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CHAPITRE IX

I. La criminalité féminine et la criminalité masculine diaprés les statistiques. — Crimes que les femmes ne sont point tentées de commettre ou ne peuvent pas commettre. — Part indirecte des femmes dans la criminalité, surtout dans la criminalité collective. — II. Crime et prostitution. — La prostitution est à mettre au compte des deux sexes. — Part de la femme dans les crimes provenant de la prostitution. — III. Le vol chez la femme. — Les grands magasins de Paris. — Renseignements authentiques : comment y naît et s'y développe le penchant au vol. — Comment il s^y exerce. — Classification des voleuses. — IV. Autres crimes commis par les femmes. — L'infanticide. — Honneur et maternité. — Mobiles de la plupart des crimes féminins. -~ La femme criminelle a une cruauté plus raffinée, une audace plus tranquille, une conscience plus sophistique que Phomme crimiaeL -— Argot féminin. — Superstition. — V. La femme a plus de peine que Thomme à revenir au bien. — Le sentiment de Pirréparable. — Tentatives de réhabilitation par la maternité. — Comparassons faites à Saint-Lazare. — Le dernier fond de la perversité féminine.

La nature humaine, au fond, est une. Presque toutes les analyses qu'on vient de lire font donc connaître la femme criminelle autant que Thomme coupable. Les

mêmes obligations sont imposées à Tan et à l'autre sexe pour tout ce qui touche au respect de la yie, au respect de la propriété, on peut même dire au respect des mœurs. Los dangers que l'un et l'autre trouvent dans leurs passions, dans leur paresse, dans leur égoïsme, sont à peu.près équivalents, sinon identiques. Tous les deux sont également soumis aux coaséquences de l'habitude. Chez tous les deux, l'emploi de la ruse, la dissimulation, l'esprit de vengeance, la jalousie, la honte sous le mépris des autres, enfin toutes les tristes fatalités attachées à la pratique du mal ont les mêmes conséquences sur les facultés qu'elles altèrent et qu'elles pervertissent.

Il est impossible cependant qu'il n y ait point de différences à remarquer. L'association criminelle réunit souvent les deux sexes dans une communauté de corruption ou d'infamie, mais les rôles diffèrent, et, sans que les responsabilités soient bien aisées à diviser et à mesurer, les nuances de la culpabilité méritent d'être étudiées. Cherchons donc ce qu'il y a lieu de relever de spécial et de particulièrement intéressant dans la criminalité féminine.

A consulter les statistiques, les femmes commettent notablement moins do crimes que les hommes. Il en est ainsi dans le monde entier. D'après les divers comptesrendus ofôciels envoyés au Congrès de Stockholm, la proportion des femmes aux hommes dans les prisons n'est guère que de 3 0/0 (3 femmes contre 91 hommes) au Japon, dans les Indes, à l'île Maurice, dans l'Ame- , rique du Sud et dans quelques parties de l'Amérique du Nerd. Dans la majorité des Etats-Unis cependant, elle | est à peu près de 10 0/0. Elle est de 20 0/0 dans la j Chine, et, en Europe, elle oscille entre 10 et 21 0/0 j

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environ *. En France, le nombre des femmes accusées de crimes est à peu près de 14 à 15' contre 85 à 86 hommes accusés. La moyenne de notre pays peut donc passer pour être celle du monde civilisé.

Voilà un écart considérable. On en a donné de tout temps les mêmes explications*. Il y a un grand nombre de crimes que les femmes n'ont ni la tentation, ni l'occasion, ni même la facilité ou la force de commettre. Le crime politique est généralement hors de leur portée. On ne voit guère comment il y aurait lieu de les accuser de concussion, de corruption de fonctionnaires, de suppression ou de soustraction de titres, de fraudes électorales, d'attentats aux droits civiques, de faux en écritures publiques, de détention d'armes de guerre, de délit de chasse, etc. Les rébellions, les vols à main armée sur les grandes routes leur sont généralement difficiles.

On peut encore invoquer des raisons analogues à celles qui ont été données pour expliquer que les morts violentes, les suicides*, les expositions à la Morgue soient en plus faible proportion dans le sexe féminin. « Les femmes, dit Maxime Du Camp *, «ont plus patientes que nous ; Tespèce d'infériorité sociale qui pèse encore sur elles les a, dès l'enfance, façonnées à la résignation ; et puis, dans la bataille de la vie, quoiqu'elles aient sou-

1 Elle est de 21 0/0 en Suisse. Je renvoie aux rapports spéciaux faits au nom de chacun de ces pays et insérés dans les deux volumes du Congrès,

* En 1838 et 1839, la moyenne était plus élevée, 18 0/0. — Voyez les Comptes ^rendus de l'Administ ratio u de la justice criminelle.

8 Voyez GuERRY, La Statistique morale de la France, Paris,

♦ Les dernières statistiques des suicides donnent 21 0/0 pour les femmes et 79 0/0 pour les hommes. Voyez le Compte-^endu de V Administration de la justice criminelle, 1887.

5 Maxime Du Camp, Paris, tome I, p. 432.

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vent la plus mauvaise part, elles n'ont qu'une responsabilité singulièrement limitée qui leur enlève ces grands périls moraux où l'homme le mieux doué succombe parfois. »

Divers renseignements de la statistique contribuent encore à nous faire croire que la rareté de tels ou tels crimes pourrait bien se mesurer ici à la rareté des occa* sions ou à l'insuffisance des moyens. Quand il s'agit, en effe^^, d'actes à la portée de la femme, les proportions changent. La femme ne commet pas seulement plus d'infanticides, plus d'avortements, plus de suppressions d'enfants, plus de vols domestiques (cela va de soi) ; mais elle commet plus d'empoisonnements ("70 0/0 contre 30 0/0). Il en est à peu près de même dans l'ordre des délits. On compte plus de femmes que d'hommes parmi les prévenus de délits envers l'enfance, d'attentats aux mœurs, d'adultère et d'exercice illégal de la médecine. On n'est pas bien loin d'en compter autant dans les fraudes commerciales et dans les délits fiscaux, tels que l'usage des timbres- poste oblitérés.

Tîais la gtatlsttqirff' des tribunaux n'^st pas tout. Le souci de l'exactitude oblige à chercher au delà des chiffres et au delà des apparences qu'ils font miroiter.

La police nous confirme ce dont l'expérience de la vie donne déjà la conviction, à savoir que les femmes jouent un rôle très actif dans les associations de malfaiteurs. . . Quand elles ne participent pas au vol directement, elles y poussent, puis elles dissipent l'argent ou portent les bijoux provenant de ces vols. La plupart du temps, c'est pour elles qu'on vole et elles le savent ; mais elles feignent de l'ignorer*. Ce genre de complicité est le plus

* Je transcris ici divers fragments des réponses que le service de la Sûreté (particulièrement M. Jaume) a bien voulu faire à mon

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subtil et le plus périlleux de tous pour la société. C'est aussi le plus dif&cile à constater juridiquement et à faire condamiter. Mais Topinioa publique ne s'y trompe pas. Tout le monde est bien près de penser ce qui m'est éerit par un des membres les plus actifs du serrioe de la Sûreté : « En somme, la femme est Tétre qui, an point de vue moml^ a le rôle principal dans les vols exécutés par les bandes : car c'est elle qui pousse les malfaiteurs à les commettre. »

D'où Tient qu'elles soient si rarement impliquées dans les accusations ? D'où vient que « sur 100 inculpées, me dit-on S il n'y en a pas plus de 10 qui soient condamnées ?» L'évidence morale les fait arrêter : l'absence de preuves

matérielles fait abandonner les poursuites C'est

qu'elles prêtent rarement la main à l'exécution proprement dite et qu'elles mettent toute leur adresse à se dérober aussitôt qu'elles ont conseillé, poussé, indiqué. Enfin, dans ces associations temporaires, la jalousie fait promptemént son œuvre à la suite des infidélités, des abandons. La femme qui se sent ou se croit trahie dénonce impitoyablement ses complices*. Ce n'est pas seulement pour eUes un moyen de se venger, c'est un moyen de se mettre à l'abri ou de s'assurer l'indulgeuce delà justice.

Est-ce uniquement dans les associations de rôdeurs, de vagabonds et de réfractaires qu'il en est ainsi ? Dans les rangs élevés de la société, la femme est-elle étrangère aux crimes commis par les hommes? Il est inutile

questionnaire sur les associations criminelles. — Voyez plus haut, cb^ V.

» 3id.

* C^esi là Pun des plus grands dangers que courent les bandes de malfaiieurs, m'observe M. Guîllot.

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de refaire une foîs de plus le réquisitoire devenu banal contre le luxe effréné des femmes et ses exigences insidieuses. Ce n'est plus le vol apparent qui est appelé à satisfaire ces appétits soi-disant délicats. Ce sont les escroqueries, les fraudes, les détournements, les catptations, les faux et tous les agissements précurseurs de la banqueroute. On peut dire, il est vrai, que si l'homme commet le crime pour satisfaire les exigences de la femme, ses complaisances mêmes ont une cause dans ses propres passions. Ce n'est pas toujours par bonté d'âme que l'homme jeune — ou se flattant de l'être encore — s'abandonne aveuglément aux caprices d'une femme dépensière ; c'est parce qu'il fait passer le plaisir des sens ou l'orgueil et la vanité avant l'honneur. Dans ces occasions-là, la culpabilité est bien partagée : il faudrait l'examen attentif de chaque cas individuel pour déterminer exactement la responsabilité mutuelle des deux coupables.

Le problème se retrouve sous une autre forme si on examine les rapports de la prostitution avec le crime. Nous y avoiis déjà touché bien souvent : nous ne pouvons faire autrement que d'y revenir ici à plus d'un point de vue.

Et d'abord, la prostitution peut-elle être assimilée au crime? Il est assez curieux que ce soient des médecins et des physiologistes qui inclinent à la réponse la plus sévère. M, Ch. Feré a écrit à ce sujet une page

intéressante et qui appelle un certain nombre de réflexions *.

a M. Lombroso, dit-il, fait remarquer que si ron ajoute la prostitution à la criminalité féminine, cette dernière atteint celle de l'homme. Il est assez difficile de décider si la prostitution, qui ne touche ni à la propriété ni à la vie d* autrui, doit rentrer dans la criminalité ordinaire, d'autant plus que, dans Tétat actuel de notre civilisation, les rapports sexuels s'accomplissent de telle sorte que les limites de la prostitution sont fort indécises. Mais si Ton considère que la criminalité a en somme pour mobile principal le désir excessif de se procurer le plus de jouissance possible avec le moins de peine possible, jusqu'à prendre aux dépens du travail d'autrui, on peut dire que la prostitution a la même origine que le crime. Prostituées et criminels ont pour caractère commun d'être des improductifs, et par conséquent des anti-sociaux. La prostitution constitue donc une forme de criminalité, une criminalité d'impuissance qui dispense la femme plus souvent que l'homme de la criminalité violente ou destructive. »

Assurément, il y a là beaucoup de vrai. Quand la femme qui ne veut pas travailler veut cependant vivre à son aise, en contentant sa gourmandise et son amour de la parure, elle a un moyçn tout trouvé. Non seulement ce moyen l'avilit et fait d'elle un être « anti-social », parce qu'il est « improductif », mais il contribue infailliblement à avilir un grand nombre de ceux qui, de près ou de loin, trempent dans cet horrible métier, le font prospérer ou l'exploitent. Nous n'avons qu'à renvoyer à ce que nous avons dit nous-même à ce sujet et aux faits

* Voyez Ch, Feré, Dégénérescence et criminalité^ Paris, Alcan, p. 76 et 77.

nombreux que nous avons réunis *. Oui, avec la prostitution Ton est sur un terrain sur lequel toutes sortes de crimes poussent avec une rapidité prodigieuse. Comme dit la Bible * a la courtisane dresse ses embûches sur le chemin comme les voleurs, et elle accroît l'iniquité parmi les hommes » .

M. Joseph Reinach a, dans son livre sur les Récidivistes, une formule qui ne laisse pas que d*étre également très suggestive, quand il dit que la prostitution des femmes est équivalente au vagabondage des hommes. Nous avons nié que tous les vagabonds fussent criminels ; mais nous avons reconnu qu'ils étaient sur Textrême frontière du crime et que ces frontières étaient aisément franchies. G*est exactement ce que nous dirons de la prostitution.

Mais Tassertion de Lombroso, à laquelle s'associe presque complètement M. Feré, semble dire que la prostitution est uniquement le fait de la femme. C'est là ce qui est excessif. La responsabilité est partagée. Quelquefois la femme est l'artisan volontaire de son propre désordre, elle l'a déôiré, elle l'a voulu, elle en a calculé froidement les conséquences ; elle Ta préparé, organisé, aménagé, le commençant, l'arrêtant, le suspendant à volonté'. Mais plus souvent elle en est la victime, et l'on sait comment. Elle a été l'objet, sinon d'un attentat, au moins d'un entraînement et d'une séduction dont son ignorance n'a pas prévu toutes les suites. Ces suites sont arrivées, l'abandon les a aggravées, la prostitution s'en est suivie. Mettre un état d'esprit

> Voyez, plus haut, ch. v.

* Proverbes t xxiii, 28.

• Voyez-en des exemples curieux et topiques dans Legour, ou- Trage cité, ch. vui et ix.

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criminel à l'origine de ces tri«tes défaillances serait é'iiHe bien grande sévérité.

Je sais, qxte si c'est l'homme qui fait souvent la prostituée, la prostituée, à son tour, fait le criminel en u»e multitude de circonstances. Mais ici encore, on a vu que la prostituée subit le chantage aussi souvent qu'elle l'exerce ou qu'elle aide à l'exercer. Parasite^ elle a aussi ses parasites... On a, en vérité, quelque peine à se reconnaître dans ce dédale du désordre . . . Perdue quelquefois par un seul individu, la femme peut en perdre ensuite une légion. On peut dire encore que, parmi ces individus qu elle rencontre ou qu'elle attire, la plupart cèdent à une faiblesse passagère, tandis que chez elle, las corruption est continue. Mais ceux qu'elle pefd ne fontils pas un peu plus que d'y consentir et qae de se laisser entraîner ? Le plus sûr est dé conclure que la prostitution et tous les crimes qui en découlent sont à mettre au compte des deux sexes et non d'un seul.

Cette coBclusion peut être tenue pour légitime^ soit qu'on eavisage la prostitution clandestine, soit qa'on pen^ à la prostitution réglementée. Nous savons qu'eHe» n'ont pas l'une et l'autre le même caractère. Dans la première, la femme se montre plus vile, elle est plus cynique dans ses propos, plus gourmande, plus violente, plus menteuse ; mais elle est beaucoup plus à plaindre, car elle est plus volée qu'elle ne vole. Tous les ch«fe de la police qui sont chargés de la surveillep, trouvent aussi que, sous des dehors plus que vulgaires, il y a toujours qpitôlque source cachée de bons sentiments prêts* à jaillir avec le regret, « la tendresse » ou les larmes *. L'autre prostitution a plus de ressort, mais pki* de

* Voyez Legour, p. 188. — Garlibr, pages 55 et saivaates. ^- V. aussi Parent-Dugha-TELET, passim.

ressort pour le mal, elle est plus indisciplinée, plus perfide, plus rouée-, plus pillarde, et, au besoin, plus froidement cruôile.^Mtos si aous rappelons ici ces différences, sans j insister de nouveau, c'est pour observer qu*à ces deux sortes de persoandte féminins correspondent à peu près deux sortes dfe personnel masculin. Dans l'un et dans l'autre là grossièreté répond à la grossièreté, le cynisme au cynisme ; les dupeurs et les dupés se croisent ; il y a dans chacun des deux camps des sots qui se laissent dépouiller et qu'on ne plaint guère parce que leur sottise est doublée de vanité, de paresse et d'une sensualité libertine- qui dépasse les limites permises.

Tout cela n*acliève-t-il pas de montrer clairement à quel point le crime est un fait social infiniment plus que physiologique, un fait engageant la responsabilité de beaucoup, traduisant une intime solidarité de vices et de faiblesses, en créant une autre ? On peut dire notamment que dans le mal comme dans le bien les deux sexes paraissent étroitement unis.

Mais revenons au crime ordinaire exécuté par la femme. Nous sommes dispensés désormais dlnsister sur les attentats aux mœurs. Restent les vols et les attentats contre la viei : certaines nuAiices ont besoin d*étre étudiées.

Quand la femme exécute le vol de ses propres mains, on est porté à croire qu'elle est plus excusable. On la dit à la fois plus tentée et plus dépourvue des moyens nécessaires pour anrivep à k possession légitime de Tobjet

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convoité. On naet le délit sur le compte de'sa faiblesse et de sa pauvreté * ; et cette faiblesse, on la montre aggravée par toutes sortes de misères personnelles et de séductions extérieures . . .

J'ai cherché ici des renseignements positifs. Les grands magasins de Paris sont, comme chacun sait, les lieux par excellence du vol féminin. On y organise — au moins dans l'un d'eux — une surveillance et une police très intelligentes et très humaines. On j prévient les scandales, on y tient compte des circonstances atténuantes ; on se contente souvent de restitutions immédiates ou de dommages-intérêts librement consentis ; on établit, par convention privée, une sorte de pénalité, en imposant, par exemple, un don au bureau de bienfaisance. Quelquefois, on laisse voler quand on croit à une monomanie chronique. Quelquefois enfin, on envoie devant les tribunaux, mais on évite le plus possible d'en venir à cette dernière extrémité *.

^ Nous sommes oblifçés de réserver pour un autre volume l'étude des causes sociales qui enlreticnnent ou qui activent le penchant au crime.

* Pendant que j'écris ce chapitre, M. le directeur de Saint-Lazare m^apprend que ce système n'est plus guère pratiqué que dans les magasins du Bon-Marché. Les autres magasins et notamment ceux du Louvre, obéissant à des scrupules respectables, ont craint qu'on ne les accusât de transiger, de faire payer les riches voleuses et de faire condamner les autres. Ils ont alors adopté le régime suivant : ils n'interviennent qu'à bon escient et, pour êlre plus sûrs de leur fait, ne font arrêter une personne que quand elle est surprise pour la seconde fois : alors ils saisissent la justice. C^est ainsi que sur cinq voleuses enfermées à Saint-Lazare, il y en a peut-être trois qui ont été arrêtées au Louvre, au Printemps, à Pygmalion, mais surtout au Louvre. Très peu, encore aujourd'hui, sont arrêtées au Bon- Marché. M. le directeur de Saint-Lazare, qui est un homme de cœur en même temps que d'expérience, regrette, et il a raison, le nouveau mode de faire du second groupe de magasins. Ne pas même avertir la personne qui vole pour la première fois, lui laisser celte

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J'ai pu consulter Tlnspecteur spécialement chargé au Bon-Marché de cette surveillance délicate et j'ai obtenu de lui les indications suivantes.

L'Inspecteur estime que sur 100 voleuses *, il y en a environ 25 qui sont des « voleuses de profession », exerçant indifféremment ici ou là ; elles sont venues expressément pour voler et s'arrangent pour le faire le mieux possible. Il doit y en avoir 25 autres qui volent, à les en croire, par « nécessité ». Elles peuvent le dire avec quelque apparence de sincérité, car très souvent elles vont vendre ce qu'elles ont volé. Mais il serait plus juste de dire qu'elles volent par besoin ou désir d'argent. En tout cas, il est impossible à la surveillance de discerner si c'est une réelle nécessité, une pauvreté excusable et pardonnable qui a poussé la voleuse, ou si c'est un état de pénurie dû à la paresse et à l'inconduite ou à une coupable imprévoyance.

L'Inspecteur estime ensuite à 50 le nombre de celles- f qu'il appelle voleuses par « monomanie ». Je respecte scrupuleusement le mot dont il a commencé par se servir. Mais mon honorable interlocuteur, quoique très an et très ouvert, n'entendait pas précisément cette expression dans le sens des aliénistes. Il rangeait sans doute dans cette vaste catégorie les femmes enceintes, les hystéri-

impunité trompeuse, c'est la pousser presque fatalement à voler une seconde fois ; alors le pli aura éié pris et ce n^esl certainement pas la prison qui le défera.

^ Il n'est pas nécessaire d^expliquer que ce sont presque uniquement des femmes qui volent dans ces magasins. J^ai demandé à M. l'Inspecteur, s'il n^avait pas la -visite de ces Anglais si experts et qui viennent opérer par petites bandes. Il m^a répondu que les Anglais voleurs sont généralement des pick-pockeits. S'ils viennent au Bon-Marché, c'est pour opérer dans les poches et dans les bourses des visiteurs ; mais ils c méprisent • probablement le vol à l'étalage qui d'ailleurs est beaucoup plus dangereux.

ques, enfin les femmes vraiment malades. Celles-là, disaitil, se reconnaissent vite à ce qu'elles volent tout simplement et sans détour. Mais il y mettait aussi les femmes volant avec adresse par amour du vol, pour avoir chez elles et y accumuler des objets même inutiles * ; bref des femmes ayant contracté l'habitude du larcin. C'est ici que sa description de cette forme de « monomanie » croissante ressemblait fort peu à la description médicale de l'invasion d'une maladie proprement dite.

Voici les débuts. Du haut d'une galerie, on voit une femme — riche ou aisée — qui achète plus ou moins d'objets et qui les paye ; mais sans demander la permission, elle prend un petit objet à peu près insignifiant, un petit ruban pour attacher un paquet, un sac de papier plus commode. . . Nul ne dira qu'elle commet un vol ; jamais on n'aura l'idée de l'interpeler ni de l'inquiéter. Mais on la remarque * et même on la surveille ; car on s'attend • à la revoir quelque temps après enlevant au passage . . . une fleur de 25 centimes. Un peu plus tard, elle s'appropriera un article de plus de valeur ; et désormais, si on ne l'arrête, elle prendra pour le plaisir de prendre. Le penchant qui, à ses débuts, n'avait rien d'inné ni de fatal, s'acheminera de plus en plus à l'inconscience, comme y tend toute habitude .

D'autres fois, une femme qui n'avait nullement l'intention de voler, mais dont la conscience est probablement élastique, s'impatientera de la lenteur qu'on met à lui débiter l'objet qu'elle tient à la main. C'est, suppo-

^ On i>ourrait observer que tout ce qui est d« luxe et surtout de luxe féminin est c inutile >.

* On ne veut pas dire que toutes celles qui font cela volent ensuite, mais que la plupart de celles qui doivent voler commencent par là.

sons -le, un porte-monnaie do 95 centimes, et l'employé est plus pressé d'expédier les acheteurs d'objets à 6 ou à 10 francs. Un beau moment, la femme nerveuse cède à une tentation subite : elle ne veut plus attendre ; mais au lieu de rejeter le porte -monnaie sur le comptoir, elle le glisse dans sa poche et tourne les talons sans payer, a Dès ce moment-là, me dit l'inspecteur, elle est perdue, elle reviendra voler, mais elle volera intentionnellement et de propos délibéré, »

Lorsqu'une femme attente à la vie d'autrui, c'est rarement, comme le font si souvent les hommes, pour supprimer le témoin d'un vol. Les femmes, nous l'avons déjà constaté, n'ont ni la force ni le goût de ces entreprises, effractions, escalades, surprises nocturnes où tout voleur est exposé à devenir un assassin. D'ordinaire, les femmes ne tuent ou ne s'associent à un meurtre que par passion.

Tout d'abord k boute les pousse à l'infanticide. Ce dernier crime n'est en effet ni une marque de cruauté ni le signe d'une corruption extraordinaire. Les statistiques de Guerry en avaient déjà donné la preuve en établissant que les départeînents où il y a le plus de naissanoes illégitimes sont en général ceux où il y a le moine d'infapticides, et que réciproquenaent ceux où les infanticides sont les plus nombreux se trouvent être assez souvent eeux où il y a le moins de naissances illégitimes. G^la se comprend. La ôlle a moins honte de sa faute

quand elle voit habituellement bon nombre de ses compagnes dans le même cas. Si son malheur est un fait isolé, elle se désespère davantage, et son imagination cède plus aisément à l'idée d'une résolution violente. D n'est pas rare de voir à Saint-Lazare des infanticides d'humeur très douce et témoignant de toutes sortes de manières que Tamour naturel de la femme pour les enfants est très loin d'être étouffé dans leurs cœurs. Tout récemment, il y en avait une qui, faute d enfant à soigner, se bâtissait des poupées avec des paquets di linge et les berçait dans ses bras en faisant semblant de les caresser. Elle n'était ni idiote, ni dépravée. Elle était jolie (ce qui avait fait son malheur) ; et son attitude lui avait valu un intérêt sincère dans la maison.

Il est évident que chez une fille qui devient mère, deux sentiments doivent lutter l'un contre l'autre : le sentiment de son honneur féminin qui lui est personnel, et le sentiment maternel. Que le premier parle haut! Et que le second est faible encore ! Le premier, tout l'entretient et tout ravive — excepté dans certains milieux plus grossiers. Le second, rien n'a pu encore le préparer, aucune des images dans lesquelles se complaît la jeune femme mariée n'a pu être acceptée de la fille séduite, elles l'ont fait reculer de honte et elles ont accru son désespoir. Qu'est-ce qui peut établir un contre-poids et rendre au sentiment maternel un peu de la force qui lui manque dans cette lutte inégale? La vue un peu prolongée de l'enfant, si du moins la mère n'est pas d'une cruauté calculée. Il ne faut quelquefois que plusieurs minutes de soins pour attendrir le cœur de celle qui les donne. C'est ce qui fait que chez les jeunes filles plus malheureuses que coupables la plupart des infanticides

ont lieu immédiatement après la naissance et quelquefois pendant la délivrance même * .

Est-il question de la femme prenant part à un meurtre qu'elle a voulu par dépit, haine, jalousie, cupidité ou par suite d'un ardent désir de recouvrer sa liberté complète; alors il est diMcile de lui trouver autant d'excuses. On peut même dire que là sa férocité dépasse celle de l'homme. Tout le monde sait ce que peut une femme dans ces moments de colère où elle est incapable de se maîtriser*. Sans rappeler les témoignages innombrables des poètes, on peut se contenter de ce mot de la Bible ' : « Il n'est pas de colère au-dessus de la colère de la femme. »

Mais ce qui apparaît surtout dans les causes criminelles, c'est le raffinement de cruauté et de perfidie avec lequel la femme savoure lentement sa vengeance ; c'est l'art de disposer les circonstances par avance, de s'y reprendre à deux et à trois fois*, s'il le faut, et de tout préparer graduellement ; c'est l'habileté tenace qui d'abord fait naître, puis qui entretient, qui fait mine de désespérer, mais qui rallume à propos les résolutions meurtrières du complice chargé de l'exécution. S'il faiblit

* Despine (Psychologie naturelle ^ tome III, p. 12) a relevé dans V Indépendance helge^ du 10 février 1862. le fait suivant : Une domestique, après avoir accouché, avait jeté son enfant dans les latrines. On le lui rapporta vivant encore. Elle le demanda, le réchauffa : c Les soins et Taffection qu'elle lui prodigua depuis témoignèrent de son affection pour lui ainsi que de son repentir. »

* Ce que les Latins appelaient d'un mot expressif ti»^o/c«^t<» «wliehris.

* Ecclésiastique, xxv, 23.

* Voyez A. Bataille, Causes criminelles et mondaines^ de 1886, p. 118-123. — Voyez aussi l'affaire de la veuve Gras, Gazette des Tribunauœ^ du 23 juillet 1877 et jours suivants.

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à la veille de porter le coup décisif, elle Faccable de ses sarcasmes, elle ramollit par ses caresses, elle lui rappelle qu'il est compromis, qu'il ne peut plus reculer; elle l'excite enfin par tous les moyens qui lui permettent de lui faire désirer plus encore et de pousser à bout ses convoitises. . *

Une femme belge, par exemple * , voulait faire tuer son mari par son amant. Celui-ci, au moment final, et devant la victime endormie, hésite. Sa maîtresse s'écrie alors : « L'avoir si belle et ne pas savoir le faire, c'est une bêtise ! » Elle accuse tout le monde du retard qu'elle subit ; elle considère que chaque moment de délai lui est un vol dont elle a le droit de se plaindre. Elle a fait venir plusieurs autres complices, elle leur a préparé un dîner, elle les a grisés *. Elle les éclaire elle-même pour monter l'escalier. Devant le lit de son mari, elle tient d'une main des billets de banque, de l'autre un marteau qu'elle tend au principal assassin. Puis le coup porté, elle entraîne son amant vers son lit.

Il semble que cette cruauté soit d'autant plus grande qu'elle s'exerce davantage contre des êtres à qui la coupable était destinée à montrer plus d'affection et de dévouement. Dans les sévices et tortures infligés quelquefois par des parents légitimement mariés à des enfants qui grandissent, on a remarqué que c'était la femme qui montrait ordinairement le plus de férocité et que c'était l'homme qui montrait une faiblesse et une docilité stuï^des. (( C^tte haine commence chez la femme, dit Des-

* Voyez Darras, Causes célèbres, de la Belgique^ Paris, Savine, p. 216.

* Cf. A. Ba^\aillb, Causas de 1886, afTaire du fratricide de Barnas. La femme y fait beire son mari pour lui donner plus de courajj^e au meurtre. On va retrouver, plus has, un fait identique.

pine*, et cette passion est plus vivement ressentie par elle que par le mari. »

La femme sanguinaire n'est pas seulement plus féroce et plus cynique, elle est encore plus sophiste, et les excuses qu'elle va chercher ont un caractère étrange. La fille Lavoitte conseille à Alhert, son amant 2, de tuer une vieille femme leur voisine et ensuite de la voler. « On tue bien à la guerre, lui dit-elle, et ce n'est pas un péché. Dieu nous pardonnera ^ , il sait que nous sommes pauvres. » Elle lui donne alors de l'eau- de -vie. Elle a pris d'ailleurs toutes sortes de précautions, fait changer d'habits à son amant, comme elle en change elle-même après le meurtre. Par un trait bien féminin, pour dissimuler la pâleur et la lividité de leurs visages, elle met du rouge sur la figure d'Albert et elle se farde à son tour. Leur culpabilité — tant cette /emme avait bien combiné toutes choses — ne fut pas découverte par la police. Il fallut que l'homme, désespéré par les infidélités desamaitresse, vînt plus tard se dénoncer spontanément.

Ainsi la perversion de la conscience est beaucoup plus sensible chez la femme que chez l'homme. A la prison, le grand nombre d'hommes condamnés nient leur faute : mais ce n'est pas la majorité. Dans les prisons de femmes, la proportion est renversée. Presque toutes les prévenues

* Bataille, p. 63. -

* Voyez les Souvenirs de la Petite et de la Grande-Roquette^ tome II, p. 306. On trouvera là toute l'histoire d'Albert, écrite par luimême.

3 II est singulier comme elles mêlent gisement Lieu à leurs infamies. Voyez, dans le volume cité d*A. Bataille (p. 30), l'affaire de la femme Laizier. Elle avait voulu brûler les yeux à sa victime ( pour la faire souffrir toute sa vie >, disait-elle. Condamnée à six mois de prison, elle s^écrie : c Allons ! le bon Dieu n'était pas assez grand! > Ces femmes- là sont vraiment par trop dupes du proverbe : Ce que femme vveut. . •

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de Saint-Lazare se disent parfaitement innocentes : ou si elles avouent — par force — ^une partie de l'acte qu'on leur reproche, elles ont toujours une manière de présenter la chose comme un rien, une peccadille : c'est celui qui lésa dénoncées qui est un infâme, c'est lui qui devrait être à leur place et puni avec la dernière sévérité : on a commis une injustice criante en les condamnant comme on a fait . . .

<( Non- seulement, dit M. le pasteur Arboux *, les filles coupables s'abandonnent au mal avec meins de retenue encore que les garçons ; mais elles mentent avec plus de suite et d'audace. Il y a plus d'art et de finesse dans l'invention des contes qu'elles vous débitent. Elles les surpassent en hypocrisie surtout. »

Tous ces sentiments percent dans les parties de l'argot qui leur sont spécial^, qu'on peut croire inventées par l'une d'elles *. On y troUve bien çà et là quelques expressions empreintes de cet esprit de résignation gouailleuse qui caractérise tant de mots de l'argot masculin. Elles appellent le Directeur de la prison le Gentilhomme. Le passage de la prévention au quartier des jugées, c'est la Descente de la Courtllle, Les agents de police composent tout simplement la Renifle, Mais il y perce un autre esprit. La dame de charité a dû les reprendre souvent et leur faire honte de leurs vices : elles s'en vengent en la salissant, elles la nomment la femme publique. Quant aux mots les plus charmants et les plus doux, elles les réservent pour désigner en cachette les détails les plus libertins ou les habitudes les

^ Ouvrage cité, p. 123 et suiv.

* M. le Directeur de Saint- Lazare a bien voulu me faire recopier une petite liste de mots d^argot qui lui avait été donnée par une pensionnaire ayant habité déjà plusieurs maisons centrales.

plus infâmes de leur existence. Je me contenterai de dire à titre d'exemple, que les a femmes pour femmes » forment la Société ds la petite médaille *.

Nous pouvons continuer la comparaison en disant que les femmes coupables sont aussi plus superstitieusesL L'homme criminel qui réclame ou qui accueille l'aumônier, n'est pas toujours pur de quelque hypocrisie. 'Mais le fait est assez rare. Dans le châtiment suprême qu'il va subir, l'homme voit souvent uû mojen de réparation, qu'il accepte avec un certain courage et avec une idée assez nette de la justice. Cela est vrai surtout en France où tous les hommes ont aujourd'hui un si vif sentiment de l'égalité. « C'est, bien, j'ai fait du mal, qu'on m'en fasse, et nous serons quittes! » L'intervention du prêtre qui pardonne au nom de Dieu, sanctifie en quelque sorte cette équitable réparation et la consacre authentique ment devant la société des hommes. Je ne veux pas dire que ces sentiments dominent tous les autres et soient purs de tout mélange; mais ils existent et ils ennoblissent plus fréquemment qu'on ne le croit les derniers moments des condamnés. Dans la religion et dans ses cérémonies, la femme voit plutôt un moyen de se tirer d'affaire, avec les hommes d'abord, puis avec le bon Dieu lui-même. Elle y mêle toutes sortes d'inventions de son cru. Les corridors de Saint-Lazare ont la Vierge qui fait gagner. . . ou doit faire gagner en appel. Il ne faudrait pas que le Directeur s'avisât d'y toucher. « Quand les détenues sont indisciplinées, on les punit par la privation de la chapelle, » me disait une sœur de la maisop.

Cette ferveur des prisonnières s'allie d'ailleurs parfaitement avec la fureur de se tirer la bonne aventure. Elles

^ Le mot et sa traduction en langage ordinaire viennent de la même origine.

27d ee: camft

ne peuvent pas se la tirer avec des cartes, parce que les caftes leur sont défendues ; mais avec de petits bouts de papier elles s'en fabriquent, et elles essayent de deviner ainsi leur destinée*. Fénelon disait : « Nous manquons encore plus de raison que de religion.» On peut dire bardiment de ces délinquantes et de presque toutes les autres, qu'elles manquent beaucoup plus de conscience morale que de crainte religieuse. <x L'esprit de la plupart des femmes, selon La Rochefoucauld, sert plus à fortifier leur folie que leur raison. » Il y a dans ce mot célèbre une pointe d'ironie personnelle et de dépit amoureux*. Mais il est vrai à la lettre que quand une femme a gravement altéré en elle la droiture de la conscience naturelle et de l'équité, le sentiment religieux est très loin de pouvoir la protéger : il est trop vague, trop Imaginatif et trop igno*rant pour y pouvoir suppléer. Souvent même ses pratiques religieuses ne font que lui donner une fauase sécurité *qui l'enhardit davantage dans le sophisme et la fait persister avec une sorte d'arrogance dans le mal et dans l'injustice ^.

* M. le Directeur de Sainl-Laxare me fait obsei^er que ce sont surtout le6 criminelles ^ar passion qui sont superstitieuses. Les pur«d voleuses le sont peu : ce sont des femmes pratiques.

* On dit qu'il pensait à M™« de Longueville.

> Chez les pro&tituées plus malheureuses encore que coupables et qui ne vont pas jusqu'au crime, le sentiment religieux a, paraît-il, plus d'humilité et de sincérité, t Lorsqu'elles sont réunies, dit Carl- VET (onvrsfçe cité, p. 55), elles sont en général irreligieuses et tournent en dérisioa les cérémonies de TEglise. Si elles rencontreni oa prêtre et qu'elles ne soient pas prises de vin, elles le saluent refrpectueusément et s^observent devant lui. Elles entrent volontiers dans les temples pour enteadre le» chants et ê'y comportent avec toute la décenee possible. Si Tune d^elles , se tentant mourir, iail demander un ministre du culte, ses voisines, qui l'assistent à ses derniers moments, se mettent a genoux eC prient a'vec ferveur. >• Les prostituées de la haute pègre et du monde interlope sont totresMati

LA CRIMINALITÉ FÉIklININE !27l

Enfin la femme a plus de pçine que l'homme à revenir au bien. Le fait est attesté par tous ceux qui se sont occupés de ces questions, dans tous les pays, pour toufe les âges, pour tous les genres de crimes ou de méfaits. ce Les garçons s'adonnent plus facilement au criAe que les filles, dit le shériff écossais Watson * ; mais il est bien plus difficile aux femmes de sortir de ïa vie criminelle qu'aux hommes, t) Est-ce parce que l'organisation féminine est plus vite formée et plus vite arrêtée dans son essor? Est-ce aussi parce que c'est un mécanisme plus frêle et phis difficile à réparer? On peut le croire. Ainsi les aîiénistes nous apprennent qu'il entre dans leurs maisons plus d'hommes que de femmes * ; mais une fois enfermées dans les asiles, les femmes" y restent pîus longtemps que les hommes ^.

Ou elleft Tont dauff les églises pour se douiiér àes airs àe fenuDMift du monde à <ûnt{uérir, eu elles font comske la vauTe Gras, dooC le prie-Dieu contenait des chapelets et des livres de cantiques pêle-mêle avec des livres graveleux et. . . une provision de cantharide.

1 Congrès de Stoekolm, tome II, p. 142. —Appert disait la même chose, tome I, p. 239.

' 54 hommes contre 40 femmes, sur \ 00 dMénés entf*aiits.

» « Nous avons, dit miss Garpenter, entendu dire à (ïtrel€[U*un gui a fait des études spéciales sur ce sujet, que jamaris, à sa connais^ sance, une femme ne s'était corrigée de rivrognerié, tandis qa'il pouvait citer un grand nombre d^hommes qui avaient réussi à^ vaiirere cette funeste habftade. > Le même auteur a observé de âes prisons de son pays qu'on a infiniment plus de peine à st iBtmt w l'intelligence àes fille» négligées dans Penfance que ceHe des garçons. Ce qui semble facile et môme amusant à nae- petite- &IW de

Mais s'agit'il de crimes, il y a d'autres raisons, de nature morale, à faire valoir. La femme a le sentiment que ses fautes lui créent un état d'infériorité irréparable. L'homme a un moyen de réhabilitation, c'est le courage. Il a toujours (en imagination au moins) la ressource de se dire : je trouverai bien le moyen d'être accepté quelque part comme soldat et je me ferai tuer, ou bien je gagnerai de Targent aux colonies, je restituerai, je rendrai des services, je ferai des fondations charitables, etc. Bref, il compte sur l'action et sur la force qu'elle donne*.. La femme honnête a pour elle le charme qui console et qui adoucit ; sa destinée est d'être aimée par quelqu'un qui l'estime et qui l'honore. Mais tout cela s'évanouit en un instant et pour toujours. Car, je ne dirai pas dans nos conventions, mais dans nos idées modernes et civilisées*, la tendresse féminine et conjugale ne se partage pas. Il faut être plus ou moins qu'un homme pour pardonner de cœur à la femme adultère et pour aimer la courtisane. Quant au crime ordinaire, il ne ternit pas moins la femme que l'immoralité, n'y eût-il que ce motif, c'est que, chez elle, l'un va bien rarement sans l'autre. Encore une fois, la femme tombée sait tout cela, elle s'en irrite et fait tourner sa colère contre tous ceux qui l'approchent.

six ans, apprendre à lire, est déjà un travail pénible pour une jeune fille de seize ans, bien plus encore pour une femme de trente ans, tellement pénible mâme que beaucoup succomberaient aux difficultés qu'elles éprouvent si le maître ne leur donnait courage en usant d'habileté et de tendresse en même temps que de fermeté. (V. En-r quête parlementaire, t. III, p. 68.)

^ Voyez, plus haut, l'exemple des forçats de Toulon, pendant le choléra.

* Le sauvage même prâte bien ses concubines ; mais à la femme principale il ne faut pas toucher.

Et cependant, comme il faut que Tâme humaine espère toujours, il arrive souvent que la femme coupable entrevoie sa réhabilitation et la cherche dans la maternité.

. Il ne faut rien exagérer. Il faut se rappeler que beaucoup de femmes s'efforcent d'oublier ou détestent (si elles ne les tuent pas) les enfants qu'elles doivent à Tinconduite. C'est peut-être qu'alors elles ont un désir maladif de rentrer dans l'existence commune et d'effacer les signes vivants de leurs débauches ou de leurs écarts. Je ne voudrais pas profaner, en quelque sorte, une mémoire touchante et justement honorée par les âmes sensibles. Mais il est certain qu'elles se disent comme M™® de La Vallière : « Je dois pleurer la naissance de cet enfant, plus que sa mort. » Seulement La Vallière parlait là dans des vues pieuses, et elle se bornait à pleurer. Les femmes dont nous parlons font plus que de pleurer cette naissance, elles l'abominent et elles en font pâtir la créature innocente.

Mais si une femme est profondément et résolument enfoncée dans l'ignominie, il y a chance alors qu'elle montre pour la maternité une sorte d'enthousiasme. Ce qui, plusieurs années auparavant, lui eûtravj l'honneur, va, je ne dirai pas le lui rendre, mais du moins en atténuer la perte et l'absence. Ce que rinfantici<Je cherche à conserver encore par un acte désespéré; en faisant disparaître le fruit de son inconduite, il j a beau temps que l'autre y a renoncé. Elle ne risque donc de rien perdre, et elle ne peut que gagner quelque chose à afficher sa maternité. Si le père est inconnu ou destiné à ne jamais remplir aucun de ses devoirs, la femme est sûre d'être

> Maladif par son mode de développement et par les sentijneatt particuliers qu'il Tait naître.

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seule à mériter la reconnaissance de renfant.'C^est précisément là ce dont elle triomphe ; c'est ce qui double son énergie : car prenant pour elle seule le rôle du père et celui de la mère, elle espère compenser sa déchéance personnelle par ce surcroît de dévouement et d'énergie.

« Lu maternité, dit M. Carlier*, eist un gi*âiid honneur chez un certain nombre de fiUee. Aiissi ceMé^Ak manifestent-elles une véritable joie lorsqu'elle» coiiëtatent sur elles-mêmes les premiers symptômes d'une grossesse qu'elles n'ont pas recherchée, mais qù'éUèi?" acceptent avec bonheur. Elles prennent alors toHites les précautions imaginables pour que cette grossesse abdtt-* tisse. On en voit même renoncer pendant les <iermérs mois à tout acte de prostitution, se résigner à une mi*^ sère noire pour éviter les dangers d'avortemônt. Uhe fois mères, elles prodiguent à leurs enfants les soin!^' le»' plus tendres , évitent, autant qu'elles le peuvent , de se livrer à Tinconduite devant eux, quelque jeUnèÔ qu'ils' ♦soient. »

Ainsi, à Saint-Lazare le personnel est parfois éûiti de l'air triste et innocent d'une pauvre jeuîië fille qUiv séduite, a fait mourir son enfant. Mais les détenues dil troisième étage * affectent d'être féroces^ pdttf les infan»' ticides et elles s'indignent quand on en acquitté. EBës^ sont aussi d'une belle sévérité pour certains' crimes^ contre l'amour. Pendant tout le temps- que Gàblrîellô Fe-' najrou ^a passé à Saint-Lazare il a été impossible dé -la •

1 Ouvrage cité p. 59.

> Sainl-Lazare est divisé on trois étages; dont le prètflîW dï>îitîèttt'' leà prévenues, le deuxième les jugées et le troisième les filles publiques.

5 On saîl que cette femme, probablement ^pottrtentfwf en ^ràcé.

LA grimiVâLiï^ féminine

faire sortir àans la cour de la prison ; elle eAt été écharpéë par ies' autres femmes ou filles, incapables de pardonner à Tûne d*ealré elles la lâcheté avec laquelle elle avaii livré 'son amant. On "pourrait sonder encore cette région étrange dû cœur féminin : on pourrait mettre en relief, comme quelques-uns l'ont fait, le dévouement obstiné de plus d'une fille publique pour le soùtènéur qui la bat et qui la" pille *'. Mais je m'arrête ici', ne voulant pas mettre sur le même rang ces passions bizarres et l'amour maternel qui, partout où il se montré, même chez les femmes adonnées au vice et au crime, garde son droit à la pitié et au pardon.

Il est donc vrai, comme l'ont dit tant de moralistes*, que les femmes sont presque toujours ou meilleures ou pires que l'homme. Pires, elles le sont surtout lorsqu'elles s'éloignent décidément et en toutes choses de la nature : alors ni leur corruption ni leur méchanceté n'ont de bornes. Dans ces bas-fonds où l'on croit que l'homme a ' dépassé toutes limites, là où le cœur se soulève, où le dégoût encore plus que l'indignation arrête le chercheur lui-même devant un mélange immonde de dépravation et de cruauté, il paraît que la femme trouve encore le moyen d'aller plus loin. On a lu ce que nous avons recueilli sur le parasitisme dans la prostitution contre nature. Les femmes ont aussi la leur qu'elles ont beau

avait décidé son mari à tuer son amant. On a assuré dans le procès ! que, s'en allant avec ce dernier à la campagne où il devait trouver la mort, elle avait pris pour elle un billet d'aller et retour et pour lui un billet d'aller seulement.

i M. Garlier explique ce fait en disant qu^un ami souteneur n^a pas le droit de les mépriser et qu'elles peuvent alors s'abandonner à Tamour sans crainte de s'entendre rien reprocher...

* Sénèque, La Bruyère, George Sand, pour n'en pas citer d'autres.

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décorer du joli nom que Ton a vu. La police a trouvé là le oc souteneur femelle. . . . beaucoup plus exigeant, beaucoup plus tjrannique encore que ne Test le souteneur m&le ». Ainsi s'expriment les documents les plus récents * qu'on nous ait donnés sur ces questions de pathologie sociale.

Cette fois, on est bien au dernier fond de Tabîme, et il ne peut plus rien j avoir à chercher au-delà.

^ M. Carlier, ouvrage cité, p. 62.

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