GRIM£ £T SUICIDE
examiner le dedans ; autrement dit chercher ce que Ton peut savoir sur les rapports de la tendance au crime et de la tendance au suicide. Sont-elles identiques ? Sontelles opposées ?
Quelques chiffres de statistique pourtant nous aideront à déblayer le terrain.
Cazauvielh inclinait à croire, en 1840, que le crime et le suicide croissaient ensemble. Mais il avait remarqué sur nos statistiques, déjà fort bien dressées, les faits suivants :
« Quelques départements, disait-il, donnent une égale proportion de suicidés et de criminels ; ce sont les Basses-Alpes, le Rhône, la Saône-et-Loire, la Mayenne, la Nièvre.
« D'autres ont plus de suicides que de crimes : ce sont Seine-et-Oise, Oise, Seine-et-Marne, Bouches-du- Rhône, Marne, Seine-Inférieure.
<c D'autres enfin se distinguent par la fréquence des crimes contre les personnes et par la rareté des miorts volontaires : ce sont la Corse, les Pyrénées-Orientales, Ariège, Lot, Lozère, Ardèche, Aveyron, Tarn, Aude, Puy-de-Dôme, Haute-Loire et Cantal. »
Je me suis reporté pour une part aux tableaux et aux cartes où M. Yvernès a résumé les moyennes statistiques de 1830 à 18'79*. J'y ai trouvé que la France n'avait point cessé en effet de compter trois groupes de départements, disséminés sur tout le territoire, et qui prêtent à semblables rapprochements. M. Yvernès établit six catégories de départements suivant le nombre proportionnel de leurs accusés. Il établit, d'autre part, six catégories d'après le nombre proportionnel des sui-
^ Comptes-rendus (déjà cités] du ministère de la Justice.
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cidés. Il est donc facile de comparer les départeisbaiits qui occupent le même rang dans l'un et dans Ta^xtre tableau, puis de comparer ceux qui sont placés plus ou moins bas sur le premier, plus ou moins bas : sur le second.
Les résultats de cette comparaison sont sensiblement analogues à ceux qu'avait remarqués Gazauvielh <. Assurément on voit que la Corse et quelques départements du Midi ont beaucoup plus de crimes que de suicides, tandis que les départements du Nord, du Pas-de- Calais, de rOise et des Ardennes ont plus de suicides que de crimes. Il est connu depuis longtemps que rhomme du Nord est plus renfermé, plus taciturne, plus rêveur, et que l'homme du Midi est plus emporté. Mais si l'on prétendait voir là une loi universelle et surtout une loi unique, on serait vite déçu. Parmi les départements plus mal placés pour les crimes que pour les suicides, se trouvent la plupart des départements de la Bretagne, de l'Anjou, de la Normandie qui ne sont pas précisément méridionaux. Si l'on cherche ensuite les départements qui ont obtenu sur l'un et l'autre tableau le même numéro d'ordre, on les trouve partout : dans le Nord (Somme); dans l'Est (Meuse, Vosges, Haute-Saône, Saône-et-Loire, Côte-d'Or, Jura); dans TOuest (Manche, Orne, Vendée, Deux-Sèvres) ; dans le Centre (Seine, Seine-et Oise, Loiret, Indre-et-Loire, Loir-et-Cher, Yonne, Nièvre^ Creuse, Corrèze, Loire, Haute-Savoie) ;
^ A de très légères différences près. Deux départements placés aux catégories correspondantes (soit, par exemple, dans la 3* de chaque tableau) peuvent ne pas avoir exactement le mdme nombre d^accusés et le même nombre de suicides. En effet, cette troisième catégorie se constitue ici de 14 à 17 accusés, là de 12 à 16 suicidés. Mais le rapprochement fourni par ce tableau est très suffisant pour asseoir' Autre comparaison.
CRIME BT SUICIDE
dans le Midi (Basses- Alpes, Drôme, Landes, Basses- Pyrénées).
Il est aisé de conclure de ces chiffres * qu'on ne peut établir ici de, loi rigoureuse. Le crime et le suicide ne sont pas nécesaairement ni ménae généralement en antagonisme. Ils se développent souvent dans des proportions qui tendent à se ressembler : c'est tout ce que Ton peut dire. Cette constatation nous donne plus de liberté pour descendre maintenant dans le fond des choses et dans .la partie psychologique de la question.
Pour que la prétendue loi d'antagonisme fût intelligible, il faudrait supposer la plupart des eigets placés dans des situations telles que le crime et le suicide s'offrissent à eux comme des moyens équivalents de sortir de peine et d'embarras. Alors, être porté à choisir le premier de ces moyens serait être détourné de choisir le second. On s'expliquerait ainsi que .la tendance à choisir l'un ou l'autre dépendit surtout des milieux et des circonstances.
Cela peut arriver quelquefois, et il est bon de relever les cas spéciaux où il est permis de le constater ou de le supposer. Un époux trompé, par exemple, peut être tenté ou de se tuer ou de tuer l'infidèle. La vie commune est insupportable ; la coexistence même de deux personnes transformées en ennemis jurés paraît à l'imagination ei à la colère de l'un des deux, une chose ijiad-
*■ Voyez, d'ailleurs, dans M* Tardb (ouvrage cité), la criiique.de cette t loi de Moraelli. •
missible. Il faut qu'un des deux disparaisse ! Le meurtre ou la mort volontaire peut être également pris pour une solution.
Un négociant, un officier ministériel, un comptable des deniers publics peuvent se trouver réduits aussi à des extrémités telles qu'ils hésitent entre deux partis : ou faire une banqueroute frauduleuse et fuir avec l'argent des autres * pour sauver sa liberté, ou quitter la vie pour sauver, comme on dit, son honneur. Rester est impossible : le déficit, le détournement, l'abus de confiance vont être découverts, le scandale va éclater, la justice va intervenir ; il faut disparaître, ou d'une manière ou de l'autre.
Il y a encore des individus qui, sans être acculés à une impasse de cette nature, sont des dévoyés. La vie régulière leur est à charge, et leurs propres fautes la leur rendent presque impossible ; il faut en finir ! S'ils vivent encore, ils sentent bien que leurs habitudes et leurs goûts vont Jes entraîner : ils se savent faibles, et ils entrevoient très bien au bout de leurs égarements, la prison, la honte, peut-être l'échafaud. C'est ainsi que Lacenaire, dans sa dernière conversation, qu'on a recueillie *, disait : « Il s'est rencontré un jour où je n'ai eu d'autre alternative que le suicide ou le crime. » — a Pourquoi, lui dit-on, ne vous êtes- vous pas suicidé ?» — « Je me suis demandé, répondit-il, si j'étais victime de moi-même ou victime de la société : j'ai cru l'être de la société. » — A cette explication peu sincère, on lui répliqua : « C'est un raisonnement que font tous les criminels. » L'assassin n'eut
1 Cet exemple, qui est malheareusement de moins en moins rare, explique pourquoi nous comparons entre eux le suicide et le crime en général, et non pas sealemont le suicide et Thomicide.
* A. FouQuiER, Causes célèbres ^ 4® livraison, p. 14.