‹ Le crime: étude socialeChapitre 22 sur 49 · SENTIMENTS RELIGIEUX DBS CONDAMNÉS · texte numérisé non relu

SENTIMENTS RELIGIEUX DBS CONDAMNÉS

Est-ce tout ? Non. Tant que Taccusé est aux prises avec ses juges, son meilleur ami, c'est l'avocat. Mais quand il est condamné définitivement et qu'il entrevoit la possibilité de se voir même refuser sa grâce, à quoi songe-t»il? A un tribunal suprême de cassation ! Ne fautil pas toujours espérer ? Or, devant ce tribunal, il se dit qu'il a aussi son avocat, et celui-ci lui répète tous les jours que près du souverain juge, c'est de l'homme seul que dépendent la grâce et le pardon ; il suffit de les demander pour les obtenir. C'est bien à peu près ce que, dans sa sauvage éloquence, François, le dernier complice de Lacenaire, disait devant la cour d'assises : « Tu ne crains pas la justice sur la terre, tu ne crains même pas celle du ciel ; tu ne crois à rien ! Il faudra pourtant que tu y comparaisses devant ton grand juge. Oui tu y comparaîtras. . . Nous y comparaîtrons aussi. . . Messieurs les Jurés y seront . . . Vous autres. Messieurs les Juges, vous aurez aussi un compte à rendre. . . Nous y serons tous ensemble. » Qu'il y eût là une sorte de revanche de l'homme ignorant et grossier sur le malfaiteur dédaigneux dont il avait subi l'ascendant, je le crois. Mais enfin, voilà la dernière consolation d'un homme qui s'apprête à mourir. Pourquoi nommer cela de la superstition ou de la folie * ?

Faut-il y voir, dira-t-on, des croyances raisonnées et un hommage réfléchi à la vérité de tels ou tels dogmes religieux ? Il faut y voir, répondrai-je, le besoin de croire à quelque chose et le besoin d'être

^ Je lis, dans une séaDce du Sénat (Journal officiel, du 18 mai 1888), que sur 146 insurgés de la Commune qui vinrent mourir dans les hôpitaux de Paris, 140 demandèrent les secours de TEglise. L'orateur rappelait que c'était sur ce fait même que Ton avait décidé Paugmentation du nombre des aumôniers militaires.

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consolé, qui sont inhérents à toute créature faible et malheureuse. Y mettre, comme je l'ai déjà dit, de la théologie ou de la métaphysique', me semblerait la plupart du temps aussi puéril que d*y voir un retour à la vie sauvage. Un aumônier très expérimenté des prisons du Doubs a dit, à ce sujet, avec bon sens * : « -Le prisonnier aime les disputes. Si vous disputez, il' sera toujours contre vous. Mais Thomme est toujours moins mauvais que ses actes. Le seul mot « Notre Père qui êtes aux cieux » réveille l'homme, Tadoucit et le ramène à l'espoir. Il n'est jamais insensible aux abaissements, aux douleurs du Christ pour l'amour de lui. Le prisonnier doit reconnaître dans le prêtre un homme de science ; mais il respectera surtout en lui le tact et la vertu. »

S'il trouve ce tact et cette vertu chez un laïque, et qu'il ne croit pas pouvoir en douter, je reconnais avec empressement qu'à celui-là aussi son cœur s'ouvrira. Quand les condamnés seront mis en rapports avec des hommes méritant sérieusement, comme Appert, le titre de philanthrope, ils lui feront faire en eux, je n'en doute pas, les mêmes découvertes qu'à Appert. Que de fois celui-ci a-t-il vu de grands criminels consacrer les derniers instants de leur vie à recommander leurs amis ou leurs compagnons d'infortune I « Cette remarque, dit-il *, que j'avais déjà eu occasion de faire lors de mes conversations avec Daumas, Dupin et Roch, qui jusqu'à la veille de leur exécution, m'avaient prié de ne pas oublier leurs anciens camarades, se renouvela dans mon esprit lorsque je visitai Lemoine.

1 L^abbé Faivre. Voyez Hnquête parleme»iaire, tome I, p. 310. * Appert, ouvrage cité, 1. 1, p. 101. Cf. témoignages analogues, t. III, p. 123, 167, 271.

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