GRIME ET SUICIDE
dernier relevé), 48 seulement étaient placées sous cette rubrique : « Honte d'une mauvaise action, remords, paresse, débauche. » On n'a pas même pu attribuer une case spéciale à la honte seule et aux remords * .
Avons-nous maintenant des preuves authentiques que les gens, désespérés par l'ingratitude ou par Toutrage de ceux qu'ils aimaient, préfèrent se donner la mort plutôt que de la donner à d'autres ? Cette contre-épreuve ne noua est pas fournie directement par des indications précises. Mais nous voyons par tout le livre de Brière de Boismont comme par les statistiques plus récentes que la grande cause du suicide est la souffrance morale *. Si de cette souffrance morale on écarte le sentiment douloureux de ses propres fautes, comme n'y ayant (on vient de le voir) qu'une part extrêmement faible et si on écarte l'influence des souffrances physiques, la part à faire au chagrin causé par autrui ne devient-elle pas considérable ?
Tout cela ne veut pas dire que lorsqu'un homme se donne la mort, la faute en soit toute aux autres. Il ne faut pas oublier que dans ces déceptions amères dont un homme accuse ajuste titre sa femme, sa maîtresse, son ami ou ses enfants, il y a souvent une large part à faire
* Brière de Boismont en avait trouvé 134 sur les 4,595 qu'il Bvait étudiés. Sur les 1547 écrits ou derniers témoignages qu'il a pu analyser, il trouve que la 30* partie seulement atteste « aveu d'un crime, passion ou désir d'expier une faute. > Lui aussi a dû mêler le remords à d*autres sentiments pour arriver à composer un total appréciable. — Toutefois, comme son livre est de 1851, la comparaison avec les résultats des derniers relevés semble prouver que l'influence du remords et de la bonté sur les suicides a encore diminué.
* « La souffrance morale, telle est donc la dernière analyse dans la plupart des cas, l'origine du suicide. » (B, de Boismont, ouvrage cité, p. 385.)
LB GRIMB
à la vanité, à l'orgueil, aux faiblesses, à Timpré voyance du malheureux. Gardons- nous bien d'atténuer l'immoralité, la culpabilité du suicide I Mais enfin, puisque nous le comparons au crime proprement dit, il faut voir les ressemblances et il faut voir les différences.
Les ressemblances, les voici : ni le criminel ni le suicidé n'ont le respect de la vie humaine ; ils voient dans la vie commune un moyen pour être heureux à leur manière ; si le moyen est devenu insuffisant ou rebelle au service qu'ils en attendaient, ils le sacrifient. Tous deux manquent de courage * contre l'adversité ; tous deux veulent modi^er quand même une situation qu'il leur plaît de déclarer intolérable. On trouve souvent chez l'un comme chez l'autre une jalousie facile à exaspérer, an amour-propre qu'on peut qualifier d'intransigeant et d'extravagant. L'un comme l'autre peuvent céder à des causes futiles, surtout quand ils ont volontairement affaibli leurs propres facultés par la persistance de l'inconduite et par l'habitude de l'ivrognerie. ■ Mais les différences n'en sont pas moins grandes. Le suicidé est loin d'être aussi égoïste et aussi anti-social que le criminel. Il a voulu aimer, il a voulu jouir de la société sans accroître abusivement sa propre part au détriment d'autrui. Il n'a pas rencontré ce qu'il espérait, et il n'a pas le courage de trouver en lui-même de* quoi surmonter son désenchantement. Que dans ce désenchantement il y ait de la sottise ou de l'orgueil autant que de la tendresse, cela est possible ; mais enfin, ce suicidé se flatte le plus souvent de ne faire tort qu'à lui-même. C'est un mal, c'est une faute, c'est un crime même, si
* En parlant du courage eu de la lâcheté chez le suicidé, je ne prends pas ces mots dans un sens absolu. On peut être très courageux devant un genre de péril, très faible devant un autre.