PINARD
d'après des savants considérables, le cerveau des personnes adonnées à la vie de l'esprit continue longtemps à se modiûer. Galton dit que chez les étudiants de Cambridge les dimensions de la tête augmentent encore à quinze ans. D'après Thurton *, on peut admettre en général que le poids moyen du cerveau reçoit un accroissement progressif jusqu'à une époque située entre la vingtième et la quarantième année. Telle était, je crois, ridée de Broca et de son école. Topinard porte même la limite jusqu'aux environs de quarante-cinq ans.
On dira que chez les malfaiteurs l'exercice intellectuel est médiocre et que chez lui l'évolution cérébrale doit être vite arrêtée. Elle est arrêtée dans ses efforts pour compléter et pour ennoblir l'ensemble des formes; mais rien ne dit que cette suspension même accompagnée d'un état de lutte, d'une perversion continue des facultés mentales et affectives et de différentes surexcitations données au système nerveux, ne fasse pas dévier de plus en plus l'organe et ses fonctions.
Le genre de vie du délinquant d'habitude a d'autres effets, ou, si l'on veut, il empêche quelques-unes des actions que la vie de travail et d'étude produit sur un si grand nombre de normaux. Lombroso estime, par exemple, que les chevelures des premiers sont généralement plus épaisses que celles des seconds. Comment s'en étonner? N'est-ce pas l'abus du travail cérébral ou l'abus de la vie mondaine qui sont les causes les plus fréquentes de la calvitie? N'y a-t-il pas beaucoup plus de chauves dans les villes que dans les campagnes et dans les classes élevées de la population que dans les classes ouvrières ?
> Cité et approuvé par Ch. FiASTiAN, Le Cerveau et la Pensée ^ éd. française, t. II, p. 30.
La physionomie du criminel mérite à son tour de nous arrêter. C'est sur elle en définitive que compte le plus l'école italienne pour constituer le type physique de son criminel-né. Lombroso avoue que « les altérations de visage et des yeux sont plus fréquentes que celles du" crâne * ». Cherchons donc ce que nous appelons le masque du crime. Il est impossible en effet qu'il n'y en ait pas un; Le difficile est de trouver comment il se forme et à quelles lois obéissent les variations qu'il doit subir.
On connaît la description si sombre de Maudsley, elle a fait le tour de toutes les publications scientifiques, a Tous ceux qui ont étudié les criminels savent qu'il existe une classe distincte d'êtres voués au mal, dont la horde sa rassemble dans nos grandes villes, au quartier des voleurs, se livrant aux intempérances, aux rixes, à la débauche. . . Cette classe criminelle est marquée par des caractères particuliers d'infériorité physique et mentale. Cette sorte d'individus, a-t-on justement dit, est aussi distinctement reconnaissable de la classe des ouvriers honnêtes et bien nés qu'un mouton à tête noire l'est de toutes les autres races de moutons. Aussi un agent de la sûreté ou un directeur de prison, pour peu qu'il ait quelque expérience, les désigne-t-il sans difficulté dans la foule la plus mêlée, à l'église ou au marché. Un air de famille les dénonce comme compagnons marqués, notés et signalés par la main de la nature pour l'œuvre de honte. »
* U Homme criminel, p. 337.
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c< Par la main de la nature ! » Les a-t-on vus naître ? Les a-t-on élevés? Les a-t-on suivis dans leur enfance et dans leur adolescence pour le savoir ? C'est toujours le même sophisme qui se présente à nous ; mais il est ici compliqué de celui que les logiciens appeUent Ténumération incomplète. Car enfin dans ce groupe de misérables et de vagabonds hideux, on aurait peine à placer les pickpocketts de l'Angleterre, ces escrocs habiles qui trompent si aisément les maîtres d'hôtel, les bijoutiers et l«s banquiers et qui ont fait école dans les deux mondes. On aurait peine à y placer les criminels d'accident, les industriels du chantage, les faux-monnayeurs, les banqueroutiers frauduleux, les hommes d'affaires qui vous spolient avec le secours des formalités juridiques, les individus de toute profession, laïques ou cléricaux, qui abusent odieusement de l'enfance, les adultères empoisonnjeuses, les intrigants du grand monde à qui rien ne répugnera . de ce qui leur sera démontré sûr et producfiif. On p6«rrait aller loin, et l'on verrait facilenent que la prétdiLtion de ramaB^r* tout le crime à une habitude de la meii'diciié sale et hargneuse, entremêlée de yoI et d'alcoolisme, est en vérité tout ce qu'il j a de moias scientifique.
Bemontotts d'abord à l'enlaBce et à la première «dolescence. Le vice et l'effi'onterie se lisent assurément sur ces jeunes figures comme on y lit la gaieté innocente et affectueuse. Mais là, l'action de l'habitude sur la physionamie est évide&te, et l'éducation ne change pas moins l'aspect général de la figure qu'elle ne change le cours des idées et ne modifie les mœurs. Un savant russe, M. R«mkavichnikoff, créateur d'un asile pour jeunes détenus qui porte son nom, a fait à ce sujet au Congrès de Rome, une communication très applaudie. EU« est bdMM À citer
(entre beaucoup d'autres témoignages) en raison même du lieu où elle a été faite * .
M. RoukaYichnikoff rapporte d*abord qu'il photographie régulièrement ses petits pensionnaires à l'entrée et à la sortie, et que la comparaison des deux portraits fait fréquemment ressortir une amélioration complète. Estce seulement qu'ils sont plus propres et mieux portants ? Ni Tune ni l'autre de ces deux circonstances ne sont à dédaigner. Il est certain que cette double amélioration doit se manifester d'une manière heureuse * . Mais il y a quelque chose de plus. '( Leurs traits ont chez la plupart perdu ce qu'ils avaient de menaçant, de hagard, de farouche, pour prendre une expression qui me paraît plus douce, plus reposée, plus normale, plus honnête. Et, chose remarquable, à l'amélioration de la physionomie nous a semblé correspondre souvent, sinon toujours, l'amélioration de la conduite. Les changements en mieux sont parallèles ou, pour mieux dire, proportionnels ; car
1 V. Congrès de Borne, p. 209, 211.
> Voyez à ce sujet une petite anecdote intéressante rapportée par Th. Roussel {Sénat, enquête relative à la protection de Venfance^ Rapports^ notes et documents^ Paris, 1883, tome III, p. 393). A l^rUn, un homme de police amène un jour à la maison des orphelins un petit enfant de six ans, trouvé sur un tas de décombres, près des barrières. Le petit vagabond commence par répondre avec une certaine effronterie à toutes les questions qu^on lui pose sur ses parents, sur ]a vie qu'il mène, demeurant, comme il le dit : < chez la mère verdure », c'est-à-dire à la belle étoile. Il avoue crânement qu'il sait le lieu où est la bouteille et qu'il en goûte quelquefois. Puis le rapport du Directeur ajoute : « Le jeune Martin ne prit au sérieux sa situation qu'en face des instrtinents par lesquels corntténce kl i^ceptiern de tous les petits vagabonds. L^éponge lui en imposa manifestemcfnt ; et lorsqu'il fallut le plonger entièrement dans l'eau et qu« le grand peigne eût commencé impitoyablement son office, il devint tont à lait tranquille. Une fois lavé, peigné et couvert d'habits propres, la r€flemon et une sorte de mélancolie se litaient êur son visage. >
plus les changements moraux amenés par Téducation et les bons sentiments sont sensibles, plus est visible l'adoucissement de la physionomie. »
Ces transformations subites de la physionomie ne sont pas le privilège exclusif des jeunes. Je n'insisterai pas sur les métamorphoses voulues et accomplies avec art. Il y en a dans le monde qui nous occupe * ; mais indépendamment de l'art de se grimer, il y a dans les péripéties de la vie criminelle bien des causes de changements.
Dernièrement, au service d'anthropométrie de M. A.. Bertillon, l'on me mettait entre les mains trois photographies d'un même individu arrêté sous trois noms différents *. L'homme le plus exercé aurait affirmé qu'il y avait là trois personnes différentes» et les employés du service, qui sont si habituels à lire les moindres détails de tous les traits du visage, sont les premiers à le proclamer- Mais voici un fait de grande importance : Une de ces photographies a été prise à la maison centrale : les deux autres après la libération, l'année suivante, et à quelques mois d'intervalle.
La photographie de la maison centrale a tout l'aspect et elle révèle au complet toute la tare qu'on pouvait s'attendre à y trouver. M. Maudsley triompherait. Quelle que fût en effet la personne à laquelle on la mon-
^ Le Times du 28 septembre 18S7'(cité par le Bulletin de la Société des Frisons, avril 1888) disait : < Les ressources d^esprit que cette classe de la population (les malfaiteurs] déploient très souvent pour changer l'apparence extérieure de la personne sont presque incroyables. Par exemple, les autorités de la police à Scotland-Yard ont eu leur possession une série de soixante photographies pour une seule et même jeune fille allemande, une criminelle très connue. Le vêtement, le regard, Texpression, toute l'apparence, sont si différents sur ces photographies, que le plus habile agent pourrait être facilement trompé et ne pas reconnaître Tidentité de l'artiste, »
* Moreau, Laurent et Saunder.
PHTSIONOMIB DES CRIMINELS 297
trât, il est sûr qu*elle n^hésiteraitpas une minute à dire : voilà une vilaine figure, basse, honteuse et presque dégoûtante, un vrai type de criminel. — Prenez maintenant les deux autres photographies . Il est clair que la barbe et les cheveux ne sont plus dans le même état : la barbe est rasée, les cheveux ont repoussé. Mais ce n'est pas tout. Vous avez devant vous un homme qui vous paraît actif, entreprenant, convaincu de son importance, quoique sans ostentation maladroite ; au besoin vous lui demanderiez sa protection. La photographie de profil, examinée très attentivement laisse bien voir (surtout quand on est guidé par les yeux expérimentés de M. Bertillon ou de ses aides) l'identité de certaines courbes, de certaines saillies, et notamment de certaines particularités de l'oreille. Mais la photographie de face produit une illusion absolue et qui dure. Cet individu n'était cependant pas un homme né dans une haute situa* tion. 11 avait commencé par être garçon marchand de vins en province. H était tatoué. Il avait été arrêté successivement pour vol, faux et escroquerie.
Rien ne change plus la physionomie d'un homme que toutes ces phases par lesquelles passe le délinquant : prévention, condamnation, emprisonnement, emprisonnement cellulaire ou emprisonnement collectif. Mais ce qu'il faut noter, c'est que l'infiuence de Tune ou de l'autre de ces diverses circonstances ne produit pas sur tous la même métamorphose. La condamnation, par exemple, change l'aspect du condamné : voilà ce qu'il y a de commun et de constant. Mais précisément parce qu'elle modifie ce qui était avant, elle crée après un état qui varie beaucoup chez les unes et chez les autres.
Il en est qu'elle affaisse et qu'elle dégrade. Ce sont principalement ceux qui, mêlés au monde et en recevant
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des marques d'estime et de respect, s'étaient entretenus dans rillusion. D un coup subit, ils tombent sans retour possible, non pas dans le crime (ils y étaient déjà depuis longtemps), mais dans la classe méprisée et abhorrée par ceux dont ils recherchaient auparavant les hommages. Il semble qu'alors le sentiment criminel, conteBu en dedans par les grimaces du monde, sorte au dehors ou que l'homme soutenu jusque là par l'espérance de riiftpunité s'affaisse et en quelque sorte se désagrège sous le coup qui l'a frappé. Il est au contraire des homnaes qui ne connaissent depuis longtemps que le mépris, à commencer par le leur. Amenés à la prison, ils se résignent et semblent se dire : mieux vaut encore vivre ici que de voler perpétuellement et qtie de tuer. De là cette espèce d'apaisement et ce commencement de réhabilitation dont l'isolement et de bons conseils pourraient tirei? un heureux parti. Il est donc certain que les physiononciies des condamnés, si on peut les comparer entre elles et les comparer à ce qu'elles étaient avant la prison, traduisent par des modifications opposées la diversité de œs influences.
Le capitaine Doineau, tant que dura son procès, eut l'attitude et la physionomie d'un soldat, d'un homme habitué au commandement, ne reculant pas devant une naesure d'énergie, exagérant ses attributions et abusant de son pouvoir, mais honoré de l'estime publique de ses chefs. — Voici maintenant le portrait qu'on nous fait de lui après son incarcération * : « L'entérinement de ses lettres de grâce fut attristé par le spectacle de ce malheureux, sur les traits duquel une foule a'^de put surprendre les signes déjà visibles d'ttiie àéMaatce
physique et morale. Il parut dépouillé de l'uniftHiae qiii rélevait sa haute stature et sa tournure à la fois maortiale et nonchalante. Il portait le costume de la prison, «tn bourgeron de cotonnade rayée bleu et blanc, un pantalon de grosse toile, et tenait à la main une casquette de drap. Son visage était calme, son regard voilé. Pour le spectateur vulgaire, sa physionomie n'avait pas changé* Pour l'observateur, les angoisses de la prison, l'inaction physique et morale avaient transformé ce tempérament si vigoureux. L'embonpoint avait envahi la taille et les traits du conda,mné. )>
Il y a là de quoi nous aider à comprendre comment les portraits d'un m^rne criminel diffèrent suivant celui qui les a tracés ; M. Albert Bataille, du Figaro, et M. l'abbé Crozes sont deux hommes très intelligents et très fins, très exercés Pun et l'autre dans l'art de dévisager les malfaiteurs. Mais le premier ks étudie sur le banc de la Cour d'as^ses ; le second les voyait dams leur cellule de condamnés à mort. — Eco«tez-les tous les deux i
Il s'agit de Menesclou, ce garçon de dix-«>euf ans qui fut exéc^ité pour avoir violé, pm-ia tué, puis dépecé et brûlé une pauvre pertite fille. Le journaliste s'expriutte ainsi * : « Figurez-voïis une . sorte d'avorton voûté «t ridé , au teint terreiûx, aux yeux de fouine, au visage rongé par la scroMe, •k l'air seornois, rageur.et crmei. Le front est bas, la bai^be rare et sale, les eh«^eux iKÀrs et rejetés en arrière, poussent jusqu'entre les épaules; une tète absolument repoussante. » Lisez maintenant l'abbé
* Article de fin juillet 1880 [Figaro), reproduit ohAS V«s Cames crimifuUu a ^mondaines^ de la môme «nufée. ^^ €«8 '4P0BiplMâ-retidus iodl tenus pwr csons«i6BCMii& eit «s«e40 pAr )m l«g«i* d'îMtVuetion les plus distingués»
Crozes * : « Menesclou ne ressemble nullement aux portraits que les journalistes en ont tracé. Bien loin d'être repoussant, hideux, répugnant, il avait une physionomie sympathique, avenante, Tair d'un jeune homme bien élevé, une figure douce, honnête, naïve; il me faisait l'effet d*un petit groom de bonne maison. »
Plus d'un lecteur sceptique va certainement sourire et penser qu'un des deux observateurs y a mis beaucoup de légèreté ou de complaisance. Ils n'ont pas regardé tout à fait avec les mômes yeux, je le concède *. Mais je suis convaincu qu'ils ont bien regardé tous les deux et qu'ils ont été également sincères. J'ajoute seulement que Menesclou manifesta à la Grande Roquette un véritable repentir et qu'aujourd'hui encore M. l'abbé Crozes ne parle pas de ses derniers moments sans une émotion touchante.
Mais voici un autre cas où un même observateur nous raconte ses impressions successives ; le témoignage sera plus difficile à récuser. Il s'agit de Campi. « A l'audience, dit M. l'abbé Moreau ^, je n'avais aperçu qu'un énergumène grossier, brutal» cynique, à la riposte violente. Sa tête répugnante s'était photographiée dans ma mémoire ; barbe sale et encadrant un visage jaune bilieux, de maigres chairs tirées sur une musculature de bête de proie ; et éclairant les traits livides de leur lueur sinistre, deux yeux mobiles, petits, perçants, d'une expression féroce dont j'avais eu peine à contenir l'éclat. Avec cela, vêtu de vêtements sordides . . . Campi m'avait laissé la
^ Souvenirs de la Petite et de la Grande Roquette^ t. II, p. 365. — M. Tabbé Crozes m'a personnellement tenu plus d'une fois le môme langage.
> C'est, d'ailleurs, en y réfléchissant, le cas de tout le monde.
^ Qui raccompagna à Téchafaud. Voyez ^es Souvenirs, . . ., t. II, p. 380.
plus triste impression, sa tête m'avait paru énorme, ses épaules d*une carrure redoutable. »
Second portrait, par le même peintre : « J'avais maintenant devant moi (à la Roquette) un homme jeune, de taille ordinaire, plutôt mince qu'épais, à la figure calme, qu'éclairait un bon sourire ; les yeux avaient perdu leur férocité. Il s'approcha de moi avec une certaine timidité, tenant à la main son béret, qu'il ne remit que sur mon invitation, attendant respectueusement que je lui adresse la parole * . »
Dira-t-on que la physionomie française est la plus mobile de toutes, et que c'est notre nation qui fournit le plus d'hommes de théâtre, etc. ? On a déjà vu un exemple emprunté à l'Angleterre . Mais nous trouvons
^ Ceux qui veulent voir des malades ou des fous dans tout malfaiteur agité par l'accusation môme n'ont qu'à comparer le célèbre passage de Monsieur de Pourceaugnac :
c Qu'ainsi ne. soit, pour diagnostique incontestable de ce que je vous dis, vous n*avez qu'à considérer ce grand sérieux que vous voyez, cette tristesse accompagnée de crainte et de défiance, signes pathognomoniques et individuels de cette maladie, ...cette physionomie, ces yeux rouges et hagards, cette grande barbe, cette hahitude du corps, menue, grêle, noire et velue ; lesquels signes le dénotent très affecté de cette maladie procédante du vice des hypochondres : laquelle maladie, par laps de temps naturalisée, envieillie, habituée et ayant pris droit de bourgeoisie chez lui, pourrait bien dégénérer ou en manie ou en phtisie ou en apoplexie ou en fine frénésie ou fureur. . . »
Pour compléter par une observation sérieuse cette étude des variations de la physionomie des malfaiteurs, nous pouvons encore renvoyer à Lauvergne (p. 364) disant que la physionomie des forçats mourants «- comme il en a vu mourir, avec des sentiments repentants et religieux — est réellement belle et que le physionomiste est hors d'état de reconnaître en eux Thomme de la veille.
Le grand intuitif Tourguéneff a rendu compte des derniers moments de Troppmann auxquels il avait assisté. Je relève précieusement le portrait qu'il nous en donne : < Troppmann était à deux pas de moi, de côté. On aurait pu le trouver beau s'il n^eût été
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un témoignage plus significatif encore dans un rapport pris sur Tapplication du système Crofton Irlande. On sait que ce système consiste en une succession de rég^imes pénitentiaires adaptés aux progrès moraux des condamnés et une préparation graduée à la libération anticipée. Or, Je rapport inséré dans notre grande Enquête parlementaire ^ suit les détenus de ces maisons dans les trois phases principales qu'on s'applique à leur faire parcourir ; et l'auteur a essayé de lire sur les physionomies les progrès intérieurs que ce système rend plus faciles, assure même la plupart du temps.
Au début, on trouve devant soi des natures « à l'air endurci et insolent, en même temps que bas et ignoble, donnant l'idée de natures comprimées, domptées par la force, mais non améliorées. »
A la seconde phase, ce sont « des figures qui ne paraissent pas trop mauvaises, quoique déplaisantes^ indiquant des natures grossières plutôt qu'incapables de tout bon sentiment et qu'insensibles à des bons conseils. »
Enfin à Lusk où, après deux séries d'épreuves, ils vivent libres, dans une sorte de communauté, « rien dans
défiguré par une bouche bouffie et désagréable, en forme d'entonnoir, comme chez les bêtes fauves, et qui découvrait des dents noires et rares, disposées en forme d*éventail. Ses cheveux sombres étaient épais, un peu ondulés, les sourcils longs, les yeux expressifs, à fleur de tête, un front dt^couvert et pur, un nez régulier et busqué, un léger duvet noir et frisé sur le menton.
> Cette figure rencontrée ailleurs que dans une prison et dan» d'au-tre^ circonstances, aurait fait une impression favorable. J'ai rencontré ce type par centaines parmi les ouvriers et les élèiTes des écoi«8 publiques. *
1 Tome 111, p. 48, 52. Le rapport est extrait d^une brochure de mi«8 Carpenter, traduite par M. d^Hausson ville. L'opinion de miaft Carpenter s'appuie sur des études personnelles et sur les impdrassioQ» rocueilUe» et publiées par des magistrats du comté d'York.
PHYSIONOMIB DBS CRIMINELS 303
leurs manières ne les distingue d'ouvriers ordinaires, si c^ n'est peut-être quelque chose déplus sérievx et à^plus réfiècM dans l'extérieur. »
Les magistrats qui étaient allés se rendre compte sur place des résultats obtenus, terminaient ainsi leur rapport. « Etait-il donc possible que ces hommes fussent de la même sorte que ceux dont nous avions remarqué à Mountjoye, les physionomies à la fois agressives et dépron vées? Et pourtant tous avaient dû passer un certain temps dans cette prison. Pour dissiper ces doutes, on nous montra des échantillons de la matière sur laquelle avait agi le système irlandais. La collection des photographies des condamnés, faites à l'époque de leur entrée en prison, représentait certainement la réunion des plus déterminés coquins qu'il soit possible d'imaginer ; et les spécimens vivants qu'on nous a fait visiter à Mountjoye, dans leurs cellules, avaient tous le même aspect de grossièreté sauvage, de bassesse et de fausseté, inspiraient un sentiment de vague terreur. »
Ainsi, dans plus d'un pays * (et il est vraisemblable qu'il en est de même partout), la physionomie du criminel est bien loin d'être nue. Ceux qui veulent diagnostiquer la maladie « congénitale » du délinquant d'après <i sa » physionomie s'égarent donc absolument.
Cette recherche d'une physionomie criminelle a cependant conduit à une idée qui pique assez vivement l'at-
^ L» France, ^Angleterre, l'Irlande, la Russie, pays de races différentes,. vieniutfil de nous fournir des ex^amples.
304 LB CRIMB
tention. Lombroso prétend que la physionomie masculine et la physionomie féminine tendent à se confondre dans Tunité du type criminel. S'y confondent également ou plutôt s'y effacent et s'y perdent, suivant lui, les physionomies nationales. Ainsi, à l'en croire, les criminels italiens et les criminels allemands se ressemblent, ou, si l'on aime mieux, ils ont perdu les uns et les autres les traits et l'air de figure qui auraient fait distinguer leurs origines respectives. Il va sans dire que dans cette hypothèse, c'est la physionomie de la première phase, la physionomie du criminel enfoncé dans la dépravation et dans la révolte qui tendrait à se ressembler chez les divers peuples. Tout adoucissement devrait au contraire ramener les diversités ethniques, comme les diversités sexuelles. Ce que nous avons dit plus haut ne préjuge donc rien contre cette assertion du savant italien, qui est séduisante et pour laquelle on trouve tout de suite des explications très spécieuses.
La physionomie nationale, peut-on dire, s'acquiert par l'exercice régulier de certaines fonctions sociales. C'est à l'occasion de ces fonctions que chaque homme entre en relations avec ses compatriotes, qu'il discute avec eux, s'entend avec eux, s'efforce de leur complaire. De là, des manières communes, qui risquent bien de s'effacer dans la vie anormale des coquins. Ceux-ci, en revanche, doivent partout prendre les traits qui correspondent aux habitudes immorales et coupables, sa brutalité, la duplicité, la perfidie, la sensualité, l'ivrognerie, la préférence donnée aux plaisirs contre nature procèdent partout de la même manière. Elles ont donc chance de développer des mouvements, des attitudes et des poses qui recouvrent en quelque sorte et obscurcissent le fond héréditaire.
On peut en dire autant pour la diversité des caractères
physiognomoniques des deux sexes. Pour qu'un hDmme semble bien un homme et une femme une femme, il faut que Tun et l'autre s'appliquent à leurs devoirs et à leurs missions respectives, que l'homme soit loyal, brave et plein d'honneur, que la femme soit réservée, tendre, pleine de dévouement pour les enfants et pour les faibles, etc. Dans le vagabondage et dans l'ivrognerie, ces diversités ne peuvent que disparaître, elles aussi, sous les stigmates de la débauche et sous l'affaissement universel d'une organisation dégradée.
On sait d'ailleurs que la civilisation, en accusant de plus en plus la division du travail des deux sexes, les diversifie de plus en plus, ajoutant à la grâce de la femme ce qu'elle lui enlève de force active et peut- être aussi de vigueur cérébrale *. Or, il n*est pas nécessaire de prendre un seul instant au sérieux la théorie de l'atavisme, pour croire qu'un genre de vie où l'homme et la femme ne se réunissent que pour la violence et pour le mal doit les replacer tous les deux dans des conditions analogues à celles de la vie sauvage. Les femmes qui travaillent trop dans nos campagnes ou dans nos centres industriels prennent évidemment quelque chose de mâle dans leur physionomie. Quoique travaillant pour de moins honnêtes soucis, les femmes criminelles ne peuvent donc que subir elles aussi les effets de la même loi.
Nous avons oommeuoé par les explications qu'on peut donner en faveur de l'hypothèse. Reste (ce par quoi nous aurions peut-être dû commeuoer) à nous demander si elle est vraie.
Le caractère mâle de certaines physionomies de femme,
^ Gq sait que d'après les comparaisons faites par Broca, la difTérence de capacité des crânes d'hommes et des crânes de femmes étai| moindre dans Tftge de pierre que de nos jours.
306 LE CRIMB
peut être constaté par tout le monde. Il faut avouer seulement qu'on le constate chez les femmes âgées et chez les femmes très laborieuses autant que chez les femmes criminelles. Ce n'est donc pas ici un trait exclusivement propre à la délinquance.
Quant à l'hypothèse d'une physionomie « internationale » des malfaiteurs, elle peut s'appuyer sur quelques faits et sur quelques témoignages sérieux. Un des colla* borateurs de Lombroso, le D*" Cougnet prétend avoir observé quarante criminels allemands dont la plupart ne différaient pas de criminels italiens pris au hasard. Nous avons vu d'autre part une citation du Casper \ de Berlin, à qui des antiphysiques avaient affirmé qu'ils se reconnaissaient entre eux partout, aux pieds du Vésuve comme sur les boulevards de Paris. J'ai été également frappé de rencontrer dans Léon Faucher * (qui ne songeait guère aux futures écoles d'anthropologie criminelle), une phrase comme la suivante : « J'ai vu bien des criminels ; j'étudie depuis douze ans la race particulière d'enfants qui alimente les prisons. Je l'ai observée en France, en Belgique, en Angleterre, en Ecosse. Dans presque toutes les grandes villes, j'ai trouvé que cette existence vagabonde portait les mêmes fruits. A quelques différences près dans l'ouverture de l'angle facial, le jeune détenu de Manchester et d'Edimbourg ressemble à celui de Paris ; mais celui de Londres ne ressemble à rien . . .
« Il est difficile d'oublier, quand on les a examinées une fois avec attention, ces physionomies pâles, muettes et
1 V. plus haut, ch. v.
* LéoD Faucher, Lettres sur V Angleterre. Le passage est cité par MoRBL, Traité des Dégénérescences, p. 659.
dures qui ne trahissent déjà plus aucune émotion de Tâme et sur lesquelles on peut lire seulement la sombre résolution de persévérer dans le mal. »
Enfin, je dois dire qu'on m'a montré dans le service de M. A. Bertillon, un paquet contenant à peuprès soixante photographies de voleurs irlandais, anglais, américains du Nord. Il m'eût été assez difficile, en beaucoup de cas, d'y trouver la physionomie anglo-saxonne plutôt qu'une autre.
Il paraît donc quUl y a là quelque chose dont il faut tenir compte : il y a tout au moins un fait qui se reproduit quelquefois. Mais qu'il y ait là une loi générale, je ne pense pas qu'on puisse l'affirmer. Voici pourquoi.
Il y a aujourd'hui trop de délinquants qui se dissimulent sous les apparences de l'honnêteté, trop de voleurs qui se donnent comme exerçant une industrie avouée et qui l'exercent en effet, trop de criminels enfin qui se mêlent à la société régulière, et en affectent les habitudes, les goûts, les manières. Sur cent femmes méritant d'être poursuivies, combien y en a-t-il qui soient de ces mégères aux traits hideux et repoussants comme on en peut trouver dans les bandés? Et combien y eu a-t-il qui entretiennent soigneusement dans leurs per-^ sonnes tous les avantages de leur sexe? Combien y en a t-il qui cultivent avec un soin minutieux les trait* particuliers de leur physionomie parisienne, romaine, napolitaine, espagnole, sur lesquels elles comptent pour attirer les étrangers dans leurs pièges !
C'est ce qui fait qu'en somme, on ne peut apporter à l'appui de l'hypothèse dont nous venons de parler qu'un nombre de faits restreint. Les juges d'instruction et les internes de prisons que J'ai interrogés à ce sujet, ont
■émis plus que des doutes*. M. Guillot n*a jamais eu de peine, m'a-t-il dit, à discerner un pick-pockett anglais ou un criminel allemand d'avec un français. C'est que ces fameuses classes criminelles, dont Maudsley fait un portrait si noir, forment bien une partie, mais une faible partie, en somme, de l'armée du crime. Il en sera ainsi de plus en plus, si le délit habile et rusé continue à l'emporter sur le délit stupide et violent.
* Garofalo (Criminologie y p. 67) déclare n'avoir rien observé de tel et suspend son opinion.