SENTIMENTS REU0IEUX DBS CONDAMNES
Grande Roquette, où il n'y a que des récidivistes qui, toute la journée, vivent en commun '. Le service religieux y est absolument libre. Or, me disait le brigadier, a quand on soane l'ouverture de la chapelle, 20 détenus au plus sur 300, restent dans la cour, même au printemps. »
D'où cela vient-il ? Je ne nie pas les efîets de l'hypocrisie ou de la pure superstition, ceux de l'affaiblissement intellectuel. Je ne nie pas que l'une ou l'autre de ces trois causes ne procurent de temps à auia?e à l'aumônier des succès apparents et peu enviables. Mais qu'on observe en psychologue, sans parti pris d'aucune espèce, on trouvera facilement d'autres explications très simples et qui font plus d'honneur à notre nature.
Il est bien clair qu'il faut laisser ici de côté toute quesUon relative à la métaphysique ou même au dogme. Hors de la prison, qu'est-ce que représentent aux yeux de l'homme coupable la religion, quelle qu'elle soit, et ses ministres ? La résistance aux passions, le travail et la tempérance, la pratique du devoir, la renonciation à un grand nombre de jouissances. . . En revanche, tout dans la vie des rues, tout, dans le langage collectif et impersonnel qui retentit à droite et à gauche, semble dire aujourd'hui au peuple : « N'écoutez pas ces gens^là qui vous ennuient ; ils vous prêchent des choses impossibles, qu'ils ne pratiquent pas eux-mêmes : moquez-vous de ce qu'ils vous disent et amusez-vous tant que vous pourrez I »
A la prison, tout est retourné. C'est l'autorité humaine qui punit, qui flétrit et fait souffrir. La religion n'intervient plus que pour consoler, pour relever, pour annoncer la
^ Et certes, je ne veux pas dissimuler l'horrible impression qu'ils vous font tous, quand on entre, pour la première fois, au milieu d'eux.
miséricorde infinie et Tégalité absolue de toutes les âmes devant la sincérité du repentir. Elle proclame à chaque instant, comme le Myrielle des Misérables : « Quand les frères vous chassent, le père vous accueille. »
Le détenu réfléchit-il profondément sur ce changement si radical ? Se dit-il tout ce que Victor Hugo fait trouver à la conscience de Jean Valjean dans le couvent des religieuses de Picpus ? Il n'est pas nécessaire d'aller jusquelà. Mais le détenu n'a pas besoin de chercher beaucoup pour se dire : « Si je l'avais écouté plus tôt, je ne serais pas ici ! »
Le prisonnier accueille donc le prêtre ou le pasteur avec un plaisir et aussi avec une confiance impossibles à nier. Il a d'ailleurs, comme tout homme du peuple, un sentiment assez curieux de ce qu'il appelle le métier, comme des devoirs de chaque profession dans la vie sociale. Ainsi pour lui, le soldat se fait tuer, c'est son métier, rien n'est plus simple. De même, le pompier se fait écraser ou brûler, la police dénonce et arrête, le juge con.damne, le gardien fait tout pour empêcher le désordre et l'évasion. « C'est le métier qui veut ça ! » Eh bien ! il y a un homme qui est fait pour apporter à tous les coupables, sans distinction, des paroles affectueuses, pour écouter leurs confidences, pour assurer l'exécution de leurs derniers désirs, et pour se taire, c'est l'aumônier.
Où ai-je trouvé cette appréciation et ces expressions mêmes de devoir et de métier ? Dans les conversations authentiques d'assassins comme Avinain, comme Campi, comme Pranzini. « Oh! monsieur l'abbé, disait Campi, je sais que vous êtes tenu à un secret absolu. Si j'étais trahi, je suis sûr que ce ne serait pas par vous * 1 »
* Souvenirs de la Petite et de la Grande Rosette ^ t. H, p. 381.