PRISONNIERS MOURANTS
Jusqu'à son dernier moment il n'entretint les personnes qui allèrent le voir et moi en particulier que deTinno-îceikce de Gillard« »
C'est de condamnés à moi-t que nous venons de parler.* Ceux qui meurent de maladie à la prison môme prêtent à des observations non moins curieuses et peutêtre plus inattendues.
Le premier témoignage que je trouvai à ce sujet fut celui de Tabbé Touzé, ancien aumônier de la Eoquette. Dans une série d'articles oubliés *, il parle d'une manière touchante des derniers moments de profonds scélérats. Il prétend que la maladie les moralise vite, en faisant évanouir leurs illusions^ que le mourant y voit plus clair que jamais et, qu'à part « d'horribles exceptions », il ne meurt jamais sans repentir.
A côté de cette affirmation d'un prêtre catholique, on peut placer celle d'un pasteur protestant : « Les prisonniers à leur lit de mort, dit M. Arboux *, expriment vivement leur repentir. Ils ajoutent presque tous, après avoir reconnu leurs fautes : j'aurais désiré ne pas mourir en prison. » Parole touchante, qui certes ne sent ni la terreur superstitieuse ni l'oubli complet de la vie purement humaine de la société.
Enfin, le D' Lauvergne, le disciple de Gall et de Broussaiâ, va beaucoup plus loin^ et on serait tenté de le prendre pour un mystique, n'étaient à la fois son
1 Musée deê familles, de 1849 et 1850.
* Ouvrage cité, p. 280.
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caractère d'homme de science et la précision de ses renseignements. « A part, dit- il *, quelques exceptions très rares, les forçats meurent, non en cagots, mais comme des êtres en qui se sont révélées à Tlieure suprême des choses dont nous ne pouvons avoir conscience que par Taveu qu'ils en font. Si leur conviction n'était pas chose irrécusable, on ne les verrait pas, sur un lit d'hôpital, calmes, patients et quelquefois sublimes. » — a Les forçats, à l'heure suprême, écrit- il ailleurs *, sont ainsi, neuf fois sur dix, des hommes qui meurent religieusement. Quelle que soit l'énormité du crime des forçats repentants, ils laissent tous dans le cœur du prêtre qui les assiste des souvenirs durables ; il les revoit longtemps dans ses rêves, ils lui apparaissent beaux et heureux. »
Ici s'impose à nous un rapprochement qui soulève plus d'un problème. Je ne me dissimule pas que beaucoup l'interpréteront dans un sens contraire à la plupart des idées que je défends. Le voici. Divers aliénistes, Legrand du Saulle, Brière de Boismont, Baillarger, Moreau de Tours, ont observé que dans les maladies graves des aliénés, l'approche de la mort est souvent précédée et comme annoncée par un double réveil de la raison et des sentiments religieux.
« Un aumônier d'un grand hôpital spécial, dit Legrand du Saulle ^, a souvent rapporté qu'au moment où
1 Ouvrage cité, p. 56 et 57.
> Ibid.^ p. 108. — Lauvergne revient encore sur ce fait dans un passage que nous citerons au cb. x, à propos de la physionomie des criminels.
* Legrand du Saulle, Za Fclie devant les tribunaux^ p. 130. Legrand du Saulle ajoute : c Ce prêtre était un observateur fin, sagace et réfléchi. > C'est au même auteur que j'emprunte les citations qui suivent.
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il administrait les derniers sacrements aux malades, il était à même de recevoir quelquefois des confessions empreintes de la netteté d^esprit la plus significative et de la piété la plus fervente. » Moreau de Tours dit avoir observé un cas analogue. Brière de Boismont en a donné trois : celui d'un dément qui après cinquantedeux ans de maladie, recouvra la raison à la veille de sa mort, celui d'un paralytique qui parut se réveiller d'une longue léthargie, enfin celui d'une dame en proie depuis plusieurs mois à une profonde mélancolie et qui revint complètement à elle, s'entretint de ses affaires et expira en pleine connaissance. Baillarger déclare que ce phénomène se retrouve dans le délire aigu : il l'a souvent considéré, dit -il, comme un signe pronostique éminemment défavorable et qui, en général, précédait la mort d'un jour ou de quelques heures.
D'où peut venir un tel phénomène ? Est-ce comme le dit Moreau de Tours, l'efiet d'une dérivation? Ou la mort presque complète des autres organes suspend-elle rinfluençe morbide qu'ils exerçaient sur le cerveau '? Quoi qu'il en soit, la folie étant avant tout une maladie des organes, la cause de la « résolution » ne peut être ici que physique. Le repentir et la noblesse des sentiments du prisonnier qui va mourir sont-ils dus à une cause identique ? L'analogie peut prêter à la discussion, et elle couvre certainement quelque fait digne d'être étudié. Observons cependant que l'intelUgence proprement dite n'avait pas, chez le détenu, besoin d'être libérée, puisqu'on définitive il n'y avait en lui ni hallucination, ni délire. D'autre part, il ne nous montre pas seulement chez lui un retour à l'état antérieur par la suspension d'un état morbide. Il laisse voir une apparition de sentiments en partie assez nouveaux,
mais qui néanmoins sont liés par des rapports assez étroits au souvenir de la vie passée. Toot cela exige un certain travail continu de ia réâexîon de la conscience.
Le plus probable de beaucoup est donc que rapproche de la mort produit sur le criminel * un effet analogue à celui qu elle produit sur un grand nombre d'honnêtes gens ayant vécu plus ou moins loin de Dieu. La différence est que, pour le criminel, la mort est une délivrance encore plus qu'une épreuve et qu'un châtiment. S'il a mérité une expiation, n'a-t-il pas le droit de se dire que la société lui en a fait subir une bien dure et bien longue. L'homme du monde qui a peut-être trompé la justice humaine et obtenu un respect qu'il ne méritait pas, est inquiet : car si le juge qu'il redoute modifie la sentence portée par les hommes, ne sera-ce point pour l'aggraver ? Le prisonnier pour qui les hommes ont été impitoyables compte bien que leur jugement sera révisé, mais qu'il sera en même temps adouci.
Tous ces appels du condamné à l'intervention religieuse et à ridée d'une autre vie étonneront divers lecteurs, a Nous ne pensions pas, diront-ils, que des assassins pussent retrouver de si beaux sentiments. » Mais il en est d'autres pour qui ces a beaux sentiments » excluent le vrai remords, parce qu'il y entre un retour de l'individu sur lui-môme et sur ses intérêts personnels.
^ Soit aux pieds de Téchafaud, soit sur le lit d'hôpital, avec les diversités que Ton comprend, vu la différence des deux situations.
DU REMOBDS DES CRIMINBLS 247
Incompatibles avec le vrai remords, ils achèvent donc, soutient-on, de prouver que ces hommes étaient étrangers à la vraie conscience, qu'ils étaient frappés d'une insensibilité morale innée, fatale, inéluctable, bref que c'étaient, dès leur naissance, des malades ou des dégénérés.
Toute l'école italienne a répété ces assertions ; mais elles ont été formulées pour la première fois par notre compatriote, le D^ Despine *.
Il y a dans cette théorie deux idées dont l'une a déjà été réfutée plusieurs foi^. En supposant que le meurtrier ou l'escroc qui va mourir eût perdu toute espèce de conscience, en quoi cela prouverait-il qu'il était né différent des autres ? Que fait-on de l'habitude du mal ? Et quelle étrange psychologie que celle qui ne veut pas croire à la désorganisation de nos facultés par les résultats mêmes d'actes volontaires volontairement répétés ! Mais nous ne revenons pas sur cette partie de la théorie. Parlons de l'autre : elle contient une conception du remords qui mérite qu'on la discute.
Pour qu'un sentiment éprouvé par l'individu qui a mal agi soit véritablement du remords, M. Despine exige bien des choses. Il veut que ce sentiment de regret, de honte ou de tristesse ne doive absolument rien, ni à la perspective d'une mort prochaine, ni à la crainte d'une autre vie, ni au désir de faire une bonne mort et d'être pardonné de Dieu, ni à l'acceptation du châtiment, ni à la crainte de retomber dans les mêmes crimes *, ni à aucun retour sur ses intérêts personnels, ni à la honte de s'être perdu, ni au besoin de se soulager par l'aveu. Quelle épuration, grand Dieu 1 Et ce
^ Dbspime, Psychologie naturelle, Paris, 1868, tome III. | > Ibid,, p. 205. I
n'est pas tout. M. Despine ne reconnaît le remords que s'il est a le regret d'avoir commis le crime à cause du crime seul * » , que si le coupable est humble, ménag'e ses complices et se charge lui-même de tout l'odieux, ne voit que sa propre faute et non celle des autres, pardonne tout et pense à sa victime, non à soi *.
Mais c'est le remords des saints que M. Despine décrit là ! Mais si l'on devait appliquer la même mesure et la même règle à tous les repentirs de l'humanité, trouverait-on sur la terre beaucoup de justes, puisque le juste luiî-même pèche et qu'il doit avoir à se repentir pour redevenir ce qu'il était ? On comprend que M. Enrico Ferri demande au remords d'être humble et triste et d'inspirer le ferme désir de réparer le mal, s'il est possible. On comprend qu'il le juge incompatible avec la satisfaction du délit consommé ou avec le regret de n'avoir pu l'achever complètement : mais demander plus, voir un fou moral dans quiconque, après avoir tué ou volé, ne vient pas, de lui-même, se proposer au mépris d'autrui, par pur respect pour l'impératif catégorique, c'est braver le ridicule ^.
N'est-ce pas encore aller bien loin que de trouver le vrai remords incompatible avec la joie d'avoir échappé à une condamnation redoutée ? A ce compte, comme l'écrit j|rae Arenal*, il faudrait dire que la joie d'avoir échappé seul à une catastrophe où d'autres ont péri est un signe de cruauté ou de méchanceté. Non ! aucun sentiment
y Dkspine, Psychologie naturelle, p. 216.
« lbid,,ip, 228,229.
3 Si la théorie appartenait tout entière aux Italiens, nous ne nous serions pas permis ce langage. Mais elle est de Despine : entre compatriotes, cette franchise paraîtra plus tolérable.
* Voyez Bulletin de la société des prisons, 1886, pages 647 et suivantes.