le feraient que s'ils les revoyaient remontés très haut et munis d'une force morale entièrement renouvelée , ce qui serait un cas à peu près miraculeux. C'est encore un trait qu'Appert avait bien saisi. <( La continuelle habitude de fixer son esprit sur des idées criminelles, disait-il, la nécessité de suivre ces principes pendant le temps de la condamnation, aohèvent la perte de l'homme chez lequel un retour à la vertu serait souvent facile ^. » Elles l'achèvent d'autant

> C'est bien, oui, c^est assez ! Voilà de la justice !

» Pourquoi ne mets-tu que deux ans de prison ? Parce qu'ils sont jeunes, et d'une honnête famille et qu'ils se sont trouvés entraînés malgré eux I >

(Extrait des papiers saisis dans la prison d'Âbadie).

* Ouvrage cité p. 12. Cf. plus haut, page 222. •

* Voyez à ce sujet notre opuscule sur les Lectures dans les prisons de la Seine,

* Ouvrage cité, tome I, p. 12.

plus que le grand obstacle à la réhabilitation de Thomme tombé, c'est la manifestation continuelle du mépris dont il est Tobjet. Au témoignage de tous les juges compétents *, cette manifestation n'a jamais sur le condamné qu'un effet : le plonger plus avant dans le mal. Une seule chose peut Taider à se réhabiliter, c'est Tespérance. Or, elle ne lui est possible que si lui-même oublie tout le passé et si tout se dispose autour de lui de telle sorte qu'il soit porté à croire que le reste de l'humanité ignore ou a oublié ce qu'il a fait.

Voilà, dira-t-on, bien des complications, voilà bien des sinuosités ! — Oui, assurément, la vie morale en est pleine ; ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on signale toutes les contradictions du cœur humain, et il n'y en a pas moins chez les malfaiteurs que chez un grand nombre d'honnêtes gens. Je suis bien loin de croire à la réalité de ces héroïsmes soutenus, de ces déploiements continus de sublimité dans une âme jusque-là criminelle ou dépravée. Ce contraste de deux parties, l'une toute sombre et l'autre toute lumineuse, cette juxtaposition d'un vice affreux et d'une vertu admirable est une conception non moins fausse que celle d'une humanité taiUée d'un seul bloc dans le bien ou dans le mal absolu. Ce qui est vrai, c'est le passage rapide et instantané, c'est le regret du mal qu'on fait et le murmure secret des sens ou de la passion contre l'austérité de la vertu que Ton pratique, c'est l'effort pour se moins mépriser soi-même et le désir de mêler un peu de plaisir sensible et moins de peine à l'accomplissement du devoir. La conscience morale du

1 Voyez les dépositions de M. Michaux, ancien directeur des co> lonies, mort récemment sénateur de la Martinique. V. Enquête parlementaire^ tome I, p. 149, p. 160. Cf. témoignage analogue du D' Wines, iMrf., p. 190.

234 LB CfilMB

criminel ne peut donc pas ne pas connaître les oom* promis et surtout les secousses brusques, suivies de prostration et d'abattement.

« Je puis certifier, dit Dostoïevsky *, que parmi ees martyrs et dans le milieu le moins instruit, le phns abject, j'ai trouvé des traces d'un développement moral. Ainsi, dans notre maison de force, il j avait des hommes que je connaissais depuis plusieurs années, que je croyais être des bétes sauvages et que je méprisais comme tels*. Tout-à-coup, au moment le plus inattendu, leur âme s'épanchait involontairement à l'extérieur, avec une telle richesse de sentiments et de cordialité, avec une compréhension si vive des souffrances d'autrui et des leurs, qu'il semblait que les écailles vous tombassent des yeux : au premier sentiment, la stupéfaction était telle qu'on hésitait à croire ce qu'on avait vu et entendu. *«- Le contraire m'arrivait aussi : l'homme cultivé se signalait quelquefois par une barbarie, par un cynisme à donner des nausées. »

Y a-t-il dans cette belle observation quelque chose de spécial à la race slave? Je ne le crois pas. En 183&, pendant le choléra dévastateur de Toulon, les forçats, dit leur médecin 3, « furent des hommes de cœur . . . Seuls ils consentirent, sans conditions, au nettoyage de la ville et à l'inhumation des cadavres ». Il est permis de penser que beaucoup furent comme reconnaissants à la destinée de leur apporter cette occasion extraordinaire et imprévue de se réhabiliter à leurs propres yeux comme

1 Ouvrage cité, p. 304.

* Il s'agit bel et bien là de forçats ordinaires, c'est-à-dire criminels, et non pas du tout, comme une analyse de Garofalo {Criminologie^ éd. l'r., p. 78 et 79), donne à le croire, de condamnés politiques n^ayant pas commis de vrais crimes.

3 Lauvergne, ouvrage cité, p. 56 et 57.

DERNIERS MOHENTS SES CRIMINELS 23i5

à ceux des autres. Cet effort accompli résoloment ne vaut-il pas mieu^ que toutes les réponses ambiguës arrachées dans une enquête par la curiosité d'un S8rvant* ?

ÀcîtôTOBS cette étude par Texamen des derniers mo* ments des prisonniers, soit en eas de maladie mortelle, soit dans Tattente de Fexécution capitale. Dans le pre* mier cas, il semble y avoir souvent une sorte de résolution et de détente générale. Dans le second, il y a le plus grand ébranlement qui puis^ être imprimé à la chair et à la nature. Gomment se comportent là d'ordinaire les malheureux qui nous occupent ?

Le sentiment de la conservation personnelle et la tendance à l'illusion ne perdent jamais leurs droits. La condamnation à mort a frappé un coup violent, mais dont le condamné se remet souvent assez vite. Il ne brave plus ses juges, il ne maudit plus la société. Il est plus modeste, car il sent que le cercueil s'entrouvre*. Mais bientôt il se reprend à aimer la vie, à la souhaiter et à l'espérer.

^ M. le Directeur actuel de la Grande-Roquétte me racontait, il y a quelques mois, un fait qui, tout en étant de moindre importance, a cependant son intérêt. Le Directeur avait gravement puni un gardien en raison de son excès de sévérité contre une bande de forçats prêts à partir pour Tîle de Ré (et de là pour la Nouvelle-Calédonie) . Les forçats, frappés de Pesprit de justice du Directeur, lui demandèrent tous la grâce du gardien.

^ « Les plus violents sont matés dès quMls entrent à la Grande- Roquette. Ils comprennent que le temps de la pose est fini. > [Abbé Crozes, cité par l'abbé Moreau, Le Monde des prisons, p. 123.)

M. Tabbé Crozes me paraît avoir observé à peu prè^ constamment ces trois choses chez ses condamnés à mort en cellule * : l^ Une illusion tenace sur les chances de commutation de peine qui leur restent ; 2^ le désir de la distraction par la lecture de romans, par la conversation, par le jeu ; 3° quand ils sont intelligents et ont quelques relations avec le dehors, le souci d'un arrangement et d'une petite mise en scène destinée à entretenir la pitié, à soutenir les démarches faites en vue d'obtenir leur grâce *. Y a-t-il en tout cela rien d'inattendu ou de mystérieux ? C'est la nature humaine dans ce qu'elle a de plus difficile à effacer. C'est encore cette même nature qui, lorsque les jours passent, ramène et grossit les inquiétudes et fait doiftiner sur tous les autres sentiments la terreur de la destruction et la révolte de la vie.

Depuis bon nombre d'années, la société fait ce qu'elle peut pour adoucir l'afireux dénouement. Le condamné n'est jamais abandonné à lui-même. Des gardiens causent ou jouent aux cartes avec lui : on l'entretient dans l'idée d'une grâce possible ou vraisemblable. Personne ne lui reproche plus rien ; on le traite comme un malheureux qui^estuji^veau tdiose-> sacrée. Enfin, l'aumônier de son culte est là, qui devient inévitablement son dernier ami.

Il circule bien des légendes sur l'attitude des condamnés célèbres devant l'échafaud, et Lombroso en a recueilli un certain nombre dont la fausseté m'a été affirmée par les témoins oculaires. Quoi qÛ*ôU eu ait dit sur Avinain ^, sur Lemaire (pour né pas les passer tous

^ A ces témoignages écrits, recueillis par M. Tabbé Moreau, j'ajoute le souvenir soigneusement noté de mes conversations personnelles avec le spirituel et vénéra])le aumônier.

* Ce dernier trait a été fort saillant chez Lapommerais.

^ Sur Avinain notamment qu'on a représenté s^écriant avec une pose et une voix tragiques, devant la guillotine : < Enfants de

Page 1