LE GRIME ET LE SUICIDE
1. Pas d^explication sans comparaison. — Rapports, du crime efc du suicide. — Selon Pécole de Lyon. — Selon Morselli. — La^ statistique. — Impossibilité d'en dégaf^er soit un rapport de correspondance, soit un rapport d^antagonisme rigoureux. — II. Cas dans lesquels un individu peut hésiter entre le crime et le suicide. — Cas où il ne peut hésiter. — Cas où l'idée du suicide conduit à Tidée du crime. — Raisons morales qui portent à Tun et à l'autre. — On est plus tenté de tuer lorsque l'on trompe, de se tuer lorsqu^on est trompé. — En quoi le criminel et le suicidé se ressemblent, en quoi ils diffèrent. — III. Suicide des prisonniers, des prisonniers prévenus, des prisonniers condamnés. ^ Les grands criminels se suicident peu. — Comment des causessemblables peuvent agir sur des maladies distinctes.
Il n*y a plus aujourd'hui d'explication sans comparaison. Pour achever de comprendre la nature et les caractères du crime, il est donc nécessaire de comparer le crime à des actes qui s'en rapprochent. Quelles différences, par exemple, et quelles ressemblances y a-t-il entre l'homme qui se tue lui-même et l'homme qui tue un de ses semblables ? Est-ce la même chose ? Est-ce le contraire? Ces deux opinions ont été soutenues. Examinonsles toutes les deux. Nous trouverons là une occasion
nouvelle de pénétrer plus avant dans Tâme des malfaiteurs. En tous cas, nous aurons matière à des rapprochements et à des distinctions, dont il y aura lieu de nous souvenir quand nous étudierons leg influences sociales qui agissent sur ces divers états et sur ces divers penchants de la personne humaine, pour les atténuer ou les aggraver.
On sait qu'un groupe d'hommes très distingués — nous pouvons l'appeler l'École de Lyon — poursuit, sous la direction de M. le. professeur Lacassagne, toute une série d'enquêtes sur les criminels. Cette école s'applique surtout avec sagacité à la recherche des caractères sociaux et des causes sociales de la délinquance. Elle n'a donc pas manqué de s'attacher à la question des rapports du crime et du suicide. Or, pour elle, il y a là deux manifestations d'un mal à peu près identique, deux manifestations qui se touchent de si près qu'au fond l'une vçiut l'autre, et que les circonstances qui produisent l'une pourraient tout aussi bien produire l'autre.
Un médecin français, Cazauvielh * avait déjà soutenu en 1840 une thèse peu différente. « L'ambition et la cupidité, disait-il *, la jalousie, la débauche, l'adultère, les dissensions et les chagrins domestiques, les discussions d'intérêt, l'amour contrarié, le concubinage, la haine et la vengeance peuvent également conduire au crime, à la folie et au suicide. »
.M. Lacassagne va plus loin. Il est.de l'avis de Dante qui place les suicidés parmi les violents» .entre tes vialeuts
^ CAZAuyiBLH, . Dw Suicide, de Vaiiénation>mie»tale -et. du arime contre les perwnnes^ Paris, 1840. Cet ouvrage estiaâsez.cour.^, mais beaucoup d'auteurs s'en sont servi sans le nommer. Il mérite encore d'être lu.
CBIME ET SUICIDE 314
contre le prochain et les violents contre Dieu. Il estime que a la quantité de criminalité ou de violence * qu'on exerce contre les autres ou contre soi se montre égale » d'après ce que prouvent, selon lui, les statistiques. « Un grand nombre de suicidés, dit-il •, ne sont que des criminels modifiés par le milieu social . . Le suicide est le meurtre de soi-même. . . Le suicide est un crime complexe. C'est r aboutissement de toutes les autres formes de la criminalité : crimes^-pro3titutions, crimes-personnes, crimes-propriétés. . . C'est surtout avec ces derniers qu'il «st en relation. Il faut le dire et le répéter , aûn que les malheureux qui méditent un pareil acte sachent bien que leur conduite sera flétrie ... et que leur attentat sera considéré à l'égal de celui des meurtriers ou des assassins. Comme ces derniers, les suicidés sont des vaniteux, des égoïstes, ils ont des instincts anti-sociaux. »
Un savant italien, non moins connu dans son Ecole et ailleurs, M' Morselli, soutient la thèse inverse. Elle passe du moins pour être telle parce que ceux qui l'ont combattue 3 jusqu'ici n'en ont pris, semble-t-il, qu'une partie. Il faut reconnaître du reste que le dernier résumé que Morselli a fait de ses idées au Congrès de Rome *, n'est pas d'une netteté parfaite.
Il commence par soutenir qu'il y a antagonisme entre l'homicide et le suicide : plus il y a d'homicides, plus il y a de suicides, et réciproquement. Cette formule, qui paraît absolument opposée à cellp de M. Lacassagne, s'est emparée de l'attention publique en Europe, et c'est à elle
* Congrès de Rome^ p. 207.
» Archives d'Anthropologie criminelle^ 1887, p. 476, 7. ' Particulièrement M. Tarde, dans son excellent volume sur la Criminalité comparée,
* Peut-être sous IMnfluence des objections qui lui avaient été faites et dont il aura voulu tenir compte.
qu'on a fait les honneurs mérités de la discussion la plus soutenue. M. Morselli a cependant fait une distribution très importante. Il y a, dit-il, antagonisme entre le crime et le suicide dans un même milieu social, que le milieu considéré soit le pajs, la religion, la classe ou la profession. Mais il j a parallélisme, et non plus antagonisme, dans les actions et influences climatériques, sexuelles, biologiques, psychologiques qui poussent l'individu : ces influences portent également à Thomicide et au suicide. « Le suicide et rhomicide se révèlent à nous comme une évolution variable d'un même germe morbide. . . Quant aux motifs pour lesquels un homme tue son semblable ou se tue, il y a parallélisme absolu *. »
Ainsi, qu'un individu soit dans une situation où l'idée du crime et l'idée du suicide le sollicitent et le tourmentent ; les causes intérieures et personnelles le pousseront indifféremment à l'un ou à l'autre : qu'il soit homme ou femme, qu'il se trouve en été ou en hiver, il risquera de rester comme le personnage de Buridan. Mais attendu qu'il sera protestant ou catholique, homme du nord ou homme du midi, homme instruit ou homme ignorant, homme des classes supérieures ou homme des classes inférieures, il recevra une impulsion qui le portera soit au suicide dans un cas, soit au crime dans un autre.
Tout cela est bien compliqué. — Nous voudrions écarter momentanément la plus grande partie des causes ou influences extérieures qui *, à tels moments ou dans tels lieux, pèsent plus ou moins fort sur les dispositions intérieures de l'homme. Nous n'admettons pas que le dedans soit créé par le dehors. Nous voulons donc avant tout
* Congrès de Bome^ p. 20o.
* Nous rappelons qu'elles seront étudiées dans un second volume.